100 tournants, des premiers humains à l'ère de l'IA
par Mat Siems
PARTIES I–X · CHAPITRES 1–100 · MATSIEMS.COM
Partie I
Aube et origines
Des premiers humains aux premiers mots écrits.
Chapitre 1 · Partie I
Sortis d'Afrique
Chaque personne vivant aujourd'hui, de Lagos à Lima en passant par Lahore, appartient à un arbre généalogique dont les racines les plus profondes plongent en Afrique. C'est là qu'est apparu Homo sapiens : les plus anciens fossiles attribués à notre lignée, découverts à Djebel Irhoud au Maroc, ont environ 300 000 ans, et pendant la plus grande partie de notre histoire l'Afrique fut le seul foyer connu de notre espèce. Le voisinage y était d'ailleurs fourni, partagé avec d'autres formes humaines, et nos ancêtres se répandirent sur tout le continent bien avant de le quitter.
De petits groupes s'aventurèrent pourtant plus tôt hors d'Afrique : des fossiles retrouvés dans des grottes d'Israël laissent deviner des incursions vieilles de plus de 100 000 ans. La plupart de ces pionniers semblent n'avoir laissé que peu de traces génétiques. La dispersion décisive, celle qui est inscrite dans l'ADN de tous ceux dont les racines se trouvent hors d'Afrique, vint plus tard, il y a environ 70 000 à 50 000 ans. Des bandes passèrent en Arabie et au Levant, sans doute lors de phases plus humides où les déserts se couvraient un temps de prairies. Elles y rencontrèrent les Néandertaliens, et pas seulement en rivaux.
Le saviez-vous ? La plupart des personnes ayant des ancêtres hors d'Afrique portent environ 1 à 2 % d'ADN néandertalien, souvenir génétique de rencontres survenues peu après la sortie du continent.
Depuis le Proche-Orient, l'expansion partit dans plusieurs directions à la fois. Un courant longea les côtes de l'Asie du Sud, vivant de coquillages et de poissons, puis accomplit un exploit : il franchit la haute mer. Même au plus bas niveau des océans de l'ère glaciaire, gagner le Sahul, la masse continentale qui réunissait l'Australie et la Nouvelle-Guinée, obligeait à pagayer ou à naviguer hors de vue des terres. Des hommes y vivaient il y a au moins 50 000 ans, peut-être plus tôt ; les dates les plus anciennes font encore débat. D'autres groupes atteignirent l'Europe vers 45 000 ans avant nous, y côtoyèrent les Néandertaliens pendant plusieurs millénaires avant la disparition de l'espèce plus ancienne, et gagnèrent les steppes glacées de Sibérie.
Les Amériques vinrent plus tard. Pendant l'ère glaciaire, un pont terrestre appelé Béringie reliait la Sibérie à l'Alaska ; des hommes le traversèrent, ou en longèrent la côte en bateau. La plupart des spécialistes admettent une présence humaine en Amérique il y a environ 16 000 ans ; des empreintes de pas à White Sands, au Nouveau-Mexique, suggèrent plus de 20 000 ans, mais cette hypothèse est discutée. En quelques millénaires, des populations atteignirent la pointe de l'Amérique du Sud. Les dernières grandes terres vides furent les îles reculées du Pacifique, colonisées par les navigateurs polynésiens au cours des 3 000 dernières années ; Aotearoa, la Nouvelle-Zélande, atteinte vers 1250 apr. J.-C., fut l'une des toutes dernières.
Ce ne fut pas une marche vers un but. Ce fut la lente dérive de chasseurs-cueilleurs suivant le gibier, les rivages et l'eau douce, chaque génération ne s'avançant peut-être que de quelques kilomètres au-delà de la précédente. Le résultat n'en fut pas moins extraordinaire : une espèce unique, d'origine africaine, occupa tous les continents sauf l'Antarctique. Comme les migrants étaient peu nombreux, les populations non africaines ne portent qu'une fraction de la diversité génétique présente en Afrique, qui reste le plus grand réservoir de diversité humaine. Tout ce qui suit commence par une marche.
Fig. 1 · Sortis d'Afrique. Tous les humains actuels descendent de petits groupes partis d'Afrique il y a environ 60 000 ans, vers un monde encore vide d'hommes.
Chapitre 2 · Partie I
L'étincelle cognitive
Quelque part sur la route qui mène hors d'Afrique, les vestiges archéologiques changent de nature. À côté des outils de pierre, les sites livrent des objets sans utilité pratique évidente : coquillages percés enfilés en perles, morceaux d'ocre rouge gravés de motifs, puis figurines sculptées, flûtes et parois peintes. Ce sont les traces de la pensée symbolique, cette capacité à faire qu'une chose en représente une autre. L'historien Yuval Noah Harari a popularisé l'expression de révolution cognitive pour désigner ce tournant, qu'il situe il y a environ 70 000 ans.
Les indices sont bien réels ; qu'ils traduisent une révolution soudaine est une autre affaire. Dans la grotte de Blombos, sur la côte sud de l'Afrique du Sud, quelqu'un a tracé il y a environ 73 000 ans un motif quadrillé au crayon d'ocre sur un éclat de pierre : c'est le plus ancien dessin connu. Les perles de coquillage de Blombos et de Taforalt, au Maroc, sont plus anciennes encore, avec environ 75 000 et 82 000 ans. Beaucoup d'archéologues voient donc le comportement symbolique se construire peu à peu en Afrique sur des dizaines de millénaires, s'allumant et s'éteignant au gré des hausses et des baisses de population, plutôt que surgir d'un coup.
L'essentiel est ce que les symboles ont rendu possible. Une troupe de chimpanzés ne peut se coordonner qu'entre individus qui se connaissent personnellement, et les groupes humains fondés sur les seuls liens personnels semblent plafonner autour de 150 personnes, un chiffre associé à l'anthropologue Robin Dunbar. Le langage a changé la donne. Il pouvait colporter des rumeurs sur qui méritait confiance, et décrire des choses qui n'existent pas du tout : esprits, ancêtres, animal totem d'un clan. La croyance en ces fictions partagées permet à des gens qui ne se sont jamais vus de se comporter en membres d'un même groupe, de commercer entre eux et de se retrouver pour les mêmes rites.
Le saviez-vous ? L'Homme-lion de Hohlenstein-Stadel, en Allemagne, sculpté dans l'ivoire de mammouth il y a environ 40 000 ans, compte parmi les plus anciennes sculptures figuratives connues, et il représente une créature qui n'a jamais existé.
Il y a 40 000 ans, les preuves sont indiscutables et présentes partout. Une peinture de la grotte de Leang Karampuang, sur l'île indonésienne de Sulawesi, montrant un cochon sauvage accompagné de figures d'allure humaine, a été datée d'au moins 51 000 ans. Dans les grottes du sud de l'Allemagne, on jouait de flûtes taillées dans des os d'oiseau et dans l'ivoire de mammouth. Parures et pierres fines voyageaient à des centaines de kilomètres de leur source, signe d'échanges entre groupes sans lien de parenté.
C'est la racine profonde de tout ce qui suit. L'argent, les lois, les dieux, les nations et les entreprises sont tous, au sens de Harari, des fictions partagées : ils existent parce que suffisamment de gens s'accordent à agir comme s'ils existaient. Cela ne les rend pas irréels ; un billet de banque achète du pain précisément parce que tout le monde croit qu'il le fera. La capacité d'imaginer ensemble a donné à Homo sapiens un avantage décisif d'échelle. Et l'échelle, encore et toujours, est ce que l'histoire récompense.
Fig. 2 · L'étincelle cognitive. Il y a environ 70 000 ans, la pensée symbolique s'épanouit : l'art, le rite et les récits partagés permirent à des inconnus de coopérer en masse.
Chapitre 3 · Partie I
Le feu et le cerveau
Toutes les sociétés humaines connues cuisinent. Aucun autre animal ne le fait. Pour le primatologue Richard Wrangham, ce n'est pas un hasard : selon son hypothèse de la cuisson, exposée dans le livre Catching Fire (2009), la maîtrise du feu ne fut pas une simple astuce, mais une force qui a remodelé nos corps.
Le raisonnement s'enchaîne comme les maillons d'une chaîne. La chaleur décompose les fibres coriaces, gélatinise l'amidon et dénature les protéines : un aliment cuit est donc plus tendre et fournit plus d'énergie utilisable que le même aliment cru, ce que confirment des expériences d'alimentation sur des animaux. La cuisson tue aussi nombre de parasites et de bactéries et neutralise certaines toxines végétales, ce qui élargit le menu. Moins d'efforts pour mâcher et digérer, c'est de l'énergie libérée pour d'autres usages. Selon une étude, l'humain moderne consacre moins de 5 % de son activité quotidienne à se nourrir, quand un primate de notre taille devrait y passer près de la moitié.
C'est au cerveau qu'est allée une bonne part de cette énergie. Il représente environ 2 % du poids d'un adulte mais consomme quelque 20 % de son énergie au repos : un organe ruineux à entretenir. L'hypothèse du tissu coûteux, avancée par Leslie Aiello et Peter Wheeler en 1995, relevait que l'intestin humain est anormalement court pour un primate de notre taille ; un intestin réduit a pu aider à financer un cerveau plus gros. Le cerveau a bel et bien grandi. Les australopithèques, il y a quelque trois millions d'années, avaient un cerveau d'environ 450 centimètres cubes, à peine plus que celui d'un chimpanzé. Homo erectus, apparu il y a environ 1,9 million d'années, approchait en moyenne les 900, et l'humain moderne atteint environ 1 350.
Le saviez-vous ? Des os brûlés et des cendres végétales dans la grotte de Wonderwerk, en Afrique du Sud, montrent que les premiers humains utilisaient le feu il y a environ un million d'années.
Le maillon faible, c'est la datation. Wrangham associe la cuisson à l'essor d'Homo erectus, aux dents et aux mâchoires plus petites, mais les preuves solides d'un feu maîtrisé sont bien plus récentes. La grotte de Wonderwerk offre des traces vieilles d'environ un million d'années ; Gesher Benot Ya'aqov, en Israël, révèle des feux répétés il y a environ 780 000 ans ; et l'usage régulier, habituel du feu ne semble se généraliser qu'après 400 000 ans avant nous, sur des sites comme la grotte de Qesem. Soit la cuisson a commencé plus tôt que ne le montrent les cendres conservées, soit le cerveau a d'abord grandi pour d'autres raisons, comme davantage de viande et de meilleurs outils, le feu accélérant ensuite la tendance. Le débat reste très vif.
Le feu ne servait pas qu'à cuire. Il tenait les prédateurs à distance, prolongeait la journée après le coucher du soleil et permettait de s'installer sous des climats plus froids. Le foyer du soir devint aussi un lieu de sociabilité ; les anthropologues qui ont écouté les conversations au coin du feu chez les chasseurs-cueilleurs du Kalahari constatent qu'elles passent des affaires du jour aux récits. En confiant à la flamme une partie de leur digestion, nos ancêtres se sont offert du temps, de l'énergie et de la compagnie. Rares sont les marchés de l'évolution qui ont aussi bien payé.
Fig. 3 · Le feu et le cerveau. La cuisson a libéré des calories que les aliments crus ne livrent pas, et une digestion moins coûteuse a peut-être nourri un cerveau en pleine croissance.
Chapitre 4 · Partie I
Les premiers artistes
En décembre 1994, trois spéléologues, Jean-Marie Chauvet, Éliette Brunel et Christian Hillaire, se faufilèrent dans une salle scellée au-dessus des gorges de l'Ardèche et découvrirent des parois couvertes de lions, de rhinocéros, de chevaux et de mammouths. La datation au radiocarbone attribua aux plus anciennes peintures de la grotte Chauvet environ 36 000 ans. Les artistes avaient utilisé les bosses de la roche pour donner du volume aux animaux, dessiné certains avec des pattes supplémentaires comme pour suggérer le mouvement, et raclé les parois avant de peindre. Rien chez eux ne paraît primitif.
Chauvet est célèbre, mais elle n'est ni isolée ni la plus ancienne. Lascaux, en Dordogne, découverte par quatre adolescents en septembre 1940, est plus récente, avec environ 17 000 ans, et compte quelque 600 figures peintes et près de 1 500 gravures. En Espagne, le plafond aux bisons d'Altamira fut tenu pour un faux pendant vingt ans après sa découverte en 1879 : les experts ne pouvaient croire que des chasseurs-cueilleurs de l'ère glaciaire l'aient réalisé. Plus à l'est, les œuvres sont plus anciennes encore. Les peintures rupestres de l'île indonésienne de Sulawesi remontent à au moins 45 000 ans, et l'une de leurs scènes, un cochon sauvage entouré de figures d'allure humaine, à au moins 51 000 ans. Dans la région australienne du Kimberley, un kangourou peint au plafond d'un abri sous roche a été daté d'environ 17 300 ans grâce aux nids de guêpes maçonnes construits par-dessus la peinture.
Le saviez-vous ? Lascaux a été fermée au public en 1963 parce que l'haleine et la chaleur corporelle des visiteurs abîmaient les peintures ; les touristes visitent aujourd'hui des répliques fidèles.
Les matériaux étaient simples : ocre rouge et jaune, charbon de bois et oxyde de manganèse, appliqués au doigt, avec des tampons de mousse ou de fourrure, ou soufflés à travers des os creux. Les mains négatives, obtenues en projetant du pigment autour d'une main plaquée contre la roche, se retrouvent de l'Espagne à Sulawesi et jusqu'à la Cueva de las Manos en Argentine : l'une des signatures les plus répandues de l'humanité.
À quoi servaient ces peintures, voilà qui est plus difficile à dire, et les chercheurs honnêtes le reconnaissent. L'abbé Henri Breuil, prêtre et préhistorien français, proposa la magie de la chasse : représenter un animal pour avoir prise sur lui. Pourtant, les animaux peints ne sont souvent pas ceux que l'on mangeait le plus ; à Lascaux, les rennes qui nourrissaient les artistes apparaissent à peine sur les parois. D'autres, notamment David Lewis-Williams, défendent la piste du chamanisme et des états de conscience modifiés, en s'appuyant sur des signes géométriques et des figures mi-humaines. Certaines images ont pu servir de supports d'enseignement, de calendriers des saisons ou de marques du territoire d'un groupe. Beaucoup furent placées loin sous terre, accessibles seulement à la lueur vacillante des lampes, ce qui laisse penser que le geste de peindre et de voir comptait autant que le sujet représenté.
Quelle qu'ait été leur fonction, ces parois prouvent que l'esprit symbolique était pleinement formé chez les chasseurs-cueilleurs. Bien avant l'agriculture, les villes ou l'écriture, des hommes stockaient savoirs et croyances hors de leur propre tête, dans des images que d'autres pouvaient voir longtemps après la disparition de leurs auteurs. L'art a précédé presque tout le reste.
Fig. 4 · Les premiers artistes. Les grottes ornées de Chauvet et de Lascaux ont des dizaines de millénaires : bien avant villes et écriture, l'humain donnait sens aux parois.
Chapitre 5 · Partie I
Le pacte agricole
Pendant environ 95 % de l'existence de notre espèce, les humains ont vécu de chasse et de cueillette : ils ramassaient des plantes, chassaient et pêchaient. Puis, à partir de 10 000 av. J.-C. environ, dans les collines et les vallées du Croissant fertile, qui s'étend du Levant aux monts Zagros en Iran en passant par le sud de la Turquie, certaines communautés se mirent à semer et à récolter délibérément. Au cours des millénaires suivants, l'agriculture apparut de façon indépendante dans une douzaine de régions peut-être, de la Chine à la Nouvelle-Guinée et au Mexique.
Pourquoi abandonner un mode de vie qui avait fait ses preuves pendant des centaines de milliers d'années ? Aucune réponse unique ne suffit. La fin de la dernière glaciation apporta, après 9700 av. J.-C. environ, un climat plus chaud, plus humide et surtout plus stable, qui rendait les récoltes plus prévisibles. Au Levant, les Natoufiens s'étaient déjà fixés dans des villages pour exploiter les céréales sauvages, et un coup de froid connu sous le nom de Dryas récent a peut-être poussé leurs successeurs à cultiver ce qu'ils se contentaient jusque-là de cueillir. La croissance démographique, et peut-être l'envie de brasser et de festoyer, ont pu jouer aussi. À Göbekli Tepe, dans le sud de la Turquie, des hommes qui vivaient encore surtout de chasse et de cueillette dressèrent vers 9500 av. J.-C. des piliers de pierre sculptés, signe que les rassemblements rituels exigeaient de la nourriture à une échelle nouvelle.
Le saviez-vous ? Les grands piliers de Göbekli Tepe, dont certains dépassent 5 mètres, ont été dressés par des hommes qui n'avaient pas encore pleinement adopté l'agriculture, ce qui renverse l'idée que les temples seraient venus après elle.
Pour les individus, le marché se révéla rude. Les squelettes de nombreuses communautés agricoles anciennes montrent une taille plus petite, davantage de caries dues aux aliments riches en amidon, des signes d'anémie et des articulations usées par le broyage du grain et le port de charges. Le régime se réduisit de centaines d'aliments sauvages à quelques denrées de base, si bien qu'une seule mauvaise récolte pouvait signifier la famine. La proximité des animaux et des déchets d'autrui apporta de nouvelles maladies infectieuses. Le géographe Jared Diamond qualifia l'agriculture de « pire erreur de l'histoire de l'humanité » dans un célèbre essai de 1987 ; beaucoup de spécialistes jugent la formule excessive, mais le coût sanitaire est bien établi.
L'agriculture l'emporta pourtant, pour une raison décisive : le nombre. Un hectare de blé nourrit bien plus de monde qu'un hectare de terre sauvage. Les agriculteurs pouvaient aussi avoir des enfants plus rapprochés, car une mère sédentaire n'avait pas à porter ses tout-petits sur de longues marches. Les populations agricoles grandirent, s'étendirent et absorbèrent ou repoussèrent les chasseurs-cueilleurs partout où les sols le permettaient. Une fois la terre défrichée et les greniers pleins, le retour en arrière était rarement possible.
La vie sédentaire apporta autre chose encore : la propriété. Champs, troupeaux et greniers pouvaient être possédés et transmis, et les écarts de richesse se creuser d'une génération à l'autre. Le pacte agricole nourrit le grand nombre et enrichit une minorité. Rares furent ceux qui, en le concluant, en comprirent les termes.
Fig. 5 · Le pacte agricole. Dès 10 000 av. J.-C., l'humain troqua la cueillette contre l'agriculture : plus de vivres et de bouches, mais un labeur plus dur, une santé pire et l'inégalité.
Chapitre 6 · Partie I
Domestiquer le vivant
Domestiquer n'est pas apprivoiser. Un animal apprivoisé est un individu habitué à l'homme ; une espèce domestiquée a été transformée, génération après génération, jusqu'à ce que son corps et son comportement dépendent des soins humains. Le processus fut lent, souvent involontaire, et il se répéta à maintes reprises dans différentes parties du monde.
Le chien vint en premier : il descend de loups qui se mirent à vivre aux côtés des chasseurs de l'ère glaciaire, sans doute il y a plus de 15 000 ans ; un chien enterré avec deux personnes à Bonn-Oberkassel, en Allemagne, il y a environ 14 000 ans, semble avoir été soigné pendant une grave maladie. Les cultures et le bétail suivirent après la glaciation. Dans le Croissant fertile, l'engrain et l'amidonnier, l'orge, les lentilles et les pois furent mis en culture à partir de 9500 av. J.-C. environ, et moutons, chèvres, bovins et porcs furent domestiqués dans le millénaire suivant. Le changement clé, chez le blé, fut une mutation qui empêchait les épis mûrs d'éclater et de disperser leurs grains. À l'état sauvage, les plantes porteuses de ce caractère disparaissent ; sous la faucille du moissonneur, elles prospèrent, car l'homme récolte et ressème précisément ces graines-là.
D'autres foyers évoluèrent de façon indépendante. En Chine, on cultiva le millet le long du fleuve Jaune et le riz le long du Yangzi, le riz n'étant pleinement domestiqué que vers 4000 av. J.-C., après des millénaires de culture. Dans les hautes terres de Nouvelle-Guinée, les agriculteurs de Kuk Swamp exploitaient le taro et la banane dès 7000 av. J.-C. environ. Au Mexique, le maïs fut tiré d'une graminée sauvage chétive, la téosinte, il y a environ 9 000 ans, ses épis passant au fil des millénaires de la longueur d'un pouce à la taille que nous connaissons. Les Andes ont donné au monde la pomme de terre, le quinoa, le lama et l'alpaga ; le Sahel africain, le sorgho et le mil à chandelle vers 3000 à 2500 av. J.-C.
Le saviez-vous ? L'aurochs, l'immense ancêtre sauvage des bovins domestiques, a survécu en Europe jusqu'en 1627, année où le dernier spécimen connu mourut dans la forêt de Jaktorów, en Pologne.
Les transformations allèrent dans les deux sens. Plantes et animaux en vinrent à dépendre des hommes, et les hommes d'eux. Les troupeaux exigeaient pâturages et protection ; les champs, désherbage, arrosage et surveillance. Les gènes humains changèrent aussi. La plupart des mammifères perdent après le sevrage la capacité de digérer le lait, mais chez les peuples d'éleveurs d'Europe, d'Afrique de l'Est et du Moyen-Orient, des mutations permettant aux adultes de digérer le lactose se sont rapidement répandues au cours des derniers millénaires. Les populations nourries depuis longtemps d'aliments riches en amidon portent aussi souvent des copies supplémentaires du gène de l'amylase, l'enzyme qui digère l'amidon.
Les espèces domestiquées voyagèrent, remodelant des paysages loin de leur berceau. Le blé et les bovins gagnèrent l'Europe et l'Asie du Sud ; le riz traversa l'Asie ; le maïs se diffusa depuis le Mexique dans une grande partie des Amériques bien avant 1492. Des milliers d'espèces végétales que l'homme a consommées, une poignée fournissent aujourd'hui l'essentiel de nos calories, le blé, le riz et le maïs en apportant à eux seuls environ la moitié. L'alliance nouée dans quelques vallées nourrit encore le monde.
Fig. 6 · Domestiquer le vivant. Blé, riz, bovins, moutons et chiens furent remodelés pour servir l'homme, et en retour ils l'attachèrent pour de bon aux champs et aux troupeaux.
Chapitre 7 · Partie I
Les premières villes
Les premières villes sont nées de villages agricoles qui n'ont simplement pas cessé de grandir. Deux sites dominent le récit. Jéricho, près d'une source pérenne de la vallée du Jourdain, fut occupée dès 9600 av. J.-C. environ. Lorsque l'archéologue Kathleen Kenyon y fouilla dans les années 1950, elle mit au jour un mur de pierre et une grande tour ronde d'environ 8,5 mètres de haut, bâtie vers 8000 av. J.-C., dotée d'un escalier intérieur de 22 marches. Sa fonction est toujours discutée : défense contre les pillards, protection contre les crues, ou monument qui soudait la communauté. Plus tard, les habitants enterrèrent leurs morts sous leurs maisons et modelèrent au plâtre des visages sur certains crânes, pour garder les ancêtres auprès d'eux.
Le second site est plus étrange. Çatal Höyük, dans la plaine de Konya, au cœur de l'Anatolie, dans l'actuelle Turquie, prospéra de 7100 à 5950 av. J.-C. environ et abrita à son apogée peut-être 3 500 à 8 000 personnes ; les estimations varient. Il n'y avait pas de rues. Les maisons de brique crue étaient accolées les unes aux autres, si bien que les habitants circulaient sur les toits plats et descendaient chez eux par une échelle, à travers une ouverture qui laissait aussi s'échapper la fumée du four. Les toits servaient de ruelles, d'ateliers et de lieux de rencontre.
À l'intérieur, les maisons suivaient un plan remarquablement uniforme : une pièce principale avec foyer et four, des banquettes surélevées pour dormir et travailler, et des pièces latérales pour les réserves. Les morts étaient enterrés sous les banquettes, parfois par dizaines dans une même maison. Les murs étaient enduits et réenduits, souvent peints de scènes de chasse, de motifs géométriques et de vautours, et certaines pièces abritaient des cornes d'aurochs fichées dans les banquettes et les piliers. Quand une maison vieillissait, on la comblait pour en bâtir une nouvelle par-dessus, ce qui éleva le tertre au fil des siècles jusqu'à quelque 20 mètres.
Le saviez-vous ? Une peinture murale de Çatal Höyük a été saluée comme la plus ancienne carte du monde, un plan de ville sous un volcan à deux sommets, même si certains archéologues y voient une peau de léopard.
Ce qui manque est aussi parlant que ce qui est là. On n'a trouvé ni palais, ni quartier des temples, ni tombe monumentale. Le fouilleur James Mellaart, qui y travailla dans les années 1960, voyait dans certaines pièces richement décorées des sanctuaires ; l'équipe ultérieure dirigée par Ian Hodder, à partir de 1993, conclut que le rituel se déroulait dans les maisons ordinaires. Habitations, régimes alimentaires et sépultures se ressemblent dans l'ensemble, ce qui suggère une société remarquablement égalitaire pour sa taille. Ce qui la tenait ensemble semble avoir été des habitudes partagées, les ancêtres et le rituel, plutôt que l'autorité d'un chef.
Ailleurs, des expériences comparables étaient en cours : Mehrgarh au Pakistan, Jiahu en Chine, chacune avec ses cultures et ses coutumes. Ces premières villes montrent que les humains pouvaient vivre serrés et en paix pendant des siècles sans rois. La hiérarchie n'était pas une loi de la nature. Elle est venue plus tard, avec le surplus, et il a fallu la construire.
Fig. 7 · Les premières villes. Jéricho et Çatal Höyük rassemblaient des milliers d'habitants sans palais ni roi visible : la vie dense précéda les dirigeants officiels.
Chapitre 8 · Partie I
Le piège du surplus
Les bonnes années, l'agriculture produisait plus de nourriture qu'il n'en fallait aux paysans. Ce surplus changea la forme de la société. Une famille pouvait se nourrir de ses champs ; un village pouvait nourrir un potier, un prêtre ou un guerrier à plein temps. Au IVe millénaire av. J.-C., dans les plaines alluviales du sud de la Mésopotamie, le surplus nourrissait des catégories entières de gens qui ne touchaient jamais une charrue.
Toutes les cultures ne s'y prêtaient pas également. Le politologue James C. Scott, dans Homo domesticus (2017), souligne que les premiers États furent bâtis sur les céréales : le blé et l'orge en Mésopotamie et en Égypte, le millet et le riz en Chine, le maïs en Mésoamérique. Le grain mûrit d'un coup, hors du sol et à la vue de tous, si bien qu'un percepteur peut observer la récolte et l'estimer. On peut le mesurer au volume, le transporter et le stocker pendant des années. Les tubercules comme le manioc peuvent rester en terre et être déterrés au besoin, tandis que fruits et poissons pourrissent. Le grain, en somme, est visible, stockable et taxable.
Autour de la cité d'Uruk, qui vers 3200 av. J.-C. comptait peut-être 25 000 à 50 000 habitants (les estimations varient), les administrateurs du temple rassemblaient l'orge dans de grands entrepôts et la redistribuaient en rations. Les archéologues trouvent sur les sites de cette période d'innombrables bols à bord biseauté, grossiers et fabriqués en série, et beaucoup pensent qu'ils servaient à mesurer les rations quotidiennes de grain des travailleurs.
Le saviez-vous ? Le signe cunéiforme archaïque pour « pain » ou « ration » semble représenter l'un de ces bols, et le signe pour « manger » l'associe à une tête humaine.
Le surplus exigeait des gestionnaires. Les scribes consignaient qui devait quoi. Les prêtres présentaient la collecte et la redistribution du grain comme la volonté des dieux, en théorie propriétaires de la terre. Les soldats gardaient les réserves et imposaient la collecte, et des chefs trônaient au sommet : d'abord des administrateurs du temple, plus tard des rois, appelés en sumérien lugal, littéralement « grand homme ». L'Égypte suivit un schéma comparable : des fonctionnaires mesuraient la hauteur de la crue du Nil, en partie pour prévoir la récolte et fixer l'impôt. La corvée, levée pendant la morte-saison agricole, bâtit canaux, murailles et, avec le temps, pyramides.
Scott et d'autres insistent sur la face sombre. Les premiers États avaient plus besoin d'hommes que de terres, et ils les capturaient, les enrôlaient et les réduisaient en esclavage ; les murailles tenaient les ennemis dehors, mais aussi les paysans dedans. Les populations entassées et nourries de grain subissaient des épidémies, et les premiers États étaient fragiles, retombant souvent à l'état de villages. Beaucoup fuyaient vers les collines ou la steppe quand les exigences devenaient trop lourdes.
Voilà le piège du surplus : plus une société stockait, plus elle avait besoin de quelqu'un pour garder, compter et commander les réserves, et plus il devenait difficile de vivre hors du système. Le pouvoir est né dans le grenier.
Fig. 8 · Le piège du surplus. Le grain se stockait, se comptait et se taxait. Le surplus nourrit prêtres, soldats et scribes, et les premières élites vivant du travail d'autrui.
Chapitre 9 · Partie I
Des marques aux mots
L'écriture n'a pas été inventée pour consigner des récits, mais pour tenir des comptes. À partir de 8000 av. J.-C. environ, les villages du Proche-Orient utilisaient de petits jetons d'argile en forme de cônes, de sphères, de disques et de cylindres, qui représentaient apparemment des quantités de biens : une mesure de grain, un mouton, une jarre d'huile. L'archéologue Denise Schmandt-Besserat a soutenu dans les années 1970 et 1980 que ces jetons étaient les ancêtres directs de l'écriture ; si le détail de sa théorie est discuté, la séquence générale est largement admise.
Les étapes décisives eurent lieu dans le sud de la Mésopotamie au IVe millénaire av. J.-C. Pour rendre un enregistrement infalsifiable, on enferma vers 3500 av. J.-C. les jetons dans des boules d'argile creuses, appelées bulles-enveloppes. Comme on ne pouvait vérifier le contenu sans briser l'enveloppe, on imprimait les jetons sur sa surface avant de la sceller. Quelqu'un comprit bientôt que les empreintes suffisaient à elles seules, et la boule s'aplatit en tablette. Vers 3300 av. J.-C., les comptables d'Uruk imprimaient des signes numériques sur des tablettes, et vers 3200 av. J.-C. ils y ajoutaient des signes dessinés pour les choses comptées : orge, moutons, bière, travailleurs.
Ces premières tablettes, dites proto-cunéiformes, sont dans leur immense majorité administratives : elles enregistrent biens, rations et travail, et presque tout le reste se compose de listes de mots destinées à former les scribes. Une tablette d'Uruk recense une quantité d'orge sur 37 mois et porte les signes Kushim, qui pourraient être le nom d'un fonctionnaire, peut-être l'un des plus anciens noms de personne jamais écrits.
Le saviez-vous ? Le cunéiforme a été utilisé pendant plus de 3 000 ans ; la dernière tablette datable, un relevé astronomique de Babylonie, fut écrite vers 75 apr. J.-C.
Le saut du calcul au langage vint avec le principe du rébus : employer un signe pour son son plutôt que pour son sens, comme on dessinerait en français un chat et un pot pour écrire « chapeau ». Dès lors que les signes pouvaient noter des syllabes, les scribes purent écrire des noms, de la grammaire et finalement tout ce qui pouvait se dire. Imprimés dans l'argile humide avec un roseau taillé, les signes prirent la forme de traits en coin qui donnent son nom au cunéiforme, du latin cuneus, « coin ». Au fil des siècles, l'écriture servit au sumérien, puis à l'akkadien, au hittite et à d'autres langues. Vers 2300 av. J.-C., Enheduanna, grande prêtresse du dieu-lune à Ur et fille de Sargon d'Akkad, composa des hymnes sous son propre nom, ce qui fait d'elle le premier auteur nommé de l'histoire. Suivirent les poèmes de Gilgamesh et des recueils de lois comme celui d'Hammurabi, vers 1754 av. J.-C.
La Mésopotamie n'était pas seule. L'écriture apparut en Égypte à peu près à la même époque, et fut inventée de façon indépendante en Chine vers 1200 av. J.-C., où elle survit sur les os oraculaires de la dynastie Shang, puis en Mésoamérique au Ier millénaire av. J.-C. Chaque fois, les besoins pratiques passèrent en premier. L'écriture permit à la mémoire de survivre à celui qui la portait. Sa première tâche fut de compter les moutons.
Fig. 9 · Des marques aux mots. L'écriture naquit de jetons d'argile comptant moutons et grain ; ce n'est que lentement que ces marques comptables purent porter poésie, lois et mémoire.
Chapitre 10 · Partie I
La sédentarité nous a changés
Prenons du recul, et l'ampleur du changement saute aux yeux. Vers 10 000 av. J.-C., tous les humains de la planète, peut-être cinq millions de personnes, vivaient de chasse et de cueillette, en bandes qui se déplaçaient au rythme des saisons. En 3000 av. J.-C., des villes de plusieurs dizaines de milliers d'habitants se dressaient au bord de l'Euphrate, l'Égypte s'unifiait sous un seul roi et des scribes écrivaient. Au début de notre ère, la population mondiale avait atteint quelque 170 à 300 millions de personnes ; les estimations varient beaucoup, mais pas la tendance. L'archéologue V. Gordon Childe a baptisé ces changements révolution néolithique et révolution urbaine.
Le saviez-vous ? L'agriculture n'existe que depuis 12 000 ans environ, soit moins de 5 % des quelque 300 000 ans d'histoire d'Homo sapiens.
Le mot révolution peut tromper. La transition prit des milliers d'années et de nombreuses générations qui ne la virent jamais se produire. Ce ne fut pas non plus un chemin à sens unique. L'anthropologue David Graeber et l'archéologue David Wengrow, dans Au commencement était… (2021), soulignent combien de sociétés ont expérimenté : cultiver un peu et cueillir beaucoup, se rassembler en grands campements saisonniers puis se disperser, bâtir des monuments comme Göbekli Tepe ou, bien plus tard, Poverty Point en Louisiane, sans agriculture à plein temps. Les pasteurs nomades des steppes et du Sahara ont bâti une tout autre forme de société complexe, mobile mais riche en troupeaux. Des peuples de chasseurs-cueilleurs, des San d'Afrique australe aux Aborigènes d'Australie et aux peuples de la côte nord-ouest du Pacifique, ont maintenu des modes de vie élaborés jusqu'à l'époque moderne.
Le monde sédentaire exerçait pourtant une forte attraction. Champs et réserves nourrissaient plus de monde que la terre sauvage ; plus de monde signifiait plus de bras, plus de soldats et plus d'idées ; et les institutions de la vie sédentaire, propriété, impôt, écriture, droit et religion organisée, s'appuyaient les unes sur les autres. Une fois devenue dense, une société pouvait rarement se contracter sans famine ni effondrement.
Les coûts venaient avec les gains. La sédentarité apporta les épidémies, le labeur pénible, les guerres pour la terre et de profondes inégalités entre dirigeants et dirigés, hommes et femmes, libres et esclaves. Elle apporta aussi des spécialistes capables de consacrer leur vie au travail du métal, à l'astronomie, à la médecine et à la poésie. Chaque chapitre suivant, des pyramides à l'imprimerie et à la puce électronique, repose sur la décision de gens ordinaires, il y a très longtemps, de rester un peu plus longtemps sur place chaque année.
Fut-ce la meilleure décision de l'humanité ou la plus coûteuse ? La réponse honnête est : les deux, et personne ne l'a vraiment prise. Elle fut la somme d'innombrables petits choix : semer un champ de plus, rester une saison de plus. De ces choix naquirent les premières civilisations, le long du Tigre et de l'Euphrate, du Nil, de l'Indus et du fleuve Jaune. L'histoire, au sens des archives écrites, commence ici.
Fig. 10 · La sédentarité nous a changés. En quelques millénaires, l'humanité passa de bandes nomades à des foules sédentaires, avec surplus, chefs et écriture, et lança toutes les histoires à venir.
Partie II
Les premières civilisations
Vallées fluviales, rois-dieux, premières lois et premières lettres.
Chapitre 11 · Partie II
Le pays entre les fleuves
La basse Mésopotamie n'a rien d'un berceau. C'est une plaine plate et brûlante, où il ne pleut presque pas et où la pierre, le bois et le métal font quasiment défaut. Pourtant, entre le Tigre et l'Euphrate, dans l'actuel sud de l'Irak, le peuple de Sumer bâtit les premières véritables villes du monde, inventa l'écriture, consigna les premières lois et ouvrit des écoles. C'est ici que commence l'histoire au sens propre : l'histoire écrite.
Tout le paradoxe est là. Les fleuves déposaient un limon épais et fertile, mais ils débordaient au printemps, souvent avec violence et au moment même où les récoltes mûrissaient, tandis qu'en été la terre était trop sèche pour être cultivée sans irrigation. Survivre imposait de creuser et d'entretenir des canaux, de stocker le grain et de trancher les querelles autour de l'eau. Ces tâches réclamaient des organisateurs, et les organisateurs avaient besoin d'archives. Un paysage plus clément aurait exigé moins de coopération ; celui-ci la récompensait.
Vers 3500 av. J.-C., Uruk était devenue quelque chose d'inédit : une agglomération de plusieurs milliers d'habitants, peut-être 40 000 ou davantage vers 2900 av. J.-C. selon les estimations courantes, avec des temples monumentaux, des ateliers et, plus tard, une grande muraille que la légende attribuait à son roi Gilgamesh. D'autres cités-États suivirent, parmi lesquelles Ur, Eridu, Lagash, Kish et Nippur, chacune avec son dieu tutélaire, ses souverains et ses champs alignés le long des canaux. Elles échangeaient grain et textiles contre le bois, le cuivre et la pierre venus d'Anatolie, d'Iran et jusque de la vallée de l'Indus.
L'écriture est née de la comptabilité. Les administrateurs des temples se servaient depuis longtemps de jetons d'argile pour compter les biens ; vers 3300-3200 av. J.-C., des scribes d'Uruk commencèrent à imprimer des signes dans des tablettes d'argile pour noter les rations, le bétail et le travail. Au fil des siècles, ces signes devinrent le cunéiforme, des marques en forme de coin tracées au calame, assez souples pour noter le sumérien, puis l'akkadien, le hittite et bien d'autres langues. Former des scribes exigeait l'édubba, la « maison des tablettes », où les élèves passaient des années à recopier listes de mots, calculs et proverbes : les premières écoles connues. Puis vint la loi. Le code d'Ur-Nammu, roi d'Ur vers 2100 av. J.-C., est le plus ancien recueil de lois écrites parvenu jusqu'à nous ; il fixait en argent les amendes dues pour les blessures.
Le saviez-vous ? Les 60 minutes de l'heure et les 360 degrés du cercle viennent du calcul en base 60 pratiqué par les Sumériens et perfectionné par les Babyloniens.
Sumer elle-même ne dura pas. Sargon d'Akkad conquit ses cités vers 2330 av. J.-C., un renouveau sumérien sous la IIIe dynastie d'Ur s'effondra vers 2004 av. J.-C., et Babylone hérita plus tard du pays. Mais la boîte à outils survécut à ses inventeurs : villes, scribes, lois et arithmétique passèrent à toutes les puissances de la région et bien au-delà. Sur le Nil, presque au même moment, l'Égypte menait une expérience parallèle, au bord d'un fleuve très différent.
La première civilisation fut la réponse à un fleuve difficile.
Fig. 11 · Le pays entre les fleuves. Entre le Tigre et l'Euphrate, Sumer bâtit les premières villes du monde, inventa la première écriture et fixa les premières lois écrites.
Chapitre 12 · Partie II
Le don du Nil
Peu de pays se lisent aussi bien depuis l'espace que l'Égypte : un mince ruban vert de terres cultivées, souvent large de quelques kilomètres à peine, glissé à travers le Sahara. Les Égyptiens appelaient leur pays Kemet, la « terre noire », d'après le limon sombre laissé par le fleuve, et le désert alentour Deshret, la « terre rouge ». L'historien grec Hérodote, qui visita le pays au Ve siècle av. J.-C., transmit la formule restée célèbre : l'Égypte est un don du fleuve.
Ce don arrivait à date fixe. Chaque été, les pluies de mousson sur les hauts plateaux d'Éthiopie gonflaient le Nil Bleu et l'Atbara ; à partir de juillet environ, l'eau se répandait sur le fond de la vallée et culminait en septembre. En se retirant à l'automne, elle laissait une couche neuve de boue fertile, déjà gorgée d'eau, prête pour les semailles. Le calendrier suivait ce rythme en trois saisons de quatre mois : Akhet, l'inondation ; Peret, la croissance ; Shemou, la récolte.
Comparons avec la Mésopotamie. Le Tigre et l'Euphrate débordaient au printemps, de façon imprévisible, et pouvaient ruiner les cultures ; les mythes mésopotamiens imaginaient des dieux envoyant un déluge pour anéantir l'humanité. Le Nil était plus doux et mieux réglé, et la pensée égyptienne exaltait Maât, un ordre cosmique d'équilibre et de justice que le roi avait le devoir de maintenir. Un fleuve prévisible inspirait l'image d'un univers prévisible, dont le pharaon était le pivot.
L'ordre, c'était aussi l'administration. Les fonctionnaires mesuraient chaque crue à l'aide de nilomètres, des échelles graduées taillées dans la berge, et fixaient l'impôt d'après la récolte attendue. Une bonne crue remplissait les greniers ; trop basse, elle apportait la famine, trop haute, elle emportait les villages. Le surplus de grain finançait les monuments de l'État. Vers 3100 av. J.-C., la Haute et la Basse-Égypte furent unies sous un seul roi, Narmer selon la tradition, et moins de cinq siècles plus tard la grande pyramide de Khéops à Gizeh, achevée vers 2560 av. J.-C., s'élevait à environ 146 mètres : la plus haute construction du monde pendant près de 3 900 ans.
Le saviez-vous ? Cléopâtre a vécu plus près, dans le temps, des premiers pas sur la Lune que de la construction de la grande pyramide.
L'État dura, non sans interruptions. Les Ancien, Moyen et Nouvel Empires furent séparés par des « périodes intermédiaires » de division, de sécheresse et de domination étrangère, et le Nouvel Empire d'Hatshepsout, d'Akhenaton et de Ramsès II porta la puissance égyptienne loin en Nubie et au Levant. En amont, le royaume africain de Koush devint assez fort pour que ses rois gouvernent l'Égypte sous le nom de XXVe dynastie, aux VIIIe et VIIe siècles av. J.-C. L'indépendance ne prit fin qu'en 30 av. J.-C., quand Cléopâtre VII mourut et que Rome annexa le pays, quelque 3 000 ans après l'unification. Même alors, la crue continua de nourrir le ravitaillement en blé de Rome, jusqu'à ce que le haut barrage d'Assouan la dompte dans les années 1960.
Un fleuve fiable fit un État solide.
Fig. 12 · Le don du Nil. La crue annuelle et fiable du Nil nourrit une civilisation qui dura quelque 3 000 ans, des premiers pharaons à Cléopâtre.
Chapitre 13 · Partie II
L'énigme de l'Indus
Dans les années 1920, des archéologues fouillant Harappa, au Pendjab, et Mohenjo-daro, dans le Sind, tous deux aujourd'hui au Pakistan, comprirent qu'ils avaient mis au jour une civilisation dont nul ne soupçonnait l'existence. Ses villes étaient aussi anciennes que celles de Sumer et de l'Égypte, et son territoire plus vaste que l'un comme l'autre : la civilisation de l'Indus, ou harappéenne, s'étendait sur peut-être un million de kilomètres carrés de l'actuel Pakistan et du nord-ouest de l'Inde, du Baloutchistan au Gujarat et jusqu'aux plaines proches de Delhi.
