Un Top 100 · octobre 2026

Les 100 schémas
qui ont changé le monde

Un schéma est un argument que l'on peut voir
par Mat Siems
Partie I

Cartographier la Terre

Comment des lignes sur le papier ont décidé où l’on navigue, où l’on s’installe et où l’on se bat

Schéma 1 · Partie I

La carte médiévale en T dans l’O

Un cercle, un T et trois continents ont appris à l’Europe, mille ans durant, qu’une carte peut énoncer une foi.
Isidore de Séville · Séville, Espagne wisigothique · c. 630
Carte médiévale en T-O Isidore de Séville · Étymologies · v. 630 EST · ORIENS OUEST · OCCIDENS NORD SUD Ni côtes ni échelle : le monde tel qu’on le croit. OCEANUS 1 L’anneau Océan un océan autour du monde la terre habitée Don · Tanaïs Nil · Nilus Méditerranée 2 Le T des eaux Méditerranée = le fût Don + Nil = la barre ASIE Sem EUROPE Japhet AFRIQUE Cham 3 Trois continents Asie en haut ; Europe, Afrique en bas. Sem, Japhet, Cham Paradis Jérusalem 4 L’est en haut le Paradis à l’extrême est ; Jérusalem au cœur du T
Fig. 1 · La carte médiévale en T dans l’O · Lire le schéma
  1. 1L’anneau de l’Océan. Une bande d’eau extérieure, le O, encercle toutes les terres. Les géographes antiques se représentaient le monde habité comme une île entourée d’un unique océan.
  2. 2Le T des eaux. La Méditerranée forme la hampe ; le Don et le Nil forment la barre. Ces trois étendues d’eau divisent le disque en continents connus.
  3. 3Trois continents. L’Asie occupe toute la moitié supérieure ; l’Europe et l’Afrique se partagent les quarts inférieurs. Bien des copies les nomment d’après les fils de Noé : Sem, Japhet et Cham.
  4. 4Jérusalem au centre. L’est, direction du Paradis, est en haut. Les versions plus tardives placent Jérusalem à la jonction du T, au centre spirituel du monde.
▶ Voir le film (en anglais)

Vers l’an 630, Isidore, évêque de Séville, achevait l’ouvrage de référence le plus ambitieux du haut Moyen Âge. Ses Etymologiae entendaient tout expliquer, de la grammaire à la médecine, des navires aux pierres, en remontant à l’origine des mots qui les désignent. Dans la partie consacrée à la Terre, les copistes placèrent un petit dessin appelé à devenir l’une des images du monde les plus recopiées des mille ans suivants : un cercle renfermant un T.

Le dessin est d’une simplicité presque désarmante. L’anneau extérieur est l’Océan, que les Anciens imaginaient ceinturant la terre habitée comme des douves. À l’intérieur, le disque est partagé par un T d’eau. La hampe figure la Méditerranée, la grande mer. La barre transversale est formée de deux fleuves : le Don, ou Tanaïs, d’un côté, et le Nil de l’autre. Les trois espaces restants sont les trois continents connus. L’Asie occupe toute la moitié supérieure, tandis que l’Europe et l’Afrique se partagent les deux quarts inférieurs. Bien des copies ajoutent les noms des fils de Noé, car les lecteurs médiévaux croyaient que le monde avait été partagé entre eux après le Déluge : Sem reçut l’Asie, Japhet l’Europe et Cham l’Afrique.

Le haut de la carte, c’est l’est, et non le nord. On situait le Paradis dans l’extrême Orient, et le soleil levant symbolisait le Christ : la place d’honneur revenait donc à l’orient. C’est de là que vient notre verbe « orienter » : orienter une carte, c’était à l’origine la tourner de façon que l’est soit en haut. Les versions plus tardives placent Jérusalem au centre exact, au point de jonction du T, suivant le verset d’Ézéchiel selon lequel Dieu a établi Jérusalem au milieu des nations. Le schéma d’Isidore lui-même n’y insiste pas, mais l’idée épousait si bien la forme qu’elle devint la règle.

On est tenté de ricaner devant une telle image et d’y voir la preuve que les gens du Moyen Âge croyaient la Terre plate. Pour la plupart, ce n’était pas le cas. Depuis Bède le Vénérable, les lettrés savaient que la Terre était une sphère, et le T dans l’O se comprend mieux comme le schéma de sa partie connue et habitée que comme un portrait de la planète. Le mythe de la Terre plate est en grande partie une invention du XIXe siècle, favorisée par la biographie romantique de Christophe Colomb signée Washington Irving. La carte en T dans l’O n’a jamais été destinée aux voyageurs. Personne ne naviguait avec. C’était un outil d’enseignement, un aide-mémoire sur l’ordonnance du monde et sur ses raisons.

C’est précisément ce qui fait son importance. Le T dans l’O est l’exemple le plus pur du schéma comme argument. Il écarte distances, côtes et échelle pour ne garder que des relations : trois parties, un océan, un centre sacré, la direction sainte en haut. Son message, répété dans des centaines de manuscrits, était que géographie et théologie ne formaient qu’une seule et même discipline. Lorsque Günther Zainer imprima une édition des Etymologiae à Augsbourg en 1472, la petite gravure sur bois en T dans l’O devint, de l’avis général, la première carte imprimée en Europe.

Ses descendants sont partout. Les grandes mappemondes médiévales de Hereford et d’Ebstorf sont des cartes en T dans l’O gonflées de détails. Toute carte qui place le pays de son auteur au milieu, tout plan de métro qui sacrifie les distances à la clarté, tout organigramme qui met le PDG au sommet hérite de la discrète leçon d’Isidore. Une carte dit où se trouvent les choses, mais elle dit aussi ce qui compte, et c’est souvent ce second message qui dure.

Pourquoi il a changé le monde
3Continents représentés
20 livresEncyclopédie
Augsbourg, 1472Première impression
  • Est restée l’image standard du monde dans les manuscrits européens pendant environ 800 ans
  • A légué à nos langues l’habitude d’« orienter » les cartes, héritée de l’est placé en haut
  • Sa gravure sur bois de 1472 passe pour la première carte imprimée en Europe
Schéma 2 · Partie I

La grille de coordonnées de Ptolémée

Ptolémée donna à chaque lieu de la Terre une adresse en deux nombres, et la grille survécut à toutes ses cartes.
Claude Ptolémée · Alexandrie, Égypte romaine · c. 150
La grille de Ptolémée Claude Ptolémée · Géographie · v. 150 Thulé 63° Syène 24° Équateur 16° S 60° 120° 180° EUROPE LIBYE · AFRIQUE ASIE Deux nombres par lieu : la grille a survécu à toutes ses cartes. 0° Îles Fortunées 1 Méridien origine longitudes vers l’est depuis les Canaries Rhodes 36° · vraie éch. 2 Parallèles en arcs autour du sommet du cône ; exacts à Rhodes Méditerranée Caspienne Océan Indien terre australe inconnue 3 Le monde connu Caspienne fermée, fermé Océan Indien Alexandrie 60½° E · 31° N 4 Une adresse env. 8 000 lieux, chacun doté de deux nombres
Fig. 2 · La grille de coordonnées de Ptolémée · Lire le schéma
  1. 1Le méridien origine. La longitude se compte vers l’est à partir de zéro aux îles Fortunées, les Canaries, alors l’extrémité occidentale du monde connu. Tous les autres lieux se mesurent depuis cette ligne.
  2. 2Les parallèles et Rhodes. Les parallèles sont des arcs centrés sur le sommet du cône. Celui de Rhodes, à 36 degrés, garde l’échelle vraie : la déformation est minimale là où les données abondent.
  3. 3Le monde connu. Ses mers : une longue Méditerranée, une Caspienne fermée et un océan Indien enclos par une terre australe inconnue. L’Asie s’étire bien trop loin à l’est, vers 180 degrés.
  4. 4Une adresse en nombres. Chacun des quelque 8 000 lieux reçoit deux coordonnées. Alexandrie est à 60 degrés et demi est et 31 nord : de quoi la placer n’importe où.
▶ Voir le film (en anglais)

Claude Ptolémée travaillait à Alexandrie au IIe siècle de notre ère, dans la ville qui abritait encore la plus grande bibliothèque du monde antique. On se souvient surtout de lui pour l’Almageste, son grand traité d’astronomie, mais vers 150 il écrivit un second ouvrage qui compta peut-être davantage encore : la Géographie. C’est moins un livre de cartes qu’un manuel pour en faire, et son idée centrale nous est si familière qu’on mesure mal à quel point elle était radicale. Chaque lieu doit être fixé par deux nombres.

L’essentiel de la Géographie est une liste. Ptolémée y recense quelque huit mille lieux, des embouchures des fleuves d’Irlande aux villes de Chine, et attribue à chacun une longitude et une latitude en degrés. La division du cercle en 360 degrés venait de l’astronomie babylonienne, par l’intermédiaire d’Hipparque, mais Ptolémée en fit un véritable système d’adresses pour l’ensemble du monde habité. La latitude se comptait à partir de l’équateur. La longitude, qui n’a pas de point de départ naturel, il la comptait vers l’est à partir des îles Fortunées, les Canaries, alors la terre la plus occidentale que l’on connût. Alexandrie, par exemple, se trouve à soixante degrés et demi de longitude et trente et un de latitude.

Il expliqua aussi comment aplatir une sphère sur une page sans tout défigurer. Sa première méthode trace les méridiens comme des droites rayonnant à partir d’un point situé au-dessus de la carte, et les parallèles comme des arcs de cercle centrés sur ce point : un cône déroulé sur le vélin. Le parallèle de Rhodes, à trente-six degrés, conserve ses vraies proportions, si bien que la déformation est minimale sur la Méditerranée, d’où provenaient la plupart de ses données. Une seconde méthode, plus élaborée, incurve aussi les méridiens, pour donner l’illusion plus convaincante encore d’un globe.

Les données étaient souvent fausses. Ptolémée adopta pour la taille de la Terre une valeur trop faible et étira l’Asie beaucoup trop loin vers l’est. Il referma l’océan Indien par une terre australe imaginaire reliant l’Afrique à l’Asie. Nombre de ses coordonnées n’avaient pas été mesurées, mais déduites des durées de voyage rapportées par les voyageurs. Pourtant, les erreurs tenaient aux nombres, non à la méthode, et les nombres se corrigent. Là était le génie du système : n’importe qui pouvait redessiner le monde à partir des tables, et quiconque disposait de meilleures mesures pouvait l’améliorer.