Sa phase mûre s'étend d'environ 2600 à 1900 av. J.-C., et son trait le plus frappant est l'urbanisme. Mohenjo-daro, qui comptait peut-être 30 000 à 40 000 habitants selon les estimations usuelles, possédait une citadelle surélevée et une ville basse ordonnée le long de larges rues orientées nord-sud et est-ouest. Les maisons de brique cuite, aux proportions standard de 1:2:4 sur des centaines de sites, avaient des puits et des salles d'eau. Les eaux usées s'écoulaient dans des égouts de brique couverts qui longeaient les rues, munis d'ouvertures pour le curage : un niveau d'hygiène urbaine que peu de villes égalèrent avant les Romains. Sur la citadelle se trouvait le Grand Bain, un bassin d'environ 12 mètres sur 7, étanchéifié au bitume et accessible par des marches à chaque extrémité.
Le commerce était organisé avec la même rigueur. Des poids cubiques en pierre suivaient un étalon unique d'un bout à l'autre de la région. Des sceaux de stéatite gravés, dont beaucoup montrent un animal à une corne que les fouilleurs surnommèrent la « licorne », servaient à marquer les marchandises. Certains ont été retrouvés en Mésopotamie, dont les textes évoquent un pays lointain nommé Meluhha qui envoyait par mer cornaline, bois et ivoire ; la plupart des spécialistes y voient l'Indus. À Lothal, au Gujarat, un grand bassin de brique fut peut-être un bassin portuaire, même si cette lecture est discutée.
Le saviez-vous ? La célèbre statue du « Roi-prêtre » de Mohenjo-daro doit ce titre aux fouilleurs ; personne ne sait s'il fut l'un ou l'autre.
Reste le silence. Les sceaux portent de courtes inscriptions dans une écriture d'environ 400 signes, mais un texte moyen n'en compte que cinq environ, et aucune inscription bilingue n'a été trouvée : elle demeure indéchiffrée après un siècle de tentatives. On n'a identifié ni tombes royales, ni grands palais, ni temples certains, et les traces de guerre sont rares. Ces villes étaient-elles gouvernées par des rois, des prêtres, des marchands ou des conseils ? On l'ignore. C'est une civilisation que l'on voit dans un détail stupéfiant mais que l'on n'entend pas du tout.
Sa fin est mieux comprise que ses débuts. Après 1900 av. J.-C. environ, les grandes villes se vidèrent peu à peu, leurs habitants partant vers l'est et vers de petits villages. Le vieux récit d'une violente « invasion aryenne », bâti sur quelques squelettes de Mohenjo-daro, a été abandonné par les archéologues. Les causes probables sont un affaiblissement de la mousson, le déplacement des cours d'eau et l'assèchement du système Ghaggar-Hakra, ainsi qu'un déclin du commerce à longue distance. La plomberie, du moins, a survécu aux controverses.
Ses égouts parlent encore clairement. Son écriture, toujours pas.
Fig. 13 · L'énigme de l'Indus. Les cités harappéennes avaient des rues en damier et des égouts couverts, mais leur écriture reste illisible, leurs rois et leurs dieux inconnus.
Chapitre 14 · Partie II
Le mandat du Ciel
En Chine, l'idée fondatrice de la légitimité politique fut proclamée par les vainqueurs d'une guerre. Vers 1046 av. J.-C., le roi Wu des Zhou, un peuple de la vallée de la Wei, à l'ouest, vainquit le dernier souverain des Shang à la bataille de Muye. Les Shang avaient régné sur la plaine du fleuve Jaune pendant quelque cinq siècles, laissant des vases rituels en bronze d'une habileté stupéfiante et la plus ancienne écriture chinoise connue, sur des os oraculaires servant à interroger les ancêtres sur les récoltes, les guerres et même le mal de dents d'un roi.
Les Zhou devaient expliquer pourquoi leur prise du pouvoir était juste. Leur réponse, attribuée par la tradition au frère du roi Wu, le duc de Zhou, fut le Tianming, le mandat du Ciel. Le Ciel, Tian, accordait le droit de régner à une famille vertueuse et le lui retirait quand ses souverains devenaient cruels, corrompus ou négligents. Le dernier roi shang, dont on se souvient comme d'un tyran ivrogne, l'avait perdu ; les Zhou n'avaient fait que le recevoir. Que ce portrait provienne en bonne partie des annales des vainqueurs est en soi une leçon sur le fonctionnement de la doctrine.
L'idée était à la fois stabilisatrice et dangereuse. Elle subordonnait la royauté à la conduite du roi, qui avait donc tout intérêt à bien gouverner, à remplir les greniers, à réparer les digues et à accomplir les rites. Mais le succès était aussi sa propre preuve : un rebelle victorieux avait, par définition, gagné la faveur du Ciel, tandis que celui qui échouait n'était qu'un brigand. Crues, famines, séismes et comètes pouvaient être lus comme les signes d'un mandat qui s'échappait, offrant aux paysans affamés et aux généraux ambitieux une justification toute prête pour se révolter.
Le saviez-vous ? Le mot chinois moderne pour « révolution », geming, signifiait à l'origine « retirer le mandat ».
Les Zhou eux-mêmes illustrent ce cycle. Après 771 av. J.-C., leur pouvoir se morcela, et vinrent les longues périodes des Printemps et Automnes puis des Royaumes combattants, durant lesquelles des penseurs comme Confucius regardaient les premiers Zhou comme un modèle de bon ordre. Mencius, au IVe siècle av. J.-C., alla plus loin : tuer un tyran qui avait renoncé à la vertu n'était pas, selon lui, assassiner un vrai roi. Les Qin unifièrent la Chine en 221 av. J.-C. et s'effondrèrent en moins de quinze ans ; la dynastie Han qui leur succéda fut fondée par Liu Bang, petit fonctionnaire local d'humble naissance, dont la victoire fut tenue pour la preuve du choix du Ciel.
Les historiens postérieurs ordonnèrent le passé chinois en un cycle dynastique : une nouvelle maison restaure l'ordre, prospère, décline, connaît catastrophes et révoltes, puis cède la place à une autre, détentrice d'un mandat neuf. L'histoire réelle fut plus désordonnée, mais ce schéma façonna la manière dont souverains et rebelles se pensaient jusqu'à la chute des Qing en 1912. Il offrait ce que les rois de droit divin d'Europe n'eurent jamais : une façon respectable de dire que le gouvernement avait échoué.
Un trône qui pouvait se perdre devait se mériter chaque jour.
Fig. 14 · Le mandat du Ciel. Les premières dynasties chinoises régnaient par la faveur du Ciel, un droit révocable : une révolte réussie devenait sa propre preuve.
Chapitre 15 · Partie II
Le code de Hammurabi
Vers 1754 av. J.-C., à la fin d'un long règne, Hammurabi de Babylone fit graver ses lois sur une stèle de pierre noire polie, haute d'environ 2,25 mètres, dressée à la vue de tous. En haut, un relief montre le roi debout devant Shamash, dieu du Soleil et de la justice. En dessous, sur des milliers de lignes de cunéiforme, se succèdent environ 282 lois, encadrées d'un prologue et d'un épilogue où le roi déclare les avoir consignées afin que le fort n'opprime pas le faible.
Hammurabi, qui régna d'environ 1792 à 1750 av. J.-C., avait fait de Babylone, simple cité-État parmi d'autres, la maîtresse de la Mésopotamie, en triomphant de Larsa, d'Eshnunna et de Mari. Un ensemble de règles uniformes convenait à un souverain qui recousait un royaume. Ses lois n'étaient pas les premières : le code d'Ur-Nammu les précédait de quelque trois siècles, et celui de Lipit-Ishtar d'Isin datait d'environ 1930 av. J.-C. Mais celui de Hammurabi est le plus long et le mieux conservé, et il embrasse un champ extraordinaire : vol, commerce, prêts, salaires, loyers, mariage, divorce, héritage, adoption, honoraires des chirurgiens, location de bateaux et obligations des bâtisseurs.
Son principe le plus célèbre est la lex talionis, la loi du talion. La loi 196 dispose que si un homme crève l'œil d'un autre homme libre, on lui crèvera l'œil. Brutale pour un lecteur moderne, elle était aussi une limite : un œil pour un œil, et non une vendetta ou un village incendié. Mais l'égalité avait ses bornes. Les peines dépendaient du rang, selon trois classes : l'awilum, personne pleinement libre ; le mushkenum, homme du commun ou dépendant ; le wardum, esclave. Crever l'œil d'un homme du commun coûtait une mine d'argent, environ un demi-kilo ; celui d'un esclave, la moitié de son prix, payée au maître. Un bâtisseur dont la maison mal construite s'effondrait en tuant son propriétaire pouvait être mis à mort.
Le saviez-vous ? La stèle fut emportée comme butin de guerre à Suse, en Iran, vers 1158 av. J.-C. ; des archéologues français l'y retrouvèrent en 1901.
L'usage réel du code fait encore débat. Des milliers de contrats et d'actes judiciaires de l'époque ont survécu, mais ils ne le citent presque jamais, et beaucoup de spécialistes voient dans la stèle moins un recueil de lois qu'une publicité royale : un monument prouvant aux dieux et aux sujets que Hammurabi était un roi juste. Malgré tout, l'idée que les règles doivent être fixes, publiques et écrites, plutôt qu'inventées au jour le jour par le détenteur du pouvoir, fut un pas décisif.
La stèle se trouve aujourd'hui au musée du Louvre, à Paris. Les scribes continuèrent de recopier ses lois pendant plus de mille ans, et la formule « œil pour œil » reparaît dans la Bible hébraïque. La loi était devenue une chose que l'on pouvait montrer du doigt.
Des règles écrites ne rendent pas une société juste, mais elles rendent l'injustice visible.
Fig. 15 · Le code de Hammurabi. Gravées dans la pierre vers 1754 av. J.-C., les lois de Babylone rendaient les peines publiques ; « œil pour œil » limitait alors la vengeance.
Chapitre 16 · Partie II
La roue et la voile
Certaines des inventions les plus importantes de l'histoire n'ont pas d'inventeur connu. Nul ne sait qui, le premier, fit tourner un disque de bois sur un essieu, attela des bœufs à une araire ou hissa une voile ; mais ensemble, ces dispositifs permirent aux premières sociétés de déplacer plus de grain, plus de marchandises et plus de gens que n'en porteraient jamais des dos humains.
La roue arriva étonnamment tard, et sans doute d'abord chez les potiers. Les véhicules à roues apparaissent presque simultanément sur une vaste zone vers 3500-3300 av. J.-C. : un vase d'argile de Bronocice, en Pologne, porte ce qui ressemble à un chariot à quatre roues, des pictogrammes d'Uruk montrent des traîneaux montés sur roues, et une roue pleine en bois des marais de Ljubljana, en Slovénie, datée d'environ 3150 av. J.-C., est la plus ancienne retrouvée à ce jour. Ces premières roues étaient de lourds disques tirés par des bœufs au pas. La roue à rayons, plus légère, apparut vers 2000 av. J.-C. dans les steppes à l'est de l'Oural, et avec elle le char de guerre. Dans les Amériques, la roue figure sur des jouets d'argile mésoaméricains mais jamais sur des chariots : sans chevaux ni bœufs pour les tirer, il y avait peu à y gagner.
L'araire compta davantage encore pour la plupart des gens. Ce simple soc de bois pointu, traîné dans la terre par une paire de bœufs, se répandit en Mésopotamie et en Égypte au IVe millénaire av. J.-C. Un paysan doté d'animaux pouvait labourer plusieurs fois la surface qu'une famille armée de houes parvenait à cultiver, produisant les surplus qui nourrissaient prêtres, soldats et scribes. Elle transforma aussi les foyers : le labour lourd aux bœufs devint surtout un travail d'homme, et certains chercheurs, dans le sillage de l'économiste Ester Boserup, y rattachent une division plus tranchée du travail entre les sexes.
La voile fit des fleuves et des mers des grands axes. Le Nil était un terrain d'apprentissage idéal : son courant porte vers le nord tandis que le vent dominant souffle vers le sud, si bien que les bateaux descendaient au fil de l'eau et remontaient à la voile. Des poteries égyptiennes d'environ 3300 av. J.-C. montrent déjà des bateaux à voile, et dans le Golfe, des marchands mésopotamiens commerçaient avec Dilmoun, l'actuel Bahreïn, et au-delà avec l'Indus. Au cours des millénaires suivants, la voile porta les navigateurs austronésiens de Taïwan à travers le Pacifique et, à l'ouest, jusqu'à Madagascar, l'une des plus grandes migrations maritimes de l'histoire.
Le saviez-vous ? La roue des marais de Ljubljana, en frêne avec un essieu en chêne, a plus de 5 000 ans.
Combinées, ces inventions changèrent l'échelle du possible. Des barges ravitaillaient Uruk par ses canaux ; des chars à bœufs acheminaient les récoltes vers les greniers des temples ; des navires transportaient le cuivre d'Oman et le cèdre du Liban. Les empires reposent sur leur capacité à déplacer le grain de l'impôt, les soldats et les ordres plus vite que leurs rivaux, et tous ceux qui suivirent, d'Akkad à Rome jusqu'aux Incas avec leurs routes et leurs caravanes de lamas, s'appuyèrent sur une version de cette discrète machinerie.
La civilisation est, au fond, un problème de logistique.
Fig. 16 · La roue et la voile. La roue, l'araire et la voile déplacèrent grain et marchandises plus vite que les porteurs : la discrète machinerie des premiers empires.
Chapitre 17 · Partie II
Cités des dieux
Dans les premières villes, le plus haut édifice n'était presque jamais la maison du roi. C'était la demeure d'un dieu. À Uruk, le Temple blanc, blanchi à la chaux, se dressait avant 3000 av. J.-C. sur une plateforme d'environ 12 mètres de haut, visible à des kilomètres sur la plaine. Au fil des siècles, ces plateformes devinrent la ziggurat, une montagne de brique crue à degrés qui dominait chaque grande ville de Mésopotamie.
La mieux conservée est la ziggurat d'Ur, commencée par le roi Ur-Nammu vers 2100 av. J.-C. et achevée par son fils Shulgi pour Nanna, dieu de la Lune et protecteur de la cité. Sa base mesurait environ 64 mètres sur 46. Son noyau était de brique séchée au soleil, revêtu d'une épaisse enveloppe de brique cuite liée au bitume et percée de trous pour évacuer l'eau de l'intérieur. Trois grands escaliers convergeaient vers la première terrasse, et un sanctuaire couronnait probablement le sommet, à quelque 30 mètres du sol. Leonard Woolley la fouilla dans les années 1920 et 1930, et ses étages inférieurs furent en partie reconstruits dans les années 1980.
Une ziggurat n'était pas une église ouverte aux fidèles. Le peuple ne priait pas au sommet ; les sanctuaires du temple abritaient la statue du dieu, que les prêtres nourrissaient, habillaient et lavaient chaque jour. Les Sumériens pensaient que les humains avaient été créés pour travailler au service des dieux, et le temple était la maisonnée du dieu. Il possédait champs, troupeaux, ateliers et entrepôts, employait des centaines de travailleurs payés en rations d'orge, d'huile et de laine, et tenait les comptes qui avaient donné naissance à l'écriture.
Les rois régnaient en intendants des dieux. Un souverain sumérien pouvait porter le titre d'ensi, gouverneur au nom du dieu de la cité ; il rebâtissait les temples, présidait les fêtes et revendiquait ses victoires au nom des dieux. Religion et gouvernement n'étaient pas des domaines séparés. En Égypte, le lien était plus étroit encore : le pharaon était lui-même divin, fils de Rê, placé entre son peuple et l'ordre cosmique.
Le saviez-vous ? Le premier auteur connu par son nom est une femme, Enheduanna, fille de Sargon d'Akkad et grande prêtresse du dieu de la Lune à Ur vers 2300 av. J.-C.
Ce modèle se retrouve dans le monde entier, apparemment de façon indépendante. À Caral, au Pérou, dès 2600 av. J.-C. environ, des bâtisseurs élevèrent de grands tertres à plateforme et des places en contrebas, sans poterie ni écriture. Plus tard, les cités mésoaméricaines, de Teotihuacan à Tikal, placèrent des temples-pyramides en leur centre, et les rois shang de Chine gouvernaient par les rites ancestraux et les os oraculaires. La religion monumentale donnait à l'ordre de la cité un air d'éternité : une montagne bâtie de main d'homme, proclamant que les dieux avaient choisi ce lieu et ces souverains.
La grande ziggurat de Babylone, l'Etemenanki, inspira probablement le récit biblique de la tour de Babel. Ce récit voit dans ces tours l'orgueil des hommes. Beaucoup d'historiens pensent que leurs bâtisseurs les voyaient à l'inverse : comme un escalier permettant aux dieux de descendre.
L'horizon de la ville était une profession de foi, et une affirmation de qui commandait.
Fig. 17 · Cités des dieux. Ziggurats et temples dominaient les premières villes, où prêtres, rois et dieux gouvernaient ensemble depuis les mêmes hauteurs.
Chapitre 18 · Partie II
L'effondrement de l'âge du bronze
Pendant une bonne partie du XIIIe siècle av. J.-C., la Méditerranée orientale fonctionna comme une machine aux rouages imbriqués. L'Égypte, l'empire hittite en Anatolie, Babylone, l'Assyrie, les royaumes palatiaux mycéniens de Grèce et de riches ports marchands comme Ougarit, sur la côte syrienne, ou Alashiya, à Chypre, échangeaient lettres, princesses, or, grain et surtout métal. Le bronze exige du cuivre et de l'étain, environ neuf parts pour une, et les deux se trouvent rarement ensemble : le cuivre venait surtout de Chypre, l'étain de très loin à l'est, en grande partie semble-t-il d'Asie centrale. L'épave d'Uluburun, au large du sud de la Turquie, datée d'environ 1300 av. J.-C., transportait une dizaine de tonnes de cuivre et une tonne d'étain, avec du verre, de l'ivoire, de l'ébène et de l'ambre de la Baltique.
Puis, en quelques décennies de part et d'autre de 1200 av. J.-C., une grande partie de ce monde se disloqua. Hattusa, la capitale hittite, fut abandonnée et incendiée vers 1180 av. J.-C., et l'empire disparut. Ougarit fut détruite vers 1185 av. J.-C. et jamais réoccupée ; parmi ses dernières tablettes figurent des lettres pressantes au sujet de navires ennemis. Les palais mycéniens de Pylos, Mycènes et Thèbes furent détruits ou abandonnés, et avec eux leur écriture, le linéaire B ; la Grèce allait rester sans écriture pendant quelque quatre siècles. L'Égypte survécut, mais de justesse.
Les archives égyptiennes accusent des envahisseurs. Les inscriptions de Médinet Habou racontent comment, en l'an 8 de son règne, vers 1177 av. J.-C., Ramsès III vainquit une coalition de « Peuples de la mer », nommant des groupes comme les Peleset, les Shardanes et les Shekelesh, venus par terre et par mer, certains avec familles et chars à bœufs. On identifie généralement les Peleset aux Philistins, qui s'installèrent sur la côte de Canaan. Mais des pillards ne suffisent pas à expliquer pourquoi tant d'États puissants tombèrent à la fois.
La plupart des historiens y voient aujourd'hui un effondrement systémique, où plusieurs tensions survinrent en même temps. Les pollens des carottes lacustres et marines de toute la région révèlent une longue et sévère sécheresse il y a environ 3 200 ans, source de famine ; les rois hittites demandèrent à l'Égypte des cargaisons de grain. Une série de séismes a peut-être endommagé des villes. Les routes commerciales se rompirent, et les économies palatiales, dépendantes du métal importé et de la redistribution centralisée des vivres, n'avaient aucune marge. Révoltes, migrations et razzias s'alimentèrent alors mutuellement. Dans un réseau aussi serré, chaque défaillance rendait la suivante plus probable.
Le saviez-vous ? Le linéaire B, l'écriture mycénienne perdue dans l'effondrement, ne fut déchiffré qu'en 1952, par Michael Ventris, un architecte anglais.
Tout ne fut pas perte. Le fer, que l'on trouvait presque partout sur place, se répandit à mesure que le bronze se raréfiait. Des sociétés plus petites et plus agiles comblèrent le vide : les cités phéniciennes, Israël, les Araméens et les royaumes néo-hittites. En Grèce, les longs « siècles obscurs » débouchèrent sur la cité-État et l'alphabet. Le livre de l'archéologue Eric Cline, 1177 avant J.-C., a fait de cet effondrement une parabole sur la fragilité de la mondialisation, une lecture encore très discutée.
Quand tout dépend de tout, tout peut tomber ensemble.
Fig. 18 · L'effondrement de l'âge du bronze. Vers 1200 av. J.-C., un réseau de royaumes liés s'écroula en quelques décennies, sécheresse, pillards et commerce rompu s'aggravant l'un l'autre.
Chapitre 19 · Partie II
L'alphabet prend le large
À l'âge du bronze, écrire était un métier. Le cunéiforme employait plusieurs centaines de signes, les hiéroglyphes égyptiens quelque 700 ou plus dans leur forme classique, et maîtriser l'un ou l'autre demandait des années d'école de scribes. L'écriture appartenait aux temples, aux palais et aux scribes qui les servaient. L'alphabet changea la donne par un geste radicalement simple : un signe pour chaque son.
Ses racines plongent en Égypte. Vers 1900-1800 av. J.-C., des travailleurs de langue sémitique en Égypte et dans le Sinaï, aux mines de turquoise de Serabit el-Khadim et au Ouadi el-Hol, empruntèrent une poignée de hiéroglyphes et leur donnèrent de nouvelles valeurs. Le dessin d'une tête de bœuf, 'alp dans leur langue, notait son premier son ; une maison, bet, notait le « b ». Ce principe acrophonique permettait d'écrire n'importe quel mot avec une vingtaine de signes.
Pendant des siècles, cette écriture resta marginale. Sa percée vint avec les Phéniciens, ces Cananéens marins de Byblos, Tyr et Sidon qui dominèrent le commerce méditerranéen après l'effondrement de l'âge du bronze. Vers 1050 av. J.-C., ils avaient fixé un alphabet de 22 lettres, toutes des consonnes, écrites de droite à gauche. L'inscription du sarcophage du roi Ahiram de Byblos, vers 1000 av. J.-C., est l'un de ses premiers longs textes. Il convenait parfaitement aux marchands : rapide à apprendre, rapide à tracer sur papyrus, tesson ou cire, adaptable à presque toutes les langues.
Les navires et les colonies phéniciennes, de Chypre à Carthage et Cadix, portèrent les lettres vers l'ouest. Vers 800 av. J.-C., les Grecs les adoptèrent, emprunt qu'Hérodote attribuait au légendaire Phénicien Cadmos, et apportèrent un changement crucial : ils firent des lettres notant des sons absents du grec des voyelles, si bien que 'alp devint alpha, A. Les Étrusques transmirent les lettres grecques à l'Italie, et les Romains les adaptèrent en alphabet latin, aujourd'hui l'écriture la plus utilisée sur Terre. Le grec engendra aussi le cyrillique, conçu pour les langues slaves aux IXe et Xe siècles apr. J.-C.
Le saviez-vous ? Le mot grec pour le papyrus, byblos, venait du port phénicien qui en faisait commerce, et a donné le mot « Bible ».
Vers l'est, la forme araméenne de l'alphabet devint l'écriture courante des empires assyrien et perse, et l'ancêtre de l'hébreu carré, du syriaque et, par le nabatéen, de l'arabe. Bien des spécialistes pensent que l'écriture brahmi de l'Inde ancienne, ancêtre de la devanagari et de nombreuses écritures d'Asie du Sud et du Sud-Est, s'inspira aussi de l'araméen, mais la question est débattue. La Chine conserva son écriture logographique, ininterrompue depuis plus de 3 000 ans.
Les conséquences vinrent lentement mais furent profondes. La lecture resta l'affaire d'une minorité pendant des millénaires, mais un alphabet s'apprenait en quelques semaines plutôt qu'en années, par des marchands, des soldats et des artisans autant que par des prêtres. L'écriture avait quitté le temple, et n'y revint jamais.
Vingt-deux lettres ouvrirent l'écrit à quiconque voulait apprendre.
Fig. 19 · L'alphabet prend le large. Les marchands phéniciens portèrent outre-mer un alphabet sobre de 22 lettres, et l'écriture commença d'échapper à l'élite des scribes.
Chapitre 20 · Partie II
L'écrit survit aux empires
Toutes les civilisations évoquées jusqu'ici sont tombées. Les cités de Sumer furent conquises par Akkad et absorbées par Babylone ; les villes de l'Indus se vidèrent ; Hittites et Mycéniens disparurent dans l'effondrement de l'âge du bronze ; les pharaons d'Égypte cédèrent la place aux Perses, aux Macédoniens et aux Romains. Pourtant, presque tout ce qu'elles ont inventé sert encore chaque jour, de la roue sous un camion à l'alphabet de cette page.
Ce qui a survécu, ce n'est pas le pouvoir mais les idées, et le plus sûr moyen pour une idée de survivre est d'être écrite et recopiée. Le cunéiforme survécut d'environ deux mille ans au sumérien parlé : les scribes continuaient d'apprendre le sumérien comme langue classique, à la manière dont l'Europe médiévale garda le latin, et la dernière tablette cunéiforme datable, un texte astronomique, remonte à environ 75 apr. J.-C. L'Épopée de Gilgamesh, d'abord contée dans des poèmes sumériens mis par écrit vers 2100 av. J.-C., était encore recopiée plus de mille ans plus tard pour la bibliothèque du roi assyrien Assurbanipal à Ninive.
La destruction aida parfois. Quand Babyloniens et Mèdes saccagèrent Ninive en 612 av. J.-C., l'incendie des palais durcit nombre de tablettes d'argile. Exhumées à partir de 1849, quelque 30 000 tablettes et fragments gagnèrent le British Museum, où, en 1872, un jeune assistant, George Smith, y reconnut un récit de déluge étonnamment proche de celui de Noé.
Le saviez-vous ? La pierre de Rosette, découverte en 1799 et déchiffrée par Jean-François Champollion en 1822, reproduit un même décret sacerdotal en hiéroglyphes, en démotique et en grec.
Les clés de lecture de ces mondes n'ont été retrouvées que récemment. Henry Rawlinson et d'autres déchiffrèrent le cunéiforme dans les années 1850 grâce à l'inscription trilingue du roi perse Darius à Behistun, en Iran. Le linéaire B céda en 1952. L'écriture de l'Indus reste illisible, rappel qu'une civilisation privée de clé peut demeurer muette.
Certains héritages sont si familiers qu'ils en sont devenus invisibles. L'heure de 60 minutes et le cercle de 360 degrés viennent des mathématiques mésopotamiennes. L'année égyptienne de 365 jours, transmise par la réforme de Jules César, fonde le calendrier moderne. La loi écrite, d'Ur-Nammu et Hammurabi à nos jours, a fait de la justice une chose que l'on peut citer. L'alphabet, la ville, l'araire et la voile sont devenus le bien commun de l'humanité, portés à travers langues, croyances et frontières par des gens qui ignoraient le plus souvent d'où ils venaient.
La leçon n'est pas que les empires furent inutiles. Les États creusèrent les canaux, payèrent les scribes et gardèrent les routes commerciales qui permirent aux idées de circuler. Mais les dynasties n'étaient qu'un échafaudage ; les idées étaient l'édifice. L'âge suivant, celui des philosophes, des prophètes et d'empires plus vastes, allait bâtir sur des fondations posées par des gens dont, bien souvent, les noms se sont perdus.
Les royaumes meurent. Les bonnes idées se recopient.
Fig. 20 · L'écrit survit aux empires. Toutes les premières civilisations tombèrent, mais la loi, la roue, l'alphabet et la ville leur survécurent.
Partie III
Les mondes classiques
Philosophes, républiques et empires, d'Athènes à la Chine des Han.
Chapitre 21 · Partie III
L'âge axial
Entre 800 et 300 av. J.-C. environ, dans des contrées qui s'ignoraient presque, des penseurs se mirent à poser les mêmes questions dérangeantes. Qu'est-ce qu'une vie bonne ? La justice n'est-elle que de l'obéissance ? Un homme seul peut-il avoir raison quand le roi, le prêtre et la foule ont tort ? En 1949, le philosophe allemand Karl Jaspers donna un nom à cette période : l'âge axial, le pivot autour duquel la pensée humaine a tourné.
En Chine, l'ancien ordre des Zhou se morcelait en États rivaux, et Confucius (551-479 av. J.-C. selon la tradition) allait de cour en cour prodiguer des conseils que les princes ignoraient le plus souvent. À ce chaos, il opposait la vertu : des souverains qui gouvernent par l'exemple, des familles unies par le respect, des rites accomplis avec sincérité. « Ce que tu ne voudrais pas qu'on te fasse, ne le fais pas à autrui », dit-il à un disciple, selon une phrase conservée dans les Entretiens. À la même époque, les disciples de Laozi prônaient l'instinct inverse : lâcher prise, suivre la Voie, agir moins.
Dans la plaine du Gange, parmi des cités et des royaumes nouveaux, vécut vers le Ve siècle av. J.-C. Siddhartha Gautama, le Bouddha, dont les dates exactes restent débattues. Prince selon la tradition, il quitta le confort pour affronter la souffrance et enseigna que le désir en est la racine, et une voie du milieu disciplinée le remède. Son contemporain Mahavira, le grand maître du jaïnisme, poussa la non-violence à l'extrême, tandis que les Upanishad sondaient le soi et la réalité ultime.
En Israël et en Juda, des prophètes comme Amos, Isaïe et Jérémie tonnaient que Dieu voulait la justice pour la veuve et l'orphelin plus que des sacrifices. Le choc de l'exil à Babylone, après 586 av. J.-C., fit du judaïsme une religion du texte sacré et de la Loi. En Grèce, les philosophes, à partir de Thalès, cherchèrent des explications naturelles au monde, et à Athènes Socrate (v. 470-399 av. J.-C.) questionna tout le monde sur l'agora, jusqu'à ce que la cité le juge et l'exécute. « Une vie sans examen ne vaut pas d'être vécue », déclara-t-il à ses juges, selon le récit de Platon.
Pourquoi à ce moment-là ? Les historiens invoquent l'outillage en fer et des récoltes plus abondantes, l'essor de la monnaie et des villes, et des siècles de guerres brutales qui firent paraître bien fragiles les vieilles certitudes. Certains doutent pourtant que l'âge axial ait été un phénomène unique, et y voient plutôt plusieurs percées distinctes réunies sous une étiquette commode. Zoroastre, souvent ajouté à la liste, a des dates trop incertaines pour qu'on l'y place avec assurance.
Le saviez-vous ? Aucun des trois plus célèbres maîtres de l'âge axial n'a laissé de livre de sa main : les Entretiens, les sutta bouddhiques et les dialogues de Platon ont tous été mis par écrit par des disciples.
L'héritage, lui, ne fait aucun doute. Le confucianisme, le bouddhisme, le judaïsme et la philosophie grecque ont façonné les États et les empires des chapitres qui suivent, de la Chine des Han à Rome, puis nourri le christianisme et l'islam. Quatre conversations ont commencé dans quatre langues. Aucune n'est terminée.
Fig. 21 · L'âge axial. Vers 800-300 av. J.-C., des sages de Grèce, d'Israël, d'Inde et de Chine se demandèrent comment bien vivre. Leurs réponses guident encore des milliards de vies.
Chapitre 22 · Partie III
Athènes invente la démocratie
En 508 ou 507 av. J.-C., un aristocrate nommé Clisthène l'emporta dans une âpre lutte politique à Athènes en faisant un choix inhabituel : il prit le parti du peuple. Ses réformes brisèrent le pouvoir des vieux clans en redécoupant l'Attique en dix tribus nouvelles, mêlant chacune ville, côte et villages de l'intérieur. Sur cette base, Athènes bâtit les rouages de la demokratia, le « pouvoir du peuple ».
Au cœur du système se trouvait l'Assemblée, l'ecclésia, qui se réunissait une quarantaine de fois par an sur la colline rocheuse de la Pnyx. Tout citoyen adulte de sexe masculin pouvait y assister, y parler et y voter, le plus souvent à main levée, sur la guerre et la paix, les traités, les impôts et les lois. Un Conseil des Cinq-Cents, cinquante hommes par tribu tirés au sort pour un an, en préparait les travaux. Des jurys de plusieurs centaines de citoyens, eux aussi tirés au sort et payés d'une petite indemnité journalière à partir des années 450 av. J.-C., jugeaient les procès sans magistrats professionnels. Le tirage au sort, et non l'élection, était la méthode démocratique : il donnait à chaque citoyen une chance égale et aucun avantage aux riches. Seules les charges exigeant une compétence, comme celles des dix stratèges, étaient électives, et Périclès fut réélu stratège année après année.
Une fois par an, les citoyens pouvaient aussi voter l'ostracisme d'un homme jugé dangereux en gravant son nom sur un tesson de poterie, un ostrakon. Si le nombre de votes était suffisant, 6 000 selon la plupart des sources, l'homme le plus souvent désigné partait en exil pour dix ans, tout en conservant ses biens.
Les limites étaient criantes. Les femmes ne votaient pas, pas plus que les nombreux esclaves ni les étrangers résidents, les métèques, qui commerçaient et combattaient pour la cité. Sur peut-être 250 000 à 300 000 habitants de l'Attique, seuls 30 000 à 50 000 hommes adultes étaient citoyens, et à partir de 451 av. J.-C. il fallut deux parents athéniens pour l'être. La richesse d'Athènes reposait en partie sur les mines d'argent du Laurion, exploitées par des esclaves, et sur le tribut des alliés de son empire maritime.
Le peuple n'était pas toujours sage non plus. En 427 av. J.-C., l'Assemblée vota la mort de tous les hommes de Mytilène révoltée, puis se ravisa le lendemain ; une seconde trière arriva juste à temps. Elle lança en 415 av. J.-C. la désastreuse expédition de Sicile, et en 399 av. J.-C. un jury de 501 citoyens condamna Socrate. De Platon à nos jours, les critiques ont vu dans la démocratie le règne de la foule.
Le saviez-vous ? Les archéologues ont retrouvé quelque 190 ostraka portant le nom du stratège Thémistocle, tracés par une poignée de mains seulement : des bulletins, semble-t-il, préparés à l'avance pour les votants.
L'expérience dura pourtant, avec des interruptions, près de deux siècles, jusqu'à ce que la Macédoine la bride en 322 av. J.-C., et d'autres cités grecques eurent leurs propres démocraties. Son idée centrale, que les gens ordinaires peuvent conduire leurs propres affaires, lui a survécu, et la république romaine allait offrir une réponse rivale à la même question. Athènes n'a pas réussi la démocratie. Elle l'a lancée.
Fig. 22 · Athènes invente la démocratie. Dès 508 av. J.-C., Athènes fit voter directement ses citoyens libres sur la guerre et les lois : une démocratie étroite pour nous, radicale pour l'époque.
Chapitre 23 · Partie III
La superpuissance perse
Vers 550 av. J.-C., le roi d'un petit royaume du sud de l'Iran actuel, Cyrus II, renversa son suzerain mède. En quelques années, il s'empara de la Lydie et de sa capitale Sardes, riche en or, et en 539 av. J.-C. il entra dans Babylone, la plus grande ville de son temps. Son fils Cambyse y ajouta l'Égypte en 525 av. J.-C. L'Empire achéménide, du nom de l'ancêtre légendaire de la dynastie, s'étendait désormais du Nil et de l'Égée jusqu'à l'Indus : peut-être 5 millions de kilomètres carrés et, selon des estimations très approximatives, entre 17 et 35 millions d'habitants.
Conquérir était une chose, tenir en était une autre. Le grand organisateur fut Darius Ier (r. 522-486 av. J.-C.). Il divisa l'empire en provinces appelées satrapies, une vingtaine selon Hérodote, chacune dirigée par un satrape, en général un noble perse. Pour garder les satrapes dans le droit chemin, les commandants des garnisons et les secrétaires royaux rendaient compte séparément au roi, et des inspecteurs surnommés l'« Œil du roi » parcouraient les provinces. Chaque satrapie devait un tribut fixe, en argent ou en nature : Hérodote mentionne des chevaux blancs de Cilicie et de la poudre d'or d'Inde.
Darius relia le tout par des routes. La route royale courait sur quelque 2 700 kilomètres de Sardes à Suse, avec 111 relais, selon Hérodote. Un voyageur ordinaire mettait environ trois mois ; les relais de courriers royaux, sur des chevaux frais, la parcouraient en une semaine peut-être. Darius émit aussi une monnaie d'or standard, la darique, et ses scribes utilisaient l'araméen comme langue administrative commune au milieu de dizaines d'idiomes. À Persépolis, commencée vers 518 av. J.-C., des reliefs de pierre montrent des délégations venues de tout l'empire, Éthiopiens, Indiens et Grecs d'Ionie parmi elles, apportant des présents au roi.
Le secret tenait à la retenue. Les Perses laissaient leurs sujets garder leurs langues, leurs lois et leurs dieux, pourvu qu'ils paient et obéissent. À Babylone, Cyrus se présenta comme l'élu de son dieu Mardouk, et le cylindre de Cyrus, en argile inscrite, rapporte le retour de peuples déplacés et de leurs statues sacrées. La Bible hébraïque se souvient de lui comme du roi qui permit aux Juifs de rentrer d'exil et de rebâtir le Temple de Jérusalem. Y voir une charte des droits de l'homme, comme le font certains admirateurs modernes, va trop loin. C'était une politique impériale habile, et elle fonctionnait.
Le saviez-vous ? L'éloge des courriers perses par Hérodote, que « ni la neige, ni la pluie, ni la chaleur, ni l'obscurité de la nuit » n'arrêtaient, est gravé en anglais sur la poste James A. Farley de New York.
L'empire n'était pas invincible. Les cités grecques repoussèrent les invasions perses à Marathon en 490 av. J.-C. et à Salamine en 480 av. J.-C., et les successions royales furent souvent sanglantes. En 330 av. J.-C., Darius III fut assassiné par ses propres officiers alors qu'il fuyait Alexandre, dont l'histoire vient ensuite. Mais le modèle d'un État multiethnique tenu par des routes, des relais, le tribut et la tolérance survécut à la dynastie, et des empires ultérieurs, des califes aux Mongols, en reprirent les outils. Ce fut la première superpuissance, et elle gouvernait comme telle.
Fig. 23 · La superpuissance perse. L'Empire achéménide régnait de l'Égypte à l'Indus grâce aux satrapes, aux routes, aux courriers et à la tolérance envers les dieux locaux.
Chapitre 24 · Partie III
La fusion d'Alexandre
Alexandre III de Macédoine avait vingt ans quand son père, Philippe II, fut assassiné en 336 av. J.-C., lui laissant une armée remarquable et un projet d'invasion de la Perse. En 334 av. J.-C., il franchit l'Hellespont et passa en Asie avec quelque 40 000 hommes. Il battit cette année-là une armée perse au Granique, vainquit Darius III en personne à Issos en 333 av. J.-C., prit la cité insulaire de Tyr après sept mois de siège et entra en Égypte, où il fonda Alexandrie vers 331 av. J.-C. Plus tard la même année, à Gaugamèles, près de l'actuelle Mossoul, il écrasa définitivement l'armée royale perse.
Puis il poursuivit sa route. Persépolis brûla en 330 av. J.-C. Trois dures années en Bactriane et en Sogdiane, l'Afghanistan et l'Ouzbékistan d'aujourd'hui, s'achevèrent par son mariage avec Roxane, une noble de la région. En 326 av. J.-C., il passa au Pendjab et vainquit le roi Pôros et ses éléphants de guerre sur l'Hydaspe. Sur l'Hyphase, l'actuelle Béas, ses soldats épuisés refusèrent d'aller plus loin, et il rebroussa chemin, perdant de nombreux hommes dans la traversée du désert de Gédrosie. Il mourut à Babylone en juin 323 av. J.-C., à 32 ans, sans doute de fièvre ou de maladie plutôt que du poison dont on parla alors.
Son empire ne lui survécut pas. Ses généraux, les diadoques ou « successeurs », s'affrontèrent pendant des décennies et le dépecèrent en royaumes : les Lagides en Égypte, les Séleucides de la Syrie à l'Iran, les Antigonides en Macédoine. Ce qu'ils gouvernaient était pourtant inédit. Les historiens l'appellent le monde hellénistique, l'époque où la culture grecque rayonna bien au-delà de la Grèce, jusqu'à ce que Rome absorbe le dernier de ces royaumes après la bataille d'Actium, en 31 av. J.-C.
Alexandre avait déjà brouillé la frontière entre vainqueurs et vaincus. Il adopta des éléments du costume royal et du cérémonial perses, au grand dégoût de ses Macédoniens, et à Suse, en 324 av. J.-C., il organisa des noces collectives au cours desquelles quelque quatre-vingt-dix de ses officiers épousèrent des nobles perses et iraniennes. Des colons grecs s'installèrent dans des villes nouvelles, dont beaucoup s'appelaient Alexandrie. Un grec commun, la koinè, devint la langue du commerce et du savoir de la Sicile à la Bactriane. Dans l'Alexandrie des Ptolémées, une grande Bibliothèque réunit des savants, Euclide écrivit ses Éléments, et des lettrés juifs traduisirent les Écritures hébraïques en grec : c'est la version dite des Septante.
Le saviez-vous ? À Aï Khanoum, une cité grecque du nord de l'Afghanistan, un socle de pierre portait des maximes morales recopiées à Delphes, à plus de 4 000 kilomètres de là, par un certain Cléarque.
La fusion joua dans les deux sens. Au Gandhara, dans l'actuel Pakistan et en Afghanistan, des sculpteurs bouddhistes représentèrent plus tard le Bouddha avec des drapés et des boucles à la grecque, parmi les premières images de lui sous forme humaine. Un roi grec de l'Inde, Ménandre, apparaît dans un texte bouddhique sous les traits d'un souverain qui interroge un moine. Le Nouveau Testament serait écrit en grec koinè. L'épée valut à Alexandre un empire en onze ans. La langue et les villes partagées firent vivre sa culture pendant des siècles.
Fig. 24 · La fusion d'Alexandre. Alexandre conquit tout de la Grèce à l'Indus avant 32 ans ; la culture hellénistique, gréco-asiatique, qu'il laissa survécut à son empire.
Chapitre 25 · Partie III
La République romaine
Selon la tradition romaine, en 509 av. J.-C., le peuple de Rome chassa son dernier roi, Tarquin le Superbe, et jura de ne plus jamais être gouverné par un seul homme. Le récit est à moitié légendaire, mais la haine du mot rex, « roi », devint le réflexe fondateur de l'État. À la place d'un monarque, les Romains bâtirent la res publica, la « chose publique », un système conçu pour que personne ne détienne trop de pouvoir trop longtemps.
Au sommet siégeaient deux consuls, élus chaque année. Ils commandaient les armées et présidaient au gouvernement, mais chacun pouvait opposer son veto à l'autre, et au bout de douze mois ils retournaient à la vie privée, où ils pouvaient être poursuivis pour leurs abus. Au-dessous, une échelle de magistratures électives, le cursus honorum, menait de la questure à l'édilité puis à la préture, avec des âges minimaux et des intervalles entre les charges. En cas d'urgence, on pouvait nommer un dictateur pour six mois au plus ; la légende fit un héros de Cincinnatus, qui en 458 av. J.-C. sauva la ville puis retourna à sa charrue.
Le Sénat, environ 300 anciens magistrats siégeant à vie, ne votait pas les lois, mais ses avis sur les finances, la politique étrangère et la guerre étaient rarement ignorés. Les lois et les élections revenaient aux citoyens réunis dans leurs assemblées, les comices, mais les votes y étaient comptés par groupes pondérés en faveur des riches. Une longue lutte entre patriciens et plébéiens, le conflit des ordres, valut aux gens du peuple leurs propres magistrats, les tribuns de la plèbe, à partir de 494 av. J.-C. La personne du tribun était sacro-sainte, et son seul mot, veto, « je m'oppose », pouvait arrêter net un magistrat. Vers 450 av. J.-C., le droit lui-même fut mis par écrit sur la loi des Douze Tables, exposée en public.
L'historien grec Polybe, otage à Rome au IIe siècle av. J.-C., voyait dans cette constitution mixte, à la fois monarchique, aristocratique et démocratique, la raison pour laquelle une seule cité avait pu dominer la Méditerranée. Mais le succès la mit à rude épreuve. La conquête apporta des esclaves, du butin et d'immenses armées plus fidèles à leurs généraux qu'à l'État. Les frères Gracques, réformateurs, furent tués en 133 et 121 av. J.-C. ; Marius et Sylla retournèrent les légions contre Rome même. Jules César franchit le Rubicon en 49 av. J.-C., fut nommé dictateur à vie et périt poignardé en pleine séance du Sénat en 44 av. J.-C. Son héritier adoptif Octave devint Auguste en 27 av. J.-C., conservant les formes de la république tout en détenant son pouvoir.
Le saviez-vous ? Les auteurs du Fédéraliste, qui défendirent la Constitution américaine en 1787 et 1788, signaient « Publius », en hommage à Publius Valerius Publicola, l'un des fondateurs de la République romaine.
La république dura près de cinq siècles, plus longtemps qu'aucune république moderne à ce jour. Son vocabulaire est partout : sénat, veto, consul, et même candidat, de la toge d'un blanc éclatant, la toga candida, que portaient ceux qui briguaient une charge. Son idée centrale aussi : une fonction doit être temporaire, et le pouvoir arrêter le pouvoir. Les fondateurs des États-Unis et de la France révolutionnaire se tournèrent délibérément vers Rome. Leurs constitutions en descendent.
Fig. 25 · La République romaine. Près de cinq siècles durant, Rome équilibra consuls, Sénat et assemblées, par peur des rois ; ses contre-pouvoirs inspirent encore les constitutions.
Chapitre 26 · Partie III
Routes, droit et béton
Rome conquit avec ses légions, mais elle gouverna avec ses ingénieurs et ses juristes. En 312 av. J.-C., le censeur Appius Claudius Caecus lança deux chantiers qui donnèrent le ton : la via Appia, une route militaire pavée filant vers le sud en direction de Capoue, et l'Aqua Appia, le premier aqueduc de la ville. Tous deux portent encore son nom.
Les routes vinrent d'abord, parce que les armées en avaient besoin. Les arpenteurs les traçaient aussi droites que le terrain le permettait ; les bâtisseurs les montaient en couches de grosses pierres, de blocage et de gravier, couronnées d'un pavage ajusté et bombées pour évacuer la pluie, même si les méthodes variaient d'une province à l'autre. Des bornes marquaient chaque mille romain de mille pas, soit environ 1,48 kilomètre. À son apogée, l'empire comptait quelque 80 000 kilomètres de grandes voies pavées, selon les estimations courantes, du mur d'Hadrien à l'Euphrate. Soldats, fonctionnaires, marchands et courriers impériaux les empruntaient tous, et avec le temps les idées et les religions nouvelles aussi.
L'eau rendit possibles les villes romaines. Au début du IIIe siècle apr. J.-C., onze aqueducs alimentaient Rome, amenant l'eau de collines situées jusqu'à 90 kilomètres, selon une pente douce et soigneusement calculée, le plus souvent dans des canalisations souterraines plutôt que sur les fameuses arches. Le curateur des eaux Frontin, écrivant vers 97 apr. J.-C., jugeait ces ouvrages indispensables bien supérieurs aux « pyramides oisives » d'Égypte. Le pont du Gard, dans le sud de la France, haut d'environ 49 mètres, est toujours debout, ses grandes pierres assemblées sans mortier.
Le matériau de bien des constructions romaines était le béton romain, l'opus caementicium : un mortier de chaux mêlé d'une cendre volcanique, la pouzzolane, et de fragments de roche. On pouvait le couler dans des coffrages en bois, il prenait même sous l'eau, ce qui permit des ports comme celui de Césarée, bâti par Hérode, et il libéra les architectes, qui purent lancer voûtes et coupoles. Le Panthéon, reconstruit sous Hadrien vers 125 apr. J.-C., possède une coupole de 43,3 mètres de diamètre percée d'un oculus à son sommet. Près de 1 900 ans plus tard, c'est toujours la plus grande coupole en béton non armé du monde.
Le saviez-vous ? Certains bétons portuaires romains sont devenus plus résistants en deux mille ans d'eau de mer, à mesure que de nouveaux minéraux cristallisaient dans leurs pores, un processus étudié de près par les spécialistes des matériaux.
Le droit était le quatrième pilier. Dès la loi des Douze Tables, les juristes romains affinèrent les règles de la propriété, des contrats, des successions et des délits, et élaborèrent un « droit des gens » pour traiter avec les étrangers. En 212 apr. J.-C., l'empereur Caracalla accorda la citoyenneté à presque tous les habitants libres de l'empire, plaçant des millions de personnes sous le droit romain. Dans les années 530, l'empereur d'Orient Justinien fit compiler toute cette tradition dans ce qu'on appellera le Corpus juris civilis. Redécouvert à Bologne à la fin du XIe siècle, il devint le fondement du droit civil de la majeure partie de l'Europe continentale et, par l'influence européenne, d'une grande partie de l'Amérique latine, de l'Afrique et de l'Asie orientale.
Ces quatre piliers se renforçaient mutuellement : les routes acheminaient troupes et impôts, les aqueducs nourrissaient les villes, et les villes vivaient du droit. Ensemble, ils permirent à une seule cité de gouverner la Méditerranée pendant des siècles. On peut encore parcourir à pied des tronçons de la via Appia.
Fig. 26 · Routes, droit et béton. Routes, aqueducs, béton et droit écrit permirent à une seule cité de gouverner la Méditerranée pendant des siècles.
Chapitre 27 · Partie III
Le miroir des Han
En 206 av. J.-C., la première dynastie impériale de Chine, celle des Qin, impitoyable, s'effondra à peine quinze ans après avoir unifié le pays. De la guerre civile qui suivit émergea un modeste fonctionnaire d'origine paysanne, Liu Bang, qui devint en 202 av. J.-C. l'empereur Gaozu de la dynastie Han. À une brève interruption près, les Han régnèrent quatre siècles, jusqu'en 220 apr. J.-C., une durée qui correspond à l'essor de Rome, de la république à son apogée impériale.
Les deux empires étaient remarquablement comparables par leur taille. Un recensement Han de l'an 2 apr. J.-C. dénombra environ 57,7 millions d'habitants ; l'Empire romain en comptait à peu près à la même époque peut-être 45 à 60 millions, chiffre qui n'est toutefois qu'une estimation moderne. Tous deux bâtirent des routes et des murailles, entretinrent d'immenses armées, frappèrent monnaie en grande quantité et taxèrent les paysans pour financer le tout. Tous deux affrontaient des frontières agitées : Rome les peuples germaniques, les Han la puissante confédération des Xiongnu de la steppe, tantôt combattue, tantôt achetée par des soieries et des princesses.
C'est dans la manière de gouverner qu'ils différaient le plus. Rome administrait ses provinces avec une mince couche de sénateurs, de chevaliers et de conseils municipaux, et s'appuyait largement sur les élites locales. Les Han bâtirent une bureaucratie salariée dont les rangs se mesuraient en mesures de grain. L'empereur Wu (r. 141-87 av. J.-C.) fit du confucianisme le savoir officiel de l'État et fonda en 124 av. J.-C. une Académie impériale chargée de former les fonctionnaires aux classiques. Les candidats étaient surtout recommandés par les autorités locales comme « pieux envers leurs parents et intègres », puis mis à l'épreuve ; le véritable système des concours n'apparut que des siècles plus tard, sous les Sui et les Tang. Mais le principe de fonctionnaires instruits, promus pour leurs capacités et leur vertu, s'enracina profondément.
Wu était aussi un souverain conquérant. Il repoussa les Xiongnu, étendit la puissance Han jusqu'en Corée, dans le nord du Viêt Nam et dans le bassin du Tarim, et créa des monopoles d'État sur le sel et le fer pour payer ces guerres. Son envoyé Zhang Qian, parti vers l'ouest vers 138 av. J.-C., revint des années plus tard avec des nouvelles de l'Asie centrale et de ses chevaux magnifiques, ouvrant les itinéraires qu'on appellera plus tard les routes de la soie. L'historien Sima Qian rédigea ses immenses Mémoires historiques sous le règne de Wu, et vers 105 apr. J.-C. le fonctionnaire de cour Cai Lun fut crédité d'avoir perfectionné la fabrication du papier.
Le saviez-vous ? En 97 apr. J.-C., le général Han Ban Chao envoya un émissaire, Gan Ying, rejoindre le monde romain ; arrivé au bord d'une mer occidentale, on lui dit que la traversée pouvait prendre des années, et il fit demi-tour.
Chaque empire ne connaissait guère l'autre que par ouï-dire. Les Romains raffolaient de la soie chinoise sans savoir grand-chose de ceux qui la produisaient, et les chroniques chinoises décrivaient un pays lointain appelé Da Qin. Une ambassade se disant envoyée par son souverain, Andun, sans doute Marc Aurèle Antonin, atteignit la cour Han par la mer en 166 apr. J.-C. Les deux empires se disloquèrent au cours des siècles suivants. Mais la Chine fut réunifiée par les Sui en 589 sur des fondations Han, et la plupart des Chinois se disent encore Han. L'Occident romain, lui, ne fut jamais reconstitué.
Fig. 27 · Le miroir des Han. La Chine des Han égalait Rome en taille et reposait sur une vaste bureaucratie formée au confucianisme, à l'autre bout de l'Eurasie.
Chapitre 28 · Partie III
La paix au prix de l'empire
Quand Auguste prit seul le pouvoir en 27 av. J.-C., après des décennies de guerre civile, les Romains étaient épuisés. Il leur offrit la paix, et il en fit la publicité. Les portes du temple de Janus, ouvertes en temps de guerre, furent fermées trois fois sous son règne, à l'en croire. Le Sénat consacra l'Ara Pacis, l'autel de la Paix d'Auguste, en 9 av. J.-C. Les historiens donnèrent plus tard un nom aux deux siècles allant de 27 av. J.-C. à la mort de Marc Aurèle, en 180 apr. J.-C. : la Pax Romana, la paix romaine.
À l'intérieur des frontières, la paix était réelle. Les pirates, qui avaient jadis enlevé le jeune Jules César, furent chassés de la Méditerranée, que les Romains appelaient désormais mare nostrum, « notre mer ». Le blé d'Égypte et d'Afrique du Nord nourrissait une capitale d'un million d'habitants peut-être. L'huile d'olive d'Hispanie arrivait dans des amphores si nombreuses que leurs tessons forment le Monte Testaccio, une colline artificielle de Rome haute d'environ 35 mètres. Des navires romains partaient des ports de la mer Rouge vers l'Inde au gré de la mousson, et Pline l'Ancien se plaignait que l'Inde, la Chine et l'Arabie soutirent à l'empire 100 millions de sesterces par an. Dans les provinces, les villes se dotaient de forums, de thermes et de théâtres, et les élites locales rivalisaient pour devenir romaines.
La paix était gardée par une trentaine de légions et autant d'auxiliaires, soit peut-être 300 000 à 400 000 soldats au total, stationnés surtout aux frontières. Les impôts provinciaux les payaient. Une monnaie commune, des poids et mesures communs et les tribunaux romains facilitaient le commerce, et un citoyen pouvait en appeler, par-dessus la tête d'un gouverneur, à César, comme le fit l'apôtre Paul.
Le calme avait pourtant ses aspérités. Rome perdit trois légions dans la forêt de Teutobourg, en Germanie, en 9 apr. J.-C. La révolte de Boudicca en Bretagne, vers 60, détruisit trois villes avant d'être écrasée. La guerre de Judée s'acheva par la destruction du Temple de Jérusalem en 70, et la révolte de Bar Kokhba, de 132 à 135, fut réprimée au prix d'immenses pertes humaines. À Rome, des empereurs comme Caligula et Néron terrorisèrent l'élite, et en 69 quatre empereurs se succédèrent en une seule année. À partir de 122, Hadrien fit bâtir son mur à travers le nord de la Bretagne, aveu franc que l'empire avait des limites.
Le saviez-vous ? Le verdict le plus cinglant sur la paix romaine, Tacite l'a placé dans la bouche d'un chef breton, Calgacus, dont il composa le discours : « Ils font un désert et l'appellent paix. »
Le prix en valait-il la peine ? Beaucoup de provinciaux semblent l'avoir pensé, et des inscriptions dans tout l'empire saluent les empereurs comme porteurs de prospérité. D'autres y perdirent leurs terres, leur liberté ou leur vie. Des marchés semblables se retrouvent partout où une puissance domine, de la diplomatie frontalière de la Chine des Han aux empires de l'époque moderne. La longue paix s'effilochait déjà quand la peste et les guerres sur le Danube marquèrent les dernières années de Marc Aurèle, ouvrant le récit du déclin de Rome. Une paix impériale peut être authentique. Quelqu'un en paie toujours le prix.
Fig. 28 · La paix au prix de l'empire. La Pax Romana apporta deux siècles de calme relatif et un commerce florissant, payés par la conquête et la liberté perdue.
Chapitre 29 · Partie III
Pourquoi Rome est tombée
En 476 apr. J.-C., un général germanique nommé Odoacre déposa un empereur adolescent, Romulus Augustule, et renvoya les insignes impériaux à Constantinople. Rares furent ceux qui crurent, sur le moment, à la fin du monde. C'est là un premier indice : la chute de l'Empire romain d'Occident fut un processus de plusieurs siècles, non l'affaire d'un jour, et l'empire d'Orient, que les historiens appellent Byzance, dura jusqu'en 1453.
Les historiens débattent des causes depuis que Edward Gibbon a publié son Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, entre 1776 et 1789. L'historien allemand Alexander Demandt a un jour recensé 210 explications avancées au fil du temps, du saturnisme à la décadence morale. La plupart des spécialistes voient aujourd'hui plusieurs pressions qui se sont nourries les unes les autres.
La première fut la taille même de l'empire. Des frontières longues de milliers de kilomètres, de l'Écosse au Sahara, exigeaient d'immenses armées, et les armées faisaient et défaisaient les empereurs. Pendant la crise du IIIe siècle, de 235 à 284, plus de vingt hommes furent reconnus empereurs, la plupart morts de mort violente, et l'empire se scinda un temps en trois. La deuxième fut la maladie. La peste antonine, à partir de 165, peut-être la variole, tua un dixième de la population ou davantage, selon des estimations très variables, et la peste de Cyprien frappa à nouveau à partir de 249 environ.
La troisième fut l'argent. Pour payer les soldats, les empereurs rognèrent l'argent métal. Sous Auguste, le denier était presque pur ; vers 270, la principale pièce, l'antoninien, n'en contenait plus que quelques pour cent. Les prix flambèrent, la confiance s'effondra et l'impôt fut de plus en plus perçu en nature. Dioclétien (r. 284-305) rétablit l'ordre en partageant le pouvoir entre quatre empereurs et en étoffant la bureaucratie, et tenta en 301 de fixer les prix par décret. Constantin refonda Byzance sous le nom de Constantinople en 330, déplaçant vers l'est le centre de gravité de l'empire.
La quatrième pression vint de l'extérieur. Poussés en partie par les Huns, des Goths réfugiés franchirent le Danube en 376 et anéantirent en 378 une armée romaine à Andrinople, où périt l'empereur Valens. Après 395, l'empire fut définitivement partagé entre Orient et Occident. Vandales, Alains et Suèves franchirent le Rhin vers 406 ; le Wisigoth Alaric saccagea Rome en 410, la première fois depuis quelque 800 ans qu'un ennemi prenait la ville ; les Vandales s'emparèrent en 439 de Carthage, capitale de la plus riche province d'Occident, et pillèrent de nouveau Rome en 455. Privé des impôts africains, le gouvernement d'Occident ne pouvait plus payer les armées qui le défendaient.
Le saviez-vous ? Le mot « vandalisme » a été forgé en 1794 par l'abbé Grégoire, évêque constitutionnel, pour dénoncer les destructions révolutionnaires, accolant injustement le nom des Vandales aux saccages gratuits.
Pour beaucoup d'habitants de la Gaule, de l'Hispanie et de l'Italie, la vie sous les nouveaux rois goths, francs ou vandales changea lentement ; le latin, le droit romain et l'Église perdurèrent. Certains historiens parlent de transformation, d'autres soulignent l'effondrement du commerce, des villes et du niveau de vie. Les deux peuvent être vrais. Les empires meurent rarement d'un seul coup. Ils se vident de leur sang.
Fig. 29 · Pourquoi Rome est tombée. Démesure, peste, dévaluation et pression aux frontières usèrent l'Empire romain d'Occident pendant des siècles, jusqu'en 476 apr. J.-C.
Chapitre 30 · Partie III
La dette classique
Ouvrez un journal : le monde classique est partout. Démocratie et politique sont des mots grecs ; république, sénat, citoyen et constitution sont latins. Tout comme bien des habitudes qu'ils recouvrent : l'argumentation fondée sur des preuves, le vote, la loi écrite, le procès devant jury, et l'idée qu'une communauté politique appartient à ses membres plutôt qu'à son souverain.
Les Grecs apportèrent des questions et des méthodes. Athènes lança l'idée radicale que les simples citoyens pouvaient se gouverner eux-mêmes. Socrate fit du questionnement un mode de vie, Platon imagina une cité idéale, et Aristote (384-322 av. J.-C.) formalisa la logique avec le syllogisme, tandis que son école rassemblait les constitutions de quelque 158 cités grecques. Les Éléments d'Euclide enseignaient la géométrie par la démonstration à partir d'axiomes, et les médecins de la tradition hippocratique cherchaient des causes naturelles aux maladies. Rome ajouta des institutions durables : les contre-pouvoirs de la république, une tradition juridique professionnelle et une citoyenneté qui pouvait s'étendre à des gens ni nés dans la ville ni locuteurs de sa langue.
L'héritage n'est pas venu en droite ligne jusqu'à nous. Après l'effondrement de l'empire d'Occident, une grande partie du savoir grec survécut à Byzance et, surtout, dans le monde islamique. Au IXe siècle, à Bagdad, des savants comme Hunayn ibn Ishaq traduisirent en arabe Aristote, Galien et Ptolémée. Plus tard, Ibn Rushd de Cordoue, connu en Europe sous le nom d'Averroès, écrivit sur Aristote des commentaires si influents que les lettrés latins l'appelaient simplement « le Commentateur ». À partir du XIIe siècle, des traducteurs de Tolède et de Sicile firent passer ces œuvres en latin, nourrissant les nouvelles universités d'Europe puis, plus tard, la Renaissance.
Les révolutionnaires y puisèrent avec avidité. Les pères fondateurs américains signèrent « Publius », créèrent un Sénat et installèrent leur gouvernement dans un Capitole. Les révolutionnaires français parèrent leur république de symboles romains, et le Code civil de Napoléon, en 1804, s'inspira largement du droit romain. Colonnes et frontons ornent encore parlements, palais de justice et banques sur tous les continents.
Le saviez-vous ? Le Capitole de l'État de Virginie, conçu par Thomas Jefferson dans les années 1780, a pour modèle la Maison carrée, un temple romain de Nîmes toujours debout.
Cette dette doit pourtant être lue avec prudence. La démocratie athénienne excluait les femmes et reposait sur l'esclavage ; la république romaine était dominée par les riches et bâtie sur la conquête. « L'Occident » est une idée bien plus tardive qui s'est approprié les classiques comme un bien privé, alors que des savants arabes, persans, syriaques et byzantins en avaient préservé une large part. D'autres mondes classiques ont laissé des héritages tout aussi vastes : l'État des lettrés-fonctionnaires confucéens a façonné l'Asie orientale pendant deux mille ans, et le bouddhisme s'est répandu de l'Inde à tout le continent.
Reste que chaque fois qu'on vote, qu'une loi est contestée devant un tribunal ou qu'un citoyen demande aux puissants de quel droit ils agissent, c'est l'époque classique qui parle. Les arguments sont anciens. Le débat n'est pas clos.
Fig. 30 · La dette classique. Démocratie, logique, république et citoyenneté furent forgées à l'époque classique, puis transmises jusqu'à nous par bien des mains.
Partie IV
Croyances et empires
Comment les croyances se sont répandues, ont bâti et gouverné, du Dieu unique aux croisades.
Chapitre 31 · Partie IV
L'essor du Dieu unique
La plupart des peuples de l'Antiquité vivaient entourés d'une foule de dieux : dieux de l'orage, des fleuves, des cités et des moissons, qu'il fallait nourrir, flatter ou craindre. Dans les collines de Canaan, un petit peuple en vint peu à peu à une tout autre conviction. À la fin de l'exil à Babylone, les Israélites tenaient qu'il n'existait qu'un seul Dieu, créateur de toute chose, plus attaché à la justice qu'aux sacrifices, et qui liait tout un peuple à une loi morale.
L'idée n'est pas née toute faite. La religion des premiers Israélites semble avoir honoré un dieu au-dessus des autres, et la Bible hébraïque elle-même rapporte de longues luttes contre le culte de Baal et d'Ashera. En Égypte, le pharaon Akhenaton avait imposé vers 1350 av. J.-C. le culte du disque solaire Aton, et en Perse le prophète Zoroastre, dont les dates restent très discutées, enseignait un dieu suprême de vérité ; mais aucune de ces idées n'a survécu à son époque de la même façon.
L'épreuve décisive survient en 587 ou 586 av. J.-C., lorsque Nabuchodonosor II de Babylone détruit Jérusalem et son Temple et déporte l'élite. Un dieu attaché à une terre et à un temple aurait dû disparaître avec eux. Or, à Babylone, prêtres et scribes affermissent au contraire la conviction que leur Dieu règne sur toutes les terres, Babylone comprise. Une grande partie de la Torah, les cinq premiers livres de l'Écriture, prend sa forme durable pendant ces années et après 539 av. J.-C., quand le roi perse Cyrus le Grand autorise les exilés à rentrer. Une foi capable de survivre sans temple pouvait voyager partout.
Cette portabilité fait sa force. Quand Rome détruit le Second Temple en 70 apr. J.-C., le judaïsme se réorganise autour de la synagogue, du rabbin et de l'étude des textes, et produit la Mishna puis l'immense Talmud. Entre-temps, deux grandes branches ont poussé sur la même racine. Le christianisme naît vers 30 apr. J.-C. comme un mouvement juif à la suite de Jésus de Nazareth et porte le Dieu unique au monde des païens. En 610, à La Mecque, Mahomet commence à prêcher une révélation qui s'inscrit dans la lignée d'Abraham, de Moïse et de Jésus : l'islam.
Le saviez-vous ? La plus ancienne mention connue d'Israël hors de la Bible tient en une seule ligne de la stèle de Mérenptah, monument de victoire égyptien de v. 1208 av. J.-C., aujourd'hui au Musée égyptien du Caire.
On réunit ces trois religions sous le nom de religions abrahamiques, d'après le patriarche qu'elles honorent toutes. Aujourd'hui, les chrétiens sont environ 2,4 milliards et les musulmans près de 2 milliards, tandis que les juifs ne sont qu'environ 15 millions. Ensemble, elles revendiquent l'adhésion de plus de la moitié de l'humanité.
Leur héritage dépasse l'arithmétique. Si un seul Dieu a fait tous les hommes, alors tous partagent une même dignité morale, et les rois eux-mêmes sont soumis à une loi plus haute qu'eux. Le prophète Amos condamnait ceux qui vendaient « le pauvre pour une paire de sandales ». L'idée d'une histoire orientée vers un but, celle d'une alliance et celle d'un jour de repos hebdomadaire se sont répandues avec ces religions sur toute la planète.
Un petit peuple, souvent conquis et rarement puissant, a changé ce que croient des milliards de personnes.
Fig. 31 · L'essor du Dieu unique. Le judaïsme portait une idée rare dans l'Antiquité, celle d'un Dieu unique, universel et moral, devenue la foi de milliards d'êtres humains.
Chapitre 32 · Partie IV
Le christianisme conquiert le monde
Vers 30 apr. J.-C., dans la province romaine de Judée, un prédicateur galiléen nommé Jésus est crucifié sur ordre du gouverneur Ponce Pilate. La crucifixion devait mettre fin à ce genre de mouvement. Ses disciples proclament au contraire qu'il est ressuscité et, en une génération, de petites communautés qui le disent Messie, Christos en grec, se réunissent dans les villes, de Jérusalem à Rome.
Le mouvement emprunte les circuits de l'empire lui-même. Les routes romaines, des voies maritimes sûres et une langue commune, le grec koinè, permettent à un fabricant de tentes, Paul de Tarse, de fonder et d'animer des Églises en Asie Mineure et en Grèce dans les années 40 et 50 ; ses lettres sont les plus anciens écrits chrétiens conservés. Les communautés juives dispersées autour de la Méditerranée offrent aux missionnaires un premier auditoire. Surtout, Paul soutient que les convertis non juifs n'ont à observer ni la circoncision ni les interdits alimentaires, ce qui ouvre une secte juive à tous.
Rome tolère bien des dieux, mais se méfie de ceux qui refusent d'honorer les siens. Après le grand incendie de 64, Néron accuse les chrétiens et en fait exécuter un grand nombre. Pendant deux siècles, la persécution reste surtout locale et intermittente, jusqu'à ce que Dèce exige en 250 un sacrifice dans tout l'empire et que Dioclétien lance en 303 la Grande Persécution. Les martyrs deviennent des héros, et leurs récits circulent plus vite que les édits.
Pourquoi la foi continue-t-elle de progresser ? Les historiens invoquent ses réseaux d'entraide, ses soins aux malades lors d'épidémies comme la peste de Cyprien dans les années 250, son accueil des femmes, des esclaves et des pauvres, et sa promesse d'un salut personnel que les cultes civiques n'offraient pas. Les estimations restent incertaines, mais les chrétiens représentaient peut-être un dixième des quelque 60 millions d'habitants de l'empire vers 300.
Survient alors un séisme politique. En 312, Constantin remporte la bataille du pont Milvius, affirmant plus tard avoir combattu sous le signe du Christ. L'édit de Milan, en 313, accorde la tolérance. En 325, Constantin réunit les évêques à Nicée pour fixer la doctrine et, en 380, l'édit de Thessalonique de Théodose Ier fait du christianisme nicéen la religion officielle de l'empire. Les persécutés sont devenus l'Église établie, et bientôt ce sont les païens et les chrétiens dissidents qui subissent la pression.
Le saviez-vous ? Rome n'est pas le premier État à adopter le christianisme : le royaume d'Arménie l'a précédée, traditionnellement en 301, suivi par le royaume éthiopien d'Aksoum sous le roi Ezana dans les années 330.
La foi débordait déjà des frontières romaines. L'Église d'Orient se développe au sein de l'Empire perse et atteint la Chine des Tang dès 635. Les Goths sont convertis dans leur propre langue par l'évêque missionnaire Wulfila, qui invente un alphabet pour pouvoir traduire la Bible.
La conviction et les réseaux ont devancé l'épée. En quatre siècles, la croix est passée d'instrument de supplice à emblème d'un empire.
Fig. 32 · Le christianisme conquiert le monde. Une secte juive persécutée devient en quatre siècles la religion officielle de Rome, portée par la conviction et les réseaux, non par les armées.
Chapitre 33 · Partie IV
L'essor de l'islam
Vers 610, un marchand de La Mecque nommé Mahomet, alors âgé d'une quarantaine d'années, commence à réciter des révélations qu'il dit reçues de Dieu par l'ange Gabriel. L'Arabie se trouve alors entre deux superpuissances épuisées, Byzance et la Perse sassanide, qui viennent de s'affronter presque jusqu'à l'effondrement. Ses propres peuples sont divisés en tribus rivales, dont beaucoup vénèrent des idoles à la Kaaba de La Mecque, sanctuaire de pèlerinage au cœur d'une ville marchande.
Le message de Mahomet est sans concession : un Dieu unique, un jugement à venir, la prière, l'aumône et l'égalité des croyants. L'élite mecquoise, qui vit du commerce des pèlerins, réagit durement. En 622, Mahomet et ses fidèles partent vers le nord, à Médine ; cette migration, l'hégire, marque l'an un du calendrier musulman. Il y devient législateur et chef de guerre autant que prophète. En 630, La Mecque se rend et, à sa mort en 632, la plus grande partie de l'Arabie est pour la première fois unie par la foi plutôt que par la parenté.
Ses successeurs, les califes, tournent cette unité vers l'extérieur. Les armées arabes battent les Byzantins sur le Yarmouk en 636 et les Perses à al-Qadisiyya vers la même date. Jérusalem tombe en 637 ou 638, l'Égypte en 642, et l'Empire sassanide s'effondre en 651. Sous la dynastie des Omeyyades, qui règne depuis Damas à partir de 661, l'avancée se poursuit : Carthage en 698, la péninsule Ibérique à partir de 711, le Sind, dans la vallée de l'Indus, en 711 et 712. En à peine un siècle, un seul État s'étend de la côte atlantique aux portes de l'Inde.
Conquête ne veut pas dire conversion de masse. Chrétiens, juifs et zoroastriens peuvent en général garder leur foi en tant que peuples protégés, les dhimmi, moyennant un impôt par tête, la jizya. Bien des régions restent majoritairement non musulmanes pendant des siècles. Ce qui se diffuse le plus vite, c'est un cadre : l'arabe devient la langue de l'administration sous le calife Abd al-Malik, de nouvelles pièces d'or portent des formules coraniques au lieu de portraits, et le Dôme du Rocher s'élève à Jérusalem en 691.
Le saviez-vous ? Gibraltar doit son nom à l'arabe Djabal Tariq, « la montagne de Tariq », d'après le chef berbère Tariq ibn Ziyad, qui y débarqua en 711.
L'expansion a ses limites. Une armée franque menée par Charles Martel arrête une troupe de pillards près de Tours vers 732, et les murailles de Constantinople résistent à deux grands sièges. En 750, les Abbassides renversent les Omeyyades et déplacent le pouvoir vers l'est, vers l'Irak et le monde perse. L'année suivante, une armée abbasside bat une armée chinoise des Tang sur la rivière Talas, en Asie centrale, près de la limite orientale de la domination arabe.
Il en sort un espace unique de foi, de droit et de commerce reliant la Méditerranée à l'océan Indien. Un marchand peut aller de Cordoue à Samarcande, prier en direction de la même ville et commercer selon des règles familières. Sa nouvelle capitale va bientôt s'élever sur le Tigre : Bagdad.
Une vie, une foi, trois continents.
Fig. 33 · L'essor de l'islam. En un siècle environ, l'islam gagne trois continents depuis l'Arabie, apportant une foi nouvelle, une langue du savoir et un espace de droit.
Chapitre 34 · Partie IV
La Maison de la sagesse
En 762, le calife abbasside al-Mansour trace une nouvelle capitale sur le Tigre : Bagdad, une ville ronde dont les remparts enserrent palais et mosquée. En quelques décennies, elle compte parmi les plus grandes villes du monde, avec peut-être plusieurs centaines de milliers d'habitants, au croisement des routes commerciales venues de la Méditerranée, de Perse, d'Inde et de Chine. La richesse, la curiosité et un besoin bien concret d'astronomes, de médecins et d'arpenteurs se conjuguent pour lancer l'une des plus grandes entreprises de traduction de l'histoire.
La Maison de la sagesse, la Bayt al-Hikma, est associée à Haroun al-Rachid et surtout à son fils al-Mamoun, qui règne de 813 à 833. Les historiens discutent de sa nature exacte, sans doute une bibliothèque palatine doublée d'un bureau de traduction plutôt qu'une université, mais son nom est devenu le symbole d'un mouvement plus large. Califes, vizirs et grandes familles paient très cher manuscrits et traductions. Les œuvres d'Aristote, d'Euclide, de Ptolémée et de Galien sont rendues en arabe, souvent en passant par le syriaque, par des savants chrétiens comme Hunayn ibn Ishaq, à côté de textes perses sur l'art de gouverner et d'ouvrages indiens de mathématiques et d'astronomie.
C'est le papier bon marché qui rend tout cela possible. La fabrication du papier atteint le monde islamique depuis la Chine au VIIIe siècle, selon la tradition grâce à des prisonniers chinois capturés à la bataille de Talas en 751, un récit que les historiens accueillent avec prudence. Bagdad possède des moulins à papier dès les années 790, et les livres deviennent bien moins chers qu'au temps du parchemin ou du papyrus.
Les savants ne se contentent pas de copier. Vers 820, Muhammad ibn Musa al-Khwarizmi écrit un manuel de résolution des équations dont le titre nous a donné le mot algèbre, de al-jabr, « la restauration ». Un autre de ses livres expose le système décimal de position indien, avec son symbole du zéro, que le mathématicien indien Brahmagupta traitait déjà comme un nombre en 628. Des astronomes mesurent un degré de latitude dans les plaines d'Irak. Des médecins comme al-Razi dirigent des hôpitaux et consignent des observations cliniques, et al-Kindi écrit sur l'optique, la musique et le déchiffrement des codes.
Le saviez-vous ? Le mot algorithme vient d'Algoritmi, forme latine du nom d'al-Khwarizmi, employée dans les traductions médiévales de son livre sur les chiffres indiens.
Le relais se poursuit. À partir du XIIe siècle, des savants de Tolède, tout juste passée aux mains des chrétiens, et de la Sicile normande traduisent des textes arabes en latin ; Gérard de Crémone en produit à lui seul des dizaines. En 1202, Fibonacci de Pise, qui avait appris l'arithmétique en Afrique du Nord, publie le Liber Abaci, qui fait connaître les chiffres indo-arabes aux marchands européens. L'Europe n'avait pas tout à fait dormi, puisque Byzance copiait encore les textes grecs et les monastères les textes latins, mais une grande part de sa science nouvelle arrive avec des noms arabes : algèbre, alchimie, zénith, chiffre.
Le sac de Bagdad par les Mongols en 1258 met fin à l'âge d'or de la ville, et la légende veut que le Tigre ait coulé noir de l'encre des livres noyés. Mais le savoir s'était échappé depuis longtemps. Bagdad avait été moins un coffre-fort qu'un relais, et le témoin avait atteint le coureur suivant.
Fig. 34 · La Maison de la sagesse. Les savants de Bagdad traduisent et enrichissent les savoirs grec, perse et indien ; l'algèbre et le zéro gagnent l'Europe grâce à eux.
Chapitre 35 · Partie IV
Byzance tient bon
En 330 apr. J.-C., Constantin inaugure une nouvelle capitale sur le Bosphore, à l'emplacement de l'ancienne cité grecque de Byzance : Constantinople. Elle commande la voie maritime entre la mer Noire et la Méditerranée et le pont terrestre entre l'Europe et l'Asie. Quand le dernier empereur d'Occident, Romulus Augustule, est déposé en 476, l'Empire romain ne prend pas fin. Sa moitié orientale, gouvernée depuis Constantinople, se maintient encore près de mille ans.
Ses habitants ne se sont jamais dits byzantins. Ils étaient des Rhômaioi, des Romains, même s'ils parlaient grec et priaient en chrétiens. Leur souverain le plus ambitieux, Justinien, qui règne de 527 à 565, reconquiert un temps l'Afrique du Nord et l'Italie et charge des juristes de réunir des siècles de droit romain en un seul code, le Corpus juris civilis, achevé en 534. Redécouvert à Bologne à la fin du XIe siècle, il fonde encore le droit civil d'une grande partie de l'Europe et de l'Amérique latine. En 537, il consacre Sainte-Sophie, qui reste près de mille ans la plus grande église de la chrétienté.
Le véritable exploit, c'est la survie. Dans les années 630 et 640, l'empire perd la Syrie, la Palestine et l'Égypte face aux armées arabes, puis repousse des sièges de la capitale dans les années 670 et en 717–718, aidé par le feu grégeois, un liquide incendiaire dont la recette exacte reste inconnue. Sa meilleure défense, ce sont ses murailles terrestres, achevées sous Théodose II en 413 : un fossé, un mur extérieur et un mur intérieur haut d'environ 12 mètres, flanqué de 96 tours, sur quelque 6 kilomètres entre la mer de Marmara et la Corne d'Or. Pendant plus de mille ans, aucune armée ne les prend d'assaut.
Byzance dessine aussi la moitié de la carte spirituelle de l'Europe. Les frères missionnaires Cyrille et Méthode portent le christianisme aux Slaves dans les années 860, et leurs disciples créent l'alphabet cyrillique. En 988, le prince Vladimir de Kiev reçoit le baptême et lie la Rus' au christianisme orthodoxe. Le schisme de 1054 officialise la séparation entre les Églises de Rome et de Constantinople.
Le saviez-vous ? Le nom d'« Empire byzantin » a été popularisé par l'érudit allemand Hieronymus Wolf en 1557, plus d'un siècle après la disparition de l'empire.
La blessure la plus profonde vient de chrétiens. En 1204, la quatrième croisade, détournée par ses dettes envers Venise, pille Constantinople et emporte ses trésors, dont les chevaux de bronze aujourd'hui à la basilique Saint-Marc. L'empire est rétabli en 1261 mais ne retrouve jamais sa puissance. Le 29 mai 1453, le sultan ottoman Mehmed II prend la ville après un siège d'environ sept semaines mené avec d'énormes canons de bronze. Le dernier empereur, Constantin XI, meurt au combat.
Les savants grecs qui fuient vers l'ouest emportent en Italie des manuscrits de Platon et d'Homère, nourrissant la Renaissance. L'empire est tombé, mais il avait gardé l'héritage à l'abri jusqu'à ce que l'autre moitié de l'Europe soit prête à s'en servir.
Fig. 35 · Byzance tient bon. La moitié orientale de Rome survit à l'Occident près de mille ans, gardant droit, foi et savoir grec derrière les murailles de Constantinople.
Chapitre 36 · Partie IV
La route du bouddhisme
Vers le Ve siècle av. J.-C., dans la plaine du Gange, au nord-est de l'Inde, un prince nommé Siddhartha Gautama renonce à une vie confortable pour chercher à mettre fin à la souffrance. Assis sous un arbre à Bodh-Gaya, dit la tradition, il atteint l'Éveil et devient le Bouddha, « l'Éveillé ». Ses dates exactes sont discutées. Son enseignement est pratique : la souffrance naît du désir, et une voie disciplinée faite d'éthique, de méditation et de sagesse peut y mettre fin. Il n'écrit rien, fonde un ordre de moines et de moniales, le sangha, et passe des décennies à marcher et à enseigner.
Le premier grand protecteur de la foi est un empereur qui a vu trop de guerres. Vers 261 av. J.-C., le souverain maurya Ashoka conquiert le Kalinga, sur la côte orientale de l'Inde, au prix de 100 000 morts selon ses propres inscriptions. Bouleversé, il se tourne vers le dhamma, fait graver des édits sur des rochers et des piliers dans tout son royaume et envoie des émissaires à l'étranger. Selon la tradition, son fils Mahinda apporte le bouddhisme à Sri Lanka vers 250 av. J.-C., et l'île devient plus tard la source de l'école theravada en Asie du Sud-Est.
De là, la foi avance avec le commerce plutôt qu'avec les troupes. Au Gandhara, dans l'actuel Pakistan et l'Afghanistan, sous les rois kouchans, des sculpteurs influencés par l'art grec créent certaines des premières images du Bouddha sous forme humaine. Moines et marchands voyagent ensemble le long des routes de la soie, les monastères servent aussi d'auberges et de prêteurs, et des villes d'oasis comme Dunhuang se remplissent de grottes peintes. Dès le IIe siècle apr. J.-C., des traducteurs comme An Shigao travaillent à Luoyang et, en 401, le moine Kumarajiva, venu du royaume oasien de Koutcha, arrive à Chang'an, où ses traductions façonnent le bouddhisme chinois pour des siècles.
Le bouddhisme survit en s'adaptant. En Chine, il emprunte le vocabulaire taoïste pour se faire comprendre, et l'école méditative chan deviendra le zen au Japon. Il atteint la Corée depuis la Chine en 372 et le Japon depuis le royaume coréen de Baekje en 538 ou 552. Au Tibet, les rois des VIIe et VIIIe siècles invitent des maîtres venus d'Inde, et Samye, le premier monastère, est fondé vers 779. Des pèlerins font le chemin inverse : le moine chinois Xuanzang gagne l'Inde à pied en 629, étudie à Nalanda, la grande université monastique, et rentre en 645 avec des centaines de textes.
Le saviez-vous ? Le plus ancien livre imprimé daté au monde est bouddhique : un exemplaire du Sutra du Diamant provenant des grottes de Dunhuang, imprimé en 868 et conservé à la British Library.
Ironie de l'histoire, la foi s'efface dans son pays d'origine : elle décline en Inde après le XIIe siècle, à mesure que le patronage royal se détourne et que des monastères comme Nalanda sont saccagés. Son centre de gravité se déplace vers l'est, où elle façonne l'art, l'imprimerie, la médecine et la politique, de Sri Lanka au Japon.
Aucun empire bouddhique n'a jamais couvert l'Asie. Ashoka a donné l'élan, mais moines, traducteurs et caravanes ont fait le reste du chemin. Un continent a été converti à pied.
Fig. 36 · La route du bouddhisme. Porté par les moines et les marchands, non par la conquête, le bouddhisme s'adapte à chaque terre, de l'Inde à la Chine, au Tibet, à la Corée et au Japon.
Chapitre 37 · Partie IV
L'Europe de Charlemagne
Le jour de Noël de l'an 800, dans la basilique Saint-Pierre de Rome, le pape Léon III pose une couronne sur la tête de Charles, roi des Francs, et l'assemblée l'acclame empereur des Romains. Plus de trois siècles après la déposition du dernier empereur d'Occident, le titre retrouve un titulaire. Charles le Grand, Charlemagne, vient d'être fait héritier de Rome par un évêque de l'Église.
La puissance, il l'avait conquise bien avant la couronne. Roi depuis 768, seul maître après la mort de son frère Carloman en 771, il fait la guerre presque chaque année. Il prend le royaume lombard d'Italie en 774, annexe la Bavière en 788 et brise le khaganat avar dans les années 790, s'emparant de son fabuleux trésor. Ses guerres contre les Saxons païens durent une trentaine d'années, avec baptêmes forcés et, selon les annales royales, l'exécution de 4 500 prisonniers à Verden en 782. Une expédition en Espagne s'achève en 778 dans une embuscade à Roncevaux, réinventée plus tard par la Chanson de Roland. En 800, son royaume s'étend des Pyrénées à l'Elbe et de la mer du Nord à l'Italie centrale.
Le couronnement arrange les deux hommes. Léon, agressé l'année précédente dans les rues de Rome par ses ennemis, a besoin d'un protecteur. Charles obtient une dignité égale à celle de Constantinople, où règne alors l'impératrice Irène ; or les clercs d'Occident soutiennent qu'une femme ne peut occuper le trône impérial. Son biographe Éginhard affirme que Charles aurait dit qu'il ne serait pas entré dans l'église ce jour-là s'il avait connu le projet du pape ; les historiens débattent encore de sa sincérité.
Gouverner un ensemble aussi vaste, avec peu de routes, sans administration et avec peu de gens lettrés, exige de l'improvisation. Plusieurs centaines de comtes administrent des circonscriptions en son nom, tandis que des margraves gardent les marches frontalières. Des inspecteurs allant par deux, les missi dominici, en général un noble laïc et un ecclésiastique, parcourent le pays pour les contrôler, et des décrets écrits, les capitulaires, fixent les règles. Dans son palais d'Aix-la-Chapelle, le savant anglais Alcuin d'York anime une renaissance du savoir. Les moines copient les textes antiques dans une écriture nouvelle et claire, la minuscule caroline, ancêtre des lettres minuscules de cette page, et les plus anciennes copies conservées de nombreux auteurs latins ont été faites dans des monastères carolingiens.
Le saviez-vous ? La réforme monétaire de Charlemagne fixa la livre à 240 deniers d'argent, un compte que la Grande-Bretagne conserva jusqu'à sa décimalisation en 1971.