On ignore si Ptolémée a lui-même dessiné des cartes. Les plus anciennes cartes conservées qui suivent son texte furent réalisées par des savants byzantins vers 1300, après que le moine Maxime Planude fut parti à la recherche du livre oublié. Une traduction latine réalisée à Florence vers 1406 fit sensation dans l’Europe de la Renaissance, et des éditions imprimées accompagnées de cartes gravées suivirent à partir de 1477. Christophe Colomb connaissait le monde de Ptolémée, et son océan rétréci entre l’Espagne et l’Asie faisait paraître son voyage vers l’ouest plus court qu’il ne l’était.

Le véritable héritage, c’est la grille elle-même. Les cartes marines, la projection de Mercator, l’Ordnance Survey et tous les systèmes de navigation par satellite reposent sur le même postulat : un lieu est une paire de nombres sur un treillis de lignes. Quand un téléphone vous indique que vous vous trouvez par 51,5 degrés nord, il parle la langue de Ptolémée. Les images furent toujours provisoires. Le système d’adresses, lui, était permanent.

Pourquoi il a changé le monde
env. 8 000Lieux recensés
îles FortunéesMéridien origine
vers 1406Traduction latine
  • A fait de la latitude et de la longitude le moyen universel de situer les choses
  • Sa redécouverte à la Renaissance offrit à Colomb un monde à l’océan dangereusement petit
  • Ses projections ont inauguré la longue science de l’aplatissement du globe sur le papier
Schéma 3 · Partie I

La mappemonde de Hereford

Une seule peau de veau réunissait Écriture, mythes et géographie : une encyclopédie devant laquelle on se tenait debout.
Richard de Haldingham et de Lafford · Hereford, Angleterre · c. 1300
La mappemonde de Hereford Richard de Haldingham et Lafford · v. 1300 ASIE une peau de veau · env. 1,6 × 1,3 m · env. 1 100 inscriptions Écriture, mythe et géographie sur une seule peau. Jugement dernier 1 Le Jugement dernier le Christ au pignon, au-dessus et hors du monde Jérusalem Don Nil Méditerranée 2 Jérusalem au nombril Squelette en T-O : Don, Nil, Méditerranée montante Paradis Mer Rouge 3 Le Paradis à l’est île fortifiée au sommet ; la mer Rouge peinte en rouge Bretagne Crète 4 La Bretagne au bord tassée contre le bord ; la Crète en labyrinthe AFFRICA EUROPA sur Europe sur Afrique races monstrueuses 5 Noms intervertis, monstres Europe et Afrique dorées inversées ; monstres au sud
Fig. 3 · La mappemonde de Hereford · Lire le schéma
  1. 1Le Jugement dernier. Dans la pointe supérieure, hors du monde, le Christ préside au Jugement. Tout ce que montre la carte en dessous est encadré par la fin des temps.
  2. 2Jérusalem au nombril. Le squelette en T dans l’O subsiste : la Méditerranée monte du bas, le Don et le Nil s’étalent sur les côtés, et Jérusalem, ville ronde et fortifiée, occupe le centre exact.
  3. 3Le Paradis à l’est. En haut du cercle, à l’extrême est, le Paradis est une île ronde et close de murs. En dessous, la mer Rouge est littéralement peinte en rouge.
  4. 4La Grande-Bretagne au bord. Les îles des auteurs sont tassées contre le bord inférieur gauche, au bout du monde. La Crète est marquée par le labyrinthe circulaire du Minotaure.
  5. 5Noms intervertis, monstres. Les étiquettes dorées de l’Europe et de l’Afrique sont interverties par erreur. Le long du bord sud se tiennent les races monstrueuses des légendes antiques.
▶ Voir le film (en anglais)

Dans la cathédrale de Hereford, derrière une vitre, dans une salle pénombreuse, est exposée la plus grande carte du monde médiévale parvenue intacte jusqu’à nous. Elle est dessinée sur une seule peau de veau d’environ un mètre et demi de haut, et le cou de l’animal dessine encore son sommet en pointe. Une note, dans un coin, demande à tous ceux qui liront la carte de prier pour Richard de Haldingham et de Lafford, qui l’a réalisée. Les spécialistes la datent des environs de 1300 et se disputent pour savoir si elle fut faite à Lincoln, où un Richard de ce nom occupait une charge, ou à Hereford même.

Au premier regard, on dirait une carte en T dans l’O qui aurait avalé une bibliothèque. Le cadre familier est bien là : un cercle d’océan, l’est en haut, la Méditerranée montant depuis le bas, le Don et le Nil s’étalant à gauche et à droite, et Jérusalem dessinée en ville ronde et fortifiée au centre exact. Mais chaque espace est envahi par quelque mille cent inscriptions et dessins : villes, fleuves, animaux, épisodes bibliques, légendes antiques et peuples de la Terre, réels ou imaginaires.

La lire est en soi un pèlerinage. Tout en haut, hors du monde, le Christ préside au Jugement, les élus s’élevant d’un côté, les damnés entraînés de l’autre. Juste à l’intérieur du cercle, à l’extrême est, le Paradis est une île ronde et close de murs, où Adam et Ève cueillent le fruit. La mer Rouge est peinte en rouge. L’arche de Noé repose sur sa montagne, la tour de Babel se dresse en Mésopotamie, et la Crète est signalée par un élégant labyrinthe circulaire. Le long du bord méridional, entassées en Afrique, figurent les races monstrueuses empruntées aux auteurs antiques : des hommes à un seul pied gigantesque, d’autres au visage logé dans la poitrine.

La patrie du cartographe est reléguée au bord inférieur gauche. La Grande-Bretagne et l’Irlande y sont des formes longues et tassées contre l’océan, ce qui est assez juste : vues de Jérusalem, elles étaient le bout du monde. Et la carte contient une erreur célèbre. Les noms de deux continents sont intervertis, si bien que l’Europe est étiquetée Afrique et l’Afrique Europe, ce qui rappelle que même une œuvre aussi somptueuse fut l’ouvrage de gens qui pouvaient avoir un mauvais après-midi.

Il serait facile de parler de mauvaise cartographie, mais ce serait passer à côté de sa fonction. La carte de Hereford est un index de tout ce que ses auteurs jugeaient digne d’être su, disposé dans l’espace pour que le spectateur puisse parcourir à la fois l’histoire, la géographie et le salut. Le temps et le lieu y sont repliés l’un sur l’autre : l’Éden, l’Exode et les villes du XIIIe siècle partagent la même feuille. Un voyageur se serait servi d’un itinéraire, une liste écrite d’étapes ; celle-ci servait à la contemplation et à l’enseignement, peut-être placée près d’un autel.

Son histoire moderne faillit mal finir. En 1988, la cathédrale, à court d’argent, proposa de la vendre. Un tollé public et des dons importants, notamment de John Paul Getty Junior, la maintinrent à Hereford et financèrent un nouveau bâtiment de bibliothèque pour l’abriter. Elle est aujourd’hui le plus bel exemple conservé de toute une manière de penser médiévale, où une carte était moins un outil pour se rendre quelque part qu’une image de la façon dont tout s’emboîte.

Pourquoi il a changé le monde
env. 1,6 × 1,3 mDimensions
env. 1 100Inscriptions
une peau de veauSupport
  • Conserve une image médiévale complète du monde que la plupart des autres cartes ont perdue
  • La menace de vente de 1988 a déclenché un sauvetage et offert un nouvel écrin à la bibliothèque
  • Montre aux historiens comment l’Europe médiévale fondait géographie, Écriture et légende
Schéma 4 · Partie I

La carte de Waldseemüller de 1507

Une carte gravée sur bois inscrivit un mot neuf sur un continent neuf, et le nom d’Amérique ne s’effaça plus.
Martin Waldseemüller · Saint-Dié, Lorraine · 1507
La carte de Waldseemüller Martin Waldseemüller · Saint-Dié · 1507 océan Un mot neuf sur une côte neuve, et le nom est resté. EUROPE AFRIQUE ASIE cap austral l’Asie file à l’est 1 L’Ancien Monde Ptolémée, revu par les voyages portugais 2 Une mince côte neuve du nord au sud, coupée près des tropiques Amérique 3 Le mot America pour Amerigo Vespucci ; 1re fois sur une carte Ptolémée Anc. Monde Vespucci Nouv. Monde 4 Deux autorités Ptolémée : Anc. Monde Vespucci : Nouv. Monde 12 feuilles · 4 × 3 · plus de 2 m 5 Douze bois gravés 3 rangées de 4 bois ; un seul exemplaire
Fig. 4 · La carte de Waldseemüller de 1507 · Lire le schéma
  1. 1L’Ancien Monde. L’Europe, l’Afrique et l’Asie suivent Ptolémée, mis à jour par les voyages portugais : l’Afrique a désormais un cap austral, tandis que l’Asie s’étale toujours loin à l’est.
  2. 2Une côte neuve et mince. Tout à gauche, une longue et étroite masse de terre court du nord au sud, coupée près des tropiques, avec un océan ouvert dessiné derrière elle, à l’ouest.
  3. 3Le mot America. Imprimé en travers de la terre méridionale, à peu près à l’emplacement du Brésil, le nom honore Amerigo Vespucci. C’est le premier emploi connu du mot sur une carte.
  4. 4Ptolémée et Vespucci. En haut, deux médaillons associent chaque autorité à un hémisphère : Ptolémée à l’Ancien Monde, Vespucci au Nouveau, l’antique et le moderne côte à côte.
  5. 5Douze bois gravés. La carte fut imprimée à partir de douze bois gravés, en trois rangées de quatre. Assemblées, les feuilles formaient une carte murale de plus de deux mètres de large.
▶ Voir le film (en anglais)

Dans la petite ville de Saint-Dié, dans les Vosges lorraines, un groupe de savants protégés par le duc René II entreprit de mettre le monde à jour. Leur principal cartographe était Martin Waldseemüller ; son collaborateur, le poète et professeur Matthias Ringmann. En 1507, ils publièrent conjointement deux choses : un court livre latin, la Cosmographiae Introductio, et une gigantesque carte du monde imprimée à partir de douze bois gravés. Assemblées, les feuilles formaient une carte murale de bien plus de deux mètres de large.