Son monde dépasse largement l'Europe. Le calife abbasside Haroun al-Rachid lui envoie un éléphant nommé Abul-Abbas, qui arrive à Aix-la-Chapelle en 802. Mais l'unité tient à sa personne. Après son fils Louis le Pieux, ses petits-fils partagent l'empire au traité de Verdun en 843 en trois royaumes, occidental, médian et oriental, ébauches de la France, des Pays-Bas et de l'Allemagne.
L'idée, pourtant, demeure : une Europe chrétienne, unie par la foi, le latin et le souvenir de Rome. Elle renaît en 962 dans ce qui deviendra le Saint-Empire romain germanique, et résonne dans chaque rêve ultérieur d'union européenne. Les empires passent ; une bonne idée d'empire demeure.
Fig. 37 · L'Europe de Charlemagne. Couronné empereur en 800, Charlemagne fond mémoire de Rome, foi chrétienne et puissance franque en une première idée d'Europe chrétienne unie.
Chapitre 38 · Partie IV
La foi bâtit des merveilles
Chaque époque bâtit ce en quoi elle croit. Pour le monde médiéval, de l'Éthiopie à Java, cela voulait dire des maisons de Dieu : églises, mosquées, temples et monastères qui absorbaient plus de travail, d'argent et de savoir-faire que toute autre entreprise du temps. C'étaient les superordinateurs de la croyance, mettant en commun les ressources de sociétés entières sur des générations pour répondre à une question : qu'est-ce qui mérite d'être bâti pour l'éternité ?
Les bailleurs de fonds sont nombreux. L'Europe chrétienne finance ses églises par la dîme, un dixième des récoltes dû à l'Église, mais aussi par les dons royaux, les domaines des évêques et les offrandes des pèlerins venus voir les reliques. Dans le monde islamique, le waqf, fondation pieuse perpétuelle, peut faire vivre une mosquée, une école ou un hôpital pendant des siècles. À Angkor, les rois khmers lient l'économie rizicole de toute une région aux domaines des temples. Et contrairement à une image répandue, la plupart des grands édifices n'ont pas été élevés par des esclaves ou des paysans corvéables, mais par des maçons, charpentiers et verriers payés, très qualifiés, qui allaient de chantier en chantier.
Le résultat stupéfie encore. À Constantinople, Sainte-Sophie, l'église de Justinien, s'élève en moins de six ans, de 532 à 537, couronnée d'une coupole d'environ 31 mètres de diamètre. À Cordoue, Abd al-Rahman Ier commence la Grande Mosquée en 785, et ses successeurs l'agrandissent pendant deux siècles jusqu'à en faire une forêt de centaines de colonnes et d'arcs superposés. Au centre de Java, la dynastie Shailendra bâtit Borobudur vers 800, montagne à gradins de quelque deux millions de blocs de pierre portant 2 672 bas-reliefs et 504 statues du Bouddha. Au Cambodge, Suryavarman II élève Angkor Vat au début du XIIe siècle, dédié à Vishnou, au sein de douves larges d'environ 190 mètres.
Viennent ensuite les cathédrales. Dans les années 1140, l'abbé Suger reconstruit le chœur de Saint-Denis, près de Paris, avec des arcs brisés, des voûtes d'ogives et des murs de verre coloré, lançant le style gothique. Les arcs-boutants permettent d'élever des murs plus hauts et plus minces. Chartres est en grande partie reconstruite en un quart de siècle environ après un incendie en 1194, et conserve l'essentiel de ses vitraux d'origine. D'autres prennent bien plus de temps : la cathédrale de Cologne, commencée en 1248, n'est achevée qu'en 1880.
Le saviez-vous ? À son achèvement en 1880, la cathédrale de Cologne, avec ses deux flèches d'environ 157 mètres, était le plus haut édifice du monde, jusqu'à ce que le Washington Monument la dépasse en 1884.
La foi bâtit dans tous les matériaux. En Éthiopie, les artisans du roi Lalibela creusent onze églises vers le bas dans la roche vive vers 1200. À Djenné, dans les terres de l'Empire du Mali, les habitants recrépissent ensemble leur grande mosquée de terre crue lors d'une fête annuelle.
Ces édifices sont aussi des économies, des écoles et des manifestations de puissance. Ils forment des artisans, diffusent des techniques et attirent des pèlerins qui paient repas, gîte et souvenirs. Une ville épiscopale vivait de sa cathédrale comme une ville moderne vit de son usine, et l'ouvrage pouvait survivre à tous ceux qui l'avaient commencé.
La pierre disait ce qui comptait le plus pour une société.
Fig. 38 · La foi bâtit des merveilles. Cathédrales, mosquées et temples ont concentré le travail et la richesse de générations dans une pierre qui saisit encore les visiteurs.
Chapitre 39 · Partie IV
Le choc des croisades
En novembre 1095, à Clermont, au centre de la France, le pape Urbain II prononce un sermon dont l'écho durera deux siècles. L'empereur byzantin Alexis Ier Comnène a demandé des soldats occidentaux contre les Turcs seldjoukides, qui ont écrasé une armée byzantine à Manzikert en 1071 et envahi une grande partie de l'Anatolie. Urbain propose bien davantage : un pèlerinage armé pour délivrer Jérusalem, avec la rémission des péchés pour tous ceux qui prennent la croix. La foule, selon des récits postérieurs, répond par le cri Deus vult, « Dieu le veut ».
La réponse stupéfie tout le monde. Des dizaines de milliers de personnes se mettent en route. Certaines bandes commencent par massacrer les communautés juives de Rhénanie en 1096. Les armées principales de la première croisade passent par Constantinople, prennent Antioche en 1098 après un siège terrible et s'emparent de Jérusalem le 15 juillet 1099, massacrant une grande partie de sa population. Quatre États latins d'Orient en naissent, Édesse, Antioche, Tripoli et le royaume de Jérusalem, mince bande de domination latine le long de la côte du Levant.
Le monde musulman était divisé à l'arrivée des croisés ; il se réunifie lentement contre eux. Édesse tombe en 1144, provoquant une deuxième croisade qui échoue. Puis le sultan kurde Saladin, maître de l'Égypte et de la Syrie, anéantit l'armée croisée à Hattin en 1187 et reprend Jérusalem, épargnant la plupart de ses habitants. La troisième croisade, menée par Richard Cœur de Lion et Philippe Auguste, reprend Acre mais pas la Ville sainte, et se conclut par une trêve en 1192. La quatrième croisade n'atteint jamais la Terre sainte : en 1204, elle pille la chrétienne Constantinople. L'empereur Frédéric II récupère Jérusalem par traité en 1229, sans combat, avant qu'elle ne soit de nouveau perdue en 1244. En 1291, les Mamelouks d'Égypte prennent Acre, dernière grande place forte croisée.
Le saviez-vous ? Les chroniqueurs arabes n'employaient guère de mot pour « croisade » ; ils appelaient simplement les envahisseurs al-Faranj, « les Francs », quel que soit leur pays d'origine.
Le coût humain ne peut être chiffré avec précision. Les estimations varient beaucoup, mais les morts se comptent en deux siècles au moins par centaines de milliers, dont des civils de toutes les religions. Jérusalem, l'enjeu, finit comme elle avait commencé, aux mains des musulmans. Pour bien des souverains musulmans, les Mongols, qui saccagent Bagdad en 1258, sont un danger bien plus grave.
Pourtant, ces guerres transforment la Méditerranée. Venise, Gênes et Pise obtiennent des quartiers marchands dans les ports du Levant et s'enrichissent en transportant pèlerins, soldats et marchandises. Les Européens prennent goût au sucre, aux épices, au coton et à la soie, et des ordres militaires comme les Templiers et les Hospitaliers bâtissent des réseaux de transfert d'argent qui préfigurent la banque. L'idée de croisade elle-même se répand, retournée contre les musulmans d'Ibérie, les païens de la Baltique et les hérétiques du Midi de la France, tandis que l'amertume de 1204 creuse le fossé entre chrétiens latins et orthodoxes.
En Occident, les croisades deviennent une légende sans cesse racontée ; dans le monde musulman, on s'en souvient longtemps comme d'une guerre de frontière parmi d'autres. Les croisés étaient partis conquérir une ville. Ils ont fini par relier une mer.
Fig. 39 · Le choc des croisades. Deux siècles de guerre sainte pour Jérusalem font de nombreux morts et règlent peu de choses, mais relancent le commerce et relient une Méditerranée divisée.
Chapitre 40 · Partie IV
La foi fait l'histoire
Regardez presque n'importe quelle carte médiévale : c'est une carte de la foi. Vers 1300, les auteurs de la mappemonde de Hereford placent Jérusalem au centre du monde et le Paradis à son sommet. Partout, les musulmans se tournent vers La Mecque pour prier cinq fois par jour, et le hajj attire des pèlerins à travers déserts et océans. En 1324, Mansa Moussa, souverain de l'Empire du Mali, accomplit ce pèlerinage avec tant d'or que, selon l'auteur cairote al-Umari, son cours s'effondra en Égypte pendant des années. Un demi-siècle plus tard, l'Atlas catalan de 1375 le peint sur son trône, une pépite d'or à la main.
Pendant un millénaire environ, de la chute de l'Empire romain d'Occident à l'âge de l'imprimerie, la religion fut sans doute la force organisatrice la plus profonde des sociétés humaines. Elle réglait l'horloge et le calendrier : les cloches des monastères rythmaient la journée, les chrétiens comptaient les années anno Domini, un système popularisé par le moine anglais Bède, et les musulmans à partir de l'hégire. Elle écrivait une grande part du droit. Les tribunaux d'Église jugeaient mariages et testaments dans toute l'Europe latine, les juristes musulmans bâtissaient les écoles de la charia qui régissaient contrats et familles du Maroc à l'Inde, et le code monastique bouddhique, le vinaya, ordonnait la vie de milliers de monastères.
Elle tenait les écoles. Les écoles cathédrales donnèrent naissance aux premières universités d'Europe, à Bologne, Paris et Oxford. La madrasa se répandit dans tout le monde islamique, et la mosquée al-Qarawiyyin de Fès, devenue plus tard un célèbre foyer de savoir, fait remonter sa fondation en 859 à une femme, Fatima al-Fihri. En Inde, Nalanda forma pendant des siècles des moines venus de toute l'Asie. Et elle faisait circuler l'argent : la dîme, le waqf et les immenses domaines des monastères et des temples drainaient une large part de chaque économie vers les édifices, la charité et le savoir.
Les souverains savaient où résidait la légitimité. Charlemagne reçut sa couronne d'un pape ; les califes régnaient comme successeurs du Prophète ; les rois tibétains promouvaient le bouddhisme ; les souverains aztèques justifiaient la guerre par la nécessité de nourrir les dieux. Quand l'empereur Henri IV défia le pape Grégoire VII, il fut excommunié et dut attendre en 1077 dans la neige de Canossa son pardon.
Le saviez-vous ? La mappemonde de Hereford, réalisée vers 1300, est la plus grande carte médiévale conservée, haute d'environ 1,6 mètre, et elle place l'est, et non le nord, en haut.
L'affirmation a ses limites. Religion et État étaient rarement séparés, si bien que la foi servait souvent le pouvoir autant que le pouvoir servait la foi. La Chine des Song gérait une immense bureaucratie recrutée par concours sur les classiques confucéens, une tradition que la plupart des spécialistes tiennent pour une philosophie plutôt que pour une Église. Et les guerres menées au nom de Dieu portaient souvent sur la terre et le butin.
Le schéma n'en saute pas moins aux yeux. Les plus grands édifices, les plus grands propriétaires fonciers, les plus vastes réseaux de l'écrit et les idées les plus puissantes sur la vie et la mort appartenaient presque partout aux religions. Quand l'imprimerie, la science et de nouvelles formes d'État commencèrent à contester cette domination à partir du XVe siècle, elles s'attaquaient au poids le plus lourd de l'histoire.
Pendant un millénaire, la croyance a dessiné la carte.
Fig. 40 · La foi fait l'histoire. Mille ans durant, la foi, plus que l'État, fut la force organisatrice majeure : elle dessinait les cartes, payait l'art, pensait la vie et la mort.
Partie V
Carrefours et commerce
Soie, moussons et or : la toile qui unit l'Ancien Monde.
Chapitre 41 · Partie V
Les routes de la soie
Pendant une quinzaine de siècles, un réseau lâche de pistes caravanières relia les villes de Chine aux rivages de la Méditerranée. Nous l'appelons la route de la soie, mais ce ne fut jamais une route unique. C'était un faisceau d'itinéraires à travers déserts, cols de montagne et villes-oasis, qui se déplaçait au gré des guerres, de l'eau et des modes. La soie partait vers l'ouest ; chevaux, verre, argent, vin et idées venaient vers l'est.
On fait généralement remonter son ouverture à la dynastie Han. Vers 138 av. J.-C., l'empereur Wu envoya l'ambassadeur Zhang Qian vers l'ouest chercher des alliés contre les nomades Xiongnu. Capturé, retenu une dizaine d'années, il s'évada et revint avec des récits sur les « chevaux célestes » du Ferghana et les riches marchés de Bactriane. En quelques décennies, des garnisons Han gardèrent le corridor du Gansu, et les caravanes parties de la capitale, Chang'an, passaient par Dunhuang avant de contourner le désert du Taklamakan d'oasis en oasis, notamment par Kachgar.
Presque personne ne faisait le voyage entier. Un rouleau de soie changeait de mains encore et encore. Les producteurs chinois vendaient aux marchands des oasis ; les Sogdiens de Samarcande et de Boukhara, grands intermédiaires du premier millénaire, le portaient à travers l'Asie centrale ; les Perses parthes, puis sassanides, tenaient le tronçon jusqu'à la Mésopotamie et défendaient jalousement leurs profits ; marchands syriens et grecs l'acheminaient enfin vers Antioche, Tyr et Rome. Chaque main prenait sa marge. Lorsque le général Han Ban Chao envoya l'émissaire Gan Ying vers Rome en 97 apr. J.-C., celui-ci atteignit les confins du monde parthe et fut dissuadé de tenter l'ultime traversée maritime, dit-on par des Parthes qui avaient tout intérêt à tenir les deux empires à distance.
Rome paya cher. Pline l'Ancien se plaignait que l'Inde, la Chine et l'Arabie soutirent à l'empire 100 millions de sesterces par an, et les moralistes maugréaient contre une soie si fine qu'elle laissait les Romaines presque nues. La Chine garda le secret de la sériciculture jusqu'à ce que, selon l'historien byzantin Procope, des moines fassent passer en fraude des œufs de vers à soie à Constantinople pour l'empereur Justinien, vers 552.
Les marchandises n'étaient qu'une partie du chargement. Le bouddhisme voyagea de l'Inde à la Chine par ces routes à partir du Ier siècle de notre ère, et les grottes-temples de Dunhuang conservent encore son art, ainsi que le Sûtra du Diamant de 868, le plus ancien livre imprimé daté. Chrétiens nestoriens, manichéens puis musulmans suivirent les mêmes pistes. La maladie aussi, avec le temps : les routes de la soie transporteraient un jour la peste.
Le saviez-vous ? Le nom de « route de la soie » n'a rien d'antique : le géographe allemand Ferdinand von Richthofen forgea le terme Seidenstraße en 1877, et aucun des marchands qui empruntaient ces routes ne les appela jamais ainsi.
Les routes de la soie tenaient moins de l'autoroute que de la course de relais, avec l'argent pour témoin. La soie allait dans un sens, l'argent dans l'autre, et les idées partout.
Fig. 41 · Les routes de la soie. Des pistes caravanières portaient soie, épices, croyances et maladies entre la Chine et la Méditerranée, de main en main.
Chapitre 42 · Partie V
La paix mongole
En 1206, un kurultaï, grande assemblée des chefs de la steppe, proclama le chef mongol Temüjin Gengis Khan. En soixante-dix ans, ses armées et celles de ses fils et petits-fils bâtirent le plus vaste empire terrestre d'un seul tenant de l'histoire : selon une estimation courante, quelque 24 millions de kilomètres carrés, de la Corée aux plaines de Hongrie, que les armées mongoles ravagèrent en 1241, et de la Sibérie au golfe Persique.
La conquête fut terrible. Les villes qui résistaient étaient souvent détruites et leurs habitants massacrés : Merv, Nichapur et Ourguentch en Asie centrale dans les années 1220, puis Bagdad en 1258, où le dernier calife abbasside fut mis à mort. Les chroniqueurs de l'époque avancèrent des chiffres sans doute gonflés, et les estimations modernes du nombre total de morts varient énormément, de plusieurs millions à plusieurs dizaines de millions. La terreur était aussi une stratégie. Une ville qui apprenait le sort de sa voisine ouvrait le plus souvent ses portes.
Pourtant, ce même empire fit naître ce que les historiens appellent la pax mongolica, un siècle durant lequel un marchand pouvait traverser l'Eurasie sous la protection d'une seule famille régnante. Le yam, réseau de relais de poste pourvus de chevaux frais, acheminait fonctionnaires et messages d'un bout à l'autre de l'empire, et la paiza, tablette d'or, d'argent ou de bois, faisait office de passeport donnant droit à des vivres et à des montures. Des unités militaires décimales de 10, 100, 1 000 et 10 000 hommes, des recensements fiscaux et des gouverneurs résidents, les darughachi, tenaient l'ensemble. Les khans favorisaient les marchands, investissaient dans des associations commerciales appelées ortogh et laissaient en général les religions en paix, exemptant le clergé d'impôts.
Les voyageurs en profitèrent. Guillaume de Rubrouck, frère franciscain flamand, atteignit la capitale, Karakorum, en 1253–1254. Le Vénitien Marco Polo passa des années au service de Kubilaï Khan. Rabban Bar Sauma, moine nestorien né près de l'actuelle Pékin, fit le chemin inverse et rencontra le pape et le roi de France en 1287–1288. Des astronomes persans travaillaient en Chine, des médecins chinois en Perse, et Rachid al-Din, vizir des Ilkhanides mongols, compila une histoire du monde connu tout entier.
L'empire ne resta pas uni. Après la mort du grand khan Möngke en 1259, il se divisa en quatre khanats : la dynastie Yuan en Chine sous Kubilaï, le khanat de Djaghataï en Asie centrale, l'Ilkhanat en Perse et la Horde d'or dans la steppe russe. Ils se combattirent souvent, mais les caravanes continuèrent de circuler jusqu'à la chute des Yuan en 1368. Les routes transportèrent aussi plus mortel : la peste, qui gagna l'ouest dans les années 1340 par des itinéraires que les Mongols avaient rendus si fréquentés.
Le saviez-vous ? En 1254, le grand khan Möngke organisa à Karakorum un débat solennel entre savants chrétiens, musulmans et bouddhistes ; selon Guillaume de Rubrouck, qui y prit part, il s'acheva dans une beuverie générale.
Les Mongols rapetissèrent le monde, et ils le firent par le sabre.
Fig. 42 · La paix mongole. Les Mongols bâtirent par la terreur le plus vaste empire terrestre de l'histoire, puis rendirent sûr le trajet de la Corée à la Hongrie.
Chapitre 43 · Partie V
L'or de Mansa Moussa
En 1324, une caravane en route pour La Mecque traversa Le Caire et fit parler la ville pendant une génération. À sa tête se trouvait Mansa Moussa, souverain de l'Empire du Mali, accompagné de milliers de fidèles, de dizaines de milliers selon certains récits, et, d'après des sources plus tardives, d'une centaine de charges d'or à dos de chameau. Il le distribua si largement, aux fonctionnaires, aux pauvres et aux marchands, que le lettré al-Umari, écrivant au Caire une douzaine d'années plus tard, rapporta que la valeur de l'or y avait baissé et ne s'était toujours pas relevée.
Cet or avait une source. Le Mali, fondé par Soundiata Keïta après sa victoire de Kirina vers 1235, contrôlait ou taxait les champs aurifères du Bambouk et du Bouré, près du haut Sénégal et du haut Niger. Depuis des siècles, l'or ouest-africain traversait le Sahara à dos de chameau, échangé au nord contre le sel des mines du désert comme Teghazza, contre du cuivre, des étoffes et des chevaux. Les historiens s'accordent à dire qu'une grande part de l'or qui circulait dans le monde méditerranéen médiéval, des dinars égyptiens aux premiers florins d'or de Florence en 1252, venait d'Afrique de l'Ouest.
Le Mali était un État musulman doté d'une cour royale, de scribes, de gouverneurs et de liens avec tout le monde islamique. Ses villes, parmi lesquelles Djenné, Gao et Tombouctou, jalonnaient le Niger, grande voie fluviale du Sahel. Lorsqu'Ibn Battûta le visita en 1352–1353, il pesta contre la nourriture et la maigreur des présents reçus, mais loua la sécurité du pays : les voyageurs, écrivit-il, n'y craignaient ni voleurs ni violences.
Le pèlerinage relevait autant de la diplomatie que de la piété. Moussa revint avec des lettrés et avec Abu Ishaq al-Sahili, poète et architecte d'al-Andalus, à qui l'on attribue la construction de la mosquée Djingareyber de Tombouctou vers 1327. Il revint aussi à court d'argent. Al-Umari rapporte qu'il dut emprunter aux marchands du Caire pour le voyage du retour, problème inhabituel pour un homme si riche. Une générosité de cette ampleur avait un prix.
L'Europe le remarqua. En 1375, l'Atlas catalan, réalisé à Majorque et attribué au cartographe juif Abraham Cresques, représentait un roi africain couronné, sur son trône, brandissant une pépite d'or, décrit comme le seigneur le plus riche et le plus noble de toute la contrée. Moins d'un siècle plus tard, les navires portugais longeaient peu à peu la côte africaine, en quête d'un moyen d'atteindre cet or sans payer les intermédiaires sahariens.
Le saviez-vous ? On présente souvent Mansa Moussa comme l'homme le plus riche de tous les temps, mais sa fortune est impossible à mesurer : les classements modernes qui l'estiment en dollars relèvent de la conjecture.
L'Afrique de l'Ouest médiévale n'était pas en marge de l'économie mondiale. Elle en était le bailleur de fonds.
Fig. 43 · L'or de Mansa Moussa. L'empereur du Mali fit un pèlerinage si fastueux que le cours de l'or chuta au Caire pendant des années : l'Afrique de l'Ouest était riche et centrale.
Chapitre 44 · Partie V
L'océan Indien
Bien avant que les navires portugais ne contournent l'Afrique, l'océan Indien était le monde marchand maritime le plus actif de la planète. Son moteur était la mousson, une inversion saisonnière des vents. D'avril à septembre environ, la mousson du sud-ouest souffle de l'Afrique et de l'Arabie vers l'Inde ; de novembre à mars à peu près, la mousson du nord-est souffle en sens inverse. Un navire qui prenait un vent à l'aller et l'autre au retour pouvait boucler un aller-retour dans l'année, aussi régulièrement qu'un horaire.
Les marins des rivages de l'océan utilisaient ces vents depuis très longtemps, et les marchands grecs de l'Égypte romaine en percèrent le secret au Ier siècle av. J.-C. ; la tradition l'attribue à un navigateur nommé Hippalos. Le Périple de la mer Érythrée, manuel de marchand du Ier siècle de notre ère, énumère les ports de la mer Rouge au Gange et ce qu'il faut acheter et vendre dans chacun. Au IXe siècle, navires arabes et persans allaient jusqu'en Chine : l'épave de Belitung, un bateau de type arabe découvert au large de l'Indonésie, sombra vers 830 avec quelque 60 000 objets à bord, pour la plupart des céramiques chinoises.
Le réseau fonctionnait comme un relais de mers reliées entre elles. Les cités-États swahilies de la côte est-africaine, parmi lesquelles Kilwa, Mombasa et Mogadiscio, exportaient l'or du plateau zimbabwéen par Sofala, ainsi que l'ivoire et le bois. Aden et Ormuz tenaient l'extrémité arabe ; Cambay, au Gujarat, vendait ses cotonnades dans tout l'océan ; Calicut, sur la côte de Malabar, était la capitale du poivre ; Malacca, fondée vers 1400, contrôlait le détroit menant à la mer de Chine méridionale ; et Quanzhou, en Chine, que Marco Polo et Ibn Battûta appelaient tous deux Zaitun, comptait parmi les plus grands ports du monde. Beaucoup de navires étaient des boutres, dont les planches étaient cousues avec de la corde en fibre de coco plutôt que clouées.
L'islam se répandit le long de ces routes avec les marchands plutôt qu'avec les armées, gagnant la côte swahilie, les Maldives et une partie de Sumatra et de Java. Entre 1405 et 1433, l'amiral Ming Zheng He, eunuque musulman originaire du Yunnan, conduisit sept flottes d'État à travers l'océan, la première comptant, dit-on, près de 28 000 hommes, jusqu'à Ormuz, Aden et Malindi. Puis la cour Ming mit fin aux expéditions, et les marchands privés, chinois et asiatiques, poursuivirent le commerce.
Quand Vasco de Gama atteignit Calicut en 1498, il arrivait en nouveau venu tardif, modeste et plutôt pauvre. Sa flotte avait eu besoin d'un pilote local de Malindi pour traverser l'océan ; une histoire populaire l'identifie au célèbre navigateur Ibn Majid, mais les historiens en doutent. Les présents que Gama offrit au souverain de Calicut furent raillés comme de la pacotille. Ce qu'apportaient les Portugais, ce n'étaient pas de meilleures marchandises, mais des canons plus lourds et le projet de dominer la mer par la force.
Le saviez-vous ? En 1414, une girafe d'Afrique de l'Est arriva à la cour Ming, amenée par des envoyés du Bengale ; les fonctionnaires chinois la saluèrent comme un qilin, animal mythique de bon augure.
L'Europe n'a pas découvert l'océan Indien. Elle s'y est invitée sans y être conviée.
Fig. 44 · L'océan Indien. Les vents de mousson animaient un monde marchand reliant Afrique de l'Est, Arabie, Inde et Chine, bien avant l'arrivée des navires européens.
Chapitre 45 · Partie V
La peste noire
Dans les années 1340, une bactérie, Yersinia pestis, sortit d'Asie centrale par les routes commerciales que les Mongols avaient rendues si fréquentées. L'ADN ancien prélevé dans des tombes proches du lac Issyk-Koul, dans l'actuel Kirghizistan, datées de 1338–1339, a permis d'identifier une souche qui fut probablement à l'origine de la pandémie. En 1346, la maladie atteignit la mer Noire, où une armée de la Horde d'or qui assiégeait le comptoir génois de Caffa, en Crimée, fut frappée par la peste. Le récit selon lequel les assiégeants catapultèrent des cadavres infectés par-dessus les remparts provient d'un seul auteur italien, Gabriele de' Mussi, et il est peut-être exagéré. Quoi qu'il en soit, des galères génoises apportèrent la maladie à Messine, en Sicile, en octobre 1347.
De là, elle se propagea à toute allure le long des routes maritimes et terrestres. Alexandrie et Le Caire furent touchés en 1347–1348 ; Florence, Paris et le sud de l'Angleterre en 1348 ; la Norvège et l'Écosse dès 1349 ; Moscou vers 1352. Elle se transmettait surtout par les puces des rats, et peut-être par celles des humains. Sous sa forme bubonique, elle faisait enfler les ganglions lymphatiques, les bubons ; sous sa forme pulmonaire, elle passait d'une personne à l'autre par l'air et était presque toujours mortelle. Les médecins accusaient l'air corrompu et la conjonction des planètes.
Le bilan fut effroyable. Pour l'Europe, les estimations vont d'environ un tiers à plus de la moitié de la population, soit peut-être 25 à 50 millions de personnes, entre 1347 et 1351 ; l'Égypte et la Syrie souffrirent dans des proportions comparables. Des villages entiers furent abandonnés. La peur se chercha des boucs émissaires. Accusées d'empoisonner les puits, des communautés juives furent massacrées dans des dizaines de villes, dont Strasbourg en février 1349, malgré les bulles du pape Clément VI rappelant que les Juifs mouraient eux aussi de la peste.
Vint ensuite la secousse économique. La terre étant abondante et les bras rares, les survivants purent exiger davantage. En Angleterre, la Couronne tenta de geler les salaires par l'ordonnance des travailleurs de 1349 et le statut des travailleurs de 1351, sans succès durable. Paysans et ouvriers se soulevèrent : la Jacquerie en France en 1358, les Ciompi, ouvriers de la laine de Florence, en 1378, et la révolte des paysans anglaise de 1381. Au cours du siècle suivant, le servage s'effaça dans une grande partie de l'Europe occidentale, les salaires augmentèrent et l'alimentation s'améliora. En Europe orientale, au contraire, les seigneurs resserrèrent plus tard leur emprise sur la paysannerie, rappel qu'une catastrophe ne suit jamais un scénario unique.
La peste ne disparut pas. Elle revint environ tous les dix ans pendant plus de trois siècles, frappant encore Londres en 1665 et Marseille en 1720. Certains historiens relient la pénurie de main-d'œuvre à des évolutions ultérieures, des techniques nouvelles aux entreprises atlantiques, mais ces longues chaînes de causalité restent discutées.
Le saviez-vous ? La première loi de quarantaine connue fut adoptée par le port de Raguse, l'actuelle Dubrovnik, en 1377 : les arrivants des zones touchées devaient attendre 30 jours. Les attentes ultérieures de 40 jours donnèrent le mot quarantaine, de l'italien quaranta.
La peste noire tua des millions de gens, et rendit les survivants coûteux.
Fig. 45 · La peste noire. Venue d'Asie centrale par les routes commerciales, la peste tua peut-être un tiers de l'Europe ou plus et fissura l'ordre féodal.
Chapitre 46 · Partie V
Cahokia et les Mayas
Vers 1100 apr. J.-C., un voyageur sur le Mississippi, près de l'actuelle Saint-Louis, aurait vu un tertre de terre s'élever à quelque 30 mètres au-dessus de la plaine inondable, couronné d'un grand bâtiment de bois. C'était Monks Mound, le cœur de Cahokia, la plus grande ville d'Amérique du Nord au nord du Mexique avant l'époque moderne. À son apogée, entre 1050 et 1150 environ, Cahokia et ses environs comptaient peut-être 10 000 à 20 000 habitants, même si les estimations varient.
Cahokia était le centre de la culture mississippienne, et elle reposait sur le maïs. Ses habitants édifièrent plus d'une centaine de tertres, aplanirent une vaste place centrale et dressèrent des cercles de poteaux de bois, surnommés « Woodhenge » par les archéologues, qui semblent avoir marqué le lever du soleil aux solstices et aux équinoxes. Un tertre funéraire, le Mound 72, renfermait un homme de haut rang couché sur une estrade de milliers de perles de coquillage, entouré des restes de dizaines de personnes sacrifiées. Vers 1350, la ville était en grande partie vide, pour des raisons encore débattues : crues, sécheresse, déforestation, luttes politiques, ou tout cela à la fois.
Loin au sud, les Mayas bâtissaient des villes depuis bien plus d'un millénaire. À l'époque classique, de 250 à 900 apr. J.-C. environ, des dizaines de royaumes rivaux comme Tikal, Calakmul, Palenque et Copán occupaient les forêts des basses terres de l'actuel Guatemala, du Mexique, du Belize et du Honduras. Le Temple IV de Tikal, achevé vers 741, s'élève à environ 65 mètres. Les scribes mayas maniaient une écriture complète de plusieurs centaines de signes, gravaient les hauts faits des rois sur des stèles et mesuraient le temps grâce au compte long, un calendrier doté d'un signe pour le zéro, concept auquel les Mésoaméricains parvinrent de façon indépendante. Leurs astronomes suivaient les cycles de Vénus avec une précision remarquable, comme le montre le Codex de Dresde.
Au IXe siècle, de nombreuses cités du sud furent abandonnées : c'est l'effondrement maya classique, sans doute dû à la sécheresse, à la guerre et à l'épuisement des terres. Mais les Mayas ne disparurent pas. Des cités du nord comme Chichén Itzá prospérèrent ensuite, le dernier royaume maya indépendant résista à l'Espagne jusqu'en 1697, et des millions de Mayas vivent aujourd'hui dans la région, dont beaucoup parlent encore des langues mayas.
Rien de tout cela n'était emprunté. Hormis un bref débarquement scandinave à Terre-Neuve vers l'an 1000, les Amériques n'eurent aucun contact avec l'Afro-Eurasie. Pourtant, leurs peuples domestiquèrent le maïs à partir d'une graminée sauvage, la téosinte, il y a environ 9 000 ans, puis bâtirent leurs propres villes, calendriers, systèmes d'écriture et pyramides monumentales. Si des pyramides s'élevèrent des deux côtés de l'Atlantique, la raison est plus simple que des continents engloutis ou des visiteurs antiques : un tas qui se rétrécit vers le haut est la façon la plus stable de construire en hauteur avec de la terre et de la pierre.
Le saviez-vous ? La base de Monks Mound, d'environ 291 mètres sur 236, couvre une surface plus grande que celle de la grande pyramide de Gizeh.
La civilisation a été inventée plus d'une fois.
Fig. 46 · Cahokia et les Mayas. Cahokia et les Mayas bâtirent villes, calendriers et pyramides sans aucun contact avec l'Ancien Monde : la civilisation naquit plus d'une fois.
Chapitre 47 · Partie V
Papier et poudre
En 1620, le philosophe anglais Francis Bacon cita trois inventions qui avaient « changé la face et l'état du monde entier » : l'imprimerie, la poudre à canon et l'aimant, entendant par là la boussole. Il ignorait d'où elles venaient. Toutes trois, ainsi que le papier dont dépendait l'imprimerie, furent d'abord mises au point en Chine, et parvinrent lentement en Europe par l'Asie centrale et le monde islamique.
Le papier vint en premier. Les annales chinoises attribuent au fonctionnaire de cour Cai Lun la présentation à l'empereur, en 105 apr. J.-C., d'un papier amélioré, fait d'écorce, de chanvre, de chiffons et de vieux filets de pêche, même si les archéologues ont retrouvé du papier plus ancien. La fabrication du papier atteignit Samarcande au VIIIe siècle. Selon une histoire répandue, des prisonniers chinois capturés à la bataille de Talas, en 751, l'y auraient enseignée, mais il s'agit sans doute d'une légende tardive. Bagdad possédait des moulins à papier vers 800, et l'administration abbasside, les savants et les libraires en dépendaient. L'Espagne musulmane fabriquait du papier à Xàtiva au XIIe siècle, et l'Italie à Fabriano dans les années 1270.
L'imprimerie suivit. Les imprimeurs chinois gravaient des pages entières dans des blocs de bois ; le Sûtra du Diamant, retrouvé à Dunhuang et daté de 868, est le plus ancien livre imprimé daté qui nous soit parvenu. Dans les années 1040, un artisan nommé Bi Sheng créa des caractères mobiles en argile cuite, et en 1377 des moines coréens imprimèrent le Jikji, le plus ancien livre conservé réalisé avec des caractères mobiles métalliques. On ignore si Johannes Gutenberg, qui imprimait à Mayence vers 1450, connaissait les méthodes asiatiques. Rien ne l'indique, et sa presse, son encre à l'huile et son moule à fondre les caractères étaient bien à lui.
La boussole fut d'abord une curiosité, une cuillère ou une aiguille aimantée servant à la divination et à la géomancie. Vers 1117, un auteur chinois rapporte que des marins s'en servaient pour se diriger par temps couvert, et en Europe le savant anglais Alexander Neckam en décrivit une vers 1190. La poudre à canon fut découverte par des alchimistes chinois en quête d'élixirs de longue vie ; le manuel militaire Wujing Zongyao de 1044 en donne les plus anciennes formules connues. Lances à feu, bombes et premières armes à feu suivirent, et les guerres mongoles contribuèrent à diffuser la technique vers l'ouest. Roger Bacon nota une recette en Angleterre en 1267, et un canon apparaît dans un manuscrit anglais de 1326.
L'ironie est cruelle. Le papier et l'imprimerie nourrirent la Réforme et la révolution scientifique en Europe ; la boussole guida ses navires à travers les océans ; et la poudre arma les flottes et les armées qui bâtirent ses empires, jusqu'à atteindre la Chine elle-même. Les « quatre grandes inventions » sont une étiquette moderne, et la Chine inventa bien plus que quatre choses, de la détente d'arbalète au gouvernail d'étambot, mais le schéma est clair.
Le saviez-vous ? Le savant chinois Shen Kuo décrivit la déclinaison magnétique, l'écart entre le nord magnétique et le nord géographique, en 1088, environ quatre siècles avant que Christophe Colomb ne la remarque lors de sa traversée de l'Atlantique.
L'Occident moderne s'est construit avec des outils empruntés.
Fig. 47 · Papier et poudre. Papier, imprimerie, boussole et poudre à canon naquirent en Chine et gagnèrent lentement l'Europe par les routes commerciales.
Chapitre 48 · Partie V
Les bibliothèques de Tombouctou
Selon la tradition locale, Tombouctou naquit vers 1100 comme campement saisonnier de pasteurs touaregs près de la grande boucle du Niger, là où le Sahara rencontre le fleuve. Sa position fit sa fortune. Les caravanes de chameaux venues d'Afrique du Nord apportaient sel, étoffes, livres et chevaux ; les bateaux du Niger amenaient du sud l'or, les céréales, la noix de kola et des esclaves. Au XIVe siècle, lorsqu'elle passa sous l'autorité de l'Empire du Mali, Tombouctou était l'un des grands marchés de l'Afrique de l'Ouest.
La richesse paya le savoir. Après le retour de Mansa Moussa de La Mecque, la mosquée Djingareyber fut bâtie vers 1327 et devint, avec les mosquées de Sankoré et de Sidi Yahya, un foyer d'enseignement. Il n'existait pas d'université unique au sens moderne, malgré l'expression répandue d'« université de Sankoré ». Des familles de lettrés enseignaient plutôt aux étudiants dans les mosquées et les maisons, et délivraient une licence appelée ijaza à ceux qui maîtrisaient un texte. Sous l'Empire songhaï, qui prit la ville en 1468, et surtout sous l'askia Mohammed à partir de 1493, Tombouctou atteignit son apogée, attirant des étudiants de toute l'Afrique de l'Ouest et d'au-delà.
Les livres étaient la marchandise reine de la ville. Le voyageur Léon l'Africain, qui la visita au début du XVIe siècle, écrivit que les manuscrits venus d'Afrique du Nord s'y vendaient avec plus de profit que toute autre marchandise. Des familles constituèrent des bibliothèques privées de droit malékite, de théologie, de grammaire, d'astronomie, de mathématiques, de médecine, de poésie et de commerce. La plupart des textes étaient en arabe, mais certains étaient rédigés dans des langues africaines comme le songhaï et le peul en caractères arabes, une pratique appelée ajami. Le plus célèbre des lettrés, Ahmed Baba (1556–1627), écrivit des dizaines d'ouvrages et aurait affirmé que sa propre bibliothèque de 1 600 volumes était l'une des plus petites de sa famille.
Les âges d'or ont une fin. En 1591, une armée marocaine dotée d'armes à feu traversa le Sahara et défit les Songhaï à Tondibi ; Ahmed Baba fut déporté enchaîné à Marrakech. Les routes commerciales se déplacèrent vers la côte atlantique, où accostaient désormais les navires européens, et Tombouctou déclina lentement. Mais les manuscrits survécurent, conservés dans des coffres familiaux, parfois enterrés ou emmurés, à travers des siècles de sécheresse, de conquêtes et de domination coloniale.
En 2012, des groupes djihadistes armés occupèrent Tombouctou et détruisirent les mausolées des saints locaux. En se retirant, en janvier 2013, ils mirent le feu à des manuscrits de l'Institut Ahmed-Baba, en brûlant environ 4 000. La plupart des collections étaient déjà parties. Des bibliothécaires menés par Abdel Kader Haïdara avaient discrètement évacué quelque 350 000 manuscrits vers Bamako, dans des cantines métalliques, par la route et par le fleuve. Les estimations du total conservé dans la région de Tombouctou se chiffrent en centaines de milliers, et beaucoup de manuscrits sont encore en cours de catalogage et de numérisation.
Le saviez-vous ? De nombreux manuscrits de Tombouctou sont écrits sur du papier fabriqué en Italie : des filigranes comme les « trois croissants » de Venise montrent jusqu'où s'étendait le commerce médiéval du livre.
Le passé de l'Afrique a bien été écrit. Le monde ne s'était simplement pas donné la peine de le lire.
Fig. 48 · Les bibliothèques de Tombouctou. Les familles lettrées de Tombouctou gardèrent des centaines de milliers de manuscrits de droit, de science et de poésie : l'Afrique écrivait.
Chapitre 49 · Partie V
Les idées suivent les marchandises
Chaque caravane, chaque navire transportait une seconde cargaison, invisible. Les marchands apportaient leurs dieux, leurs chiffres, leurs recettes et leurs microbes, et passaient des mois dans des ports étrangers où ils se mariaient, priaient, discutaient et échangeaient des histoires. Au fil des siècles, ce trafic d'idées transforma le monde plus profondément que la soie ou le poivre qui le finançaient.
Les religions voyagèrent ainsi. Le bouddhisme quitta l'Inde avec les marchands et les moines par les routes de la soie et atteignit la Chine dès le Ier siècle de notre ère ; au VIIe siècle, le moine chinois Xuanzang gagna l'Inde à pied et en revint, un périple d'environ seize ans, rapportant des centaines de textes. L'islam parvint en Afrique de l'Ouest avec les marchands transsahariens, et sur les côtes d'Afrique de l'Est, d'Inde et d'Asie du Sud-Est avec les marins et les négociants plutôt qu'avec les armées. Au XVe siècle, le souverain de Malacca s'était converti, et la foi se répandit dans les îles qui forment aujourd'hui l'Indonésie, désormais le pays qui compte le plus de musulmans au monde.
Les chiffres aussi. La numération décimale de position avec un zéro naquit en Inde, et le mathématicien Brahmagupta exposa en 628 les règles du calcul avec le zéro. À Bagdad, vers 825, al-Khwarizmi rédigea un traité sur les chiffres indiens ; son nom, latinisé, nous a donné le mot algorithme. Fils de marchand, Léonard de Pise, plus tard surnommé Fibonacci, apprit ces chiffres enfant dans le port nord-africain de Bougie, l'actuelle Béjaïa en Algérie, où son père travaillait pour des marchands pisans. Son Liber abaci de 1202 les promut en Europe surtout comme outil de comptabilité, de change et de commerce.
Plantes et techniques suivirent les mêmes chemins. La canne à sucre, le coton, le riz, les agrumes et l'aubergine gagnèrent l'ouest à travers le monde islamique jusqu'à la Méditerranée, avec des méthodes d'irrigation et le papier. Le sucre, en particulier, allait plus tard alimenter les économies de plantation de l'Atlantique, avec de terribles conséquences humaines.
Les maladies voyagèrent aussi. La peste de Justinien, qui frappa Constantinople en 541, semble être arrivée sur des navires céréaliers venus d'Égypte ; la peste noire des années 1340 emprunta les caravanes de l'époque mongole et les galères génoises. La variole et la rougeole circulaient depuis des siècles entre l'Asie, l'Afrique et l'Europe, conférant aux populations de l'Ancien Monde une certaine immunité, héritée ou acquise, qui ferait tragiquement défaut aux peuples des Amériques.
Le schéma est un cycle. Le commerce déplace des marchandises ; les marchandises emportent des gens et des idées ; les idées nouvelles changent la manière de cultiver, de compter, de prier et de combattre ; et ces changements créent une demande nouvelle et un commerce nouveau. Les sociétés isolées, à l'inverse, ont généralement dû tout inventer seules, une voie plus lente.
Le saviez-vous ? Le mot « zéro » vient de l'arabe sifr, « vide », traduction du sanskrit shunya ; ce même mot arabe a aussi donné « chiffre » en français.
La connexion a toujours accéléré l'histoire, pour le meilleur et pour le pire.
Fig. 49 · Les idées suivent les marchandises. Le commerce ne transporta jamais seulement des marchandises : croyances, chiffres, plantes, techniques et épidémies suivaient les mêmes routes.
Chapitre 50 · Partie V
L'Ancien Monde connecté
Une carte du monde en 1400, dressée par un observateur honnête, n'aurait pas placé l'Europe en son centre. Le milieu du tableau revenait à une ceinture de grandes villes : Hangzhou et Quanzhou en Chine, Delhi et Calicut en Inde, Tabriz, Damas et Le Caire au cœur du monde islamique. Venise, Gênes et Bruges se trouvaient à l'extrémité occidentale d'une toile dont les fils les plus riches couraient loin vers l'est.
La sociologue Janet Abu-Lughod a soutenu dans Before European Hegemony (1989) qu'entre 1250 et 1350 environ, l'Afro-Eurasie formait déjà un seul système-monde de huit circuits commerciaux imbriqués. Ils allaient des foires de Champagne et de la Méditerranée, par le Moyen-Orient, la mer d'Arabie, le golfe du Bengale et la mer de Chine méridionale, jusqu'à la steppe sous domination mongole et à la Chine. Aucune puissance ne dirigeait le système. Les marchandises passaient d'un circuit à l'autre, transmises dans des carrefours comme Le Caire, Ormuz, Calicut et Malacca, comme les chapitres précédents l'ont montré pour la soie, l'or et le poivre.
Deux moteurs animaient la toile. La Chine, sous les Song, puis les Yuan et les Ming, était selon la plupart des estimations modernes la première économie du monde, avec la plus forte population, le papier-monnaie, une énorme industrie du fer et une porcelaine prisée de Kilwa au Caire. Le monde islamique, du Maroc aux îles d'Asie du Sud-Est, fournissait une grande partie du tissu conjonctif : une langue commune du savoir et du droit, des associations commerciales, le crédit, et des villes où un marchand de Fès trouvait une mosquée, un juge et des contrats familiers.
Aucune vie n'illustre mieux cette échelle que celle d'Ibn Battûta, juriste de Tanger. Entre 1325 et 1354, il parcourut, selon le calcul habituel, quelque 117 000 kilomètres, à travers l'Afrique du Nord, l'Arabie, la Perse, les terres de la Horde d'or, l'Inde, les Maldives, l'Asie du Sud-Est, la Chine (même si certains chercheurs doutent de cette partie de son récit) et enfin le Mali. Presque partout, il trouva des coreligionnaires qui l'hébergèrent, et plus d'une fois un poste de juge.
La toile avait ses points faibles. La peste noire la déchira dans les années 1340 ; la dynastie Yuan tomba en 1368 ; les campagnes de Tamerlan dévastèrent l'Asie centrale et le nord de l'Inde vers 1400. Pourtant, elle se rétablit. La nouvelle dynastie Ming envoya les flottes de Zheng He à travers l'océan Indien à partir de 1405, et les galères vénitiennes chargeaient toujours des épices à Alexandrie et à Beyrouth. Lorsque les Européens contournèrent plus tard l'Afrique par le sud et traversèrent l'Atlantique vers l'ouest, ils cherchaient à atteindre directement les richesses de l'Asie, et non à fuir un monde arriéré.
Le saviez-vous ? Le papier-monnaie circulait en Chine depuis des siècles avant que l'Europe ne l'adopte : Marco Polo s'émerveillait que les ateliers du grand khan changent l'écorce de mûrier en une monnaie que tout le monde acceptait.
En 1400, le monde était déjà mondialisé. L'Europe en occupait simplement la marge.
Fig. 50 · L'Ancien Monde connecté. En 1400, l'Afro-Eurasie formait une seule toile de circuits marchands, avec la Chine et l'islam au centre et l'Europe en marge.
Partie VI
Renaissance et Réforme
L'imprimerie, les mécènes et la contestation refont l'Europe, tandis que la Chine des Ming se replie.
Chapitre 51 · Partie VI
Le tournant de la Renaissance
Vers 1400, Florence est une ville de banquiers et de marchands de laine, quelque 60 000 habitants serrés derrière leurs remparts au bord de l'Arno. Dans le nord et le centre de l'Italie, des cités-États comme Florence, Venise, Milan ou Gênes se sont enrichies grâce au drap, au commerce avec la Méditerranée orientale et aux prêts consentis aux rois et aux papes. Elles ont de l'argent à dépenser, des rivales à éclipser et les ruines de Rome à leur porte. Il en sort la Renaissance, un renouveau de l'art et du savoir antiques qui place l'être humain, et non plus seulement Dieu, au centre du tableau.
Tout commence par les livres. Le poète Pétrarque (1304–1374) fouille les bibliothèques des monastères en quête de textes latins perdus et découvre en 1345, à Vérone, un recueil de lettres de Cicéron. Il qualifie les siècles écoulés depuis la chute de Rome d'âge des ténèbres, une étiquette qui collera bien plus longtemps qu'elle ne le mérite. À partir de 1397, le savant byzantin Manuel Chrysoloras enseigne le grec à Florence, et les manuscrits grecs affluent vers l'ouest, apportés par les délégués du concile de Florence en 1439 puis par les réfugiés après la prise de Constantinople par les Ottomans en 1453. Nombre de ces textes avaient été copiés et étudiés pendant des siècles à Byzance et dans le monde islamique : la « redécouverte » est en partie un retour au bercail.
Les artistes rendent visible ce nouvel état d'esprit. Filippo Brunelleschi démontre les règles de la perspective linéaire vers 1415 et, entre 1420 et 1436, élève l'immense coupole de la cathédrale de Florence, aujourd'hui encore la plus grande coupole en briques jamais construite. Masaccio peint des figures qui ont du poids et projettent des ombres ; Donatello coule un David en bronze, souvent présenté comme le premier nu en ronde-bosse depuis l'Antiquité. Leon Battista Alberti en expose la théorie dans son traité De la peinture en 1435. Le tableau devient une fenêtre ouverte sur un monde mesuré, à l'échelle humaine.
Pourquoi un regard vers le passé ressemble-t-il à un commencement ? D'abord parce qu'il offre aux ambitieux un modèle à égaler qui n'est pas fixé par l'Église. Ensuite parce que la peste noire, qui a tué peut-être un tiers à la moitié des Européens à partir de 1347, a ébranlé les vieilles certitudes et concentré la richesse entre moins de mains. Enfin parce que les cités italiennes, autonomes et querelleuses, ont besoin de citoyens capables de débattre, d'écrire et de convaincre. Les modèles antiques fournissent les trois.
Le saviez-vous ? Le mot « Renaissance », au sens moderne, a été popularisé au XIXe siècle par Jules Michelet et Jacob Burckhardt ; dès 1550, Giorgio Vasari évoquait une rinascita, une renaissance, des arts.
La Renaissance n'a jamais été un événement unique, ni purement italien. Des peintres flamands comme Jan van Eyck font leurs propres percées dans la peinture à l'huile dès les années 1430, et le mouvement franchit bientôt les Alpes vers la France, l'Allemagne et l'Angleterre. Il se mêle à l'imprimerie et nourrit directement les bouleversements religieux du siècle suivant. Les mécènes la financent, les lettrés la défendent, les peintres la rendent visible. Le passé, soigneusement recopié, devient un outil pour changer le présent.
Fig. 51 · Le tournant de la Renaissance. Dans les riches cités-États d'Italie, l'argent du commerce finance un renouveau de l'art et du savoir antiques qui place l'être humain au centre.
Chapitre 52 · Partie VI
La presse de Gutenberg
Avant les années 1450, chaque livre en Europe est copié à la main. Un scribe habile peut passer des mois sur une seule Bible, et chaque copie introduit de nouvelles erreurs. Les livres sont si précieux qu'on les enchaîne aux pupitres des bibliothèques. Vers 1450, dans la ville rhénane de Mayence, un orfèvre nommé Johannes Gutenberg change l'arithmétique du savoir.
Gutenberg n'a inventé ni l'impression ni même les caractères mobiles. La xylographie existe depuis des siècles en Asie orientale ; dans les années 1040, l'artisan chinois Bi Sheng fabrique des caractères mobiles en argile cuite, et des imprimeurs coréens fondront plus tard des caractères en métal. Le Jikji, texte bouddhique imprimé en Corée en 1377, est le plus ancien livre conservé réalisé en caractères métalliques mobiles. Mais l'écriture chinoise compte des milliers de caractères, ce qui rend la typographie mobile peu rentable, alors que le latin n'exige que quelques dizaines de lettres, plus la ponctuation et les abréviations.
Ce que Gutenberg met au point, c'est un système. Un moule à main permet de fondre des lettres identiques, les caractères, dans un alliage de plomb, d'étain et d'antimoine. Les compositeurs les alignent, les serrent en pages et les encrent avec une encre à base d'huile qui adhère au métal. Une presse à vis, adaptée de celles des vignerons et des papetiers, imprime chaque feuille de façon régulière. Puis la composition est défaite et les caractères réutilisés. Vers 1455, l'atelier achève sa grande Bible latine : environ 180 exemplaires, certains sur vélin, la plupart sur papier. On en connaît aujourd'hui environ 49, dont certains incomplets.
Sur le plan financier, le triomphe est moindre. Gutenberg a beaucoup emprunté au financier Johann Fust, qui le poursuit en 1455 et récupère une bonne part du matériel ; Fust et l'ancien assistant de Gutenberg, Peter Schöffer, impriment ensuite avec grand succès. La technique, elle, ne se laisse pas enfermer. Des imprimeurs formés à Mayence l'emportent le long du Rhin et par-delà les Alpes ; en 1500, des presses ont fonctionné dans quelque 250 villes européennes, et Venise est la capitale du métier. Alde Manuce y lancera plus tard de petites éditions portatives des classiques en caractères italiques. Les estimations du nombre de livres imprimés en Europe avant 1501 vont d'environ 8 à 20 millions d'exemplaires, davantage que ce que les copistes du continent avaient produit en des siècles.
Le saviez-vous ? Les livres imprimés en Europe avant 1501 sont appelés incunables, du latin désignant les « langes » du berceau, car ils datent des premiers pas de l'imprimerie.
L'imprimerie uniformise les textes : un savant de Paris et un autre de Cracovie peuvent citer la même page de la même édition. Elle rend les erreurs durables, mais aussi les corrections. Elle crée le premier marché de masse des idées et fait des auteurs, des éditions et des pages de titre des réalités ordinaires. En moins de soixante-dix ans, elle portera à travers tout un continent la protestation d'un moine allemand. Une machine à copier se révèle une machine à changer le monde.
Fig. 52 · La presse de Gutenberg. Les caractères mobiles en métal rendent la copie rapide et bon marché : un texte qui coûtait des mois à un scribe s'imprime par centaines.
Chapitre 53 · Partie VI
L'esprit de Léonard
Léonard de Vinci naît en 1452 près de la petite ville toscane de Vinci, fils illégitime d'un notaire. Ce hasard de naissance lui ferme l'université et les professions savantes ; il ne maîtrise jamais bien le latin et se dit lui-même « homme sans lettres ». Il se forme plutôt dans l'atelier florentin d'Andrea del Verrocchio, où les apprentis broient les pigments, coulent le bronze et apprennent la géométrie en même temps que le dessin. C'est l'atelier, et non l'amphithéâtre, qui façonne l'esprit le plus célèbre de son temps.
Vers 1482, il s'installe à Milan et propose ses services au duc Ludovic Sforza dans une lettre qui énumère ponts, machines de siège et canons avant de mentionner, presque à la fin, qu'il sait aussi peindre. À Milan, il conçoit un colossal cheval de bronze qui ne sera jamais fondu, organise des fêtes de cour et peint La Cène (v. 1495–1498) sur le mur d'un réfectoire, selon une technique expérimentale qui commence à s'écailler de son vivant. Il sert ensuite César Borgia comme ingénieur militaire, revient à Florence, commence la Joconde vers 1503 et passe trois ans à Rome à partir de 1513, éclipsé par des étoiles plus jeunes comme Michel-Ange et Raphaël. Il meurt en 1519 à Amboise, hôte du roi de France François Ier.
Le vrai travail se trouve dans les carnets. Plus de 7 000 pages subsistent, souvent écrites de droite à gauche en écriture spéculaire et couvertes de dessins : l'eau qui tourbillonne autour d'un obstacle, la ramification des arbres, le vol des oiseaux, des engrenages, des pompes, des fortifications et des machines volantes. Il dissèque des cadavres humains, plus de trente selon ses propres dires, et dessine le cœur, le crâne et un fœtus dans l'utérus avec une précision que l'illustration anatomique mettra des générations à égaler. Son idée directrice : saper vedere, savoir voir.
Le saviez-vous ? Le Codex Leicester, carnet de Léonard consacré à l'eau, aux roches et aux fossiles, a été acheté par Bill Gates en 1994 pour environ 30,8 millions de dollars.
Il est facile de l'idéaliser. La plupart de ses machines n'ont jamais été construites, beaucoup n'auraient pas fonctionné, et ses découvertes sont restées dans des papiers privés au lieu d'influencer directement la science ; une grande partie de son anatomie n'a été publiée que des siècles plus tard. Un parachute construit d'après ses plans n'a été testé avec succès qu'en 2000. Moins de vingt tableaux conservés lui sont généralement attribués, et il abandonnait ses commandes assez souvent pour exaspérer ses commanditaires.
Pourtant, il incarne quelque chose de réel. Les ateliers de la Renaissance voient dans l'art une forme de connaissance, et Léonard pousse cette idée plus loin que quiconque : pour peindre un sourire, étudier les muscles du visage ; pour dessiner une rivière, comprendre la turbulence. Sa vie montre aussi les limites de l'époque, car un savoir enfermé dans un carnet change peu de choses. L'imprimerie, qui se répand déjà en Italie, est en train de résoudre ce problème. La curiosité était sa méthode, et le monde visible tout entier son programme d'études.
Fig. 53 · L'esprit de Léonard. Léonard de Vinci mêle art, anatomie et ingénierie dans des carnets foisonnants, incarnant la foi de l'époque en un esprit curieux.
Chapitre 54 · Partie VI
La Réforme divise
Le 31 octobre 1517, Martin Luther, moine et professeur à la petite université de Wittenberg en Saxe, diffuse ses Quatre-vingt-quinze thèses contre la vente des indulgences, ces pardons pontificaux censés abréger le temps passé au purgatoire. En Allemagne, le dominicain Johann Tetzel les prêche pour lever des fonds, en partie destinés à reconstruire la basilique Saint-Pierre de Rome. Luther les a-t-il vraiment clouées sur la porte d'une église ? Rien n'est moins sûr : l'anecdote n'apparaît qu'après sa mort. Ce qui est certain, c'est que des imprimeurs les mettent en circulation en quelques semaines, et bientôt en allemand.
La protestation devient une théologie. Le salut, soutient Luther, vient de la grâce de Dieu par la foi seule, et l'Écriture seule fait autorité, au-dessus des papes et des conciles. Excommunié en 1521, il refuse de se rétracter devant l'empereur Charles Quint à la diète de Worms, puis traduit le Nouveau Testament dans un allemand vigoureux, caché au château de la Wartbourg. Les princes qui le protègent y gagnent une théologie qui justifie la saisie des biens d'Église et le défi lancé à Rome.
Le mouvement ne reste pas uni. À Zurich, Huldrych Zwingli pousse la réforme plus loin ; à Genève, après 1541, Jean Calvin bâtit une Église disciplinée dont le modèle réformé gagne les Pays-Bas, l'Écosse, la Hongrie et la France. Les anabaptistes, radicaux, rejettent le baptême des enfants et sont persécutés par les catholiques comme par les protestants. En Angleterre, Henri VIII rompt avec Rome en 1534, pour des raisons qui tiennent davantage au mariage et à l'argent qu'à la doctrine. Rome répond par sa propre réforme : l'ordre des jésuites, approuvé en 1540, et le concile de Trente (1545–1563) précisent la doctrine et la discipline catholiques.
Viennent ensuite les guerres. La guerre des Paysans de 1524–1525, en partie inspirée par des prédicateurs réformateurs, est écrasée au prix de dizaines de milliers de morts. La paix d'Augsbourg, en 1555, laisse chaque prince allemand choisir entre luthéranisme et catholicisme pour ses terres. La France traverse des décennies de guerres de Religion, dont le massacre de la Saint-Barthélemy en 1572. La guerre de Trente Ans (1618–1648) dévaste l'Europe centrale ; les estimations du nombre de morts vont d'environ 4,5 à 8 millions. Les traités de Westphalie, en 1648, entérinent enfin la division durable de la chrétienté occidentale.
Le saviez-vous ? Le mot « protestant » vient de la Protestation solennelle présentée par des princes et des villes luthériens à la diète de Spire en 1529.
La Réforme transforme bien plus que les Églises. Elle fait passer la Bible dans les langues vernaculaires, pousse les simples fidèles à lire, lie l'identité religieuse à l'État et, au fil d'une expérience longue et amère, conduit certains penseurs vers la tolérance. Ses chefs n'avaient rien de pluralistes : la Genève de Calvin fait brûler le dissident Michel Servet en 1553. L'Espagne, l'Italie, la Pologne et l'Irlande restent solidement catholiques, et l'orthodoxie orientale, loin de Wittenberg, est à peine touchée. L'Église unique de l'Occident latin a disparu pour de bon.
Fig. 54 · La Réforme divise. La protestation de Luther en 1517, amplifiée par l'imprimerie, brise la chrétienté occidentale et ouvre plus d'un siècle de guerres de religion.
Chapitre 55 · Partie VI
Les voyages des Ming
En 1405, une flotte quitte l'embouchure du Yangzi, plus grande que tout ce que l'Europe mettra à la mer pendant un siècle. Selon les annales de la dynastie Ming, elle compte plus de 300 navires et quelque 27 000 hommes. Son commandant est Zheng He, un musulman du Yunnan capturé enfant, castré puis élevé au pouvoir dans la maison du prince devenu l'empereur Yongle.
Entre 1405 et 1433, Zheng He conduit sept expéditions. Les flottes passent par le Champa et Java jusqu'à Malacca, qui devient un entrepôt fortifié, puis traversent le golfe du Bengale vers Sri Lanka et Calicut, sur la côte indienne du poivre. Les expéditions suivantes atteignent Ormuz à l'entrée du golfe Persique, Aden et la côte swahilie de l'Afrique de l'Est, à Mogadiscio et Malindi, tandis que de petits détachements conduisent des envoyés vers La Mecque. Les navires reviennent chargés d'ambassadeurs, de poivre, de pierres précieuses et d'animaux exotiques, dont une girafe présentée à la cour en 1414 et saluée comme un qilin, créature de bon augure. L'interprète musulman Ma Huan, qui participe à trois voyages, laisse un récit vivant des ports visités.
Le but n'est ni la conquête ni le commerce lucratif au sens européen ultérieur. Les voyages affichent la puissance Ming, intègrent des souverains lointains au système tributaire et rehaussent la légitimité d'un empereur qui a ravi le trône à son neveu. Ils ne sont pas purement pacifiques : Zheng He combat des pirates près de Palembang et ramène en Chine un roi de Sri Lanka prisonnier. Les plus grandes « jonques au trésor » mesureraient plus de 120 mètres, mais beaucoup d'historiens doutent que des navires en bois de cette taille aient été viables, et leurs dimensions réelles restent débattues.
Puis les flottes s'arrêtent. Yongle meurt en 1424 et son successeur suspend les voyages. Une septième expédition part sous l'empereur Xuande en 1431–1433, et Zheng He meurt probablement pendant ou peu après celle-ci. Les flottes coûtent une fortune, les lettrés confucéens se méfient des eunuques qui les dirigent, et le danger le plus pressant vient de la steppe du nord, où les Mongols oïrats capturent un empereur en 1449. Les restrictions sur la navigation privée, le haijin, sont en vigueur depuis le fondateur de la dynastie, et les grands chantiers navals tombent à l'abandon.
Le saviez-vous ? L'idée selon laquelle les navires de Zheng He auraient atteint l'Amérique en 1421 est rejetée par les historiens : aucune preuve fiable ne l'étaye.
La Chine ne disparaît pas des mers. Des marchands chinois, souvent au mépris des interdictions, continuent de commercer dans toute l'Asie du Sud-Est, et la demande d'argent des Ming attirera bientôt le métal précieux des Amériques. Mais l'État se retire. Quand Vasco de Gama atteint Calicut en 1498 avec trois navires, aucune flotte impériale ne lui barre la route. En mer, la puissance appartient à ceux qui reviennent sans cesse.
Fig. 55 · Les voyages des Ming. Des décennies avant Colomb, l'amiral Zheng He mène d'immenses flottes Ming à travers l'océan Indien ; puis les dirigeants chinois se replient.
Chapitre 56 · Partie VI
La banque finance l'art
En 1397, Giovanni di Bicci de' Médicis fonde une banque à Florence. En une génération, elle devient la première maison financière d'Europe, avec des filiales à Rome, Venise, Milan, Genève, Bruges, Londres et Avignon, et le rôle convoité de banquier de la papauté, chargé des revenus ecclésiastiques collectés dans toute la chrétienté latine. L'emblème familial, des boules rouges appelées palle, devient un motif familier sur les édifices qu'elle finance.
Le génie de la banque tient à son organisation et à ses écritures. Chaque filiale est une société distincte, dirigée par un gérant local intéressé aux bénéfices, si bien que la faillite de l'une n'entraîne pas forcément les autres. L'instrument clé est la lettre de change : un marchand verse des florins à Florence et son agent encaisse quelques mois plus tard une somme équivalente dans une autre monnaie, à Bruges ou à Londres. La marge glissée dans les taux de change constitue en fait un intérêt, ce qui contourne habilement l'interdiction de l'usure par l'Église. Les firmes italiennes tiennent leurs livres en comptabilité en partie double, une méthode que le moine Luca Pacioli décrit dans un ouvrage imprimé en 1494.
L'argent devient pouvoir. Le fils de Giovanni, Cosme (1389–1464), rentre d'exil en 1434 et domine Florence pendant trente ans sans jamais occuper de trône, orientant les élections grâce à ses amis, ses alliés et ses débiteurs. Il dépense sans compter pour bâtir : l'église San Lorenzo de Brunelleschi, le palais familial de Michelozzo, le couvent de San Marco orné de fresques par Fra Angelico, avec une bibliothèque ouverte aux lettrés. Le mécénat est à la fois piété, publicité et, beaucoup le soupçonnent, une sorte de pénitence pour une fortune bâtie sur l'intérêt.
Son petit-fils Laurent le Magnifique (1449–1492) est davantage poète et diplomate que banquier. Son cercle réunit Botticelli, le philosophe Pic de la Mirandole et le jeune Michel-Ange, qui vit sous son toit. Mais la banque décline, minée par des gérants médiocres et des prêts douteux, dont de grosses sommes avancées au roi d'Angleterre Édouard IV pendant la guerre des Deux-Roses et aux ducs de Bourgogne. En 1494, les Médicis sont chassés de Florence et la banque s'effondre. Le moine enflammé Jérôme Savonarole domine alors la ville et préside aux bûchers des vanités, où l'on brûle tableaux, livres et miroirs.
Le saviez-vous ? Les Médicis donneront ensuite trois papes, Léon X, Clément VII et Léon XI, et deux reines de France, Catherine et Marie de Médicis.
La famille revient en 1512 et gouverne plus tard la Toscane comme grands-ducs. L'un de ses papes, Léon X, préside à la campagne d'indulgences pour la basilique Saint-Pierre qui provoque Martin Luther. D'autres imitent le modèle : les Fugger d'Augsbourg financent les empereurs Habsbourg grâce à leurs mines d'argent et de cuivre. Tout l'art de la Renaissance n'a pas été payé par des banquiers ; corporations, églises, conseils municipaux et princes en commandent une grande partie. Mais les Médicis montrent comment fonctionne le système. Les profits gagnés à Bruges et à Londres finissent en fresques à Florence.
Fig. 56 · La banque finance l'art. Les banquiers Médicis de Florence financent artistes, papes et guerres : la finance moderne et la Renaissance grandissent ensemble.
Chapitre 57 · Partie VI
Un ciel nouveau
Pendant quelque 1 400 ans, de Bagdad à Oxford, les esprits instruits se représentent le cosmos à peu près comme l'astronome alexandrin Ptolémée l'avait décrit vers 150 apr. J.-C. La Terre trône immobile au centre, et la Lune, le Soleil, les planètes et les étoiles tournent autour d'elle, avec de petits cercles supplémentaires, les épicycles, pour expliquer pourquoi les planètes semblent parfois reculer. Le système est complexe, mais il prédit le ciel assez bien pour les calendriers et l'astrologie, et il s'accorde avec le bon sens comme avec la physique d'Aristote. Les astronomes de l'Islam l'affinent pendant des siècles dans des observatoires comme ceux de Maragha et de Samarcande.
Nicolas Copernic (1473–1543), chanoine à Frombork, sur la côte balte de la Pologne, propose un autre agencement. Dans Des révolutions des orbes célestes, imprimé à Nuremberg en 1543, l'année de sa mort, il place le Soleil près du centre et fait de la Terre une planète, qui tourne chaque jour sur son axe et autour du Soleil en un an. Les boucles rétrogrades de Mars et de Jupiter deviennent une illusion, l'effet d'une Terre plus rapide qui dépasse des planètes plus lentes. L'idée n'est pas tout à fait neuve. Aristarque de Samos avait proposé un cosmos centré sur le Soleil vers 270 av. J.-C., et les astronomes de Maragha en Perse comme Ibn al-Shatir à Damas avaient conçu des modèles géométriques qui réapparaissent, de façon frappante, dans l'œuvre de Copernic.
Copernic a retenu son livre pendant des décennies ; c'est son jeune disciple Georg Joachim Rheticus qui le convainc enfin de le faire imprimer. Au début, le nouveau système n'est ni plus simple ni plus précis. Copernic conserve les cercles parfaits et a toujours besoin d'épicycles. Une préface anonyme ajoutée par le théologien luthérien Andreas Osiander présente l'ouvrage comme un simple outil de calcul, et pendant des décennies la plupart des astronomes utilisent ses tables en laissant de côté sa cosmologie.
Les preuves arrivent plus tard. Au Danemark, Tycho Brahe réunit les observations à l'œil nu les plus précises jamais faites. À partir d'elles, Johannes Kepler montre en 1609 que les planètes décrivent des ellipses, et non des cercles. En 1610, Galilée annonce que sa lunette révèle des lunes tournant autour de Jupiter, et il observe bientôt les phases de Vénus, bien plus compatibles avec un système héliocentrique qu'avec celui de Ptolémée. En 1616, l'Église suspend le livre de Copernic « jusqu'à correction » ; en 1633, Galilée est jugé et assigné à résidence pour l'avoir défendu. Les Principia d'Isaac Newton, en 1687, expliquent enfin pourquoi les planètes se meuvent ainsi.
Le saviez-vous ? L'idée répandue selon laquelle les Européens du Moyen Âge croyaient la Terre plate est un mythe : les esprits instruits la savaient sphérique depuis l'Antiquité.
Copernic déloge l'humanité du centre physique de l'univers. Des penseurs ultérieurs y verront la première de plusieurs blessures de ce genre. En quelques générations, un cosmos centré sur le Soleil devient une évidence pour les Européens instruits, et l'astronomie répond à la mesure plutôt qu'à l'autorité. Le ciel n'avait pas changé ; la place de l'humanité, si.
Fig. 57 · Un ciel nouveau. Copernic place le Soleil, et non la Terre, au centre : premier grand coup porté à l'idée que tout tourne autour de nous.
Chapitre 58 · Partie VI
Le pari de l'humanisme
Le mot humaniste désigne d'abord un métier. Dans l'Italie du XVe siècle, un umanista enseigne les studia humanitatis : grammaire, rhétorique, poésie, histoire et philosophie morale, étudiées à travers le latin classique et, de plus en plus, le grec. Le programme paraît modeste. Son pari ne l'est pas : l'étude des meilleurs écrits humains formerait des hommes plus sages, plus libres et plus capables, aptes à se gouverner eux-mêmes et à gouverner leurs cités.
Les pionniers du mouvement sont souvent des serviteurs de l'État. Coluccio Salutati et Leonardo Bruni, chanceliers de Florence, invoquent l'idéal cicéronien du citoyen actif pour défendre leur république contre les ducs de Milan. Des maîtres comme Vittorino da Feltre, dont l'école de Mantoue mêle le latin à l'exercice physique et aux jeux, bâtissent un programme qui façonnera pendant des siècles les collèges européens. Le mot d'ordre des humanistes est ad fontes, retour aux sources : lire le texte original, non le commentaire du commentaire.
Cette habitude peut être explosive. Vers 1440, Lorenzo Valla démontre que la Donation de Constantin, document par lequel l'empereur aurait remis au pape l'autorité sur l'Empire d'Occident, est un faux : son latin date de plusieurs siècles après Constantin. En 1486, le jeune Jean Pic de la Mirandole écrit un discours plus tard intitulé De la dignité de l'homme, où Dieu dit à Adam qu'il est le seul à n'avoir aucune place fixe dans la création et qu'il peut se façonner selon son choix.
Le saviez-vous ? En 1487, Pic prévoyait à Rome un débat public sur 900 thèses ; le pape Innocent VIII le suspendit, et une commission pontificale en condamna 13.
L'humanisme n'est pas antireligieux. Au nord des Alpes, Érasme de Rotterdam publie en 1516 un Nouveau Testament grec accompagné d'une nouvelle traduction latine, afin de renouveler le christianisme par de meilleurs textes ; Luther s'en sert pour sa Bible allemande. L'Utopie de Thomas More, parue la même année, imagine une république rationnelle pour mieux critiquer la sienne. Ces humanistes chrétiens veulent faire œuvrer ensemble la foi, la raison et la dignité humaine, même si la Réforme va bientôt mettre cette harmonie à rude épreuve. L'Éloge de la folie d'Érasme (1511) raille si durement le clergé corrompu que l'on dira qu'Érasme a pondu l'œuf que Luther a couvé.
Le pari a ses limites. L'éducation humaniste sert une élite restreinte et surtout masculine ; quelques femmes, comme la savante vénitienne Cassandra Fedele, deviennent célèbres justement parce qu'elles font exception. L'époque qui célèbre la dignité humaine voit aussi la conquête des Amériques et l'essor de la traite atlantique. Le respect de la valeur humaine n'a pas non plus été inventé à Florence ; les traditions confucéenne, islamique et d'autres avaient depuis longtemps leurs propres débats sur le sujet. Mais l'humanisme inscrit dans les écoles d'Europe l'idée qu'il faut former les gens à penser, parler et juger par eux-mêmes. La salle de classe devient un discret moteur de changement.
Fig. 58 · Le pari de l'humanisme. Les humanistes de la Renaissance parient sur la valeur propre de la raison et de la dignité humaines, et transforment l'école, la politique et l'individu.
Chapitre 59 · Partie VI
Les idées ne coûtent plus rien
Une hérésie manuscrite pouvait être contenue : retrouver les copies, les brûler et, si besoin, brûler l'auteur. C'est ainsi que l'Église traite Jan Hus de Prague, brûlé au concile de Constance en 1415, et les livres du réformateur anglais John Wycliffe. L'imprimerie change l'arithmétique. Quand les exemplaires se comptent par milliers et que les imprimeurs travaillent dans des dizaines de villes, la répression devient une course-poursuite que les autorités gagnent rarement.
Le premier grand test est Luther. À partir de 1517, des pamphlets allemands bon marché, les Flugschriften, sortent des presses en masse : quelques feuilles pliées en un petit livret, vendu pour quelques sous. Luther en est l'auteur vedette. Selon une estimation souvent citée, ses écrits représentent environ un tiers de toutes les publications en allemand vendues entre 1518 et 1525. L'atelier de Lucas Cranach y ajoute des gravures sur bois qui rendent le message limpide même pour ceux qui ne savent pas lire, c'est-à-dire la majorité. Le Passional Christi und Antichristi de Cranach, en 1521, oppose page après page l'humilité du Christ au faste du pape. Les pamphlets sont lus à voix haute dans les maisons, les tavernes et sur les marchés, si bien qu'un seul exemplaire peut toucher des dizaines d'auditeurs.
Les autorités ripostent avec les mêmes armes. L'Église publie des listes de livres interdits, jusqu'à l'Index des livres prohibés pontifical de 1559. Les rois accordent des privilèges aux imprimeurs ; en Angleterre, la Stationers' Company reçoit en 1557 une charte royale qui aide la couronne à surveiller le métier. Le Nouveau Testament anglais de William Tyndale, imprimé à Worms en 1526, est introduit clandestinement en Angleterre, brûlé par les évêques et réimprimé à l'étranger ; Tyndale lui-même est étranglé et brûlé près de Bruxelles en 1536. Quelques années plus tard, Henri VIII autorise une Bible anglaise dans chaque église paroissiale.
La censure peut freiner les idées, pas les arrêter. L'Europe est politiquement morcelée, et un livre interdit à Paris peut être imprimé à Genève, Bâle ou Anvers, puis rapporté de l'autre côté d'une frontière. Les catholiques se servent aussi de l'imprimerie, pour les catéchismes et la polémique, et les deux camps apprennent qu'un pamphlet bon marché peut lever une armée d'opinion. Ailleurs, l'imprimerie se diffuse à d'autres conditions : dans l'Empire ottoman, des imprimeurs juifs travaillent à Istanbul vers 1500, mais aucune presse pour les livres en turc ottoman n'est établie avant les années 1720, pour des raisons que les historiens débattent encore.
Le saviez-vous ? L'Index des livres prohibés de l'Église catholique a été révisé pendant quatre siècles et n'a été officiellement aboli qu'en 1966.
Le changement profond touche l'économie de la dissidence. Dès que la copie est bon marché, le goulot d'étranglement passe de la fabrication des copies à la conquête des lecteurs, et les idées doivent rivaliser sur un marché. Ce marché portera plus tard revues savantes, journaux et brochures révolutionnaires. Les gouvernants n'ont cessé d'essayer, par les privilèges, les timbres et les poursuites, pendant des siècles. Les idées bon marché sont difficiles à gouverner.
Fig. 59 · Les idées ne coûtent plus rien. Dès que l'imprimerie rend la copie presque gratuite, aucune autorité ne peut plus contrôler ce que l'on lit ou pense : le prix de la dissidence s'effondre.
Chapitre 60 · Partie VI
L'Occident s'éveille
Vers 1450, l'Europe n'a rien d'un futur maître du monde. Le sultan ottoman Mehmed II prend Constantinople en 1453 grâce à des canons géants fondus par un artisan hongrois. La Chine des Ming est plus vaste, plus peuplée et au moins aussi productive, et ses flottes viennent de naviguer jusqu'en Afrique. Les sultans mamelouks d'Égypte contrôlent la route des épices par la mer Rouge, et en Amérique les États inca et aztèque s'étendent rapidement. L'Europe occidentale se tient au bord atlantique de l'Eurasie, morcelée en royaumes et cités-États rivaux. En Afrique de l'Ouest, le Songhaï bâtit un empire le long du Niger, et le royaume du Kongo est un État puissant d'Afrique centrale.
Pourtant, en soixante-dix ans, les Européens contournent l'Afrique et traversent l'Atlantique. Les capitaines portugais, encouragés depuis l'époque d'Henri le Navigateur, descendent pas à pas la côte africaine ; Bartolomeu Dias double le cap de Bonne-Espérance en 1488, et Vasco de Gama atteint Calicut en 1498. En 1492, Christophe Colomb, au service de la Castille, atteint les Caraïbes. En 1519, la flotte de Fernand de Magellan entame ce qui deviendra le premier tour du monde, et Hernán Cortés débarque au Mexique pour entreprendre la conquête de l'Empire aztèque.
Pourquoi l'Europe, et pourquoi à ce moment-là ? Les historiens en débattent depuis des générations. Une partie de la réponse tient aux forces décrites dans les chapitres précédents. L'imprimerie diffuse à bas prix cartes, récits de voyage et manuels techniques. L'humanisme valorise l'enquête et le débat. La banque à l'italienne peut financer des entreprises risquées. Et la rivalité entre États fait qu'un projet refusé dans une capitale peut être vendu dans une autre : Colomb est éconduit par le Portugal avant d'obtenir le soutien de Ferdinand et Isabelle. Le morcellement politique, faiblesse à la guerre, sert d'assurance aux idées.
La géographie et l'appât du gain comptent autant que la curiosité. Les régimes de vents de l'Atlantique, les caravelles de haute mer et les armes à feu rendent les voyages possibles ; la soif d'épices, d'or et de convertis les rend attrayants. L'emprise ottomane et mamelouke sur le commerce oriental donne aux Européens une puissante raison de chercher un autre chemin. La Chine des Ming, avec son immense marché intérieur, a bien moins besoin de voyages lointains et a déjà choisi de rester chez elle.
Le saviez-vous ? Colomb n'a jamais admis avoir découvert un nouveau continent : jusqu'à la fin de sa vie, il a soutenu que ses escales se trouvaient près de l'Asie.
Cet éveil n'a rien d'innocent. Il apportera la conquête, des épidémies qui tueront une grande partie des peuples des Amériques, et la traite atlantique. L'Europe ne devient pas non plus soudain plus riche que le reste du monde : l'écart décisif de richesse, la grande divergence, ne se creuse que des siècles plus tard. Ce qui a changé, c'est l'élan. La marge de l'Ancien Monde est sur le point de devenir son centre de tempête.
Fig. 60 · L'Occident s'éveille. Renaissance, Réforme et imprimerie préparent l'Europe à questionner, explorer et s'étendre : la marge de l'Ancien Monde devient son centre de tempête.
Partie VII
Empires et échanges
Colomb, l'argent, l'esclavage et les empires unissent le monde, 1492–1750.
Chapitre 61 · Partie VII
1492 change tout
Aux petites heures du 12 octobre 1492, une vigie de la Pinta aperçut un rivage pâle sous la lune. Au matin, Christophe Colomb, navigateur génois au service de la couronne de Castille, avait pris pied sur une petite île des Bahamas que ses habitants taïnos appelaient Guanahani. Il la rebaptisa San Salvador, persuadé de se tenir aux marges de l'Asie. Il se trompait d'un océan et d'un continent.
Le voyage était né d'une course. Le Portugal progressait le long de l'Afrique vers les marchés aux épices de l'Inde, et Bartolomeu Dias avait doublé le cap de Bonne-Espérance en 1488. Colomb proposait un raccourci par l'ouest. La légende selon laquelle ses détracteurs craignaient de le voir tomber au bord d'une Terre plate est un mythe : les Européens instruits savaient la Terre ronde depuis l'Antiquité. La vraie querelle portait sur sa taille. Colomb rapetissait le globe et plaçait le Japon à quelque 2 400 milles marins à l'ouest des Canaries, alors que la distance réelle est plus de quatre fois supérieure. Les experts royaux qui doutaient de lui avaient raison. Seule la chute de Grenade, en janvier 1492, permit à Ferdinand et Isabelle de tenter le pari.
Trois navires, la Niña, la Pinta et la Santa María, quittèrent le port de Palos le 3 août avec environ 90 hommes. Après une escale de radoub aux Canaries, ils prirent les alizés du nord-est le 6 septembre et traversèrent en cinq semaines environ. La Santa María s'échoua au large d'Hispaniola le jour de Noël, et 39 hommes furent laissés dans un fortin de fortune, La Navidad ; aucun n'était en vie au retour de la deuxième expédition. Colomb fit quatre voyages en tout et mourut en 1506, apparemment toujours convaincu d'avoir atteint les Indes, d'où le nom d'Antilles ou d'Indes occidentales que portent encore les îles des Caraïbes.
Il n'était pas le premier venu d'ailleurs. Des Groenlandais norrois campèrent à L'Anse aux Meadows, à Terre-Neuve, vers l'an 1000, et des navigateurs polynésiens touchèrent probablement l'Amérique du Sud, rapportant la patate douce à travers le Pacifique. Mais ces contacts ne jetèrent aucun pont durable. Depuis que la montée des eaux avait englouti la Béringie à la fin de la dernière glaciation, les peuples des Amériques avaient inventé seuls l'agriculture, les villes, l'écriture et les empires. Après 1492, le lien ne se rompit plus jamais. Deux ans plus tard, le traité de Tordesillas (1494) partageait les terres nouvellement trouvées entre l'Espagne et le Portugal d'un trait sur une carte, sans consulter aucun de ceux qui y vivaient.
Le saviez-vous ? Le nom America apparut pour la première fois en 1507 sur une carte du monde imprimée par Martin Waldseemüller, en hommage à Amerigo Vespucci, qui soutenait que ces terres formaient un nouveau continent et non l'Asie.
La suite, cet échange de plantes, d'animaux et de microbes que racontent les chapitres suivants, Colomb ne l'avait en rien prévue. Ses intentions ne sont qu'une note de bas de page. Son débarquement a remodelé la planète.
Fig. 61 · 1492 change tout. Colomb fit voile vers l'ouest pour gagner l'Asie et atteignit un continent inconnu de l'Europe, reliant deux mondes séparés depuis l'ère glaciaire.
Chapitre 62 · Partie VII
L'échange colombien
Avant 1492, il n'y avait pas de tomates en Italie, pas de pommes de terre en Irlande, pas de piments en Inde ni en Corée, et ni chevaux, ni bovins, ni blé dans toutes les Amériques. En quelques générations, tout cela avait changé. L'historien Alfred W. Crosby donna son nom au phénomène en 1972 : l'échange colombien, ce trafic à double sens de plantes, d'animaux, de microbes et d'êtres humains qui suivit Colomb à travers l'Atlantique.
Le trafic commença aussitôt. Le deuxième voyage de Colomb, en 1493, apporta à Hispaniola chevaux, bovins, porcs, canne à sucre et blé. Lâchés pour se reproduire librement sur les îles et dans les forêts, les porcs se multiplièrent si vite que les expéditions espagnoles suivantes purent vivre de troupeaux redevenus sauvages. Les bovins envahirent les prairies du Mexique et la pampa argentine. Les chevaux s'échappèrent ou furent échangés vers le nord et, après la révolte des Pueblos de 1680, se répandirent rapidement dans les Grandes Plaines. Au XVIIIe siècle, les Comanches et les Lakotas avaient bâti de nouveaux modes de vie cavaliers autour d'un animal que leurs arrière-grands-parents n'avaient jamais vu.
Dans l'autre sens partaient les plantes des agriculteurs autochtones d'Amérique, perfectionnées pendant des millénaires. Le maïs devint un aliment de base de l'Afrique australe à la Chine du Nord. La pomme de terre, domestiquée dans les Andes et cultivée en Espagne vers 1570, fournissait plus de calories à l'hectare que n'importe quelle céréale européenne et nourrit la croissance démographique de toute l'Europe du Nord ; une étude économique souvent citée lui attribue environ un quart de la hausse de population de l'Ancien Monde entre 1700 et 1900. Le manioc nourrit une grande partie de l'Afrique centrale, la patate douce et le maïs portèrent la population de la Chine des Qing, et le piment conquit les cuisines du Sichuan au Kerala. Le cacao et le tabac créèrent en Europe de nouvelles habitudes, et de nouvelles fortunes.
Tout ne voyagea pas de plein gré. La canne à sucre, partie vers l'ouest, devint la culture exigeant le régime de travail le plus brutal de l'époque, et le complexe des plantations du Brésil et des Caraïbes attira des millions d'Africains réduits en esclavage de l'autre côté de l'océan. Avec eux arrivèrent des savoir-faire africains de riziculture, des plantes comme le gombo et l'igname, mais aussi le paludisme et la fièvre jaune. La cargaison la plus meurtrière était invisible : variole, rougeole, grippe et typhus, des maladies contre lesquelles les peuples des Amériques n'avaient aucune résistance héritée. Le chapitre suivant retrace cette catastrophe.
Le saviez-vous ? Le piment est originaire des Amériques : avant le XVIe siècle, les cuisiniers de Thaïlande, d'Inde et du Sichuan n'en avaient jamais goûté.
L'échange fut déséquilibré. L'Europe et l'Asie gagnèrent de nouveaux aliments et des terres où les cultiver ; les Amériques gagnèrent du bétail et du blé, mais perdirent la plupart de leurs habitants. La biologie, autant que la poudre à canon, décida qui hériterait du Nouveau Monde.
Regardez n'importe quelle assiette aujourd'hui : l'échange colombien y est toujours servi.