La carte est un étrange hybride. Elle reprend pour l’essentiel le monde de Ptolémée, récemment redécouvert et traité avec révérence : le contour incurvé de sa projection, son Asie boursouflée, ses toponymes. Mais les Portugais avaient contourné l’Afrique et atteint l’Inde, si bien que l’Afrique possède désormais une véritable pointe australe. Et sur le bord extrême gauche apparaît quelque chose de nouveau : une longue et mince masse de terre courant du nord au sud, coupée en deux près des tropiques, avec un océan ouvert dessiné derrière elle, à l’ouest.

Sur la partie méridionale de cette terre, à peu près là où se trouve aujourd’hui le Brésil, la carte imprime un seul mot : America. Le livre qui l’accompagne justifie ce choix. L’Europe et l’Asie, note-t-il, portent des noms de femmes ; rien n’empêche donc de nommer cette quatrième partie du monde d’après Amerigo Vespucci, le navigateur florentin qui, croyaient les auteurs, l’avait découverte. Ils avaient lu les récits imprimés des voyages de Vespucci, qui soutenaient que les terres situées de l’autre côté de l’Atlantique ne faisaient nullement partie de l’Asie, mais constituaient un nouveau monde. Certains historiens doutent que Vespucci ait écrit toutes les lettres imprimées sous son nom, ou accompli tous les voyages qu’on lui prête, mais les imprimeurs de Saint-Dié prirent ces récits au pied de la lettre. Christophe Colomb, qui n’admit jamais avoir atteint autre chose que l’Asie, n’a pas cet honneur. En haut de la carte, les deux autorités ont droit à un portrait : Ptolémée à côté de l’Ancien Monde, Vespucci à côté du Nouveau.

L’océan situé derrière la nouvelle terre est la grande énigme de la carte. Balboa n’aperçut le Pacifique depuis le Panama qu’en 1513, et la largeur réelle des Amériques était inconnue ; pourtant, la carte de 1507 y montre une mer. Peut-être s’agit-il d’une intuition géniale, de la lecture de rapports aujourd’hui perdus, ou simplement de la logique d’un nouveau continent qui devait bien s’arrêter quelque part. Les historiens en débattent encore.

Waldseemüller lui-même semble s’être ravisé. Ses cartes ultérieures abandonnèrent le nom. Mais une gravure sur bois est une machine à publier, et les cosmographes se seraient flattés d’avoir imprimé un millier d’exemplaires. Le mot se répandit à travers l’œuvre d’autres cartographes, et en 1538 Gérard Mercator l’appliqua aux deux continents, celui du nord et celui du sud. Dès lors, la question fut tranchée.

Pendant des siècles, on crut la carte de 1507 perdue. Un unique exemplaire refit surface en 1901 dans la bibliothèque du château de Wolfegg, dans le sud de l’Allemagne, relié dans un volume avec d’autres cartes. La Bibliothèque du Congrès l’acheta en 2003 pour dix millions de dollars, et il est aujourd’hui exposé à Washington comme une sorte d’acte de naissance de l’Amérique. C’est aussi une leçon sur le pouvoir de dessiner le premier. Personne n’a voté le nom de deux continents. Un schéma l’a proposé, et le schéma a été copié.

Pourquoi il a changé le monde
12Bois gravés
1Exemplaires conservés
2003, 10 M$Achat par la Bibl. du Congrès
  • A donné à deux continents, puis à une nation, le nom d’Amérique
  • A montré un Nouveau Monde distinct, bordé d’un océan, des années avant Balboa
  • A prouvé qu’une carte imprimée pouvait fixer un mot dans la langue pour toujours
Schéma 5 · Partie I

La projection de Mercator

Une grille conçue pour les marins changea chaque cap au compas en ligne droite, et rendit l’Europe énorme en douce.
Gérard Mercator · Duisbourg, duché de Clèves · 1569
La projection de Mercator Gérard Mercator · Duisbourg · 1569 Des caps justes pour les marins, au prix de tailles fausses. 80° O 40° O 0° 40° E 1 Méridiens droits parallèles, équidistants, comme déroulés d’un cylindre 20° 0° 20° 40° 60° 70° 80° échelle × 2 2 Parallèles étirés écarts accrus pour les angles ; à 60° N l’échelle double Lisbonne Saint-Jean 3 La loxodromie est droite un cap constant ; l’orthodromie (tirets) s’incurve 4 Même taille, qui enfle cercles égaux sur le globe croissent en latitude 5 Afrique Groenland En aire vraie l’Afrique fait 14 × le Groenland
Fig. 5 · La projection de Mercator · Lire le schéma
  1. 1Des méridiens droits. Les méridiens sont tracés droits, parallèles et également espacés, comme déroulés d’un cylindre. Sur le globe réel, ils se rejoignent aux pôles.
  2. 2Des parallèles étirés. Pour conserver les angles, l’écart entre parallèles s’accroît vers les pôles. À 60 degrés nord, l’échelle double ; les pôles ne peuvent pas figurer du tout.
  3. 3La loxodromie est droite. Un cap constant, ici de Lisbonne à Terre-Neuve, devient une droite. L’orthodromie en pointillé, la route vraiment la plus courte, s’incurve vers le pôle.
  4. 4Même taille, qui enfle. Ces cercles ont tous la même taille sur le globe. Sur la carte, ils grossissent avec la latitude, montrant comment les surfaces gonflent loin de l’équateur.
  5. 5Groenland contre Afrique. Sur la carte, le Groenland rivalise avec l’Afrique. À surfaces réelles, l’Afrique est environ quatorze fois plus grande, un écart que la projection masque.
▶ Voir le film (en anglais)

Gérard Mercator était un graveur flamand, un fabricant de globes et un rescapé. Né en 1512, il fut arrêté en 1544, soupçonné d’hérésie luthérienne, et passa des mois en prison avant d’être relâché ; en 1552, il s’installa à Duisbourg, sur le Rhin, ville plus calme et plus tolérante. C’est là qu’il publia en 1569 une carte du monde en dix-huit feuilles, dotée d’un long titre latin qui annonçait exactement sa fonction : une description nouvelle et plus complète de la Terre, convenablement adaptée à l’usage des navigateurs.

Le problème qu’elle résolvait était pratique. Un pilote gouverne au compas, et le cap le plus simple à tenir est un cap constant, disons ouest-sud-ouest, jour et nuit. Sur un globe, une telle route est une spirale, une courbe appelée loxodromie, qui coupe tous les méridiens sous le même angle. Sur les cartes de l’époque, c’était aussi une courbe, et la tracer relevait de l’estime approximative. Mercator voulait une carte plane sur laquelle toute loxodromie serait une droite, de sorte qu’un navigateur puisse poser une règle d’un port à l’autre et lire directement le cap.

Sa solution fut de rendre les méridiens droits, parallèles et également espacés, comme si le globe avait été déroulé à partir d’un cylindre. Cela étire tout dans le sens est-ouest, de plus en plus vers les pôles, puisque sur la Terre réelle les méridiens convergent. Pour conserver les angles, Mercator étira la carte du nord au sud dans la même proportion, en espaçant de plus en plus les parallèles à mesure qu’ils montent. À soixante degrés nord, l’étirement est du double ; près des pôles, il tend vers l’infini, ce qui explique que les pôles n’apparaissent jamais.

Il y parvint par une construction minutieuse plutôt que par une formule, et ne publia jamais les mathématiques. Ce fut l’œuvre de l’Anglais Edward Wright, dont les Certaine Errors in Navigation, en 1599, donnaient des tables pour espacer les parallèles et montraient aux marins comment s’en servir. L’adoption fut lente, mais au XVIIIe siècle la carte de Mercator était devenue l’outil standard de la navigation hauturière, et elle le reste sur bien des cartes marines.

Le prix des routes droites, c’est l’honnêteté des surfaces. Comme l’échelle croît avec la latitude, les terres du Grand Nord enflent. Le Groenland paraît à peu près aussi grand que l’Afrique, alors que l’Afrique est environ quatorze fois plus vaste. La Scandinavie semble plus grande que l’Inde. L’Alaska paraît presque aussi grand que le Brésil, qui l’est environ cinq fois plus. Pour la navigation, rien de tout cela n’importait ; Mercator n’avait jamais conçu sa carte pour comparer des pays. Mais les cartes murales des écoles et des bureaux l’adoptèrent quand même, et des générations ont grandi avec une image du monde où l’Europe et l’Amérique du Nord dominent l’Afrique et l’Amérique du Sud.

Cette double nature explique pourquoi la projection revient sans cesse dans l’histoire des cartes. C’est une réponse brillante à une question et une réponse trompeuse à une autre. En 2005, Google en adopta une variante, le Web Mercator, pour ses cartes en ligne, parce que la conservation des formes et des angles locaux rend juste l’aspect des plans de rues quand on zoome. Le monde de nos téléphones reste, pour l’essentiel, celui de Mercator : parfait pour trouver son chemin, et discrètement faux sur la taille de toute chose.

Pourquoi il a changé le monde
18Feuilles
2 × la réalitéÉchelle à 60° N
env. 14 pour 1Afrique / Groenland
  • A permis aux navigateurs de tracer à la règle des caps constants
  • A figé dans les atlas scolaires une image gonflée de l’Europe et de l’Amérique du Nord
  • Survit sous le nom de Web Mercator derrière la plupart des plans en ligne
Schéma 6 · Partie I

La triangulation de la France par Cassini

Quatre générations de Cassini couvrirent la France de triangles mesurés et firent la première carte nationale moderne.
César-François Cassini de Thury · Observatoire de Paris, France · 1744
La triangulation de Cassini César-François Cassini de Thury · 1744 Mesurer une ligne, puis des angles : la trigo fait le reste. Dunkerque Paris Perpignan Brest Strasbourg Villejuif–Juvisy Picard, 1669-1670 1 La base une ligne mesurée avec des perches, 1669-1670 2 La chaîne méridienne de Dunkerque à Perpignan ; des angles, la trigo fait le reste 3 Réseau national de Brest à Strasbourg, puis frontières et côtes ancienne côte 4 La France rétrécit côte reculée à l’est, au sud : « plus de terre qu’une guerre » 5 La grande carte 1 : 86 400 sur env. 180 feuilles ; 4 générations de Cassini
Fig. 6 · La triangulation de la France par Cassini · Lire le schéma
  1. 1La base. Tout repose sur une ligne mesurée avec soin au sud de Paris, entre Villejuif et Juvisy, établie par Jean Picard avec des règles de bois en 1669 et 1670.
  2. 2La chaîne méridienne. Depuis la base, les triangles avancent au nord jusqu’à Dunkerque et au sud jusqu’à Perpignan, le long de la méridienne de Paris. On ne mesure que des angles ; la trigonométrie fournit les distances.
  3. 3Un réseau national. D’autres chaînes courent d’ouest en est, de Brest à Strasbourg, et le long des frontières et des côtes, jusqu’à ce que toute la France soit liée en un seul réseau.
  4. 4La France rétrécit. Comparée aux cartes antérieures, la côte mesurée recula vers l’est et le sud. Le roi aurait plaisanté que ses astronomes lui avaient coûté plus de terres qu’aucune guerre.
  5. 5La grande carte. Sur ce squelette, les ingénieurs reportèrent villages, routes et moulins au 1/86 400 sur environ 180 feuilles : la première carte moderne complète d’un pays.
▶ Voir le film (en anglais)

En 1669, l’astronome Giovanni Domenico Cassini, futur Jean-Dominique, arriva de Bologne à Paris pour diriger le nouvel Observatoire de Louis XIV. Il était venu pour les étoiles ; il resta pour le sol. Lui, son fils, son petit-fils et son arrière-petit-fils allaient consacrer plus d’un siècle à faire de la France le premier pays cartographié par la mesure systématique, et leur nom devint celui de la carte.

La méthode était la triangulation. On ne peut pas mesurer à la chaîne la distance de Paris à Dunkerque, mais on peut mesurer très soigneusement une courte ligne. Si l’on vise ensuite un clocher lointain depuis chacune des extrémités de cette ligne et que l’on mesure les angles, une trigonométrie élémentaire donne la longueur des deux autres côtés du triangle. Chaque nouveau côté devient la base du triangle suivant, et une chaîne de triangles peut traverser tout un pays sans qu’on ait jamais à mesurer plus d’une ou deux distances sur le terrain. La première base, établie par Jean Picard en 1669 et 1670 sur la route rectiligne qui va de Villejuif à Juvisy, au sud de Paris, fut mesurée avec des règles de bois posées bout à bout.

Les premiers résultats furent une leçon d’humilité. Lorsque Picard et Philippe de La Hire utilisèrent des positions astronomiques pour corriger le contour de la France au début des années 1680, la côte atlantique recula vers l’est et le royaume rétrécit. Louis XIV se serait plaint que ses astronomes lui avaient coûté plus de territoire que ses ennemis. Le mot est sans doute apocryphe, mais le rétrécissement était bien réel.

Le deuxième Cassini, Jacques, prolongea une chaîne de triangles le long de la méridienne de Paris, de Dunkerque à Perpignan, et conclut de ses mesures que la Terre était légèrement allongée aux pôles. Newton avait soutenu le contraire, et les expéditions françaises en Laponie et au Pérou, dans les années 1730, lui donnèrent raison. Il revint au troisième Cassini, César-François Cassini de Thury, de mesurer à nouveau la méridienne, de corriger son père et de publier en 1744 le résultat : une carte de la France couverte d’un réseau de triangles, des chaînes courant du nord au sud et d’est en ouest, chaque station fixée.

Ce squelette rendit possible la grande carte. Louis XV, impressionné, dit-on, par les cartes de Cassini des campagnes de Flandre, ordonna le levé du royaume entier à l’échelle d’une ligne pour cent toises, soit 1/86 400. Quand l’argent royal se tarit en 1756, Cassini fonda une société de souscripteurs privés pour poursuivre l’entreprise. Les ingénieurs-géographes reportèrent chaque village, chaque route, chaque moulin et chaque gibet. Après la mort de Cassini de Thury en 1784, son fils Jean-Dominique prit la relève, jusqu’à ce que la Révolution confisque la carte au profit de l’État. Les quelque 180 feuilles furent enfin achevées au début du XIXe siècle.

Les conséquences dépassèrent largement la France. La triangulation devint la méthode standard pour mesurer les nations : l’Ordnance Survey britannique est née des travaux de William Roy, dont la base de Hounslow Heath, en 1784, lança un projet commun visant à relier les observatoires de Greenwich et de Paris. Dans les années 1790, Delambre et Méchain mesurèrent à nouveau la méridienne des Cassini, de Dunkerque à Barcelone, pour définir une nouvelle unité de longueur : le mètre. L’idée qu’un État doit se connaître avec précision, mesuré, quadrillé et archivé, commence avec un réseau de triangles tracé sur la France.

Pourquoi il a changé le monde
1/86 400Échelle
env. 180Feuilles
4Générations de Cassini
  • A fait de la triangulation la méthode standard pour cartographier des pays entiers
  • Sa méridienne fut mesurée de nouveau pour définir le mètre dans les années 1790
  • A servi de modèle aux services cartographiques d’État comme l’Ordnance Survey
Schéma 7 · Partie I

La carte géologique de William Smith

La carte coloriée à la main d’un arpenteur montra ce qui gît sous tout un pays, et rendit la géologie utile.
William Smith · Londres, Angleterre · 1815
La carte géologique de Smith William Smith · A Delineation of the Strata · 1815 Ordre des strates les plus jeunes en haut · légende de Smith Chaque couche a sa place, et la carte montre où elle affleure. GALLES houille, ardoise Terrain houiller et vieilles ardoises 1 Marne rouge et grès Lias bleu argiles et calcaires 2 Bath Oolithe Cotswolds, Bath 3 Londres Argile de Londres la + jeune, bassin SE Craie en vert chez Smith 4 NO · Galles SE · Londres pendage vers le sud-est 5
Fig. 7 · La carte géologique de William Smith · Lire le schéma
  1. 1Les roches les plus anciennes. À l’ouest et au nord se trouvent les bancs les plus anciens : les schistes durs du pays de Galles et les terrains houillers qui alimentèrent la révolution industrielle, déposés en premier et enfouis le plus profond.
  2. 2Marne rouge et lias. Viennent ensuite des bandes plus jeunes, du Devon au Yorkshire : les marnes et grès rouges, puis les argiles et calcaires du lias bleu, riches de leurs propres fossiles.
  3. 3L’oolithe de Bath. Le calcaire oolithique doré forme la crête des Cotswolds. Près de Bath, en creusant le Somerset Coal Canal, Smith comprit que les strates suivent un ordre immuable.
  4. 4Craie et argile de Londres. La craie traverse le pays en vert, du Dorset aux Wolds, et les argiles les plus jeunes comblent le bassin de Londres, au sud-est.
  5. 5Plus sombre à la base. Smith ombrait chaque bande plus fortement le long de sa base. Comme les couches plongent doucement vers le sud-est, les bords sombres indiquent leur pendage sous terre.
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William Smith naquit en 1769 à Churchill, un village de l’Oxfordshire, fils d’un forgeron mort quand l’enfant était encore petit. Peu scolarisé, il apprit seul l’arpentage et trouva du travail, dans les années 1790, sur le Somerset Coal Canal, près de Bath. Creuser un canal est un bon moyen de voir l’intérieur d’une colline, et Smith regarda avec une grande attention. Dans les tranchées comme dans les mines de charbon en contrebas, les roches se présentaient en couches, et les couches se succédaient toujours dans le même ordre.

Plus encore, chaque couche avait ses propres fossiles. Un type de coquillage donné apparaissait dans un banc et nulle part ailleurs, de sorte qu’un fragment de pierre ramassé dans un champ pouvait indiquer à un œil exercé de quelle couche exacte il provenait. Cette idée, appelée aujourd’hui principe de succession faunique, permettait de suivre les strates à travers le pays même là où elles étaient cachées sous la terre et l’herbe. Smith se mit à parcourir l’Angleterre à pied, à cheval et en diligence, ramassant des fossiles, notant ce qu’il y avait sous chaque carrière et chaque puits, et reportant les limites sur des cartes.

En 1815, après une quinzaine d’années de travail, il publia le résultat : A Delineation of the Strata of England and Wales, with part of Scotland. Gravée par le cartographe londonien John Cary sur quinze feuilles à l’échelle de cinq milles au pouce, la carte assemblée mesurait bien plus de deux mètres de haut. Chaque exemplaire était colorié à la main. Des bandes de couleur balaient le pays du sud-ouest au nord-est : les vieux schistes du pays de Galles et du Nord, les terrains houillers, les marnes rouges, le lias bleu, l’oolithe dorée des Cotswolds et de Bath, les collines de craie et les argiles du bassin de Londres.

Le coloriage portait en outre une couche d’information astucieuse. Smith ombrait chaque formation plus fortement le long de sa base, le bord où elle repose sur le banc inférieur. Comme les strates anglaises s’inclinent doucement vers le sud-est, ces bords sombres coïncident avec les escarpements tournés vers le nord-ouest, et le lecteur voit d’un coup d’œil dans quel sens les couches plongent sous terre. À côté de la carte, ses coupes du pays de Galles à Londres montraient les mêmes couches empilées comme une pile de livres inclinée.

La reconnaissance fut lente à venir. Les gentlemen de la Société géologique de Londres se méfiaient d’un arpenteur autodidacte, et une carte rivale publiée sous l’égide de la Société emprunta largement à son travail. Les finances de Smith s’effondrèrent, et en 1819 il passa plusieurs semaines à la prison pour dettes du King’s Bench. Ce n’est qu’en 1831 que la Société lui décerna sa toute première médaille Wollaston, et Adam Sedgwick le qualifia de père de la géologie anglaise. Le livre que Simon Winchester lui a consacré porte un titre qui le décrit avec justesse : The Map That Changed the World, la carte qui changea le monde.