Fig. 62 · L'échange colombien. Plantes, animaux et maladies traversèrent l'Atlantique : la pomme de terre nourrit l'Europe, le cheval transforma les plaines, les germes ravagèrent l'Amérique.
Chapitre 63 · Partie VII
La grande mortalité
Personne ne recensa les habitants des Amériques en 1492, et les estimations varient énormément, d'environ 8 millions à plus de 100 millions. Beaucoup de chercheurs penchent aujourd'hui pour 50 à 60 millions. Quel que soit le chiffre de départ, l'allure de la suite ne fait aucun doute. En un siècle environ, la population autochtone chuta de quelque 90 %, à peut-être 5 ou 6 millions. Les historiens parlent de la grande mortalité (Great Dying), qui reste le plus fort effondrement proportionnel d'une population de l'histoire connue.
Les principaux tueurs furent les infections de l'Ancien Monde : la variole, la rougeole, la grippe, le typhus, puis le paludisme et la fièvre jaune. Les populations d'Eurasie et d'Afrique vivaient avec ces maladies depuis des siècles, beaucoup étant issues d'animaux domestiques qui manquaient en grande partie aux Amériques. Les survivants transmettaient une certaine résistance, et les enfants rencontraient ces maux dès leur jeune âge. En Amérique, toutes les classes d'âge furent frappées à la fois. Quand des villages entiers tombaient malades ensemble, il ne restait personne pour puiser l'eau, travailler les champs ou soigner les mourants, et la faim achevait ce que la fièvre avait commencé.
La variole atteignit Hispaniola vers 1518 et le Mexique en 1520, arrivée avec des renforts espagnols alors qu'Hernán Cortés combattait les Mexicas. Elle ravagea Tenochtitlan, emportant le nouvel empereur Cuitláhuac après quelques mois de règne seulement, et la cité affaiblie tomba en août 1521. La maladie devança ensuite les Espagnols le long des routes commerciales. Le souverain inca Huayna Capac mourut probablement d'une épidémie vers 1527, avant qu'aucun Espagnol n'ait atteint le Pérou, et la guerre civile qui opposa ensuite ses fils Huáscar et Atahualpa laissa l'empire divisé quand Francisco Pizarro arriva en 1532. De nouvelles vagues d'un mal que les Nahuas appelaient cocoliztli, en 1545 et en 1576, tuèrent encore des millions de personnes dans le centre du Mexique.
La maladie n'explique pas tout. Conquête, massacres, travail forcé sous le système de l'encomienda, esclavage et destruction des réserves de nourriture multiplièrent les morts, et l'effondrement fut le plus profond là où violence et épidémies se conjuguèrent. En Amérique du Nord, la mort précéda souvent toute colonisation durable. L'expédition d'Hernando de Soto, de 1539 à 1543, traversa dans le Sud-Est des chefferies populeuses que les Européens trouvèrent plus tard presque vides, et une épidémie de 1616 à 1619 vida une bonne partie du littoral de la Nouvelle-Angleterre juste avant le débarquement des Pères pèlerins à Plymouth.
Le saviez-vous ? Selon certains climatologues, tant de terres cultivées retournèrent à la forêt après la grande mortalité que ce reboisement absorba assez de carbone atmosphérique pour contribuer à refroidir la planète vers 1610.
Les conséquences pesèrent sur toute la suite. Les Européens trouvèrent souvent des terres déjà vidées et se persuadèrent qu'elles avaient toujours été sauvages. Les colons espagnols et portugais, à court de main-d'œuvre, se tournèrent de plus en plus vers des Africains réduits en esclavage. On raconte souvent la conquête des Amériques comme une histoire d'acier et de chevaux. Ce fut d'abord une histoire de microbes.
Fig. 63 · La grande mortalité. Les maladies de l'Ancien Monde tuèrent peut-être neuf Amérindiens sur dix en un siècle, devançant souvent les conquérants eux-mêmes.
Chapitre 64 · Partie VII
L'argent fait le tour du monde
En 1545, un berger autochtone nommé Diego Huallpa aurait découvert de l'argent sur une montagne rouge en forme de cône, haut dans les Andes, dans l'actuelle Bolivie. La montagne devint le Cerro Rico, la « colline riche », et la ville minière à ses pieds, Potosí, dépassa en quelques décennies largement les 100 000 habitants, l'une des plus grandes villes des Amériques. Un an plus tard, on trouvait de l'argent à Zacatecas, au Mexique. Ensemble, les mines de l'Amérique espagnole allaient produire l'essentiel de l'argent mondial pendant 250 ans.
L'extraction reposait sur deux choses. La première était chimique : l'amalgamation au mercure, mise au point au Mexique dans les années 1550 et appliquée à Potosí dans les années 1570 avec le mercure de Huancavelica, au Pérou. La seconde était la contrainte. Le vice-roi Francisco de Toledo réorganisa l'ancienne corvée inca en mita, qui obligeait les villages andins à envoyer chaque année des milliers d'hommes dans les mines, où beaucoup mouraient d'accidents et d'intoxication au mercure.
L'argent était coulé en lingots et frappé en monnaie, avant tout le real de a ocho, la pièce de huit. Une grande partie partait vers Séville dans des flottes armées, où elle payait les soldats et les banquiers de l'Espagne avant de se répandre dans toute l'Europe. Et une bonne part de cet argent filait à son tour vers l'est, car les marchands européens n'avaient guère d'autre chose à offrir aux marchés asiatiques. Les Portugais, puis les compagnies hollandaise et anglaise des Indes orientales, payèrent soieries, épices et porcelaines en argent pour l'essentiel.
L'autre route allait vers l'ouest. À partir de 1565, les galions de Manille traversèrent le Pacifique entre Acapulco et les Philippines, une ou deux fois par an, jusqu'en 1815. Manille, fondée comme ville espagnole en 1571, devint un lieu de rencontre où les jonques chinoises du Fujian échangeaient soie et porcelaine contre l'argent américain. Les historiens Dennis Flynn et Arturo Giráldez ont soutenu que 1571 marque la naissance d'un commerce véritablement mondial, car dès lors tous les continents habités étaient reliés par un échange continu.
Pourquoi la Chine ? La Chine des Ming avait la plus grande économie du monde et, après l'échec du papier-monnaie, un appétit insatiable d'argent. Les réformes du coup de fouet unique des années 1570 et 1580, associées au ministre Zhang Juzheng, exigeaient le paiement de nombreux impôts en argent. Le métal valait plus en Chine qu'en Europe, si bien que les marchands gagnaient de l'argent rien qu'en l'y transportant. Les estimations varient, mais une large part de tout l'argent américain, peut-être un tiers ou davantage, finit en Chine, avec une grande partie de la production japonaise.
Le saviez-vous ? La pièce de huit espagnole était si répandue qu'elle eut cours légal aux États-Unis jusqu'en 1857, et le dollar américain lui-même fut calqué sur elle.
L'argent finança les guerres de l'Espagne, attisa l'inflation en Europe et fit tourner le système fiscal chinois. Quand l'approvisionnement faiblit au XVIIe siècle, le choc se fit sentir de Séville à Pékin. Une seule pièce de monnaie avait fait du monde un marché unique.
Fig. 64 · L'argent fait le tour du monde. L'argent américain gagna la Chine via l'Europe et Manille, finançant des empires et soudant la planète en une seule économie.
Chapitre 65 · Partie VII
La traite atlantique
Entre 1501 et 1866, des navires transportèrent à travers l'Atlantique environ 12,5 millions d'Africains réduits en esclavage. Quelque 10,7 millions survécurent au voyage. Ces chiffres proviennent de la base de données sur la traite transatlantique (Trans-Atlantic Slave Trade Database), établie à partir des archives de quelque 36 000 voyages, et ils en font la plus grande migration forcée de l'histoire. Derrière chaque nombre, une personne capturée, vendue, enchaînée dans l'entrepont et mise au travail pour le profit d'autrui.
Les navires portugais commencèrent à acheter des captifs sur la côte ouest-africaine dans les années 1440, et les premiers voyages directs d'Afrique vers les Amériques suivirent dans les années 1520. La traite grandit avec le sucre. Les plantations du Brésil, puis de la Barbade, de la Jamaïque et de Saint-Domingue, dévoraient la main-d'œuvre à un rythme effroyable, et les planteurs trouvaient moins coûteux d'acheter de nouveaux captifs que de maintenir en vie les esclaves. La traite culmina au XVIIIe siècle, avec environ six millions de déportés, souvent sur des navires britanniques, portugais et français partis de Liverpool, Bristol, Lisbonne, Rio de Janeiro et Nantes.
On parle souvent de commerce triangulaire. Les navires européens apportaient sur la côte africaine des textiles, en grande partie des cotonnades indiennes, ainsi que des fusils, des barres de fer et des cauris. Là, des souverains et des marchands africains, dans des États comme le Dahomey et l'Ashanti, vendaient des personnes capturées pour la plupart lors de guerres et de razzias plus à l'intérieur. Les plus gros contingents venaient d'Afrique centrale atlantique, la région du Kongo et de l'Angola, suivie des golfes du Bénin et du Biafra, de la Côte-de-l'Or et de la Sénégambie. La traversée, le passage du milieu, durait d'un à trois mois. Peut-être 1,8 million de personnes moururent à bord, de dysenterie, de variole, de violences et de désespoir. En 1781, l'équipage du Zong jeta par-dessus bord plus de 130 captifs, puis réclama leur valeur à l'assurance.
La plupart des survivants n'allèrent pas en Amérique du Nord. Le Brésil en reçut la plus grande part, près de 5 millions, et les îles des Caraïbes ensemble un nombre comparable. L'Amérique du Nord continentale en reçut environ 400 000, même si sa population servile crût ensuite par accroissement naturel. Leur travail produisit le sucre, le tabac, le café et le coton qui adoucirent les tables européennes et aidèrent à financer banques, ports et assureurs.
La résistance fut constante : révoltes à bord, communautés de fugitifs comme Palmares au Brésil, et enfin la grande révolution de Saint-Domingue qui donna naissance à Haïti en 1804. La Grande-Bretagne abolit sa traite en 1807 et les États-Unis en 1808, mais le trafic atlantique se poursuivit illégalement pendant des décennies, et le Brésil n'abolit l'esclavage lui-même qu'en 1888.
Le saviez-vous ? Le Brésil accueillit plus de dix fois plus d'Africains réduits en esclavage que toute l'Amérique du Nord continentale.
Les conséquences survécurent de plusieurs siècles à l'abolition. Les sociétés d'Afrique de l'Ouest et du Centre perdirent des millions de jeunes adultes. Les Amériques gagnèrent des langues, des croyances, des musiques et des cuisines africaines. Et les idées raciales inventées pour justifier l'esclavage se révélèrent plus difficiles à abolir que la traite elle-même.
Fig. 65 · La traite atlantique. Plus de douze millions d'Africains furent emmenés enchaînés à travers l'Atlantique, machine à profit et à cruauté qui façonne encore le monde.
Chapitre 66 · Partie VII
Les empires de la poudre
Au XVIe siècle, les trois États les plus vastes et les plus riches à l'ouest de la Chine ne se trouvaient pas en Europe. C'étaient l'Empire ottoman, des Balkans aux pays arabes ; l'Empire safavide d'Iran ; et l'Empire moghol du sous-continent indien. Les historiens Marshall Hodgson et William McNeill les ont appelés les empires de la poudre, car chacun se servit du canon et des armes à feu portatives, alliés à des armées permanentes disciplinées, pour écraser des rivaux plus anciens et tenir des territoires immenses.
Les Ottomans montrèrent la voie. En 1453, Mehmed II abattit les murailles de Constantinople avec des canons de bronze géants, dont certains fondus par un Hongrois nommé Orban. Leur infanterie d'élite, les janissaires, adopta tôt les armes à feu et, en 1514, à Tchaldiran, dans le nord-ouest de l'Iran, l'artillerie et les arquebusiers de Selim Ier brisèrent la cavalerie du jeune chah safavide Ismaïl Ier. Selim conquit ensuite la Syrie et l'Égypte des Mamelouks en 1516 et 1517.
Les Safavides apprirent vite. Ismaïl avait fondé la dynastie à Tabriz en 1501 et fait du chiisme duodécimain la religion d'État, un choix qui marque encore l'Iran. Son descendant Abbas Ier (règne de 1588 à 1629) forma un corps de mousquetaires et d'artilleurs à partir d'esclaves-soldats convertis, géorgiens, arméniens et circassiens, reprit les provinces perdues et transféra sa capitale à Ispahan, où il traça l'une des plus grandioses places publiques du monde.
En Inde, Babur, prince d'Asie centrale descendant à la fois de Tamerlan et de Gengis Khan, vainquit l'armée bien plus nombreuse d'Ibrahim Lodi à la première bataille de Panipat, en 1526, grâce à des canons de campagne et des mousquets à mèche abrités derrière une barricade de chariots. Son petit-fils Akbar (règne de 1556 à 1605) bâtit le véritable empire : une noblesse de service hiérarchisée, le système des mansabdars, un cadastre qui fixait l'impôt et une politique de tolérance qui abolit la taxe sur les non-musulmans. Avec peut-être 100 millions de sujets ou davantage, l'Inde moghole était l'un des États les plus peuplés et les plus productifs du monde ; le Taj Mahal de Shah Jahan, construit à partir de 1632 environ, en est le monument le plus célèbre.
L'étiquette a ses détracteurs. Les armes à feu ne firent pas à elles seules ces États ; les systèmes fiscaux, les administrateurs formés et les alliances avec les élites locales comptèrent au moins autant, et la Chine des Ming comme la Moscovie usaient aussi des armes à feu. Mais les trois empires partageaient bien un monde : le persan comme langue de culture et de gouvernement, le commerce le long des mêmes routes, et de longues rivalités, parfois acharnées, entre eux.
Le saviez-vous ? Babur écrivit une autobiographie d'une grande franchise, le Baburnama, dans sa langue maternelle, le turc tchaghataï, où il décrit batailles, jardins, melons et ses propres beuveries.
Leur déclin survint au XVIIIe siècle. Des rebelles afghans prirent Ispahan en 1722, l'État moghol se morcela après la mort d'Aurangzeb en 1707 et, en 1739, le souverain perse Nader Chah mit Delhi à sac et emporta le trône du Paon. Les compagnies européennes observaient.
Fig. 66 · Les empires de la poudre. Ottomans, Safavides et Moghols bâtirent, à coups de canons, de mousquets et de solides administrations, de vastes États raffinés en terre d'islam.
Chapitre 67 · Partie VII
Le pont ottoman
Vers 1299, un chef turc nommé Osman menait une petite troupe de guerriers sur la frontière entre le sultanat seldjoukide et l'Empire byzantin, dans le nord-ouest de l'Anatolie. Ses descendants, la maison d'Osman, allaient régner plus de six siècles, plus longtemps que presque toute autre dynastie de l'histoire. À leur apogée, ils gouvernaient de la Hongrie au Yémen et d'Alger à Bagdad : la couture où se rejoignent l'Europe, l'Asie et l'Afrique.
Les premiers sultans s'étendirent dans les deux directions. Ils prirent Bursa en 1326, passèrent en Europe dans les années 1350 et firent d'Edirne une capitale. Une écrasante défaite face à Tamerlan à Ankara, en 1402, faillit anéantir l'État, mais il se releva et, en 1453, Mehmed II s'empara de Constantinople pour en faire la capitale impériale, de plus en plus appelée Istanbul. Selim Ier y ajouta la Syrie, l'Égypte et les villes saintes de La Mecque et de Médine en 1516 et 1517. Sous Soliman Ier (règne de 1520 à 1566), surnommé en turc Kanuni, le Législateur, et en Occident le Magnifique, les armées ottomanes prirent Belgrade, triomphèrent à Mohács en 1526 et assiégèrent Vienne en 1529, tandis que l'amiral Khayr ad-Din Barberousse faisait de la Méditerranée orientale un lac ottoman.
Tenir tout cela exigeait un système original. Au sommet trônait le sultan, au palais de Topkapı, son gouvernement dirigé par le grand vizir et le conseil impérial, le Divan. Par le devşirme, des garçons chrétiens des villages balkaniques étaient enlevés, convertis et formés comme janissaires ou fonctionnaires du palais, une élite qui devait tout au sultan. Les cavaliers des provinces tenaient des concessions de terres, les timar, en échange de leur service. La loi du sultan, le kanun, s'appliquait aux côtés de la loi islamique, rendue par des juges appelés cadis.
Les communautés religieuses, plus tard appelées millets, géraient une bonne part de leurs propres affaires sous l'autorité de leurs chefs : les chrétiens orthodoxes sous le patriarche de Constantinople, les Arméniens et les Juifs. Quand l'Espagne expulsa ses Juifs en 1492, Bayezid II en accueillit un grand nombre, et Salonique devint l'une des grandes villes juives du monde. Ce n'était pas l'égalité, car les non-musulmans payaient un impôt supplémentaire et subissaient des restrictions, mais c'était un pluralisme efficace qui rendait gouvernable un empire vaste et composite.
Le pont ne portait pas que des armées, mais aussi des marchandises et des idées. Les cafés essaimèrent depuis Istanbul au XVIe siècle ; la mainmise ottomane sur le commerce de la Méditerranée orientale fut l'une des raisons pour lesquelles les Européens cherchèrent des routes maritimes contournant l'Afrique.
Le saviez-vous ? Les tulipes arrivèrent en Europe occidentale depuis les jardins ottomans au XVIe siècle, déclenchant la tulipomanie hollandaise des années 1630.
Le déclin fut lent, non soudain. L'échec du second siège de Vienne en 1683 et le traité de Karlowitz en 1699 ouvrirent une longue retraite en Europe. Pourtant, l'empire survécut jusqu'au XXe siècle, avant que la défaite de la Première Guerre mondiale n'entraîne l'abolition du sultanat en 1922 et la naissance d'une république turque en 1923. Pendant six cents ans, le carrefour avait eu un seul gardien.
Fig. 67 · Le pont ottoman. Six siècles durant, les Ottomans régnèrent là où se rejoignent l'Europe, l'Asie et l'Afrique, faisant du carrefour de l'Ancien Monde un seul empire.
Chapitre 68 · Partie VII
Quand les compagnies gouvernent
Le 31 décembre 1600, Élisabeth Ire accorda une charte à un groupe de marchands londoniens, leur donnant le monopole du commerce anglais à l'est du cap de Bonne-Espérance. Deux ans plus tard, les Hollandais allèrent plus loin. La Vereenigde Oostindische Compagnie, la VOC, fondée en 1602, était une compagnie permanente dont chacun pouvait acheter et échanger les actions à la nouvelle Bourse d'Amsterdam. On la décrit souvent comme la première société par actions moderne, et elle était aussi quelque chose de plus étrange : une entreprise autorisée à agir comme un État.
La charte de la VOC l'autorisait à bâtir des forts, entretenir des soldats, conclure des traités avec des souverains asiatiques, faire la guerre et battre monnaie. Elle était dirigée par un conseil d'administration, les Heeren XVII, les Dix-Sept Messieurs. Sous son gouverneur général Jan Pieterszoon Coen, elle s'empara en 1619 de Jayakarta, sur Java, qu'elle rebâtit sous le nom de Batavia, l'actuelle Jakarta. En 1621, les troupes de Coen conquirent les îles Banda, seule source mondiale de noix muscade, tuant ou réduisant en esclavage la plupart des insulaires et les remplaçant par des plantations exploitées par des esclaves. À son apogée, à la fin du XVIIe siècle, la VOC employait des dizaines de milliers de personnes et versait à ses actionnaires de copieux dividendes.
La Compagnie anglaise des Indes orientales fut d'abord la rivale la plus faible, commerçant des cotonnades depuis ses comptoirs de Surat, Madras, Bombay et Calcutta. Elle changea de nature dans les années 1750, à mesure que le pouvoir moghol se fragmentait. À Plassey, en 1757, la petite armée de Robert Clive, aidée par la défection de Mir Jafar, commandant du nabab, vainquit Siraj ud-Daulah, souverain du Bengale. En 1765, l'empereur moghol accorda à la Compagnie le diwani, le droit de lever les revenus du Bengale, du Bihar et de l'Orissa. Une compagnie de commerce était devenue le percepteur de l'une des régions les plus riches du monde.
Les résultats furent souvent désastreux pour ceux qu'elle gouvernait. Une famine au Bengale, en 1770, tua des millions de personnes tandis que la collecte de l'impôt continuait. Au début des années 1800, l'armée privée de la Compagnie comptait quelque 200 000 hommes, plus que l'armée britannique elle-même. Le Parlement tenta de la brider par le Regulating Act de 1773 et l'India Act de 1784, mais la Compagnie continua de s'étendre jusqu'à la révolte des cipayes de 1857. En 1858, la Couronne britannique reprit ses territoires, et la Compagnie fut finalement dissoute en 1874. La VOC, en faillite et corrompue, avait été liquidée dès 1799.
Le saviez-vous ? Le mot anglais loot, « butin », vient de l'hindi lūṭ et entra dans la langue au XVIIIe siècle, à mesure que les armées de la Compagnie se répandaient en Inde.
Ces compagnies inventèrent des outils toujours en usage : actions négociables, responsabilité limitée, conseils d'administration et lobbying auprès des gouvernements. Elles montrèrent aussi ce qui arrive quand le pouvoir marchand ne rencontre aucun contrepoids. Les questions qu'elles soulevèrent sur le contrôle des plus grandes entreprises n'ont jamais vraiment disparu.
Fig. 68 · Quand les compagnies gouvernent. Les compagnies hollandaise et anglaise des Indes levèrent des armées, battirent monnaie et conquirent des terres : les premières firmes à renverser des États.
Chapitre 69 · Partie VII
Le petit âge glaciaire
Du XIVe siècle environ jusqu'au milieu du XIXe, une grande partie du monde fut un peu plus froide qu'avant ou depuis. Le petit âge glaciaire ne fut pas une véritable glaciation. Les températures moyennes de l'hémisphère Nord baissèrent de bien moins d'un degré Celsius, et le froid vint par phases irrégulières plutôt qu'en un long hiver. Mais pour des sociétés vivant à la limite de la subsistance, quelques étés froids et humides d'affilée pouvaient tourner au désastre. La pire phase survint au XVIIe siècle.
Les causes étaient naturelles et se superposaient. Des séries de grandes éruptions volcaniques projetèrent du soufre dans la stratosphère et voilèrent le soleil ; l'éruption du Huaynaputina, au Pérou, en 1600, fut suivie de l'un des étés les plus froids depuis des siècles dans tout l'hémisphère Nord. L'activité solaire était exceptionnellement faible : pendant le minimum de Maunder, d'environ 1645 à 1715, les astronomes relevèrent remarquablement peu de taches solaires. Certains chercheurs ont aussi avancé que les forêts repoussant sur les terres vidées par la grande mortalité avaient absorbé du dioxyde de carbone, une hypothèse débattue qui relierait ce chapitre à un précédent.
Les conséquences humaines suivirent un sinistre enchaînement : saisons de culture raccourcies, récoltes perdues, flambée du prix des grains, faim, maladies et troubles. En Russie, la famine de 1601 à 1603 tua une large part de la population et contribua à plonger le pays dans le temps des troubles. Dans le nord de la Chine, sécheresses et famines des années 1630 et 1640 alimentèrent les rébellions qui mirent fin à la dynastie Ming : le rebelle Li Zicheng prit Pékin en 1644 et le dernier empereur Ming se pendit, avant que les Mandchous de la dynastie Qing ne s'emparent du trône. L'Empire ottoman affronta les révoltes des Celali, l'Inde moghole subit la famine du Deccan de 1630 à 1632, et l'Europe endura la guerre de Trente Ans (1618-1648), qui tua peut-être un cinquième ou plus de la population allemande.
L'historien Geoffrey Parker a parlé de crise globale, recensant révoltes et guerres sur tous les continents habités au milieu du XVIIe siècle, dont la guerre civile anglaise, la Fronde en France et les soulèvements de Catalogne, du Portugal et de Naples. Le climat ne provoqua pas seul ces conflits. L'impôt, la religion et l'ambition dynastique jouèrent chacun leur rôle. Mais le froid transforma des tensions ordinaires en points de rupture.
Les sociétés s'adaptèrent aussi. Les paysans se tournèrent vers des cultures plus robustes, dont le maïs et la pomme de terre venus d'Amérique ; les gouvernements bâtirent des greniers ; les ingénieurs hollandais asséchèrent des terres, et la marine hollandaise prospéra grâce au commerce des grains de la Baltique. Dans les Alpes, les glaciers avancèrent sur des fermes et des villages et, au Groenland, les colonies norroises avaient déjà été abandonnées au XVe siècle.
Le saviez-vous ? Lors du grand gel de 1683-1684, la Tamise gela si fort à Londres qu'une foire sur la glace, avec boutiques, presses d'imprimerie et bœuf à la broche, s'y tint pendant des semaines.
La leçon est dérangeante et actuelle. Un léger changement de la température moyenne peut renverser des États déjà sous tension. Le climat a toujours été l'un des acteurs de l'histoire.
Fig. 69 · Le petit âge glaciaire. Une vague de froid de plusieurs siècles ruina les récoltes dans le monde entier, nourrissant famines, révoltes et guerres de la Chine à l'Europe.
Chapitre 70 · Partie VII
Un monde uni, inégal
Au milieu du XVIIIe siècle, une tasse de thé sucré dans un café londonien pouvait raconter l'histoire du monde entier. Le thé venait de Chine, payé en partie avec de l'argent américain. Le sucre venait de la Jamaïque, cultivé par des Africains réduits en esclavage, achetés avec des cotonnades indiennes. La tasse elle-même pouvait être en porcelaine chinoise ou en copie européenne de celle-ci. Pour la première fois, la planète formait une seule économie connectée.
Les parts de cette économie n'étaient pas celles qu'on pourrait croire. L'Asie restait l'atelier du monde. Selon une estimation célèbre, la Chine et le sous-continent indien produisaient ensemble plus de la moitié des biens manufacturés du monde vers 1750. La Chine des Qing, sous l'empereur Qianlong, gouvernait peut-être 200 millions de personnes ou davantage et absorbait l'argent du monde entier. Les textiles du Bengale habillaient des clients de l'Afrique de l'Ouest aux Caraïbes, avec un tel succès que la Grande-Bretagne vota les Calico Acts de 1700 et 1721 pour protéger ses propres tisserands.
Pourtant, les profits de cette interconnexion coulaient dans une direction précise. La Grande-Bretagne, les Provinces-Unies et la France se trouvaient au centre de réseaux bâtis par la force : compagnies à charte en Asie, îles à sucre aux Caraïbes, et la traite négrière qui reliait le tout. Saint-Domingue, la moitié française d'Hispaniola, devint peut-être la colonie la plus rentable du monde grâce au travail de centaines de milliers d'esclaves. À l'autre bout des chaînes, les villages andins de la mita, les travailleurs des plantations du Brésil et de la Jamaïque et les sociétés d'Afrique de l'Ouest vidées de leurs jeunes adultes étaient profondément intégrés à l'économie mondiale, mais n'en voyaient guère la richesse.
Les historiens débattent de l'importance de ce déséquilibre pour la suite. En 1944, l'historien trinidadien Eric Williams soutint que les profits de l'esclavage avaient aidé à financer l'industrialisation britannique, une thèse encore discutée. Dans The Great Divergence (2000), Kenneth Pomeranz a montré que les régions les plus avancées de la Chine et de l'Europe restaient à peu près comparables jusque vers 1800, et que l'envol britannique devait beaucoup au charbon et aux « hectares fantômes » de ses colonies, qui fournissaient sucre, bois et coton sans mobiliser de terres anglaises. La guerre de Sept Ans (1756-1763), livrée en Europe, en Amérique du Nord, en Inde et en Afrique de l'Ouest, montra à quel point la rivalité entre empires était devenue mondiale.
Le saviez-vous ? Le Calico Act britannique de 1721 interdisait de porter la plupart des cotonnades imprimées, une loi conçue pour écarter des textiles indiens que les tisserands anglais ne savaient pas encore égaler.
Tout le monde n'était pas connecté. Le Japon des Tokugawa limitait le commerce étranger à quelques ports étroitement contrôlés, et les Aborigènes d'Australie ne subiraient la colonisation européenne qu'en 1788. Mais la direction était claire. La première économie mondiale s'était bâtie sur l'échange, la conquête et l'esclavage et, dès l'origine, elle enrichit certaines régions aux dépens des autres.
L'ère industrielle qui suivit allait creuser cet écart jusqu'au gouffre. Le monde était un ; il n'était pas égal.
Fig. 70 · Un monde uni, inégal. En 1750, la planète formait une seule économie, mais les gains allaient à quelques puissances atlantiques bâties sur les colonies et l'esclavage.
Partie VIII
Les révolutions
Science, vapeur et chute des rois, v. 1600–1900.
Chapitre 71 · Partie VIII
La méthode scientifique
En 1610, Galilée braqua sur Jupiter une lunette de sa fabrication, qui grossissait une vingtaine de fois, et y découvrit quatre petites lunes en orbite. Une planète dotée de ses propres satellites ruinait l’ancienne image d’un univers tournant tout entier autour de la Terre. La manière comptait autant que la découverte : regarder, mesurer, publier, et laisser quiconque possédait une lentille vérifier. Au cours des quatre-vingts années suivantes, un réseau informel de penseurs européens fit de cette habitude un système : la révolution scientifique.
Le terrain était préparé. En 1543, Nicolas Copernic avait publié Des révolutions des sphères célestes, qui plaçait le Soleil au centre, et la même année André Vésale avait corrigé des siècles d’anatomie en disséquant lui-même des corps humains. Les observations à l’œil nu de Tycho Brahe, les plus précises de leur temps, permirent à Johannes Kepler de montrer en 1609 que les planètes décrivent des ellipses. Des traditions plus anciennes y contribuèrent aussi : l’optique expérimentale d’Ibn al-Haytham, au Caire du XIe siècle, les chiffres venus d’Inde par le monde arabe, et l’astronomie des observatoires islamiques, de Maragha à Samarcande.
La nouvelle méthode scientifique tenait de la boucle plus que du règlement. Francis Bacon prônait de rassembler des observations et d’y confronter les affirmations générales ; René Descartes défendait le doute et les mathématiques. Concrètement, les savants observaient, proposaient une explication, concevaient une expérience capable de la réfuter, puis corrigeaient. Surtout, ils le faisaient en public. La Royal Society, fondée à Londres en 1660, prit pour devise Nullius in verba, « ne croire personne sur parole », et à partir de 1665 ses Philosophical Transactions imprimèrent des résultats que les rivaux pouvaient contrôler.
La méthode coûta cher à ses pionniers. En 1633, l’Inquisition romaine contraignit Galilée à abjurer son soutien à Copernic et le maintint en résidence surveillée jusqu’à sa mort, en 1642. Le fameux « Et pourtant elle tourne », murmuré par défi, est presque certainement une légende tardive. Mais les idées franchissaient les frontières plus vite que la censure, imprimées à Leyde et à Amsterdam, où les presses étaient plus libres.
L’apogée vint en 1687, lorsque les Principia d’Isaac Newton montrèrent qu’une seule loi de la gravitation gouvernait la chute d’une pomme et l’orbite de la Lune. Le Ciel et la Terre obéissaient aux mêmes mathématiques. La vision de Newton serait elle-même révisée par Einstein deux siècles plus tard, et c’est précisément là l’essentiel : la science est moins un ensemble de faits qu’une manière fiable de les corriger.
Le saviez-vous ? Newton a davantage écrit sur l’alchimie et la théologie que sur la physique ; John Maynard Keynes, qui acheta nombre de ses manuscrits en 1936, le surnomma « le dernier des magiciens ».
La même assurance se tourna bientôt des cieux vers la société humaine, et les Lumières commencèrent à se demander si les rois et les Églises résisteraient à l’épreuve. Le doute, une fois organisé, était devenu l’habitude la plus féconde de l’humanité.
Fig. 71 · La méthode scientifique. De Galilée à Newton, l’Europe apprend à confronter les idées aux faits plutôt qu’à l’autorité, et à se tromper de moins en moins.
Chapitre 72 · Partie VIII
Les Lumières
Si la révolution scientifique avait montré que la nature obéit à des lois connaissables, les Lumières posèrent la question suivante, évidente : pourquoi pas la société ? Des années 1680 à la fin du XVIIIe siècle, des auteurs de toute l’Europe et de ses colonies entreprirent d’examiner le gouvernement, la religion, les châtiments et le commerce à la lumière de la raison plutôt que de la coutume. En 1784, Emmanuel Kant résuma l’esprit du temps par une devise empruntée au poète latin Horace : Sapere aude, « Ose savoir ».
Les fondations furent posées en Angleterre. Les Deux Traités du gouvernement civil de John Locke (1689) affirmaient que les hommes ont un droit naturel à la vie, à la liberté et à la propriété, et qu’un gouvernement qui les viole peut être combattu. En France, De l’esprit des lois de Montesquieu (1748) proposait de séparer les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire afin qu’aucun ne devienne tyrannique. Voltaire raillait l’intolérance religieuse, et Rousseau ouvrait Du contrat social (1762) par ces mots : « L’homme est né libre, et partout il est dans les fers. » À Milan, Des délits et des peines de Cesare Beccaria (1764) s’attaquait à la torture et à la peine de mort, et en 1776 l’Écossais Adam Smith plaidait pour l’ouverture des marchés dans La Richesse des nations.
Les idées circulaient par de nouveaux canaux : imprimés bon marché, cafés, académies savantes, loges maçonniques et salons parisiens tenus par des femmes comme Madame Geoffrin. Le monument du mouvement fut l’Encyclopédie de Denis Diderot et Jean d’Alembert, publiée de 1751 à 1772 en 28 volumes et plus de 70 000 articles, pour mettre tout le savoir utile entre les mains des lecteurs. Certains souverains, les « despotes éclairés » Frédéric le Grand de Prusse et Catherine la Grande de Russie, en adoptèrent le vocabulaire tout en gardant fermement leur trône.
Le mouvement avait des angles morts que sa propre logique finirait par révéler. Locke détenait des parts de la Royal African Company, qui pratiquait la traite des Africains réduits en esclavage, et bien des philosophes parlaient de droits universels tout en excluant les femmes, les pauvres et les non-Européens. Mais un principe, une fois imprimé, est un levier que chacun peut saisir. Mary Wollstonecraft l’appliqua aux femmes dans sa Défense des droits de la femme (1792), et les abolitionnistes des deux rives de l’Atlantique, à l’esclavage.
Le saviez-vous ? En 1784, une revue berlinoise publia deux réponses rivales à la question « Qu’est-ce que les Lumières ? », l’une de Kant, l’autre du philosophe juif Moses Mendelssohn.
Les thèses des Lumières étaient radicales parce qu’elles voyageaient bien. En quelques décennies, elles réapparurent, parfois presque mot pour mot, à Philadelphie, à Paris et à Port-au-Prince. « Tous les hommes sont créés égaux » naquit comme la prémisse d’un philosophe. Elle finit en revendication politique.
Fig. 72 · Les Lumières. Des penseurs affirment que la raison, les droits et la liberté doivent régir les affaires humaines, et que les hommes naissent égaux.
Chapitre 73 · Partie VIII
La machine à vapeur
Avant 1700 environ, presque tout le travail accompli dans l’histoire venait du muscle, humain ou animal, auquel s’ajoutait ce que l’on pouvait capter du vent et des chutes d’eau. C’était un plafond rigide. Les économies pouvaient croître, mais la population tendait à augmenter et à engloutir les gains : c’est le piège qui portera plus tard le nom de l’économiste Thomas Malthus. La machine à vapeur fit sauter ce plafond en transformant en mouvement l’antique lumière solaire stockée dans le charbon.
La première machine utilisable fut conçue pour résoudre un problème de charbon. Les mines britanniques étaient inondées à mesure qu’elles s’enfonçaient, et en 1712 Thomas Newcomen, quincaillier de Dartmouth, installa près du château de Dudley une machine atmosphérique pour les assécher. La vapeur emplissait un cylindre, un jet d’eau froide la condensait, et la pression de l’air repoussait le piston vers le bas. Le gaspillage était énorme, mais au carreau de la mine le combustible ne coûtait presque rien.
James Watt, fabricant d’instruments à l’université de Glasgow, constata ce gaspillage en réparant une maquette de machine de Newcomen en 1763-1764. Sa solution, brevetée en 1769, fut un condenseur séparé, qui permettait au cylindre de rester chaud. Les machines de Watt accomplissaient le même travail avec environ un quart du charbon. Associé à l’industriel de Birmingham Matthew Boulton, il y ajouta dans les années 1780 le mouvement rotatif, si bien que les machines purent entraîner des mécanismes au lieu de se borner à pomper de l’eau. En quelques décennies, les machines Boulton et Watt asséchaient les mines d’étain de Cornouailles, soufflaient l’air des hauts fourneaux et actionnaient les filatures de coton. Son nom survit dans l’unité de puissance.
Puis la vapeur se mit en route. Richard Trevithick fit rouler une locomotive à haute pression à Penydarren, au pays de Galles, en 1804. La Rocket de George et Robert Stephenson remporta le concours de Rainhill en 1829, et en 1830 s’ouvrit la ligne Liverpool-Manchester, première liaison interurbaine entièrement exploitée à la vapeur. Dès 1838, des navires à vapeur traversaient l’Atlantique. La production britannique de charbon, de quelques millions de tonnes par an vers 1700, atteignit environ 50 millions de tonnes en 1850 et bien plus de 200 millions en 1900, même si les estimations varient.
Le saviez-vous ? Au Ier siècle de notre ère, Héron d’Alexandrie décrivit une sphère mise en rotation par la vapeur, l’éolipyle, mais elle resta une curiosité plutôt qu’une machine.
Pourquoi la Grande-Bretagne, et pourquoi à ce moment-là ? Les historiens invoquent un charbon proche de la surface et des côtes, des salaires assez élevés pour rentabiliser les machines économes en main-d’œuvre, une culture de bricoleurs ingénieux protégés par les brevets, et des marchés florissants pour le drap et le fer. D’autres régions possédaient certains de ces atouts ; la Grande-Bretagne les réunissait tous. La machine ouvrit aussi la longue histoire du carbone fossile dans l’atmosphère, une facture qui serait présentée deux siècles plus tard. En attendant, l’effet était simple et vertigineux : une puissance qui ne se fatiguait jamais.
Fig. 73 · La machine à vapeur. Charbon et vapeur font sauter le plafond séculaire du muscle, du vent et de l’eau : pour la première fois, la croissance dépasse la population.
Chapitre 74 · Partie VIII
La Grande Divergence
En 1700, les régions les plus productives du monde comprenaient sans doute le delta du Yangzi en Chine, le Bengale et le Gujarat en Inde, et les côtes de la mer du Nord, en Grande-Bretagne et aux Pays-Bas, avec étonnamment peu d’écart entre leurs districts les plus prospères. La Chine des Qing et l’Inde moghole produisaient ensemble près de la moitié de la richesse mondiale, surtout parce qu’elles abritaient environ la moitié de l’humanité. Puis, en un siècle à peine, le nord-ouest de l’Europe prit une avance décisive. Les historiens parlent de Grande Divergence, expression popularisée en 2000 par le livre éponyme de Kenneth Pomeranz.
Les chiffres sont des estimations, reconstituées pour l’essentiel par l’économiste Angus Maddison et ses successeurs, et doivent se lire comme des ordres de grandeur. Selon ces données, la Chine représentait environ un tiers de la production mondiale en 1820, plus que toute l’Europe occidentale. En 1913, sa part était tombée sous le dixième, celle de l’Inde était passée d’environ un sixième à moins d’un dixième, et l’Europe occidentale et les États-Unis produisaient ensemble à peu près la moitié du total. Le revenu par habitant britannique, globalement comparable à celui des régions les plus riches d’Asie vers 1700, était plusieurs fois supérieur en 1900.
Pourquoi ? Les vieilles explications, génie européen ou immobilisme asiatique, n’ont pas résisté à l’examen. La Chine des Song fondait le fer et imprimait des livres à une échelle industrielle des siècles avant l’Europe, et les cotonnades indiennes dominèrent les marchés mondiaux jusque tard dans le XVIIIe siècle. Pomeranz a souligné deux coups de chance : des gisements de charbon proches des centres industriels britanniques, et des colonies américaines qui fournissaient des produits gourmands en terres comme le coton, le sucre et le bois, en grande partie cultivés par des Africains réduits en esclavage. D’autres historiens insistent sur les hauts salaires britanniques, qui rendaient les machines rentables, sur la rivalité d’États européens finançant la science et la guerre, ou sur des institutions protectrices des investisseurs.
Une fois l’écart ouvert, la puissance l’élargit. Le drap britannique fabriqué à la machine ruina les tisserands à bras du Bengale, que la Compagnie des Indes orientales dominait depuis sa victoire de Plassey en 1757. Lors des guerres de l’opium de 1839-1842 et 1856-1860, les canonnières britanniques à vapeur forcèrent la Chine à ouvrir ses ports et à céder Hong Kong. La force industrielle devint portée impériale, et la portée impériale, richesse supplémentaire.
Le saviez-vous ? Selon les estimations de l’historien de l’économie Paul Bairoch, la Chine et le sous-continent indien fabriquaient encore en 1750 plus de la moitié des produits manufacturés du monde.
La divergence n’avait rien d’une fatalité. Le Japon commença à s’industrialiser après 1868, et à partir de la fin du XXe siècle la Chine, l’Inde et d’autres économies asiatiques se mirent à combler l’écart à une vitesse comparable à celle à laquelle il s’était creusé. À l’échelle de deux mille ans, la domination occidentale ressemble moins à la règle qu’à un long intermède lourd de conséquences.
Fig. 74 · La Grande Divergence. Vers 1800, l’Europe industrielle distance pour la première fois l’Asie en richesse et en puissance, et l’écart se creuse à une vitesse stupéfiante.
Chapitre 75 · Partie VIII
L’expérience américaine
Le 4 juillet 1776, réunis à Philadelphie, les délégués de treize colonies britanniques adoptèrent une déclaration d’indépendance rédigée pour l’essentiel par Thomas Jefferson. Sa deuxième phrase faisait de la philosophie des Lumières une charte fondatrice : « tous les hommes sont créés égaux », ils sont dotés de droits parmi lesquels « la vie, la liberté et la recherche du bonheur », et les gouvernements tirent « leurs justes pouvoirs du consentement des gouvernés ». Une querelle d’impôts et de représentation était devenue une thèse sur la raison d’être même du gouvernement.
Faire triompher cette thèse exigea huit ans de guerre. L’Armée continentale de George Washington frôla l’effondrement, et le tournant décisif vint de l’argent, des troupes et des navires français : à Yorktown, en 1781, une armée franco-américaine prit au piège une armée britannique. Le traité de Paris reconnut l’indépendance en 1783. La générosité de la France contribua à ruiner sa propre couronne, avec des conséquences que le chapitre suivant rendra évidentes.
Le premier gouvernement national, régi par les Articles de la Confédération, se révéla trop faible pour lever l’impôt ou payer ses dettes. À l’été 1787, 55 délégués se réunirent à huis clos à Philadelphie et rédigèrent la Constitution : une république fédérale où le Congrès, le président et les tribunaux se limitent mutuellement, à peu près comme l’avait recommandé Montesquieu. James Madison en fut le principal architecte. La ratification fut âprement disputée, notamment à travers les essais du Fédéraliste, et ne fut acquise qu’en échange d’une promesse d’amendements. Les dix premiers, la Déclaration des droits (Bill of Rights), entrèrent en vigueur en 1791 : ils protègent la liberté d’expression, de religion et de la presse, ainsi que le droit à un procès équitable.
L’idée était viciée dès sa naissance, et beaucoup de pères fondateurs le savaient. Lors du premier recensement, en 1790, près de 700 000 personnes étaient réduites en esclavage dans la jeune république, et la Constitution comptait chaque esclave pour trois cinquièmes de personne dans la répartition des sièges au Congrès. Les femmes ne votaient pas, sauf pendant quelques décennies dans le New Jersey ; la plupart des États exigeaient des électeurs qu’ils soient propriétaires ; les nations amérindiennes étaient traitées comme des obstacles à l’expansion. Jefferson lui-même réduisit en esclavage plus de 600 personnes au cours de sa vie.