Le changement fut à la fois pratique et philosophique. Les cartes géologiques indiquaient aux constructeurs de canaux, aux ingénieurs ferroviaires et aux compagnies minières où l’on pouvait trouver du charbon, de la pierre à bâtir et de l’eau, et où l’on n’en trouverait pas. Elles montraient aussi que la Terre avait une histoire longue et ordonnée, écrite dans la roche. Quelques décennies plus tard, Charles Darwin allait s’appuyer précisément sur cette histoire. La carte de Smith rendait visible le temps profond, déployé en couleurs à travers tout un pays.

Pourquoi il a changé le monde
15Feuilles
5 milles au pouceÉchelle
env. 15Années de travail
  • A permis de prévoir, carte en main, où trouver charbon, pierre et eau
  • A donné le modèle des services géologiques nationaux du monde entier
  • A rendu visible l’histoire longue et ordonnée de la Terre
Schéma 8 · Partie I

Le plan du métro de Londres de Beck

Un dessinateur, sur son temps libre, jeta la géographie aux orties et inventa la façon dont le monde lit ses réseaux.
Harry Beck · Londres, Angleterre · 1933
Le plan du métro de Beck Harry Beck · métro de Londres · 1933 District Metropolitan Oxford Circus Holborn Liverpool St Baker St King's Cross Piccadilly Circus Charing Cross Waterloo Morden Edgware Hammersmith Garder les liaisons, jeter les distances. Central Northern 1 Rien que des droites Central à l’horizontale, Northern à la verticale Bakerloo Piccadilly 2 Quarante-cinq degrés vraies courbes changées en diagonales 3 Stations régulières l’ordre est gardé, la distance réelle jetée 4 Correspondances losanges vides en 1933 ; cercles venus ensuite centre agrandi Tamise, aussi à 45° 5 Le centre agrandi banlieue rapprochée ; il ne reste que la Tamise
Fig. 8 · Le plan du métro de Londres de Beck · Lire le schéma
  1. 1Rien que des droites. Chaque ligne devient une suite de segments droits à angles fixes. La Central line est une horizontale nette, la Northern une verticale ferme, quoi que fassent les tunnels.
  2. 2Quarante-cinq degrés. Les changements de direction ne se font qu’à 45 degrés. Les lignes Piccadilly et Bakerloo transforment leurs courbes réelles en diagonales franches.
  3. 3Des stations régulières. Les stations sont des traits régulièrement espacés le long de chaque ligne, quelle que soit la distance réelle. L’ordre compte ; la distance, non.
  4. 4Les correspondances. Là où les lignes se croisent, un petit symbole ouvert signale la possibilité de changer. Beck utilisa d’abord des losanges ; les versions ultérieures passèrent aux cercles.
  5. 5Le centre agrandi. Le centre surchargé est agrandi et la banlieue resserrée, pour que tout le réseau tienne sur une carte de poche. Seule la Tamise survit de la géographie.
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Au début des années 1930, le métro de Londres avait un problème de carte. Ses lignes avaient été construites par des compagnies privées rivales, et les plans officiels les montraient telles qu’elles couraient réellement : enchevêtrées au centre, puis dispersées à travers la banlieue. À l’échelle, les stations centrales s’entassaient en une tache tandis que les extrémités des lignes exigeaient d’immenses feuilles vides. Les dessinateurs précédents avaient tenté des astuces, comme supprimer les rues en fond de plan, mais les cartes restaient géographiques dans l’âme.

Harry Beck était un dessinateur industriel qui avait travaillé au bureau de la signalisation du métro, et en 1931, sur son temps libre, il esquissa une autre réponse. Un voyageur sous terre, raisonnait-il, se moque de la distance entre les stations ou des courbes des tunnels. Ce qui compte, c’est l’ordre des stations, les points de rencontre des lignes et les endroits où changer. Il se débarrassa donc presque entièrement de la géographie. Chaque ligne devint une suite de segments droits, uniquement horizontaux, verticaux ou à quarante-cinq degrés. Les stations furent espacées régulièrement, quelle que soit la distance réelle. Le centre surchargé fut agrandi et les banlieues tentaculaires resserrées, de sorte que tout le réseau tenait proprement sur une carte de poche.

Le seul élément du monde réel qu’il conserva fut la Tamise, elle-même redressée selon les mêmes angles, parce que les Londoniens pensent leur ville en termes de nord et de sud du fleuve. Les stations devinrent de petits traits nets sur les lignes, et les correspondances de petits symboles ouverts : des losanges dans les premières versions, puis des cercles. On dit souvent que Beck a emprunté l’aspect d’un schéma de circuit électrique. Que ce soit ou non sa source d’inspiration, la ressemblance est réelle : le plan montre des connexions, pas des positions.

Le service de la publicité le jugea trop radical et le refusa d’abord. Lorsqu’il fut enfin diffusé en janvier 1933, sous la forme d’un petit tirage d’essai, les voyageurs l’adoptèrent aussitôt, et des tirages bien plus importants suivirent. Beck passa des décennies à perfectionner son schéma, généralement pour des honoraires modestes, et fut blessé lorsque London Transport commença à publier, vers 1960, des versions dues à d’autres dessinateurs. Il mourut en 1974. Depuis quelques années, le plan porte une mention rappelant qu’il est issu de sa conception originale.

La véritable percée, c’était l’idée qu’une carte puisse être utile parce qu’elle est inexacte. Le schéma de Beck est une carte topologique : il conserve ce qui est relié à quoi, et dans quel ordre, tout en déformant librement distances et directions. Il répond à la vraie question du voyageur, comment aller d’ici à là, et laisse tomber le reste. Les effets secondaires sont célèbres. Certaines stations semblent éloignées alors qu’elles sont à deux pas l’une de l’autre, et des touristes prennent encore le métro entre des stations plus vite reliées à pied.

Presque tous les plans de transport du monde suivent aujourd’hui sa grammaire, de New York à Tokyo, de même que d’innombrables schémas de réseaux qui n’ont rien de ferroviaire : systèmes informatiques, chaînes d’approvisionnement et parodies imprimées sur des torchons. En 2006, un vote public organisé par la BBC et le Design Museum le classa deuxième, juste derrière le Concorde, parmi les créations préférées des Britanniques. Peu de dessins ont appris à autant de gens que l’image la plus claire d’un système peut ne lui ressembler en rien.

Pourquoi il a changé le monde
1931Première esquisse
janvier 1933Diffusion au public
0, 45 et 90°Angles des lignes
  • Est devenu le modèle des plans de métro et de transport du monde entier
  • A popularisé les schémas topologiques pour les réseaux de toute nature
  • A rendu le métro assez lisible pour façonner l’image que l’on se fait de Londres
Schéma 9 · Partie I

La carte des fonds océaniques de Marie Tharp

Interdite de navires, Marie Tharp dessina le fond des mers à partir de sondages et y trouva le rift central.
Marie Tharp et Bruce Heezen · Lamont, Palisades, New York · 1957
La carte des fonds de Tharp Marie Tharp et Bruce Heezen · Lamont · 1957 AM. DU NORD AM. DU SUD AFRIQUE ouest est Videz l’océan : la couture d’une planète mobile apparaît. six profils de l’Atlantique Nord, 1952 sillages 1 encoches alignées vallée du rift 2 Dorsale médio-atl. 3 séismes dans le rift 4 zones de fracture expansion : cm par an 5
Fig. 9 · La carte des fonds océaniques de Marie Tharp · Lire le schéma
  1. 1Les tracés d’échosondage. Les navires traversant l’Atlantique enregistraient des profils de profondeur continus à l’échosondeur. Tharp, interdite de bord, reportait les lignes qu’ils rapportaient.
  2. 2Une entaille dans la crête. Chaque profil franchissait une chaîne centrale, et chaque crête était fendue par une profonde vallée en V. Alignées, les entailles formaient un rift continu.
  3. 3La dorsale médio-océanique. Dessinée de façon physiographique, comme si l’eau avait été vidée, la dorsale devient une chaîne de montagnes serpentant au milieu de l’océan, à l’image des côtes.
  4. 4Rift et séismes. Les épicentres reportés à la même échelle tombent dans la vallée du rift. Cette preuve convainquit Heezen que la croûte se fendait le long de la dorsale.
  5. 5Les zones de fracture. Des zones de fracture décalent la dorsale en gradins. Le plancher océanique s’écarte de part et d’autre du rift, élargissant l’Atlantique de quelques centimètres par an.
▶ Voir le film (en anglais)

Au début des années 1950, le fond de l’océan était le plus vaste paysage non cartographié de la planète. Les marins y descendaient des lignes lestées depuis des siècles, mais chaque sondage ne donnait qu’une seule profondeur, et l’on imaginait les abysses comme une immense plaine de boue sans relief. Puis les échosondeurs, qui chronomètrent l’aller-retour d’une impulsion sonore jusqu’au fond, commencèrent à enregistrer des profils de profondeur continus le long de la route des navires. À l’observatoire géologique Lamont de l’université Columbia, sur l’Hudson, au nord de New York, la tâche de transformer ces lignes sinueuses en une image revint à Marie Tharp.

Tharp avait étudié la géologie et les mathématiques, mais les femmes n’étaient pas alors autorisées à embarquer sur les navires de recherche de Lamont ; elle travaillait donc sur les données que d’autres rapportaient. Son partenaire dans le projet était le géologue Bruce Heezen. En 1952, en reportant six longs profils à travers l’Atlantique Nord, elle remarqua une bizarrerie. Chacun d’eux franchissait la grande chaîne de montagnes qui court au milieu de l’océan, et dans chacun la crête de la chaîne était fendue par une profonde entaille en V. Alignées, ces entailles formaient une vallée continue courant au sommet de la dorsale.

Pour Tharp, cela ressemblait à un rift, le type de vallée qui se forme là où la croûte terrestre est en train de s’écarter. Cela plaidait en faveur de la dérive des continents, l’idée que les continents se déplacent, que la plupart des géologues américains rejetaient alors. Heezen aussi la rejeta d’abord ; Tharp racontera plus tard qu’il avait parlé de « bavardage de fille ». Ce qui le fit changer d’avis, ce fut un autre jeu de données. Les épicentres des séismes de l’Atlantique, reportés à la même échelle, tombaient précisément dans sa vallée. Une ligne de sol tremblant au milieu d’un océan s’expliquait mal si rien ne s’y passait.