Le saviez-vous ? La Constitution des États-Unis est la plus ancienne constitution nationale écrite encore en vigueur, et en plus de deux siècles elle n’a été amendée que 27 fois.
Pourtant, les mots se révélèrent plus grands que leurs auteurs. Des abolitionnistes comme Frederick Douglass, puis Martin Luther King, opposèrent la Déclaration à la nation elle-même, et les amendements adoptés après la guerre de Sécession abolirent l’esclavage et garantirent l’égale protection des lois. De Paris à Caracas, les révolutionnaires étudièrent de près les textes américains. La véritable innovation de l’expérience fut une promesse que l’on pouvait retourner contre ceux-là mêmes qui l’avaient faite.
Fig. 75 · L’expérience américaine. Les États-Unis se fondent sur une idée écrite : les gouvernements existent pour protéger des droits et rendent des comptes aux gouvernés.
Chapitre 76 · Partie VIII
La Révolution française
En 1788, la couronne de France était en faillite. Les guerres, dont le coûteux soutien aux insurgés américains, avaient accumulé les dettes, et un système fiscal criblé d’exemptions pour la noblesse et le clergé ne permettait pas de les rembourser. Une récolte désastreuse fit grimper le prix du pain à des sommets. En janvier 1789, l’abbé Sieyès demandait dans un pamphlet célèbre ce qu’était vraiment le tiers état, les roturiers : « Tout. » Et qu’avait-il été jusqu’alors ? « Rien. » Le roi Louis XVI avait déjà convoqué pour mai 1789 les états généraux, une assemblée qui ne s’était plus réunie depuis 1614.
Le tiers état, qui représentait quelque 98 % de la population, se proclama Assemblée nationale en juin et prêta le serment du Jeu de paume : ne pas se séparer avant d’avoir donné une constitution à la France. Le 14 juillet, la foule parisienne prit la Bastille, forteresse royale qui ne renfermait que sept prisonniers mais symbolisait puissamment l’arbitraire. En août, l’Assemblée abolit les privilèges féodaux et adopta la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. » Les radicaux siégeaient à gauche de la salle et les conservateurs à droite, donnant à la politique une boussole dont elle se sert encore.
Monarchie et révolution ne pouvaient longtemps se partager le pays. La fuite manquée de la famille royale à Varennes, en 1791, ruina la confiance ; la guerre contre l’Autriche et la Prusse, à partir de 1792, fit monter les enjeux ; en septembre 1792, la France devint une république, et en janvier 1793 Louis fut guillotiné. Face à l’invasion, à la guerre civile en Vendée et à la faim, le Comité de salut public, dont Maximilien Robespierre était la voix la plus connue, instaura la Terreur. Environ 17 000 personnes furent officiellement condamnées à mort, et des dizaines de milliers d’autres moururent en prison ou lors d’exécutions sommaires. La guerre de Vendée fit bien plus de victimes encore, largement plus de 100 000 selon la plupart des estimations.
Puis la Révolution dévora ses artisans. Georges Danton monta à l’échafaud en avril 1794, Robespierre lui-même en juillet, renversé lors du coup d’État de Thermidor. Un régime plus faible, le Directoire, prit le relais jusqu’à ce qu’en novembre 1799 un jeune général, Napoléon Bonaparte, s’empare du pouvoir. En 1804, il se couronna lui-même empereur, un dénouement qui semblait tourner en dérision les débuts.
Le saviez-vous ? Les révolutionnaires refirent jusqu’au temps : leur calendrier comptait les années depuis la fondation de la République en 1792, divisait les mois en décades de dix jours et nommait les mois d’après le climat, comme thermidor, le mois de la chaleur.
Pourtant, beaucoup survécut au naufrage : le système métrique, la fin des droits féodaux, l’idée de la nation comme corps de citoyens égaux, et le Code civil de Napoléon, exporté dans toute l’Europe par ses armées. La devise liberté, égalité, fraternité a survécu à tous les régimes qui l’ont employée. L’avertissement de la Révolution aussi.
Fig. 76 · La Révolution française. La France renverse sa vieille monarchie au nom de la liberté, de l’égalité et de la fraternité, puis dévore les siens sous la Terreur.
Chapitre 77 · Partie VIII
La Révolution haïtienne
Dans les années 1780, la colonie française de Saint-Domingue, le tiers occidental de l’île d’Hispaniola, était la colonie la plus rentable du monde. Selon les estimations courantes, elle fournissait environ 40 % du sucre et quelque 60 % du café consommés en Europe. Cette richesse reposait sur près d’un demi-million d’Africains réduits en esclavage, plus de dix fois plus nombreux que les quelque 30 000 colons blancs, et qui mouraient si vite que les plantations dépendaient d’un afflux constant de nouveaux captifs. Entre les deux se trouvaient environ 28 000 libres de couleur, dont certains étaient eux-mêmes planteurs et propriétaires d’esclaves.
Le discours des droits porté par la Révolution française atteignit l’île et divisa sa population libre. En août 1791, après une cérémonie au Bois-Caïman présidée, selon la tradition, par le prêtre vaudou Dutty Boukman, les esclaves de la plaine du Nord se soulevèrent ; en quelques semaines, des centaines de plantations étaient en flammes. Du chaos émergea Toussaint Louverture, ancien cocher esclave affranchi dans les années 1770, qui se révéla un général brillant et un diplomate plus habile encore.
La colonie devint un champ de bataille entre la France, l’Espagne et la Grande-Bretagne. Pour rallier les insurgés, les commissaires français proclamèrent l’émancipation en 1793, et en 1794 Paris abolit l’esclavage dans toutes ses colonies. Toussaint, désormais au service de la France, chassa les Britanniques et les Espagnols, et en 1801 il gouvernait l’île entière en vertu d’une constitution qui le nommait gouverneur à vie.
Napoléon voulait récupérer l’ancienne colonie si lucrative. En 1802, il envoya son beau-frère Charles Leclerc à la tête d’une importante expédition. Attiré dans des négociations, Toussaint fut arrêté et déporté en France, où il mourut en 1803 dans un fort glacial du Jura. Lorsqu’il apparut que les Français entendaient rétablir l’esclavage, comme ils venaient de le faire en Guadeloupe, la résistance reprit sous Jean-Jacques Dessalines. La fièvre jaune et des combats acharnés anéantirent l’armée française, qui perdit des dizaines de milliers d’hommes, Leclerc compris. Après la défaite de Vertières en novembre 1803, les Français se retirèrent, et le 1er janvier 1804, aux Gonaïves, Dessalines proclama l’indépendance d’Haïti, reprenant un nom employé par les Taïnos, premiers habitants de l’île.
Le saviez-vous ? La perte de Saint-Domingue contribua à décider Napoléon à vendre l’immense Louisiane aux États-Unis en 1803, ce qui doubla à peu près la superficie de la jeune république.
Le nouvel État paya cher sa liberté. Les puissances esclavagistes le mirent au ban ; les États-Unis ne le reconnurent qu’en 1862 ; et en 1825 la France, appuyée par ses navires de guerre, exigea une indemnité de 150 millions de francs pour la « propriété » perdue, une dette qui pesa sur Haïti pendant des générations. La révolution terrifia les esclavagistes, de la Virginie au Brésil, et inspira les esclaves partout. Ce fut la révolution la plus radicale de son temps, et trop longtemps la moins enseignée.
Fig. 77 · La Révolution haïtienne. Des esclaves renversent leurs maîtres, battent l’armée de Napoléon et fondent la première république noire libre : la plus radicale des révolutions.
Chapitre 78 · Partie VIII
L’invention des nations
En 1794, l’abbé Grégoire rapporta à la Convention que, sur quelque 28 millions d’habitants, trois millions seulement parlaient couramment le français ; des millions d’autres parlaient breton, occitan, basque, flamand, alsacien ou des patois locaux. La plupart des Européens se considéraient d’abord comme les sujets d’une dynastie, les fidèles d’une religion ou les gens d’une vallée ou d’une ville. La conviction que l’humanité se divise naturellement en nations, chacune dotée d’une langue et d’un passé communs et chacune en droit d’avoir son État, est pour l’essentiel une invention de la fin du XVIIIe et du XIXe siècle. Le chercheur Benedict Anderson a qualifié les nations de « communautés imaginées » : aucun membre ne rencontrera jamais la plupart des autres, et pourtant tous se sentent liés.
Les ingrédients étaient nouveaux. L’imprimé en langue courante, puis les journaux de masse, créèrent des publics qui lisaient les mêmes nouvelles le même jour. Les États bâtirent des écoles, des armées de conscription et des chemins de fer qui brassaient les régions et uniformisaient la langue. Des érudits rassemblèrent, et parfois inventèrent, un passé national : les frères Grimm publièrent des contes populaires allemands à partir de 1812, Elias Lönnrot compila l’épopée finnoise du Kalevala en 1835, et les lecteurs de toute l’Europe s’étaient déjà pâmés devant les poèmes écossais « antiques » d’Ossian, en grande partie composés par James Macpherson dans les années 1760.
L’idée redessina les cartes. En Amérique latine, des chefs créoles comme Simón Bolívar et José de San Martín conquirent l’indépendance de la plus grande partie de l’Amérique espagnole continentale entre 1810 et 1825, et le Brésil se sépara du Portugal en 1822. La Grèce obtint son indépendance face à l’Empire ottoman en 1830, l’année même où la Belgique se souleva contre la domination néerlandaise. L’Italie fut unifiée en 1861 grâce à la diplomatie de Cavour et aux volontaires de Garibaldi, et l’Allemagne en 1871 grâce aux guerres de Bismarck, son empire étant proclamé dans la galerie des Glaces de Versailles. On prête à l’homme d’État italien Massimo d’Azeglio cette formule : « Nous avons fait l’Italie, il reste à faire les Italiens. »
Hors d’Europe, l’idée servit autant les empires que leurs adversaires. Après 1868, le Japon de Meiji bâtit une nation moderne autour de l’empereur, de l’école obligatoire et d’une langue standard fondée sur le parler de Tokyo. En Inde britannique, le Congrès national indien fut fondé en 1885, et des réformateurs égyptiens, chinois et ottomans adoptèrent bientôt le même langage de la nation.
Le saviez-vous ? Lors de l’unification italienne en 1861, selon l’estimation la plus citée, 2,5 % seulement des habitants parlaient l’italien standard ; la plupart employaient des langues régionales comme le napolitain, le sicilien ou le vénitien.
Le nationalisme pouvait libérer des peuples soumis, et il pouvait dresser le voisin contre le voisin, comme le découvriraient au XXe siècle les minorités qui ne cadraient pas avec les nouvelles cartes. Après la Première Guerre mondiale, le discours de Woodrow Wilson sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes diffusa le principe dans le monde entier. Aujourd’hui, presque tout le monde sur Terre a une nationalité. Peu se souviennent que quelqu’un a dû l’inventer.
Fig. 78 · L’invention des nations. L’idée qu’une langue et un passé communs fondent un État est moderne ; au XIXe siècle, le nationalisme redessine les cartes et forge des peuples.
Chapitre 79 · Partie VIII
Le monde des usines
En 1771, Richard Arkwright ouvrit à Cromford, dans le Derbyshire, une filature de coton mue par l’eau et la fit tourner jour et nuit par équipes. Ce fut l’une des premières véritables usines : des centaines d’ouvriers sous un même toit, au service de machines dont personne dans le bâtiment ne maîtrisait la cadence. En quelques décennies, la machine à vapeur libéra ces filatures des berges, elles se regroupèrent dans les villes, et le Lancashire devint le centre mondial de la filature.
Manchester, surnommée Cottonopolis, passa d’environ 75 000 habitants en 1801 à plus de 300 000 en 1851, selon la façon dont on trace ses limites. Le recensement de 1851 montra que la Grande-Bretagne était devenue le premier grand pays où la population urbaine dépassait la population rurale. Les villes nouvelles furent construites vite et mal : maisons adossées dos à dos, égouts à ciel ouvert, épidémies de choléra en 1832 et 1848. En 1845, Friedrich Engels, qui travaillait dans l’entreprise familiale à Manchester, publia La Situation de la classe laborieuse en Angleterre, portrait rageur de ses taudis.
Le travail lui-même changea. À la ferme, il suivait les saisons et la lumière du jour ; à la filature, la cloche et l’horloge. Les règlements infligeaient des amendes pour les retards et les bavardages, et des contremaîtres maintenaient la cadence. Les enfants, bon marché et agiles, formaient une large part de la main-d’œuvre textile au début du XIXe siècle. Le Factory Act britannique de 1833 interdit d’employer des enfants de moins de neuf ans dans les filatures et créa des inspecteurs chargés de le faire respecter, et la loi des dix heures de 1847 limita la journée de travail des femmes et des jeunes.
Le même processus produisit une richesse sans précédent. Tissus, fer puis acier bon marché sortirent en masse de Grande-Bretagne, puis de Belgique, d’Allemagne, des États-Unis et du Japon. Les salaires réels des ouvriers britanniques n’augmentèrent que lentement avant 1840 environ, mais progressèrent nettement dans la suite du siècle. Les ouvriers s’organisèrent pour réclamer leur part : les chartistes militèrent dès 1838 pour le vote des ouvriers, les syndicats grandirent, et en 1848 Karl Marx et Engels publièrent le Manifeste du Parti communiste. L’usine eut d’emblée une portée mondiale, remontant jusqu’au coton cultivé par des esclaves dans le Sud américain et aux tisserands à bras ruinés du Bengale.
Le saviez-vous ? Les luddites qui brisèrent des machines textiles entre 1811 et 1816 étaient surtout des ouvriers qualifiés protestant contre les baisses de salaire et le travail bâclé, et le Parlement rendit le bris de machines passible de mort en 1812.
L’usine réorganisa d’un coup le temps, l’espace et les classes. Les petits-enfants de ses premiers ouvriers voteraient, se syndiqueraient et achèteraient les biens que leurs familles fabriquaient. Le long débat sur le partage des richesses produites par les machines commença dans l’atelier.
Fig. 79 · Le monde des usines. L’industrie arrache des millions de gens aux champs pour les livrer à la ville et à l’horloge : richesse inouïe, misère nouvelle et classe ouvrière.
Chapitre 80 · Partie VIII
Les idées renversent les rois
Comparez le monde de 1650 à celui de 1900. En 1650, presque tous les grands États de la planète étaient gouvernés par un monarque héréditaire dont le pouvoir était béni par la religion : les rois Bourbons de France, les empereurs Qing et leur mandat du Ciel, le sultan ottoman, l’empereur moghol. En 1900, les États-Unis, la France, la Suisse, Haïti et la majeure partie de l’Amérique latine étaient des républiques, et de la Grande-Bretagne à la Belgique, à l’Italie et au Japon, les monarques partageaient de plus en plus le pouvoir avec des parlements élus, dans le cadre de constitutions.
Le changement le plus profond portait sur ce qui comptait comme une bonne raison. La méthode scientifique fit de la preuve, et non de l’autorité antique, le critère des affirmations sur la nature. Les Lumières appliquèrent le même critère au gouvernement et jugèrent le droit divin insuffisant. Le règlement anglais de 1688-1689 avait déjà fait du Parlement l’associé principal de la Couronne. Le consentement des gouvernés de Locke, la séparation des pouvoirs de Montesquieu et la souveraineté populaire de Rousseau devinrent des plans d’architecte, et en 1776, 1789 et 1804, des révolutionnaires bâtirent sur eux des États en Amérique, en France et en Haïti.
Le muscle perdit lui aussi son trône. Dans les économies industrielles, la vapeur et le charbon remplacèrent la force humaine et animale comme principale source de travail, et la richesse dépendit davantage de l’invention et de l’investissement que de la terre et du rang hérité. Les nouvelles classes industrielles, marchands comme ouvriers, réclamèrent des voix à proportion de leur nombre et de leurs impôts. Les Reform Acts britanniques de 1832, 1867 et 1884 élargirent l’électorat pas à pas. Le servage prit fin dans les terres autrichiennes en 1848 et en Russie en 1861, tandis que l’esclavage fut aboli dans l’Empire britannique à partir de 1834, aux États-Unis en 1865 et au Brésil, dernier pays des Amériques, en 1888.
Rien de tout cela ne fut simple. Les anciens ordres contre-attaquèrent : le congrès de Vienne restaura les rois après la chute de Napoléon en 1815, et la plupart des révolutions de 1848 furent écrasées en moins de deux ans. La nouvelle puissance industrielle et scientifique permit aussi aux empires européens de gouverner des centaines de millions de personnes sans leur consentement, si bien que la liberté des uns progressa de pair avec l’assujettissement des autres. Pourtant, même les défenseurs de l’ordre ancien devaient désormais plaider leur cause dans les termes nouveaux, dans les journaux, les parlements et les tribunaux.
Le saviez-vous ? En 1848, des insurrections éclatèrent en quelques semaines à Paris, Vienne, Berlin, Milan, Budapest et dans des dizaines d’autres villes, une vague restée dans les mémoires sous le nom de « printemps des peuples ».
Telle fut la vraie révolution de l’époque. Des couronnes subsistèrent çà et là, et certaines subsistent encore, mais presque aucune ne prétend plus régner par la seule naissance. Depuis, ceux qui veulent gouverner doivent convaincre. L’argument était devenu plus puissant que le sang.
Fig. 80 · Les idées renversent les rois. En deux siècles, la science et les idéaux des Lumières détrônent la monarchie, la foi et le muscle comme forces organisatrices du monde.
Partie IX
La tempête moderne
Guerres mondiales, révolution, la bombe et l’extension des droits, 1914–2000.
Chapitre 81 · Partie IX
La Première Guerre mondiale
Le 28 juin 1914, un Serbe de Bosnie âgé de dix-neuf ans, Gavrilo Princip, abattit dans les rues de Sarajevo l’archiduc François-Ferdinand, héritier du trône d’Autriche-Hongrie. Six semaines plus tard, presque toute l’Europe était en guerre. L’Autriche-Hongrie voulut châtier la Serbie ; la Russie mobilisa pour la protéger ; l’Allemagne déclara la guerre à la Russie, puis à la France ; les troupes allemandes traversèrent la Belgique neutre et, le 4 août, le Royaume-Uni entra en guerre. Un réseau d’alliances et d’horaires ferroviaires, conçu pour dissuader, avait transformé un meurtre en catastrophe continentale.
Chacun attendait une guerre courte. Mais l’avance allemande fut arrêtée sur la Marne en septembre 1914 et, à Noël, une ligne de tranchées courait sur quelque 700 kilomètres, de la mer du Nord à la Suisse. Mitrailleuses et artillerie de masse rendaient la défense bien plus forte que l’attaque. Le premier jour de la bataille de la Somme, le 1er juillet 1916, l’armée britannique perdit près de 60 000 hommes, dont environ 19 000 tués. À Verdun, Français et Allemands se battirent dix mois durant pour quelques kilomètres de terrain. Les gaz de combat, employés à grande échelle pour la première fois à Ypres en 1915, les chars, les sous-marins et les avions firent leurs débuts comme armes de guerre de masse.
Ce fut une guerre mondiale au plein sens du terme. L’Empire ottoman se rangea aux côtés de l’Allemagne, et les soldats australiens et néo-zélandais tombèrent par milliers à Gallipoli en 1915. Plus d’un million de soldats indiens servirent outre-mer, des Flandres à la Mésopotamie. On se battit dans toute l’Afrique de l’Est, où des centaines de milliers de porteurs africains périrent. Le Japon s’empara des bases allemandes en Chine et dans le Pacifique, et la Chine envoya en France quelque 140 000 travailleurs. Lorsque les sous-marins allemands coulèrent des navires américains, les États-Unis entrèrent en guerre en avril 1917 et firent pencher la balance.
Ce fut une guerre totale : économies, usines et populations civiles entières furent mobilisées, et les gouvernements rationnèrent la nourriture, enrôlèrent des millions d’hommes et produisirent la propagande à l’échelle industrielle. Les canons se turent à 11 heures, le 11 novembre 1918. Selon les estimations, la guerre fit entre 15 et 22 millions de morts, soldats et civils confondus, et la pandémie de grippe qui suivit en tua davantage encore.
Le saviez-vous ? En décembre 1914, sur certaines portions du front occidental, des soldats conclurent des trêves de Noël officieuses, chantant des cantiques et échangeant des cigarettes dans le no man’s land avant que la tuerie ne reprenne.
Les ruines politiques étaient immenses. Quatre empires s’effondrèrent : le russe, l’allemand, l’austro-hongrois et l’ottoman. De nouveaux États comme la Pologne, la Tchécoslovaquie et la Yougoslavie apparurent sur la carte, tandis que le Royaume-Uni et la France se partageaient le Moyen-Orient arabe. Le traité de Versailles de 1919 rendit l’Allemagne responsable et exigea des réparations, alors que la nouvelle Société des Nations n’avait pas les moyens de maintenir la paix. La révolution en Russie, le chaos économique et la rancœur allemande germèrent sur ce terreau. La « der des ders » prépara surtout la suivante.
Fig. 81 · La Première Guerre mondiale. Un seul attentat à Sarajevo mit en branle le jeu des alliances européennes, et quatre années de guerre industrielle brisèrent quatre empires.
Chapitre 82 · Partie IX
La révolution russe
Au début de 1917, l’Empire russe ployait sous le poids de la Première Guerre mondiale. Des millions de soldats avaient été tués, blessés ou faits prisonniers, les chemins de fer étaient à bout de souffle et les files d’attente devant les boulangeries s’étiraient dans la capitale, Petrograd. Lors de ce que les Russes appelèrent la révolution de Février, des grèves lancées le jour de la Journée internationale des femmes tournèrent à la mutinerie lorsque les soldats refusèrent de tirer sur la foule. En quelques jours, le tsar Nicolas II abdiqua, mettant fin à trois siècles de règne des Romanov.
Le pouvoir était désormais partagé entre un gouvernement provisoire libéral et le soviet de Petrograd, un conseil d’ouvriers et de soldats. Le gouvernement provisoire poursuivit la guerre et perdit chaque mois des soutiens. En avril, les Allemands laissèrent le marxiste exilé Lénine traverser leur territoire en train, dans l’espoir qu’il sème le trouble. Ce fut le cas. Son parti bolchevik promettait « la paix, la terre et le pain » et, dans la nuit du 25 octobre 1917 selon l’ancien calendrier, les gardes rouges bolcheviks organisés par Léon Trotski s’emparèrent des points clés de la ville et arrêtèrent les ministres au palais d’Hiver. L’assaut spectaculaire de la mémoire populaire doit plus à une reconstitution de 1920 et au film de Sergueï Eisenstein de 1927 qu’à la nuit elle-même.
Prendre Petrograd fut facile ; tenir la Russie le fut beaucoup moins. Les bolcheviks dissolurent l’Assemblée constituante élue en janvier 1918, après avoir perdu le scrutin, signèrent avec l’Allemagne la paix punitive de Brest-Litovsk et créèrent une police politique, la Tchéka. Une guerre civile féroce opposa l’Armée rouge aux Blancs antibolcheviks, appuyés par des troupes étrangères. La famille Romanov fut fusillée à Iekaterinbourg en juillet 1918. Guerre, terreur, épidémies et famine de 1921 firent ensemble peut-être 7 à 12 millions de morts, selon la plupart des estimations.
Le saviez-vous ? La révolution d’Octobre eut lieu en novembre selon le calendrier occidental : jusqu’en février 1918, la Russie utilisait encore le calendrier julien, en retard de 13 jours.
Les vainqueurs fondèrent l’Union des républiques socialistes soviétiques en décembre 1922. Après la mort de Lénine en 1924, Staline évinça ses rivaux et imposa une industrialisation forcée et la collectivisation des terres, qui provoquèrent des famines meurtrières pour des millions de personnes, surtout en Ukraine. Pendant la Grande Terreur de 1937 et 1938, quelque 700 000 personnes furent fusillées, et des millions passèrent par les camps de travail du Goulag. La promesse d’égalité avait engendré une autocratie nouvelle et plus dure, dirigée par un parti unique au nom des travailleurs.
Pourtant, le modèle soviétique fit aussi d’un pays de paysans une puissance industrielle qui contribuerait à vaincre Hitler, et il inspira des révolutionnaires de la Chine au Vietnam et à Cuba. Pendant soixante-dix ans, le monde fut partagé entre deux réponses à la question de savoir comment organiser une société. L’URSS fut dissoute le 26 décembre 1991. Le débat qu’elle avait ouvert n’est pas tout à fait clos.
Fig. 82 · La révolution russe. En 1917, le tsar tomba et les bolcheviks prirent le pouvoir, fondant le premier État communiste et coupant le monde en deux pour soixante-dix ans.
Chapitre 83 · Partie IX
La Grande Dépression
Aux États-Unis, les années 1920 furent rugissantes. Les usines produisaient voitures et postes de radio, et les gens ordinaires empruntaient pour acheter des actions, convaincus que les cours monteraient toujours. Puis, fin octobre 1929, la hausse s’arrêta. Le jeudi noir, 24 octobre, puis le mardi noir, 29 octobre, une vague de ventes paniques déferla sur la Bourse de New York. À l’été 1932, l’indice Dow Jones avait perdu environ 89 % de sa valeur de 1929.
Un krach boursier ne suffit pas à lui seul à ruiner une économie. Ce qui fit de celui-ci la Grande Dépression, ce fut un enchaînement de défaillances. Des déposants affolés se pressaient pour retirer leur épargne, et quelque 9 000 banques américaines firent faillite entre 1930 et 1933, anéantissant économies et crédit. Prix et salaires baissèrent, les dettes devinrent plus lourdes à rembourser, et les entreprises réduisirent leur production et leurs effectifs. En 1933, environ un quart de la population active américaine était au chômage. Dans les Grandes Plaines, la sécheresse et les tempêtes de poussière du Dust Bowl poussèrent des familles de fermiers vers l’ouest.
La crise devint mondiale parce que l’économie était liée par les prêts et par l’étalon-or, qui obligeait les pays à défendre leur monnaie en relevant les taux d’intérêt et en réduisant les dépenses, précisément quand il aurait fallu faire l’inverse. Les prêteurs américains rapatrièrent leurs fonds prêtés à l’Europe. En mai 1931, la plus grande banque d’Autriche, la Creditanstalt, s’effondra, et la crise gagna l’Allemagne puis le Royaume-Uni, qui abandonna l’or en septembre. Le tarif Smoot-Hawley de 1930 releva les droits de douane américains, les autres pays ripostèrent, et la valeur du commerce mondial chuta d’environ deux tiers entre 1929 et 1933. Les cours du café, du caoutchouc, du blé et du cuivre s’effondrèrent, ruinant les producteurs du Brésil à la Malaisie et à la Côte-de-l’Or.
Le saviez-vous ? L’image célèbre de banquiers ruinés se jetant des fenêtres de Wall Street en octobre 1929 relève largement du mythe : l’économiste J. K. Galbraith n’a trouvé aucune vague de suicides de ce genre au moment du krach.
Le désespoir changea la politique. En Allemagne, le chômage dépassa six millions de personnes, et le parti nazi d’Adolf Hitler passa de 2,6 % des voix en 1928 à 37 % en juillet 1932 ; Hitler devint chancelier en janvier 1933. Au Japon, la crise renforça les militaristes, et l’armée s’empara de la Mandchourie en 1931. En 1930, des coups d’État militaires renversèrent les gouvernements de l’Argentine, du Brésil et d’autres pays d’Amérique latine. Beaucoup en conclurent que la démocratie libérale et le libre marché avaient échoué.
D’autres réponses étaient possibles. Aux États-Unis, Franklin D. Roosevelt lança le New Deal en 1933 : grands travaux, garantie des dépôts bancaires et nouvelle sécurité sociale. En 1936, John Maynard Keynes soutint que les États devaient dépenser pour combattre une crise plutôt que d’équilibrer leurs comptes. La reprise complète ne vint qu’avec le réarmement. Les leçons de l’époque, sur les paniques bancaires, les guerres commerciales et le prix de l’inaction, guident encore les banques centrales. La faim est une piètre gardienne de la démocratie.
Fig. 83 · La Grande Dépression. Le krach de Wall Street en 1929 se propagea par les banques, les droits de douane et l’étalon-or en une crise mondiale qui nourrit l’extrémisme.
Chapitre 84 · Partie IX
La Seconde Guerre mondiale
La Seconde Guerre mondiale naquit des décombres de la première. La rancœur envers le règlement de Versailles et la misère de la Dépression contribuèrent à porter Adolf Hitler au pouvoir en Allemagne, tandis qu’en Asie un Japon expansionniste s’emparait de la Mandchourie en 1931 et lançait en 1937 une guerre totale contre la Chine, marquée par le massacre de Nankin. En Europe, le Royaume-Uni et la France pratiquèrent l’apaisement jusqu’à l’invasion de la Pologne par l’Allemagne, le 1er septembre 1939. Deux jours plus tard, ils lui déclaraient la guerre.
L’Allemagne sembla d’abord irrésistible. Sa combinaison rapide de chars et d’avions submergea la Pologne, puis les Pays-Bas, la Belgique et la France au printemps 1940 ; le Royaume-Uni continua seul le combat, et son aviation remporta la bataille d’Angleterre à l’automne. Le 22 juin 1941, Hitler envahit l’Union soviétique et, le 7 décembre, le Japon attaqua la flotte américaine à Pearl Harbor avant de déferler sur l’Asie du Sud-Est. La guerre était désormais réellement mondiale. Le vent tourna en 1942 et 1943 : à Midway dans le Pacifique, à El-Alamein en Égypte et surtout à Stalingrad, où une armée allemande fut encerclée et anéantie. L’Union soviétique supporta la plus lourde part des combats et des pertes, peut-être 27 millions de morts.
Derrière les lignes, l’Allemagne nazie perpétra la Shoah, l’assassinat systématique d’environ six millions de Juifs, les deux tiers de la population juive d’Europe, ainsi que de Roms, de personnes handicapées, de prisonniers de guerre soviétiques et d’autres. Des unités mobiles de tuerie fusillèrent leurs victimes par centaines de milliers ; puis des camps d’extermination construits à cet effet, dont Auschwitz-Birkenau était le plus grand, tuèrent à l’échelle industrielle. Partout, les civils furent des cibles : de l’occupation et des massacres, des bombardements de villes, de Londres à Hambourg et Tokyo, et de la famine, comme au Bengale en 1943.
Le saviez-vous ? Pendant la guerre, l’armée des Indes compta jusqu’à 2,5 millions d’hommes environ, la plus grande armée de volontaires de l’histoire, qui combattit en Afrique, en Italie et en Birmanie.
Le débarquement allié en Normandie, le 6 juin 1944, ouvrit un second front à l’ouest, et l’Allemagne capitula le 8 mai 1945 après la prise de Berlin par les Soviétiques. Le Japon poursuivit le combat jusqu’à ce que les États-Unis larguent des bombes atomiques sur Hiroshima le 6 août et sur Nagasaki le 9 août, et que l’Union soviétique lui déclare la guerre. Le Japon annonça sa capitulation le 15 août. Les estimations du nombre total de morts vont d’environ 70 à 85 millions, des civils pour la plupart ; la Chine à elle seule en perdit peut-être 15 à 20 millions.
Le monde qui en sortit fut délibérément reconstruit pour empêcher que cela se reproduise. L’Organisation des Nations unies fut fondée en 1945. À Nuremberg et à Tokyo, des dirigeants furent jugés pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité ; en 1948 vinrent la Convention sur le génocide, reprenant un mot forgé en 1944 par le juriste Raphael Lemkin, et la Déclaration universelle des droits de l’homme. L’Europe fut partagée entre deux nouvelles superpuissances, et les vieux empires étaient trop affaiblis pour garder leurs colonies. « Plus jamais ça » devint une promesse inscrite dans le droit.
Fig. 84 · La Seconde Guerre mondiale. Le conflit le plus meurtrier de l’histoire fit peut-être 70 à 85 millions de morts et s’acheva sur la révélation de la Shoah et l’emploi de la bombe atomique.
Chapitre 85 · Partie IX
L’ère nucléaire
Le 16 juillet 1945, à 5 h 29 du matin, dans le désert du Nouveau-Mexique, les scientifiques du projet Manhattan assistèrent à la première explosion atomique, baptisée Trinity. Le projet, dirigé par le général Leslie Groves et le physicien J. Robert Oppenheimer, avait employé bien plus de 100 000 personnes. Trois semaines plus tard, une seule bombe détruisit Hiroshima et, trois jours après, une autre tomba sur Nagasaki. À la fin de 1945, les deux bombes avaient tué bien plus de 100 000 personnes, et peut-être plus de 200 000 selon certaines estimations, beaucoup victimes de brûlures et de radiations.
Le monopole américain fut de courte durée. L’Union soviétique testa sa première bombe en août 1949, aidée par l’espionnage, et le Royaume-Uni suivit en 1952. En novembre de la même année, les États-Unis essayèrent la première bombe à hydrogène, des centaines de fois plus puissante que celle d’Hiroshima, et en 1961 les Soviétiques firent exploser la Tsar Bomba, la plus puissante jamais testée, avec environ 50 mégatonnes. La France rejoignit le club en 1960 et la Chine en 1964. Les superpuissances construisirent des bombardiers, puis des missiles, puis des sous-marins capables de se cacher sous les océans, jusqu’à ce que chacune puisse détruire l’autre même après avoir été frappée la première.
Cette sombre logique, baptisée destruction mutuelle assurée, devint l’étrange fondement de la paix entre grandes puissances. Elle faillit céder en octobre 1962, lors de la crise des missiles de Cuba, quand on découvrit des missiles soviétiques sur l’île et que le monde attendit treize jours que Kennedy et Khrouchtchev reculent. Fausses alertes, ordinateurs défaillants et jugement humain jouèrent aussi leur rôle.
Le saviez-vous ? Le 26 septembre 1983, l’officier soviétique Stanislav Petrov jugea qu’une alerte satellite signalant des missiles américains était une fausse alarme et ne la transmit pas comme une attaque. Il avait raison.
Les arsenaux mondiaux culminèrent à environ 70 000 ogives en 1986. Les traités de désarmement, la fin de la guerre froide et le démantèlement les ont ramenés à quelque 12 000 aujourd’hui, dont environ 90 % aux mains des États-Unis et de la Russie. Le traité de non-prolifération de 1968 voulut figer le club, mais l’Inde, le Pakistan et la Corée du Nord ont tous testé des armes, et l’on prête largement à Israël d’en posséder. L’Afrique du Sud construisit six bombes avant d’y renoncer, seul État à l’avoir fait. L’atome fissionné a aussi donné au monde l’énergie nucléaire, qui fournit environ un dixième de son électricité, ainsi que les accidents de Tchernobyl en 1986 et de Fukushima en 2011.
L’ère nucléaire n’est pas terminée ; elle est devenue une toile de fond. New START, dernier traité limitant les arsenaux américain et russe, devait expirer en février 2026, et de nouvelles courses aux missiles et aux ogives sont en cours. La dissuasion a tenu huit décennies, grâce à la chance autant qu’au calcul. Aucune arme nucléaire n’a été employée à la guerre depuis Nagasaki. Ce bilan mérite d’être préservé.
Fig. 85 · L’ère nucléaire. Depuis 1945, l’humanité a le pouvoir de s’anéantir ; neuf États possèdent aujourd’hui la bombe, et la dissuasion a tenu jusqu’ici.
Chapitre 86 · Partie IX
La fin des empires
En 1945, le Royaume-Uni, la France, les Pays-Bas, la Belgique et le Portugal régnaient encore sur une grande partie de l’Afrique et de l’Asie. Trente ans plus tard, presque tout ce territoire était indépendant. Les empires avaient mis des siècles à se construire, mais la Seconde Guerre mondiale en avait sapé les fondations. La conquête de Singapour, de l’Indonésie et de la Birmanie par le Japon en 1942 avait brisé le mythe de l’invincibilité européenne. Le Royaume-Uni et la France sortaient vainqueurs mais presque ruinés, tandis que les nouvelles superpuissances, les États-Unis et l’Union soviétique, s’opposaient toutes deux aux colonies à l’ancienne, chacune pour ses propres raisons. La Charte des Nations unies évoquait le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.
Surtout, les mouvements nationalistes étaient devenus puissants. En Inde, le parti du Congrès du Mahatma Gandhi et de Jawaharlal Nehru mobilisait depuis des décennies des millions de personnes par la protestation non violente. Le 15 août 1947, l’Inde britannique devint indépendante, mais divisée entre l’Inde et le Pakistan. La Partition déracina quelque 15 millions de personnes et fit entre 200 000 et deux millions de morts dans les violences intercommunautaires. Ceylan et la Birmanie suivirent en 1948. En Indonésie, Soekarno proclama l’indépendance en 1945 et combattit les Néerlandais jusqu’à leur retrait en 1949.
Certains empires lâchèrent prise ; d’autres se battirent. Au Vietnam, le Viet Minh communiste vainquit la France à Diên Biên Phu en 1954. L’Algérie, que la France considérait comme une partie d’elle-même, obtint son indépendance en 1962 au terme de huit ans de guerre qui coûtèrent des centaines de milliers de vies. Au Kenya, le Royaume-Uni écrasa la révolte des Mau Mau dans les années 1950 par la détention de masse et la torture, mais le pays était indépendant dès 1963. Le Portugal s’accrocha le plus longtemps, combattant en Angola, au Mozambique et en Guinée-Bissau jusqu’à ce qu’un coup d’État à Lisbonne, en 1974, ramène les soldats chez eux.
Ailleurs, le changement se précipita. Kwame Nkrumah mena la Côte-de-l’Or à l’indépendance sous le nom de Ghana en 1957, première colonie d’Afrique subsaharienne à s’affranchir du Royaume-Uni. En février 1960, le Premier ministre britannique Harold Macmillan déclara devant le Parlement sud-africain qu’un « vent du changement » soufflait sur le continent, et cette seule année, dix-sept États africains devinrent indépendants.
Le saviez-vous ? Sur les dix-sept pays africains devenus indépendants en 1960, l’« année de l’Afrique », quatorze avaient été gouvernés par la France.
La liberté ne mit pas fin à l’histoire. Des frontières tracées par des fonctionnaires coloniaux séparaient des peuples et réunissaient des rivaux. Beaucoup de nouveaux États, manquant d’administrateurs formés et dépendant de l’exportation de quelques matières premières, tombèrent sous des coups d’État ou des régimes de parti unique. La guerre froide les rattrapa, comme au Congo, où le Premier ministre élu Patrice Lumumba fut renversé puis assassiné en 1961. Pourtant, les nouvelles nations transformèrent la politique mondiale : à Bandung, en 1955, des dirigeants asiatiques et africains se réunirent sans leurs anciens maîtres, et l’ONU passa de 51 membres en 1945 à 193 aujourd’hui. La carte du monde fut redessinée en l’espace d’une vie.
Fig. 86 · La fin des empires. Après 1945, les peuples colonisés, de l’Inde à l’Afrique, conquirent leur indépendance en une génération, et les empires européens se dissolvèrent.
Chapitre 87 · Partie IX
La guerre froide
L’alliance qui avait vaincu Hitler ne survécut pas à la victoire. Dès 1946, Winston Churchill dénonçait un rideau de fer tombé sur l’Europe, derrière lequel l’Union soviétique installait des gouvernements communistes, de la Pologne à la Bulgarie. En 1947, les États-Unis répondirent par la doctrine Truman, promesse de soutenir les peuples résistant au communisme, et par le plan Marshall, qui déversa l’aide sur l’Europe de l’Ouest. Quand Staline imposa le blocus de Berlin-Ouest en 1948, des avions américains et britanniques ravitaillèrent la ville pendant près d’un an grâce au pont aérien. En 1949, l’Occident avait fondé l’OTAN ; le bloc soviétique répondit avec le pacte de Varsovie en 1955.
Ce fut une guerre froide parce que les deux superpuissances ne s’affrontèrent jamais en bataille rangée. Les armes nucléaires rendaient cela trop dangereux. Elles rivalisèrent donc partout ailleurs. Dans des guerres par procuration, elles armèrent et soutinrent des camps opposés : en Corée de 1950 à 1953, au Vietnam jusqu’en 1975, en Angola à partir de 1975 et en Afghanistan, où les troupes soviétiques combattirent de 1979 à 1989 des moudjahidines armés par les Américains. Ces guerres firent des millions de morts, presque aucun parmi les civils américains ou soviétiques. Même la règle du non-affrontement direct eut ses exceptions : des pilotes soviétiques combattirent secrètement des avions américains dans le ciel de Corée.
La compétition gagna le ciel. Le satellite soviétique Spoutnik fut placé en orbite le 4 octobre 1957, et Youri Gagarine devint le premier homme dans l’espace le 12 avril 1961. Piqués au vif, les États-Unis lancèrent le programme Apollo et, le 20 juillet 1969, Neil Armstrong et Buzz Aldrin marchèrent sur la Lune. Les espions jouèrent aussi leur rôle : les Cinq de Cambridge livrèrent des secrets britanniques à Moscou, tandis que la CIA aidait à renverser les gouvernements de l’Iran en 1953 et du Guatemala en 1954. Les chars soviétiques écrasèrent les soulèvements de Hongrie en 1956 et de Tchécoslovaquie en 1968.
Le saviez-vous ? George Orwell employa l’expression « guerre froide » en 1945 dans un essai sur la bombe atomique, deux ans avant qu’un conseiller américain, Bernard Baruch, ne la rende célèbre.
Le moment le plus dangereux survint en octobre 1962, lorsque des missiles soviétiques à Cuba amenèrent le monde au bord de la guerre nucléaire. Tous les pays ne choisirent pas leur camp. Sous l’impulsion de Nehru en Inde, de Nasser en Égypte, de Tito en Yougoslavie, de Soekarno en Indonésie et de Nkrumah au Ghana, le mouvement des non-alignés fut fondé à Belgrade en 1961, même si les neutres eux-mêmes étaient courtisés et pressés par les deux blocs.
La fin vint de l’intérieur. Écrasé par les dépenses militaires et une économie stagnante, le dirigeant soviétique Mikhaïl Gorbatchev tenta des réformes à partir de 1985, avec la glasnost et la perestroïka. En 1989, les pays d’Europe de l’Est rejetèrent le régime communiste, le plus souvent pacifiquement, et le 9 novembre la foule commença à abattre le mur de Berlin. L’Union soviétique elle-même fut dissoute le 26 décembre 1991. La guerre jamais déclarée s’acheva sans bataille.
Fig. 87 · La guerre froide. Quarante ans durant, les États-Unis et l’URSS s’affrontèrent par les armes, les guerres interposées, les espions et les fusées, jamais face à face.
Chapitre 88 · Partie IX
Les révolutions des droits
En 1900, ceux qui pouvaient voter, posséder librement des biens, fréquenter n’importe quelle école et exercer n’importe quel métier formaient une petite minorité de l’humanité : surtout des hommes, surtout des possédants, surtout des Blancs. Tout au long du XXe siècle, ce cercle ne cessa de s’élargir. Rien ne fut accordé de bon gré. Chaque extension des droits fut défendue par la parole, conquise dans la rue et parfois payée de la vie, et chacune se heurta à une résistance acharnée.
Le droit de vote vint en premier. La Nouvelle-Zélande accorda aux femmes le droit de vote aux élections nationales en 1893, suivie de l’Australie en 1902 et de la Finlande en 1906 ; en 1907, la Finlande fut le premier pays à élire des femmes au Parlement. Au Royaume-Uni, les suffragettes d’Emmeline Pankhurst brisèrent des vitrines et firent la grève de la faim ; les femmes de plus de 30 ans obtinrent le vote en 1918, et l’égalité en 1928. Les Américaines l’obtinrent en 1920, les Françaises seulement en 1944, et les Suissesses, pour les élections fédérales, pas avant 1971. Quand l’Inde indépendante adopta le suffrage universel en 1950, elle fit voter d’un coup plus de citoyens qu’aucun pays avant elle.