La manière dont ils choisirent de la montrer compta autant que la découverte. En pleine guerre froide, les courbes bathymétriques détaillées du fond marin étaient sensibles, car les sous-marins s’en servaient. Heezen et Tharp dessinèrent donc un diagramme physiographique : une image du fond de l’océan comme si l’on avait vidé l’eau et que l’on regardait le paysage d’en haut et légèrement de côté, avec dorsales, canyons et plaines esquissés à la main. Leur diagramme de l’Atlantique Nord parut en 1957, et au cours des vingt années suivantes ils l’étendirent à tous les océans, révélant une dorsale médio-océanique qui fait le tour de la planète comme la couture d’une balle de baseball, décalée de loin en loin par des zones de fracture.

Les cartes arrivèrent au moment même où d’autres indices s’accumulaient. Harry Hess proposa l’expansion des fonds océaniques au début des années 1960, et les bandes magnétiques du plancher océanique montrèrent bientôt une croûte neuve se formant aux dorsales et s’en éloignant. À la fin de la décennie, la tectonique des plaques était devenue le fondement des sciences de la Terre. Le rift de Tharp était l’endroit où les plaques se séparent.

Leur œuvre la plus connue, The World Ocean Floor, peinte par l’artiste autrichien Heinrich Berann d’après leurs dessins, fut publiée en 1977, l’année de la mort de Heezen. Tharp vécut jusqu’en 2006 et reçut des honneurs tardifs, dont la reconnaissance de la Bibliothèque du Congrès, qui la compta parmi les grands cartographes du XXe siècle. Ses cartes montrèrent que le fond de la mer n’était pas une plaine morte mais le paysage le plus actif de la Terre, et qu’un dessin minutieux pouvait changer les convictions de toute une science.

Pourquoi il a changé le monde
1952Premier tracé du rift
1957Publication du diagramme
env. 65 000 kmLongueur de la dorsale
  • A fourni une preuve visuelle décisive de la dérive des continents et de la tectonique des plaques
  • A révélé la dorsale médio-océanique comme un système unique faisant le tour du globe
  • A fixé le style des cartes des fonds marins des salles de classe et des atlas
Schéma 10 · Partie I

La projection de Peters

Une carte aux surfaces honnêtes et aux formes disgracieuses fit de la cartographie un débat public sur le pouvoir.
Arno Peters (d’après James Gall, 1855) · Bonn, Allemagne de l’Ouest · 1973
La projection de Peters Arno Peters, 1973 · d’après James Gall, 1855 Aires justes, formes laides : toute carte plane choisit son mensonge. 0° 1 Une grille équivalente les parallèles se serrent vers les pôles ; aires justes AFRIQUE AM. DU SUD 2 Les tropiques étirés l’Afrique longue et haute, plus de 30 M km² en vrai Groenland AM. DU NORD Europe 3 Le Nord rapetissé l’Europe aplatie ; le Groenland, île modeste 45° N 45° S 4 Formes justes à 45° parallèles standard de Gall ; ailleurs étiré ou tassé 5 Le prix des formes un cercle : haut à l’équateur, plat aux pôles
Fig. 10 · La projection de Peters · Lire le schéma
  1. 1Une grille équivalente. Les méridiens sont droits et également espacés, mais les parallèles se resserrent vers les pôles, compensant exactement l’étirement est-ouest pour que les surfaces restent justes.
  2. 2Les tropiques étirés. L’Afrique et l’Amérique du Sud paraissent longues et hautes, à leur vraie taille par rapport au reste du monde. L’Afrique couvre plus de trente millions de kilomètres carrés.
  3. 3Le Nord rapetissé. L’Europe et l’Amérique du Nord retrouvent leur surface réelle et s’aplatissent. Le Groenland, énorme chez Mercator, devient une île modeste.
  4. 4Formes justes à 45°. Ce n’est que le long des parallèles de 45 degrés, choisis par James Gall en 1855, que les formes sont exactes. Partout ailleurs, elles s’étirent ou s’écrasent.
  5. 5Le prix des formes. Un cercle sur le globe devient une ellipse haute à l’équateur et aplatie près des pôles. Peters a troqué le mensonge de Mercator sur les surfaces contre un mensonge sur les formes.
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En 1973, Arno Peters, historien allemand sans aucune formation de cartographe, tint à Bonn une conférence de presse pour dévoiler ce qu’il présentait comme une nouvelle carte du monde. Elle avait de quoi surprendre. L’Afrique et l’Amérique du Sud pendaient le long de la page comme de longues coulures de peinture, deux fois plus hautes que larges. L’Europe, trapue et petite, était remisée tout en haut. Le monde familier de Mercator, avec ses continents septentrionaux écrasants, était mis cul par-dessus tête, sinon dans l’orientation, du moins dans l’esprit.

L’argument de Peters était autant politique que géométrique. La projection de Mercator, disait-il, montrait depuis quatre siècles le monde d’un point de vue européen, gonflant le Nord riche et rapetissant le Sud plus pauvre. Sa carte, au contraire, conservait à chaque pays sa surface relative réelle. L’Afrique, environ quatorze fois plus grande que le Groenland et à peu près trois fois plus grande que l’Europe, en avait enfin l’air. Il qualifia le résultat de carte de l’égalité, et à l’époque de la décolonisation et des débats sur les inégalités mondiales, le message porta.

La géométrie n’avait rien de nouveau. Peters avait produit une projection cylindrique équivalente, une famille décrite pour la première fois par Johann Heinrich Lambert en 1772. La variante précise qu’il utilisait, avec des formes exactes seulement le long des parallèles de quarante-cinq degrés nord et sud, avait été présentée par un pasteur écossais, James Gall, en 1855. On l’appelle aujourd’hui généralement projection de Gall-Peters, pour rendre à Gall ce qui lui revient. Partout ailleurs que sur ces deux lignes, les formes sont déformées. Près de l’équateur, les pays sont étirés verticalement, d’où l’allure si longue de l’Afrique ; près des pôles, ils sont aplatis.

Les cartographes furent furieux, et pas seulement pour la question de l’antériorité. Ils firent valoir que des cartes du monde équivalentes existaient depuis des générations, que pratiquement aucun professionnel n’utilisait Mercator pour les cartes murales du monde, et que Peters avait troqué une déformation contre une autre tout en prétendant avoir aboli la déformation. Arthur Robinson, l’Américain auteur d’une projection de compromis très répandue, compta parmi ses critiques les plus acerbes. En 1989, plusieurs associations géographiques nord-américaines allèrent jusqu’à exhorter les éditeurs à renoncer à toute carte du monde rectangulaire.

Rien de tout cela ne freina la carte de Peters auprès du public. Églises, associations caritatives, agences d’aide au développement et écoles l’adoptèrent ; The Peters Atlas of the World suivit en 1989, et la carte devint un classique des salles de classe et des bureaux de la coopération. Elle apparut même dans un épisode d’À la Maison-Blanche, où un groupe fictif de cartographes pour l’égalité sociale met une réunion de la Maison-Blanche sens dessus dessous. En 2017, les écoles publiques de Boston l’adoptèrent pour leurs classes, une décision commentée dans le monde entier comme une leçon sur la manière dont les cartes façonnent la pensée des enfants.

L’importance durable de la projection de Peters tient au débat qu’elle a lancé plus qu’à la carte qu’elle proposait. Elle a obligé le grand public à remarquer que toute carte plane d’une Terre ronde ment forcément sur quelque chose : la surface, la forme, la distance ou la direction. Le navigateur veut Mercator ; un atlas de la population veut des surfaces équivalentes ; le globe de la salle de classe est ce qui approche le plus la vérité. Choisir une projection, c’est choisir ce qu’on montre et ce qu’on sacrifie, et depuis 1973 personne ne peut plus prétendre que ce choix est neutre.

Pourquoi il a changé le monde
James Gall, 1855Première description
45° N et SParallèles de référence
Bonn, 1973Lancement public
  • A fait de la projection cartographique un sujet de débat public et politique
  • A été adoptée par des agences d’aide, des Églises et des écoles du monde entier
  • A poussé les éditeurs d’atlas vers des cartes du monde équivalentes ou de compromis
Partie II

Cosmos et matière

Les images qui ont chassé la Terre du centre et fendu l’atome

Schéma 11 · Partie II

Les épicycles de Ptolémée

Des cercles portés par des cercles ont gardé la Terre au centre du ciel, et prédit les planètes, pendant 1 400 ans.
Claude Ptolémée · Alexandrie · c. 150
Épicycles de PtoléméeClaude Ptolémée · Alexandrie · v. 150 · AlmagesteDeux cercles et une règle tordue ont réglé les planètes 1 400 ans.sphère des étoiles fixescentreAlmageste · 13 livresplus de 1 000 étoiles48 constellations Terredécentrée1 déférentl’emporte à l’est2 planèteépicyclechevauchedéférent3 eeéquantvitesse fixevue d’ici4 ligne de viséeBoucles dans le cielMars sur fond d’étoiless’arrêtes’arrêtereculedérive à l’est, recule, repart= épicycle + déférent5
Fig. 11 · Les épicycles de Ptolémée · Lire le schéma
  1. 1La Terre, décentrée. La Terre est immobile mais légèrement à l’écart du centre du grand cercle de la planète, si bien que celle-ci paraît plus proche et plus brillante à certaines périodes de l’année.
  2. 2Le déférent. Le grand cercle porteur. Son rôle est d’entraîner lentement la planète vers l’est à travers le zodiaque, sur des mois ou des années.
  3. 3L’épicycle. Un petit cercle dont le centre glisse sur le déférent tandis que la planète tourne autour de lui. C’est le mécanisme qui produit le mouvement à rebours.
  4. 4L’équant. L’invention propre de Ptolémée : un point opposé à la Terre depuis lequel l’épicycle se déplace à vitesse constante. Il tordait les règles du mouvement uniforme pour coller aux données.
  5. 5Des boucles dans le ciel. Combinez les deux cercles et la planète dessine des boucles. Vue de la Terre sur le fond des étoiles, elle s’arrête, recule, puis repart.
▶ Voir le film (en anglais)

Vers le milieu du IIe siècle, dans l’Alexandrie romaine, un savant nommé Claude Ptolémée se lança dans une entreprise qui paraît modeste et ne l’était pas : prédire où se trouverait chaque lumière errante du ciel, n’importe quelle nuit, des années à l’avance. Il en résulta un traité grec en treize livres que les traducteurs arabes appelèrent plus tard al-Majisti, « le très grand », et que l’Europe connut sous le nom d’Almageste. Ses figures ne sont pas jolies. Ce sont des lignes et des lettres, la géométrie de travail d’un homme qui fait ses calculs. Mais l’un des agencements qu’elles contiennent, un petit cercle porté par un grand, a tenu l’univers en place pendant bien plus de mille ans.

Le problème, c’étaient les planètes. Les étoiles tournent dans le ciel en bon ordre, mais Mars, Jupiter et Saturne dérivent lentement vers l’est par rapport à elles, puis s’arrêtent, reculent pendant des semaines, s’arrêtent de nouveau et reprennent leur route. La philosophie grecque exigeait que le mouvement céleste soit circulaire et uniforme, et que la Terre reste immobile au centre. Le mouvement rétrograde semblait narguer ces deux règles. La parade était antérieure à Ptolémée. Apollonios de Perga et Hipparque avaient déjà imaginé une planète se déplaçant sur un petit cercle, l’épicycle, dont le centre parcourt un cercle plus grand, le déférent. Vu de la Terre, ce double mouvement dessine des boucles, et ces boucles sont précisément les errances à rebours.

L’apport de Ptolémée fut de faire coller le dispositif aux chiffres. Il décala légèrement la Terre par rapport au centre du déférent. Puis il ajouta son invention la plus audacieuse, l’équant : un point situé de l’autre côté du centre, à la même distance que la Terre, depuis lequel le centre de l’épicycle semble tourner à vitesse constante. À strictement parler, cela violait la règle du mouvement circulaire uniforme, puisque l’épicycle accélère et ralentit désormais le long de sa course. Ptolémée accepta l’entorse parce qu’elle fonctionnait. Des astronomes ultérieurs, Copernic en tête, jugèrent l’équant contraire au bon goût.

Et cela fonctionnait. Avec ces outils et des tables d’observations anciennes, un astronome exercé pouvait calculer la position des planètes à un degré près environ, ce qui suffisait pour les calendriers, pour la navigation et surtout pour l’astrologie, à laquelle Ptolémée consacra aussi sa Tétrabible. L’Almageste contenait un catalogue d’un peu plus d’un millier d’étoiles réparties en quarante-huit constellations. Il fut traduit en arabe à Bagdad, critiqué et affiné par des astronomes du Caire à Maragha, puis mis en latin à Tolède au XIIe siècle. Pendant la plus grande partie de l’histoire de l’astronomie écrite, c’était l’astronomie, tout simplement.

Selon la version populaire, le système aurait fini par s’effondrer sous des épicycles empilés sur des épicycles. C’est en grande partie un mythe. Les modèles planétaires de Ptolémée comptaient un seul épicycle principal par planète, et les astronomes médiévaux ne passèrent pas leur temps à en rajouter. Ce qui finit par briser le système, ce ne fut pas l’encombrement mais une meilleure image : d’abord celle de Copernic, puis les ellipses de Kepler, qui se passaient d’équant parce que les planètes changent réellement de vitesse le long de leur orbite. Kepler montra en somme que l’entorse de Ptolémée pointait depuis le début vers la vérité.

L’héritage est à double tranchant. Le schéma de Ptolémée est le grand exemple d’un modèle qui prédit bien tout en décrivant mal, un avertissement que tout prévisionniste, tout économiste et tout ingénieur en apprentissage automatique a de bonnes raisons de garder en tête. C’est pourtant aussi un triomphe : la première tentative sérieuse de transformer le ciel entier en une géométrie calculable. Une épigramme attribuée à Ptolémée dit que, lorsqu’il suivait la course circulaire des astres, ses pieds ne touchaient plus la terre. Devant ses cercles, on comprend aisément pourquoi.

Pourquoi il a changé le monde
13Livres de l’Almageste
un peu plus de 1 000Étoiles cataloguées
48Constellations
  • A donné aux astronomies islamique et européenne un modèle de travail commun pendant quelque 1 400 ans
  • Ses tables ont servi de base aux calendriers, à l’astrologie et à la navigation sur trois continents
  • Est devenu le cas d’école du modèle qui prédit bien mais explique mal
Schéma 12 · Partie II

Le schéma héliocentrique de Copernic

Déplacer un seul point de la Terre au Soleil a redessiné le cosmos et chassé l’humanité du centre de la Création.
Nicolas Copernic · Nuremberg · 1543
Le schéma de CopernicNicolas Copernic · De revolutionibus · 1543Déplacez un point au centre : les boucles sont une perspective.Sept sphères numérotées Sol1 VIIVIVIIMercure80 joursVIVénus9 moisjamais loin du Soleil2 VTerreVTerre, Lune1 anrétrogradée : 3e planète3 IVIIIIIMarsJupiterSaturneIVMars2 ansIIIJupiter12 ansIISaturne30 ansboucles : la Terre double4 IIÉtoiles fixesimmobilesimmobilis5
Fig. 12 · Le schéma héliocentrique de Copernic · Lire le schéma
  1. 1Sol au centre. Le seul geste radical. Le Soleil, et non la Terre, occupe le milieu, et tout le reste s’ordonne autour de lui selon le temps mis à en faire le tour.
  2. 2Les planètes intérieures. Mercure, anneau VII, tourne en quatre-vingts jours et Vénus, anneau VI, en neuf mois. Leur proximité du Soleil explique désormais pourquoi elles ne s’en éloignent jamais beaucoup dans notre ciel.
  3. 3La Terre devient une planète. L’anneau V porte la Terre, avec la petite orbite de la Lune autour d’elle, et boucle son circuit en un an. Notre monde est rétrogradé au rang de troisième planète.
  4. 4Les planètes extérieures. Mars en deux ans, Jupiter en douze, Saturne en trente. Leurs boucles à rebours deviennent un effet de perspective lorsque la Terre, plus rapide, les dépasse.
  5. 5Les étoiles fixes. L’anneau I, la sphère des étoiles, est déclaré immobile. La rotation quotidienne des cieux est confiée à la place à la Terre qui tourne sur elle-même.
▶ Voir le film (en anglais)

Le schéma le plus lourd de conséquences de la Renaissance est à peine un schéma. Au début du premier livre du De revolutionibus orbium coelestium, imprimé à Nuremberg en 1543, figure une gravure sur bois faite de cercles concentriques avec un seul mot au milieu : Sol. Autour courent des anneaux numérotés assortis de brèves légendes latines. Mercure revient en quatre-vingts jours, Vénus en neuf mois, la Terre avec sa Lune en un an, Mars en deux ans, Jupiter en douze, Saturne en trente, et tout à l’extérieur se trouve la sphère immobile des étoiles fixes. On dirait une cible. En un sens, c’en était une.

Son auteur, Nicolas Copernic, était chanoine de la cathédrale de Frombork, en Prusse royale, juriste, médecin et administrateur qui faisait de l’astronomie à ses heures. Il avait esquissé son idée des décennies plus tôt dans un court manuscrit, aujourd’hui appelé Commentariolus, qui circula parmi ses amis à partir de 1514 environ. Puis il le garda pour lui, en partie par perfectionnisme et en partie, avouait-il, par crainte du ridicule. En 1539, un jeune mathématicien de Wittenberg, Georg Joachim Rheticus, vint étudier auprès de lui, resta deux ans et le convainquit de publier. Le manuscrit partit chez l’imprimeur nurembergeois Johannes Petreius. Copernic mourut en mai 1543 ; la tradition selon laquelle un exemplaire imprimé lui parvint sur son lit de mort est touchante et impossible à vérifier.

Ce que le schéma démontrait était élégant. Avec le Soleil au milieu, les boucles rétrogrades des planètes devenaient un effet de perspective : la Terre, sur une piste intérieure plus rapide, dépasse Mars, et Mars semble reculer, comme une voiture plus lente paraît glisser vers l’arrière quand on la double sur l’autoroute. Cet agencement fixait aussi l’ordre des planètes d’après leurs périodes et, en prenant la distance Terre-Soleil pour unité, donnait pour la première fois leurs distances relatives. Le système de Ptolémée en était incapable. Copernic tenait plus que tout à cette harmonie nette entre la taille d’une orbite et la durée d’une année.

C’est ici que la version populaire mérite d’être corrigée. La jolie gravure était l’idée, pas la machinerie. Copernic conservait des cercles parfaits ; pour rendre compte des observations, il avait donc encore besoin de petits épicycles, et ses modèles détaillés employaient à peu près autant de cercles que ceux de Ptolémée. Ses prédictions n’étaient pas nettement meilleures. Pire, une préface non signée du théologien luthérien Andreas Osiander prévenait le lecteur que tout cela n’était qu’une hypothèse commode pour le calcul, et non une affirmation sur la réalité. C’est Kepler qui révéla plus tard qui l’avait écrite.

Le livre ne déclencha pas de tollé immédiat. Les astronomes le lurent de près et en couvrirent les marges d’annotations, comme l’a montré l’historien Owen Gingerich en retrouvant des centaines d’exemplaires subsistants. Tycho Brahe proposa un compromis, avec les planètes tournant autour du Soleil et le Soleil autour de la Terre. Puis Kepler et Galilée prirent la gravure au pied de la lettre, et l’enjeu monta. En 1616, l’Église catholique mit le livre à l’Index des ouvrages interdits jusqu’à correction, et en 1633 Galilée fut jugé pour l’avoir défendu.

L’héritage le plus profond est une manière de penser. « Révolution copernicienne » est devenu le nom de tout basculement qui déloge l’observateur du centre : Kant l’employa pour sa philosophie, et l’on aligne volontiers Darwin et Freud derrière Copernic comme autant de nouveaux coups portés à la vanité humaine. La leçon du schéma, c’est que les mêmes données, dessinées autour d’un autre centre, peuvent soudain prendre sens. Copernic n’a rien ajouté au ciel. Il a seulement déplacé le point.