Après les horreurs de la Seconde Guerre mondiale, un comité présidé par Eleanor Roosevelt rédigea la Déclaration universelle des droits de l’homme, adoptée par les Nations unies le 10 décembre 1948. Elle proclamait que tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Traduire ces mots dans la loi prit des décennies. Dans le Sud américain, la ségrégation fut contestée devant les tribunaux avec l’arrêt Brown v. Board of Education en 1954, et dans la rue avec le boycott des bus de Montgomery, déclenché par Rosa Parks en 1955. Le mouvement mené par Martin Luther King et bien d’autres obtint le Civil Rights Act de 1964 et le Voting Rights Act de 1965.
En Afrique du Sud, le régime d’apartheid instauré en 1948 classait chaque personne selon sa race. Ses opposants furent emprisonnés, exilés ou tués, comme à Sharpeville en 1960. Nelson Mandela passa 27 ans en prison avant sa libération en 1990 et, en 1994, fut élu président lors des premières élections démocratiques du pays. Parallèlement, la décolonisation apportait l’autonomie à des centaines de millions de personnes en Asie et en Afrique.
Le saviez-vous ? La première femme chef de gouvernement au monde fut Sirimavo Bandaranaike, à Ceylan, l’actuel Sri Lanka, qui prit ses fonctions en 1960.
La lutte gagna aussi la vie privée. Des autrices comme Simone de Beauvoir et Betty Friedan, la pilule contraceptive et le mouvement de libération des femmes des années 1960 et 1970 remirent en cause lois et coutumes sur le travail, le mariage et le corps. Les émeutes de Stonewall, à New York en 1969, lancèrent le mouvement homosexuel moderne ; en 2001, les Pays-Bas furent le premier pays à autoriser le mariage entre personnes de même sexe. Des lois sur les droits des personnes handicapées suivirent. Aucun de ces acquis n’est complet, et certains ont été remis en cause. Mais le mot nous recouvre aujourd’hui bien plus de monde qu’il y a un siècle.
Fig. 88 · Les révolutions des droits. Droit de vote, droits civiques, fin de l’apartheid et libération des femmes élargirent, lentement et contre vents et marées, le cercle des égaux.
Chapitre 89 · Partie IX
La Grande Accélération
Tracez presque n’importe quelle mesure de l’activité humaine depuis 1800 : la courbe rampe, s’élève, puis, vers 1950, se redresse brutalement comme la lame d’une crosse de hockey. Population, consommation d’énergie, production économique, engrais, barrages, voitures, vols aériens, téléphones et tourisme se cabrent tous ensemble. Tout comme les traces qu’ils laissent sur la planète : dioxyde de carbone dans l’air, acidité des océans, forêts disparues, espèces éteintes. Au début des années 2000, des spécialistes du système Terre menés par Will Steffen alignèrent une vingtaine de ces graphiques côte à côte et baptisèrent le phénomène Grande Accélération.
Les causes convergèrent après la Seconde Guerre mondiale. Le pétrole bon marché remplaça le charbon comme premier combustible mondial. La science de guerre offrit à l’industrie de paix les plastiques, les engrais de synthèse, les moteurs à réaction et les antibiotiques. De nouvelles institutions, comme la Banque mondiale et les accords commerciaux de l’après-guerre, encouragèrent la croissance et le commerce mondial. Lors de la révolution verte des années 1960, les blés et riz à haut rendement sélectionnés par des scientifiques comme Norman Borlaug, associés à l’irrigation et aux engrais, doublèrent les récoltes au Mexique, en Inde et ailleurs.
Les résultats humains furent remarquables. La population mondiale passa d’environ 2,5 milliards en 1950 à 8 milliards en 2022, la chute de la mortalité infantile et l’allongement de la vie l’emportant sur le recul de la natalité. L’espérance de vie mondiale grimpa de moins de 50 ans à plus de 70. La production économique mondiale fut multipliée par plus de dix, et la consommation d’énergie par six environ. Des milliards de personnes gagnèrent les villes : en 1950, moins d’un tiers de l’humanité était urbaine, contre plus de la moitié aujourd’hui.
Les résultats pour la planète donnent à réfléchir. Le dioxyde de carbone atmosphérique, d’environ 310 parties par million en 1950, a dépassé 420 dans les années 2020, comme le montre la série mesurée sans interruption depuis 1958 au Mauna Loa, à Hawaï, connue sous le nom de courbe de Keeling. La production de plastique est passée d’environ 2 millions de tonnes par an à plus de 400 millions. Grands barrages, flottes de pêche et terres agricoles ont remodelé fleuves, mers et sols. Nombre de ces changements sont désormais visibles dans les roches et les sédiments eux-mêmes.
Le saviez-vous ? Des géologues proposèrent le lac Crawford, en Ontario, dont la vase stratifiée conserve le plutonium des essais nucléaires des années 1950, comme repère d’une nouvelle époque ; la proposition fut rejetée en 2024.
Voilà pourquoi de nombreux scientifiques parlent d’Anthropocène, l’âge des humains, un terme popularisé par le chimiste Paul Crutzen en 2000. La proposition officielle de le faire débuter au début des années 1950 a été rejetée par les instances géologiques en 2024, mais la querelle sur le mot n’a rien ôté aux faits qui le fondent. Certaines courbes ont commencé à s’infléchir : la croissance démographique ralentit, et l’énergie solaire et éolienne se répand rapidement. D’autres continuent de grimper. La crosse de hockey est la forme emblématique du monde moderne, et nul ne sait encore où s’arrête la lame.
Fig. 89 · La Grande Accélération. Après 1950, population, énergie, économie et pollution s’envolèrent ensemble, sur la courbe que les scientifiques appellent la Grande Accélération.
Chapitre 90 · Partie IX
Le siècle brisé
Aucun siècle ne tua plus d’êtres humains par la violence que le XXe. Deux guerres mondiales, la Shoah, le génocide arménien de 1915, les famines et la terreur staliniennes, la famine du Grand Bond en avant en Chine, les champs de la mort du Cambodge et le génocide des Tutsi au Rwanda en 1994 coûtèrent ensemble bien plus de cent millions de vies ; les estimations varient fortement et la plupart sont approximatives. L’historien Eric Hobsbawm appela les années 1914 à 1991 l’Âge des extrêmes.
Pourtant, aucun siècle ne sauva non plus autant de vies. En 1900, l’espérance de vie moyenne dans le monde tournait autour de 32 ans ; en 2000, elle atteignait environ 66 ans. La pénicilline, découverte par Alexander Fleming en 1928 et produite en masse dans les années 1940, fit d’infections jadis mortelles des maladies bénignes. Les vaccins domptèrent la polio, la rougeole et la diphtérie. La variole, qui tua environ 300 millions de personnes au seul XXe siècle, fut déclarée éradiquée en 1980. La population mondiale passa d’environ 1,6 à 6,1 milliards, et la part de l’humanité vivant dans l’extrême pauvreté tomba d’une large majorité à environ un tiers, selon la plupart des estimations.
La vérité dérangeante est que l’horreur et le progrès poussèrent souvent sur les mêmes racines. Le procédé Haber-Bosch, mis au point vers 1910 par le chimiste Fritz Haber et l’ingénieur Carl Bosch, tire l’azote de l’air pour fabriquer de l’ammoniac. Il produit l’engrais qui nourrit aujourd’hui environ la moitié de l’humanité. Il donna aussi à l’Allemagne les explosifs dont elle avait besoin pendant la Première Guerre mondiale, et Haber dirigea lui-même la première grande attaque au chlore à Ypres en 1915.
Le saviez-vous ? Fritz Haber reçut le prix Nobel de chimie 1918 pour la synthèse de l’ammoniac, annoncé en 1919, quatre ans seulement après avoir supervisé la première grande attaque au gaz.
Le schéma se répète. La découverte de la fission nucléaire en 1938 mena à Hiroshima, mais aussi à l’énergie nucléaire et à la radiothérapie contre le cancer. Les fusées V2 de Wernher von Braun, construites par des déportés des camps de concentration, tuèrent des milliers de personnes à Londres et à Anvers ; deux décennies plus tard, sa Saturn V emportait des astronautes vers la Lune. La production de masse fabriqua chars et bombardiers, mais aussi voitures, réfrigérateurs et médicaments abordables. L’État bureaucratique capable de gérer une protection sociale pouvait aussi organiser des déportations, et la radio diffusait la propagande comme l’information.
Ce qui faisait la différence tenait rarement à la technique elle-même, mais aux institutions qui la contrôlaient : le pouvoir devait-il rendre des comptes aux électeurs, aux tribunaux et à une presse libre, ou à un parti ou un chef unique ? Les pires tueries du siècle furent l’œuvre d’États qui avaient échappé à ces contrepoids. Telle est la leçon que laisse le siècle, alors que le suivant acquiert ses propres pouvoirs, du génie génétique à l’intelligence artificielle. Les outils ne choisissent pas. Les hommes, si.
Fig. 90 · Le siècle brisé. Le XXe siècle engendra à la fois ses pires horreurs et ses plus grands progrès, souvent issus de la même science et du même pouvoir.
Partie X
La frontière
Des premiers ordinateurs aux choix qui façonneront le prochain âge.
Chapitre 91 · Partie X
Le tournant numérique
Au milieu du XVe siècle, la presse de Johannes Gutenberg, à Mayence, rendit les livres assez bon marché pour changer ce que les Européens pouvaient savoir. Dans la seconde moitié du XXe siècle, une chaîne d’inventions fit de même pour toutes les formes d’information à la fois, et à l’échelle du monde, en une cinquantaine d’années. Textes, chiffres, images, musique et argent devinrent une seule et même matière première : des suites de zéros et de uns que l’on pouvait stocker, copier et envoyer presque gratuitement. Ce fut le tournant numérique, et il abolit deux limites immémoriales : la distance que pouvait parcourir un message et la quantité de souvenirs qu’une société pouvait conserver.
L’idée vint d’abord. En 1936, le mathématicien britannique Alan Turing décrivit une machine universelle capable d’effectuer n’importe quel calcul, pourvu qu’on lui donne les bonnes instructions. La guerre fournit l’argent. Les cryptanalystes de Bletchley Park construisirent Colossus en 1943–1944, et aux États-Unis l’ENIAC, grand comme une pièce et achevé en 1945, pesait environ 27 tonnes et fonctionnait avec quelque 18 000 tubes à vide. Puis les composants rapetissèrent. Le transistor, présenté aux Bell Labs en 1947, et le circuit intégré de 1958–1959 permirent de loger toujours plus d’interrupteurs sur de fines lamelles de silicium. En 1965, Gordon Moore observa que leur nombre sur une puce doublait à un rythme régulier, environ tous les deux ans selon son estimation ultérieure, une prévision qui se vérifia pendant un demi-siècle.
Ensuite, les machines apprirent à se parler. Le 29 octobre 1969, l’ARPANET, financé par l’État américain, transmit son premier message, d’un ordinateur de l’UCLA à un autre du Stanford Research Institute. Le 1er janvier 1983, le réseau adopta TCP/IP, les règles communes qui permettent encore à n’importe quel réseau de se raccorder à n’importe quel autre : l’internet proprement dit était né. Au CERN, près de Genève, Tim Berners-Lee proposa en 1989 le World Wide Web et mit en ligne le premier site en 1991. En 1993, le CERN libéra la technologie de tout droit, afin que chacun puisse s’en servir.
Le saviez-vous ? Le premier message d’ARPANET devait être « LOGIN », mais le système planta après deux lettres : le premier mot transmis sur le réseau fut donc « LO ».
La comparaison avec l’imprimerie est juste, car les deux techniques brisèrent un monopole. L’imprimerie avait miné le copiste et le texte unique faisant autorité ; Internet mina l’éditeur, le diffuseur et l’encyclopédie posée sur l’étagère. Toutes deux répandirent le savoir et les sottises avec la même efficacité, et toutes deux inquiétèrent les autorités de leur temps. La différence tient à la vitesse. L’imprimerie mit des décennies à gagner l’Europe ; le Web passa d’un seul serveur à environ un milliard d’utilisateurs en moins de quinze ans. Il fut mondial presque d’emblée : l’Inde bâtit autour de Bangalore une immense industrie de services informatiques, la Corée du Sud raccorda ses foyers au haut débit plus vite que presque tout autre pays, et une grande partie de l’Afrique se passa tout bonnement du téléphone fixe.
Les bienfaits eurent leur prix. Des métiers anciens, de la presse aux agences de voyages, furent vidés de leur substance, une poignée d’entreprises prit le contrôle des principales portes d’accès, et les données personnelles devinrent une marchandise. Le changement de fond n’en est pas moins évident. L’humanité s’était dotée d’une mémoire commune et d’un système nerveux commun. Restait à savoir qui allait s’y brancher.
Fig. 91 · Le tournant numérique. L’informatique et Internet ont fait pour l’information ce que l’imprimerie fit pour le livre, en plus vite, reliant des milliards d’êtres.
Chapitre 92 · Partie X
Tous connectés
En 1995, moins d’une personne sur cent utilisait Internet. En 2024, selon l’Union internationale des télécommunications, elles étaient environ 5,5 milliards, soit à peu près les deux tiers de l’humanité. Aucune technique antérieure, ni le livre imprimé, ni la radio, ni même l’électricité, n’avait atteint autant de gens aussi vite. En une seule génération, la plus grande partie de l’espèce s’est dotée d’un appareil de poche capable de joindre presque n’importe lequel de ses membres en quelques secondes.
C’est le smartphone qui l’a rendu possible. L’iPhone d’Apple, en 2007, et le système Android de Google, en 2008, réunirent ordinateur, appareil photo, carte et téléphone en un seul objet, et les modèles bon marché de fabricants chinois comme Xiaomi, Oppo ou Transsion le mirent à la portée de milliards de personnes. Le prix des données mobiles s’effondra. En Inde, Reliance Jio se lança en 2016 avec des forfaits très peu chers et contribua à faire du pays, en quelques années, l’un des plus gros consommateurs d’Internet mobile au monde. Pour beaucoup, en Afrique et en Asie du Sud, le portable fut le premier téléphone, le premier appareil photo et la première banque qu’ils aient jamais possédés.
Le saviez-vous ? Au Kenya, M-Pesa, lancé en 2007, permit d’envoyer de l’argent par SMS ; en une décennie, une large majorité des ménages kényans utilisaient l’argent mobile.
La connexion transforma la manière de s’organiser. En Tunisie en décembre 2010, puis en Égypte en janvier 2011, les manifestants se servirent de Facebook, de Twitter et de vidéos filmées au téléphone pour coordonner et diffuser les soulèvements du printemps arabe. À Hong Kong en 2019, les protestataires utilisèrent des messageries chiffrées pour se rassembler et se disperser en un éclair. Les familles séparées par l’émigration pouvaient se parler chaque jour ; les paysans vérifiaient les cours avant d’aller au marché ; les scientifiques partageaient leurs données d’un continent à l’autre en quelques heures. Les réseaux sociaux devinrent les plus vastes lieux de rassemblement de l’histoire : Facebook à lui seul dépassa trois milliards d’utilisateurs mensuels en 2023.
La même vitesse servit la tromperie et la peur. Des rumeurs propagées sur WhatsApp furent liées à une vague de lynchages en Inde en 2017 et 2018, et des enquêteurs de l’ONU rapportèrent en 2018 que Facebook avait contribué à diffuser la haine contre les Rohingyas en Birmanie. Les gouvernements apprirent à surveiller, à censurer ou tout simplement à couper le réseau ; l’Inde, la Russie, l’Iran et l’Éthiopie ont tous imposé des coupures. Les algorithmes conçus pour capter l’attention tendaient à récompenser l’indignation, un résultat que personne n’avait vraiment voulu et que personne n’a encore corrigé.
Le monde connecté n’est pas encore le monde entier. Environ 2,6 milliards de personnes restaient hors ligne en 2024, pour la plupart dans des régions pauvres et rurales, et dans les pays à faible revenu les femmes avaient moins de chances que les hommes d’être connectées. Mais la direction ne fait aucun doute. Pendant la plus grande partie de l’histoire, une voix ne portait pas plus loin qu’un messager ne pouvait marcher. Désormais, elle porte aussi loin que le réseau, c’est-à-dire presque partout.
Fig. 92 · Tous connectés. En une génération, la majeure partie de l’humanité a reçu un smartphone et un lien avec tous les autres, pour partager, s’organiser et tromper.
Chapitre 93 · Partie X
Le génome déchiffré
Chaque cellule vivante porte des instructions écrites dans un alphabet chimique de quatre lettres, A, C, G et T, les bases de l’ADN. Pendant presque toute l’histoire, ce code est resté invisible. En soixante-dix ans, l’humanité a appris à en voir la forme, à le lire de bout en bout, puis à le réécrire, devenant la première espèce capable de modifier délibérément sa propre biologie.
La forme vint d’abord. En 1953, à Cambridge, James Watson et Francis Crick proposèrent la double hélice en s’appuyant sur des clichés aux rayons X réalisés au King’s College de Londres par Rosalind Franklin et Raymond Gosling, dont la contribution fut longtemps minimisée. Puis vint la lecture. Le Projet génome humain, lancé en 1990 par des laboratoires des États-Unis, de Grande-Bretagne, du Japon, de France, d’Allemagne et plus tard de Chine, publia une ébauche en 2001 et déclara le travail pour l’essentiel achevé en 2003, pour un coût d’environ 3 milliards de dollars. Le génome humain s’avéra compter quelque 3 milliards de paires de bases, mais seulement environ 20 000 gènes codant des protéines, bien moins que beaucoup ne l’avaient prévu.
Le saviez-vous ? Le génome « complet » de 2003 comportait encore des lacunes couvrant environ 8 % de l’ADN ; la première séquence humaine véritablement intégrale n’a été publiée qu’en 2022.
Ensuite, la lecture devint bon marché. De nouveaux séquenceurs firent tomber le coût d’un génome humain d’environ 100 millions de dollars en 2001 à quelques centaines de dollars dans les années 2020, une baisse plus rapide que les fameux progrès des puces électroniques. Les médecins se mirent à utiliser le génome pour diagnostiquer les maladies rares chez les nouveau-nés, et pendant la pandémie de Covid-19, des laboratoires d’Afrique du Sud, de Grande-Bretagne et d’ailleurs suivirent les nouveaux variants en séquençant le virus en quelques jours.
La réécriture suivit. En 2012, Jennifer Doudna et Emmanuelle Charpentier montrèrent que CRISPR-Cas9, un système qui permet aux bactéries de se défendre contre les virus, pouvait être programmé pour couper l’ADN à l’endroit choisi. Elles partagèrent le prix Nobel de chimie en 2020. L’outil était assez simple et bon marché pour un laboratoire ordinaire. Fin 2023, les autorités britanniques puis américaines autorisèrent Casgevy, la première thérapie fondée sur CRISPR, contre la drépanocytose et la bêta-thalassémie. La drépanocytose touche surtout les personnes d’origine africaine, moyen-orientale et sud-asiatique : l’espoir est donc réel et mondial, même si le traitement reste extrêmement coûteux.
La frontière entre soigner et remodeler fut mise à l’épreuve en 2018, lorsque le chercheur chinois He Jiankui annonça la naissance de jumelles dont il avait modifié les embryons pour les protéger du VIH. La condamnation fut unanime dans le monde, et un tribunal de Shenzhen le condamna à trois ans de prison. Modifier les cellules ordinaires du corps ne concerne qu’un patient, mais modifier un embryon touche toute sa descendance, et la plupart des pays l’interdisent. Le code du vivant est désormais ouvert à la révision. Décider qui tient la plume est le problème le plus difficile.
Fig. 93 · Le génome déchiffré. Nous savons désormais lire et modifier le code du vivant : pour la première fois, une espèce peut remodeler sciemment sa propre biologie.
Chapitre 94 · Partie X
L’heure des comptes climatiques
Le charbon, le pétrole et le gaz qui ont alimenté deux siècles de croissance sont de la lumière solaire stockée par des forêts et du plancton disparus. Les brûler libère du dioxyde de carbone enfermé sous terre depuis des millions d’années, et ce gaz s’accumule dans l’air. Il en résulte le changement climatique, le réchauffement lent mais mesurable de la planète qui abrite le monde moderne, et peut-être le problème commun le plus ardu auquel une civilisation ait jamais fait face.
La science est plus ancienne qu’on ne le croit. En 1856, l’Américaine Eunice Foote montra qu’un air riche en dioxyde de carbone s’échauffait davantage au soleil ; en 1859, John Tyndall mesura à Londres comment les gaz absorbent la chaleur ; et en 1896, le chimiste suédois Svante Arrhenius calcula qu’un doublement du dioxyde de carbone réchaufferait la Terre de plusieurs degrés. En 1958, Charles David Keeling commença à mesurer ce gaz au sommet du Mauna Loa, à Hawaï. Ses relevés, la courbe de Keeling, sont passés d’environ 315 parties par million à quelque 425 en 2024, contre environ 280 avant l’industrialisation.
Le saviez-vous ? L’expérience d’Eunice Foote précéda de trois ans les travaux plus célèbres de Tyndall, mais son article fut lu devant une assemblée savante par un homme, et son rôle resta presque oublié pendant plus d’un siècle.
Le réchauffement a suivi la chimie. Au milieu des années 2020, le monde était plus chaud d’environ 1,3 °C qu’à la fin du XIXe siècle, et 2024 fut la première année civile à dépasser en moyenne de plus de 1,5 °C ce niveau de référence. Canicules, sécheresses et pluies diluviennes sont devenues plus fréquentes et plus violentes. En 2022, des inondations submergèrent environ un tiers du Pakistan, un pays responsable de bien moins de 1 % des émissions historiques. Des États insulaires de faible altitude, comme Tuvalu et Kiribati, risquent de perdre leur territoire. L’injustice est structurelle : ceux qui ont le moins brûlé tendent à souffrir les premiers.
La politique a avancé moins vite que la physique. Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) fut créé en 1988 et la convention de l’ONU sur le climat signée à Rio de Janeiro en 1992. Le protocole de Kyoto de 1997 n’engageait que les pays riches, et les États-Unis ne le ratifièrent jamais. L’accord de Paris de 2015 rallia enfin presque toutes les nations, chacune fixant ses propres engagements, avec l’objectif de contenir le réchauffement bien en dessous de 2 °C et de viser 1,5 °C ; les États-Unis s’en sont depuis retirés à deux reprises. La Chine devint le premier émetteur annuel vers 2006, tandis que les États-Unis restent le premier émetteur historique. Croissance, emplois et élections se mesurent en années ; le danger, lui, se mesure en décennies.
Les choses bougent pourtant. Le coût de l’électricité solaire a chuté d’environ 90 % au cours des années 2010, l’éolien et les batteries ont suivi, et la voiture électrique est passée de la curiosité au marché de masse, sous l’impulsion des constructeurs chinois. Les combustibles fossiles fournissent pourtant encore environ les quatre cinquièmes de l’énergie mondiale. La question n’est pas de savoir si l’humanité peut comprendre la menace. Elle est de savoir si elle peut agir à temps.
Fig. 94 · L’heure des comptes climatiques. L’énergie fossile qui a bâti le monde moderne réchauffe la planète qui l’abrite, une menace plus lente que la politique et plus dure à contrer.
Chapitre 95 · Partie X
L’essor de l’IA
Le feu a prolongé le corps humain, l’écriture la mémoire, l’imprimerie la portée de la parole et la vapeur la force des muscles. L’intelligence artificielle promet de prolonger la faculté qui a rendu tout cela possible : la pensée elle-même. Au début des années 2020, des machines capables d’écrire, de traduire, de dessiner, de programmer et d’argumenter sont apparues à une vitesse qui a surpris jusqu’à leurs créateurs.
L’idée est ancienne. En 1950, Alan Turing se demanda si les machines pouvaient penser et proposa son jeu de l’imitation comme test. Le nom lui-même vient d’une proposition rédigée en 1955 par John McCarthy et ses collègues pour un atelier d’été organisé en 1956 au Dartmouth College. L’optimisme initial céda la place à des « hivers de l’IA » dans les années 1970 et à la fin des années 1980, quand les percées promises ne vinrent pas et que les crédits se tarirent. Le progrès vint plutôt de l’apprentissage automatique, des programmes qui tirent des régularités des données au lieu de suivre des règles écrites à la main. Deep Blue, d’IBM, battit le champion du monde d’échecs Garry Kasparov en 1997. En 2012, un réseau de neurones baptisé AlexNet, issu de l’équipe de Geoffrey Hinton à Toronto, surclassa largement ses rivaux en reconnaissance d’images, et en 2016 AlphaGo, de DeepMind, battit le maître de go Lee Sedol quatre parties à une, à Séoul.
Deux ingrédients permirent le saut : des océans de données tirées d’Internet et des puces puissantes, conçues pour l’essentiel par Nvidia en Californie et fabriquées par TSMC à Taïwan. En 2017, des chercheurs de Google publièrent le transformeur, une architecture capable d’apprendre à partir d’immenses quantités de texte. Agrandie, elle donna naissance aux grands modèles de langage. ChatGPT, d’OpenAI, lancé en novembre 2022, aurait atteint 100 millions d’utilisateurs en deux mois environ, l’une des adoptions les plus rapides de tous les produits grand public. Des systèmes concurrents suivirent, chez Google, Anthropic ou Meta, et chez des entreprises chinoises comme Baidu, Alibaba et DeepSeek.
Le saviez-vous ? AlphaFold, de DeepMind, a prédit la forme en trois dimensions de quelque 200 millions de protéines, presque toutes celles que connaît la science, et ses concepteurs ont partagé le prix Nobel de chimie 2024.
Les effets se font sentir dans toutes les directions. Dans le travail, l’IA rédige, programme et résume, accroissant la productivité de certains métiers et en menaçant d’autres, comme le métier à tisser mécanique le fit pour les tisserands à la main. Dans le savoir, elle accélère la science mais peut aussi affirmer des erreurs avec aplomb. Dans l’art, elle produit images et musique, suscitant des procès sur les œuvres humaines dont elle s’est nourrie. Dans le pouvoir, elle concentre l’avantage entre les mains des quelques entreprises et pays capables de payer la puissance de calcul, et fournit de nouveaux outils de surveillance, de persuasion et de guerre. L’Union européenne a adopté en 2024 la première grande loi sur l’IA ; d’autres gouvernements se demandent encore jusqu’où la suivre.
Nul ne sait encore si l’IA ressemblera à l’imprimerie, un bouleversement lent et profond, ou à quelque chose de plus rapide et de plus étrange. Certains de ses concepteurs mettent en garde contre des risques graves ; d’autres annoncent un âge d’or de la découverte. Dans tous les cas, l’outil n’a plus rien de théorique. Il est déjà entre les mains de milliards de personnes.
Fig. 95 · L’essor de l’IA. Des machines qui apprennent, écrivent et raisonnent arrivent vite ; comme le feu, l’imprimerie et la vapeur, elles pourraient refondre travail et savoir.
Chapitre 96 · Partie X
Le village planétaire
En 1962, le théoricien canadien des médias Marshall McLuhan écrivit que les médias électroniques faisaient du monde un « village planétaire ». Un demi-siècle plus tard, la formule semblait moins une métaphore qu’une description. Marchandises, personnes, capitaux, idées et microbes font désormais le tour de la planète si vite qu’un événement survenu dans une ville peut toucher tous les continents en quelques jours.
La tuyauterie du village était modeste. En 1956, l’entrepreneur américain du transport routier Malcolm McLean envoya l’Ideal X de Newark à Houston avec 58 caisses métalliques à bord, et le conteneur standard allait faire chuter le coût du transport maritime. L’avion à réaction fit de même pour les personnes : le nombre de passagers aériens passa d’environ 310 millions par an en 1970 à plus de 4 milliards en 2019. Le commerce, qui représentait environ un quart de la production mondiale vers 1970, en atteignit quelque 60 % en 2008, et les usines essaimèrent en Chine, au Bangladesh, au Vietnam et au Mexique. Un téléphone assemblé à Shenzhen pouvait contenir du cobalt extrait au Congo et faire tourner des logiciels écrits en Californie.
La culture emprunta les mêmes routes. Les films de Bollywood remplirent les salles de Lagos à Moscou, le Nollywood nigérian devint l’une des industries cinématographiques les plus prolifiques du monde, l’animation japonaise et la pop sud-coréenne conquirent un public mondial, et le football anglais se regardait dans les bars de Kampala à Kuala Lumpur.
Le saviez-vous ? En décembre 2012, « Gangnam Style » du chanteur sud-coréen Psy devint la première vidéo de YouTube à dépasser le milliard de vues.
L’interdépendance propage aussi les malheurs. La faillite de la banque d’affaires américaine Lehman Brothers, en septembre 2008, transforma en quelques semaines une crise immobilière américaine en récession mondiale. En mars 2021, un seul porte-conteneurs, l’Ever Given, s’échoua dans le canal de Suez et le bloqua six jours, retenant chaque jour environ 9,6 milliards de dollars de marchandises. Plus douloureux encore, un nouveau coronavirus identifié à Wuhan, en Chine, en décembre 2019 atteignit la Thaïlande, les États-Unis, la France et l’Australie en quelques semaines. L’Organisation mondiale de la santé déclara la pandémie le 11 mars 2020, et à la fin de l’année le Covid-19 avait gagné tous les continents, Antarctique compris. L’OMS estima par la suite la surmortalité de 2020 et 2021 à environ 15 millions de décès, dans une fourchette de 13 à 17 millions.
Le village n’a pas de maire. Pandémies, crises financières et ruptures d’approvisionnement franchissent librement les frontières, tandis que les organismes chargés de les gérer, de l’OMS à l’Organisation mondiale du commerce, dépendent de gouvernements qui rendent des comptes à des électeurs nationaux. Après 2020, de nombreux pays commencèrent à rapatrier des usines et à stocker des médicaments, un recul partiel par rapport à la mondialisation la plus tendue. Mais les liens sont trop profonds pour être défaits. Le monde est désormais un seul village, qu’il apprécie ou non ses voisins.
Fig. 96 · Le village planétaire. Commerce, voyages et Web ont tissé l’humanité en un seul réseau : un virus, un marché ou un mème peut faire le tour du monde en quelques jours.
Chapitre 97 · Partie X
Les nouvelles grandes puissances
Pendant la plus grande partie de l’histoire écrite, le centre de gravité économique du monde se trouvait en Asie. Selon les estimations de l’historien de l’économie Angus Maddison, la Chine et l’Inde produisaient encore ensemble environ la moitié de la richesse mondiale en 1820. Les deux siècles suivants, dominés par l’Europe occidentale puis par les États-Unis, ressemblent aujourd’hui moins à l’ordre naturel qu’à une parenthèse inhabituelle, et cette parenthèse se referme.
Les historiens appellent l’essor de l’Occident la grande divergence. Le charbon, l’usine, la conquête impériale et de nouvelles institutions financières donnèrent à l’Europe et à l’Amérique du Nord une avance que les guerres de l’opium, la domination coloniale en Inde et l’effondrement de la Chine des Qing rendirent brutalement visible. En 1950, d’après les chiffres de Maddison, la Chine et l’Inde réunies pesaient moins d’un dixième de la production mondiale, tandis que les États-Unis à eux seuls en produisaient plus du quart.
Le retour commença au Japon, qui se reconstruisit après 1945 et devint en 1968 la deuxième économie du monde. La Corée du Sud, Taïwan, Hong Kong et Singapour, les « quatre dragons », suivirent avec une croissance tirée par les exportations. Le tournant décisif survint en 1978, quand Deng Xiaoping commença à ouvrir la Chine au marché et aux investissements étrangers. La Chine entra à l’Organisation mondiale du commerce en 2001 et devint l’atelier du monde. La Banque mondiale estime qu’environ 800 millions de Chinois sont sortis de l’extrême pauvreté en quatre décennies, le recul le plus rapide jamais enregistré. Les réformes indiennes de 1991 lancèrent un long essor, et en 2023 l’Inde dépassa la Chine comme pays le plus peuplé du monde.
Le saviez-vous ? En parité de pouvoir d’achat, qui tient compte des prix locaux, les chiffres du FMI montrent que l’économie chinoise a dépassé celle des États-Unis vers 2014.
La puissance a suivi l’argent, quoique de façon inégale. La Chine s’est dotée de la plus grande marine du monde en nombre de navires et a lancé en 2013 les « nouvelles routes de la soie » pour financer ports, voies ferrées et centrales électriques en Asie, en Afrique et en Amérique latine. Le groupe des BRICS, réuni pour la première fois en 2009 par le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine, et rejoint par l’Afrique du Sud en 2010, s’est encore élargi en 2024. Les États du Golfe, l’Indonésie, la Turquie et le Brésil agissent désormais en puissances régionales plutôt qu’en clients de puissances lointaines.
Le basculement n’est ni simple ni achevé. Les États-Unis conservent la première économie aux taux de change du marché, la monnaie dominante et l’armée la plus puissante, et la Chine fait face à une population vieillissante et déclinante. La rivalité entre les deux façonne désormais le commerce, la technologie et la sécurité, des semi-conducteurs au détroit de Taïwan. Une chose est claire : le monde dirigé depuis quelques capitales occidentales est en train de passer. Sur la longue durée, l’Asie n’émerge pas. Elle revient.
Fig. 97 · Les nouvelles grandes puissances. Le retour de l’Asie au premier plan économique met fin à deux siècles de domination occidentale et ramène vers l’est le centre de gravité.
Chapitre 98 · Partie X
Vivre plus longtemps, mieux
En 1800, un nouveau-né, où qu’il naisse dans le monde, pouvait espérer vivre en moyenne une trentaine d’années. Ce chiffre était tiré vers le bas avant tout par la mort des enfants : dans la plupart des sociétés, environ quatre sur dix mouraient avant leur cinquième anniversaire. En 2019, l’espérance de vie mondiale dépassait 72 ans, et la mortalité avant cinq ans était tombée sous les 4 %. Au cours des mêmes deux siècles, la part de l’humanité vivant dans l’extrême pauvreté passa d’une large majorité à moins d’un dixième. À bien des égards, aucune époque n’a été plus sûre pour naître.
La médecine fournit une partie de la réponse. En 1796, Edward Jenner montra que la vaccine protégeait de la variole, et la campagne mondiale qui éradiqua finalement la maladie en 1980 fut menée par l’Organisation mondiale de la santé avec des équipes à travers l’Afrique et l’Asie du Sud. En 1854, John Snow attribua une épidémie de choléra à Londres à une pompe à eau contaminée, et l’eau potable et les égouts allongèrent ensuite la vie autant que n’importe quel médicament. Louis Pasteur et Robert Koch établirent la théorie microbienne des maladies ; Alexander Fleming remarqua la pénicilline en 1928, et sa production de masse dans les années 1940 rendit curables des infections mortelles. Les sels de réhydratation orale, bon marché et éprouvés au Bangladesh et en Inde vers 1970, ont depuis sauvé de la diarrhée des millions d’enfants.
Le saviez-vous ? La variole aurait tué quelque 300 millions de personnes au seul XXe siècle, et elle reste la seule maladie humaine jamais éradiquée.
La richesse fit le reste. La croissance industrielle augmenta les salaires, et une agriculture plus performante nourrit davantage de bouches : la révolution verte des années 1960, avec le blé à haut rendement mis au point par Norman Borlaug au Mexique et de nouvelles variétés de riz venues des Philippines, accrut fortement les récoltes en Inde, au Pakistan et dans une grande partie de l’Asie. L’école se répandit aussi, et l’alphabétisation passa d’environ un adulte sur huit en 1820 à près de neuf sur dix aujourd’hui. Les mères instruites avaient des enfants en meilleure santé, et les familles qui pouvaient compter sur la survie de leurs enfants tendaient à en avoir moins.
Les progrès sont réels mais inégaux. La Banque mondiale recense encore quelque 700 à 800 millions de personnes en situation d’extrême pauvreté, selon le seuil retenu, pour la plupart en Afrique subsaharienne. Le Covid-19 a fait reculer l’espérance de vie mondiale de près de deux ans entre 2019 et 2021, avant qu’elle ne se rétablisse. Des revenus plus élevés ont aussi apporté de nouveaux fardeaux, de l’obésité aux accidents de la route en passant par des populations vieillissantes qui ont besoin de soins. Les pays pauvres gagnent aujourd’hui des années de vie plus vite que les pays riches autrefois, car ils peuvent adopter vaccins et antibiotiques au lieu de devoir les inventer.
Les mauvaises nouvelles arrivent d’un coup ; les bonnes arrivent lentement, et un enfant qui n’est pas mort ne fait pas les gros titres. Pourtant, la durée de vie d’une personne ordinaire aujourd’hui aurait paru miraculeuse à un empereur romain ou à un prince moghol. Le monde reste plein de dangers. Il est aussi, à en juger par les faits, meilleur qu’il ne l’était.
Fig. 98 · Vivre plus longtemps, mieux. En deux siècles, l’espérance de vie a plus que doublé et l’extrême pauvreté a atteint un plancher historique : aucune époque n’a été plus sûre pour naître.
Chapitre 99 · Partie X
Nos pouvoirs fragiles
Le 16 juillet 1945, à 5 h 29 du matin, dans le désert du Nouveau-Mexique, l’essai Trinity prouva que l’homme pouvait libérer l’énergie de l’atome. Son directeur scientifique, J. Robert Oppenheimer, se rappela plus tard un vers de la Bhagavad-Gita : « Je suis devenu la Mort, le destructeur des mondes. » Pour la première fois, une espèce détenait les moyens de sa propre destruction. Quatre-vingts ans plus tard, elle en détient plusieurs.
L’arme nucléaire vint en premier. En 1986, les arsenaux du monde comptaient environ 70 000 ogives. La catastrophe fut évitée plus d’une fois de justesse : pendant la crise des missiles de Cuba, en octobre 1962, et en septembre 1983, quand l’officier soviétique Stanislav Petrov jugea qu’une alerte satellite signalant des missiles américains était une fausse alerte, à juste titre, et ne la transmit pas comme une attaque. Les traités ont aidé. Le traité de non-prolifération de 1968 et les accords de maîtrise des armements conclus pendant et après la guerre froide ont ramené les stocks à environ 12 000 ogives aujourd’hui, de quoi anéantir encore la civilisation.
Les pouvoirs plus récents sont plus insidieux. L’énergie fossile, qui a tiré des milliards de personnes de la pauvreté, réchauffe le climat. Les biotechnologies peuvent guérir des maladies héréditaires, mais les mêmes outils pourraient rendre un germe plus dangereux ; la convention sur les armes biologiques de 1972 interdit ces armes mais ne prévoit aucun inspecteur pour le vérifier. Les réseaux mondiaux propagent à la fois le savoir et la désinformation. L’intelligence artificielle, la dernière venue, pourrait accélérer la science ou automatiser cyberattaques, surveillance et armements, et certains de ses propres concepteurs ont mis en garde contre des risques d’une tout autre ampleur.
Le saviez-vous ? Le protocole de Montréal de 1987, qui a banni les substances détruisant l’ozone, est devenu le premier traité de l’ONU ratifié par tous les pays du monde, et la couche d’ozone devrait se reconstituer au cours des prochaines décennies.
L’expérience montre que gouverner un pouvoir dangereux est possible, mais difficile. Le protocole de Montréal a fonctionné parce que des substituts existaient et qu’un petit nombre d’entreprises fabriquaient ces produits. La retenue nucléaire a tenu, jusqu’ici, grâce à la dissuasion, aux traités et à la chance. L’action climatique est plus lente parce que l’énergie est partout et que le coût de la transition pèse sur les électeurs d’aujourd’hui. Pour les biotechnologies et l’IA, les règles ne font que commencer : la conférence d’Asilomar, en 1975, fixa les premières consignes de sécurité du génie génétique, et en novembre 2023 des gouvernements se réunirent à Bletchley Park, en Angleterre, pour le premier sommet mondial sur la sûreté de l’IA.
Le schéma commun est que le pouvoir croît plus vite que les institutions chargées de le guider. Chaque technologie naît comme l’avantage d’un pays ou d’une entreprise et devient le risque de tous. La génération capable de nourrir huit milliards d’êtres humains pourrait anéantir cette réussite en un après-midi. Que ces pouvoirs deviennent une échelle ou une trappe dépend de choix qui restent à faire.
Fig. 99 · Nos pouvoirs fragiles. Les forces qui élèvent des milliards d’êtres, énergie, connexion, biotech et IA, pourraient aussi nous défaire : aucune génération n’a eu tant de pouvoir.
Chapitre 100 · Partie X
L’histoire n’est pas finie
À l’été 1989, alors que le communisme s’effondrait en Europe de l’Est, le politologue américain Francis Fukuyama publia un essai demandant si l’histoire était parvenue à sa « fin ». Il voulait dire que la démocratie libérale pourrait se révéler la forme ultime du gouvernement humain, non que les événements allaient cesser. En quelques années survinrent le génocide au Rwanda, la guerre dans les Balkans, puis les attentats du 11 septembre 2001, l’essor de la Chine et le retour d’une guerre de grande ampleur en Europe. Les événements n’avaient pas lu l’essai.
La leçon traverse tout ce livre. Chaque ordre qui semblait éternel à ceux qui y vivaient a pris fin : l’Empire romain d’Occident au Ve siècle ; le califat abbasside quand les Mongols saccagèrent Bagdad en 1258 ; la dynastie Ming en 1644 ; l’Empire moghol en 1857 ; l’Empire britannique qui, à son apogée au début des années 1920, régnait sur environ un quart des terres émergées et un cinquième de l’humanité ; et l’Union soviétique, dissoute en décembre 1991. Peu de contemporains virent venir ces fins, et moins encore devinèrent ce qui suivrait.
Le saviez-vous ? Shelley écrivit « Ozymandias », son poème sur la statue brisée d’un roi des rois oublié, en 1817, dans le cadre d’un concours amical de sonnets avec Horace Smith.
Tout aussi frappant, l’avenir a maintes fois dépendu de choix qui auraient pu tourner autrement. La Grande-Bretagne abolit la traite négrière en 1807 au terme d’une longue campagne menée par des militants, par d’anciens esclaves devenus écrivains comme Olaudah Equiano et, surtout, par la résistance des esclaves eux-mêmes, de la révolution haïtienne aux révoltes de Jamaïque. L’indépendance de l’Inde, en 1947, fut le fruit d’un mouvement de masse conduit par Gandhi et bien d’autres. La fin de l’apartheid en Afrique du Sud, scellée par les élections de 1994, vint après des décennies de lutte et une transition négociée sous la conduite de Nelson Mandela. La variole fut éradiquée parce que des milliers de soignants choisirent d’aller jusqu’au bout. Aucune de ces issues n’était inévitable, et les contemporains le savaient.
Les forces décrites dans les chapitres précédents, le réchauffement, l’intelligence artificielle, la modification génétique, le basculement de la puissance vers l’Asie et l’expansion des réseaux, façonneront le prochain âge, mais elles ne le dictent pas. Les techniques ouvrent des possibles, pas des destins. La même puissance industrielle a construit des hôpitaux et la machinerie de la guerre totale ; la même physique éclaire les villes et peut les raser. Ce qu’une société fait de ses outils dépend de ses lois, de ses institutions et du courage des gens ordinaires.
Les historiens de l’an 2500 sauront comment a tourné le XXIe siècle. Nous, nous l’ignorons, et cette incertitude est moins un motif de crainte que la définition même de la liberté. Si la longue histoire de l’humanité enseigne une chose, c’est qu’aucun ordre n’est éternel et qu’aucun avenir n’est écrit. Le prochain chapitre reste à écrire. Il s’écrit maintenant.
Fig. 100 · L’histoire n’est pas finie. Aucun ordre n’est éternel et aucun avenir n’est écrit : l’histoire n’est pas un destin mais un choix, et le prochain chapitre, c’est nous qui l’écrivons.
Histoire du monde · Première édition, octobre 2026
100 chapitres · 10 parties · cent schémas
par Mat Siems · The Visual Encyclopaedia, No. 5 · 2026