Pourquoi il a changé le monde
1543Publication
7, de I à VIISphères numérotées
80 joursPériode de Mercure
  • A placé le Soleil au centre et donné les premières distances relatives des planètes
  • A mené directement aux lois de Kepler, au procès de Galilée et à la gravitation de Newton
  • A fait de « révolution copernicienne » le synonyme de tout changement de centre
Schéma 13 · Partie II

L’expérience du prisme de Newton

Un rayon passé par un trou de volet a prouvé que la lumière blanche est un mélange, et que la couleur lui appartient.
Isaac Newton · Cambridge · 1672
Le prisme de NewtonIsaac Newton · Phil. Trans. · février 1672 · experimentum crucisLe prisme trie les couleurs. Il ne les crée jamais.chambre noire, lumière de gauche à droitemur volettrousoleilun faisceau1 prisme 1spectre allongé~5× plus long2 rougeorangejaunebleuindigovioletplanche 1planche 2en isole 1fixe l’angle3 prisme 2la dévie encoretoujours vert4 rouge : hauttourner pr. 1,envoi du rougedéviation fixepar couleur5
Fig. 13 · L’expérience du prisme de Newton · Lire le schéma
  1. 1Le trou dans le volet. Une pièce obscure et un seul petit trou rond. La lumière du soleil entre en un faisceau étroit et maîtrisable, la matière première de toute l’expérience.
  2. 2Premier prisme. Le prisme étale le faisceau en un spectre oblong, bien plus long que large. Le rouge est le moins dévié et le violet le plus, si bien que les couleurs se séparent.
  3. 3Deux planches, deux trous. La première planche ne laisse passer qu’une couleur. La seconde en fixe la direction, de sorte que le second prisme reçoit toujours un rayon sous exactement le même angle.
  4. 4Second prisme. Le rayon vert sélectionné est de nouveau dévié, mais reste vert. Le prisme trie les couleurs ; il ne les crée ni ne les modifie.
  5. 5Une déviation propre. Tournez le premier prisme pour laisser passer le rouge, et il atterrit plus haut sur le mur. Chaque couleur a sa réfrangibilité propre et fixe.
▶ Voir le film (en anglais)

Avant Isaac Newton, presque tout le monde s’accordait à dire que la couleur était quelque chose que l’on faisait subir à la lumière. La lumière blanche du soleil était pure ; un prisme, une goutte de pluie ou un vitrail la teintaient ou l’affaiblissaient d’une manière ou d’une autre. Les arcs-en-ciel produits par les prismes étaient une curiosité de foire. Newton, jeune fellow du Trinity College de Cambridge, acheta un prisme au milieu des années 1660, à une foire locale selon la légende, et se mit à poser une autre question. Et si le prisme n’ajoutait pas de couleur du tout, mais la triait ?

Son dispositif était la simplicité même. Il obscurcit une pièce, perça un petit trou rond dans le volet de la fenêtre et laissa un unique rayon de soleil traverser un prisme jusqu’au mur d’en face. Selon les idées reçues, la tache colorée aurait dû être ronde, comme le trou. Elle était au contraire oblongue, environ cinq fois plus longue que large d’après Newton lui-même, rouge à un bout et violette à l’autre. Le faisceau s’était étalé. Ses différentes parties avaient été déviées plus ou moins fortement.

Vint alors l’expérience qu’il appela experimentum crucis, l’expérience cruciale, empruntant l’expression à Francis Bacon et à Robert Hooke. Il plaça juste après le premier prisme une planche percée d’un petit trou, de sorte qu’une seule couleur passe, puis une seconde planche percée plus loin pour en fixer la direction. Derrière, il disposa un second prisme. Si les prismes créaient la couleur, le second aurait dû la modifier à nouveau. Il n’en fit rien. Le rouge resta rouge, le vert resta vert, et chacun fut de nouveau dévié exactement de la quantité qui lui était propre. La conclusion de Newton fut sans appel : la lumière blanche est un mélange de rayons, chacun avec sa couleur fixe et son propre degré de « réfrangibilité ».

Il adressa ses résultats à la Royal Society dans une lettre publiée dans les Philosophical Transactions en février 1672, son premier article scientifique. Il dessina aussi l’expérience, et son croquis du faisceau, des planches et des prismes, conservé dans un manuscrit à Oxford, est l’ancêtre de tous les schémas de banc d’optique de tous les manuels scolaires. Il est frappant de voir combien il lui faut peu de chose : aucune équation, juste des lignes droites et deux triangles disposés de telle sorte que le résultat ne puisse se lire que d’une seule façon.

Tout le monde ne fut pas convaincu. Hooke, le redoutable curateur des expériences de la Société, critiqua vivement l’article, et des contradicteurs sur le continent peinèrent à reproduire le résultat avec des prismes de moindre qualité. Newton, qui détestait les querelles publiques, se retira et ne publia son compte rendu complet qu’en 1704, dans l’Opticks, l’année suivant la mort de Hooke. Il y nommait sept couleurs, en incluant délibérément l’orangé et l’indigo pour les faire correspondre aux sept notes de la gamme. Voilà pourquoi les écoliers récitent encore une suite où figure l’indigo, une couleur que peu d’entre eux sauraient reconnaître.

Les conséquences allèrent bien au-delà des arcs-en-ciel. Comme les lentilles dévient différemment les différentes couleurs, Newton en conclut que les lunettes astronomiques à réfraction donneraient toujours des images floues, et construisit à la place un télescope à miroir, une conception qui domine aujourd’hui la grande astronomie. Au siècle suivant, le spectre devint un instrument. En 1814, Joseph von Fraunhofer découvrit des raies sombres qui barraient les couleurs du Soleil, et en 1859 Gustav Kirchhoff et Robert Bunsen montrèrent que ces raies sont les empreintes digitales des éléments chimiques. Dès lors, la lumière d’une étoile pouvait révéler sa composition. Tout cela est né d’un trou dans un volet et d’un schéma qui laissait la lumière plaider elle-même sa cause.

Pourquoi il a changé le monde
février 1672Publication de l’article
env. 5 fois plus longForme du spectre
7, dans l’OpticksCouleurs nommées
  • A renversé l’idée que la couleur est ajoutée à la lumière par le verre ou l’eau
  • A conduit au télescope à miroir de Newton, à la base des observatoires géants actuels
  • A fondé la spectroscopie, qui a ensuite révélé de quoi sont faites les étoiles
Schéma 14 · Partie II

Le boulet de canon de Newton

Un canon sur une montagne d’une hauteur impossible a montré qu’une orbite n’est qu’une chute qui manque le sol.
Isaac Newton · Londres · 1728
Le boulet de NewtonIsaac Newton · A Treatise of the System of the World · 1728Une orbite, c’est tomber de côté assez vite pour toujours rater.Terrerayon ~6 400 km haut del’airVtir à plat1 D2 EFGplus vite,plus loin3 orbite7,9 km/svers V4 La Lune aussipas à l’échelleTerreLuneavancetombe~60 rayonslibér. : ~11,2 km/schute 3 600× plus doucerate toujours5
Fig. 14 · Le boulet de canon de Newton · Lire le schéma
  1. 1La montagne impossible. Un sommet V qui s’élève au-dessus de l’atmosphère, si bien que la résistance de l’air ne joue aucun rôle. De là, un projectile est tiré à l’horizontale.
  2. 2Un tir modéré. Tiré lentement, le projectile s’incurve et frappe le sol en D, non loin de la montagne. C’est une chute ordinaire.
  3. 3Plus vite, plus loin. Chaque tir plus rapide retombe plus loin autour du globe, en E, F et G. Les arcs s’allongent parce que la Terre se courbe sous eux.
  4. 4Tomber pour toujours. À environ 7,9 kilomètres par seconde près de la surface, le sol se dérobe aussi vite que le projectile descend. Il revient à la montagne : c’est une orbite.
  5. 5La Lune est un boulet. La Lune, à environ soixante rayons terrestres, fait exactement la même chose : elle tombe vers nous en permanence et nous manque toujours.
▶ Voir le film (en anglais)

Certains des schémas les plus puissants sont des expériences de pensée que l’on peut dessiner. Le boulet de canon d’Isaac Newton est le meilleur d’entre eux. Il figure dans A Treatise of the System of the World, publié en anglais en 1728, l’année suivant la mort de Newton, bien qu’il en eût rédigé le texte en latin vers 1685, comme une version plus accessible de ce qui allait devenir le troisième livre de ses Principia. Il le remplaça par quelque chose de plus rébarbatif sur le plan mathématique, pour tenir les amateurs à distance, dit-on. La version simple a survécu, et avec elle une image qui a enseigné la gravitation à toutes les générations depuis.

La figure représente la Terre par un cercle, surmonté d’une montagne d’une hauteur absurde, dont le sommet dépasse l’atmosphère pour que rien ne freine un projectile. Depuis ce sommet, Newton imagine lancer une pierre à l’horizontale. Lancée doucement, elle s’incurve et retombe près du pied de la montagne. Lancée plus fort, elle tombe plus loin, puis plus loin encore, chaque trajectoire formant un arc plus long, repéré par des lettres autour du globe. Lancez-la assez fort, et le sol se dérobe sous la pierre exactement aussi vite qu’elle tombe vers lui. Elle ne retombe jamais. Elle fait tout le tour jusqu’au sommet de la montagne et poursuit sa course.

Voilà toute l’idée d’une orbite, et elle était saisissante. Depuis deux mille ans, à la suite d’Aristote, le ciel et la Terre obéissaient à des règles différentes. Sur Terre, les choses tombaient et s’arrêtaient ; dans le ciel, elles tournaient éternellement, faites d’une substance différente et parfaite. La montagne de Newton relie les deux mondes par une seule séquence continue. Il n’existe aucun point où la chute terrestre se change en révolution céleste. La Lune, soutenait-il, n’est qu’un boulet de canon très lointain : elle tombe toujours vers nous et nous manque toujours.

Il l’avait vérifié par le calcul. La Lune se trouve à environ soixante rayons terrestres, et si la gravitation s’affaiblit comme le carré de la distance, elle devrait tomber vers nous environ 3 600 fois plus doucement qu’une pomme à la surface. En comparant de combien la Lune s’écarte d’une ligne droite à chaque seconde avec la hauteur dont tombe une pomme, Newton trouva une bonne concordance. La force qui attire la pomme guide aussi la Lune. Tel est le vrai sens de la célèbre histoire de la pomme qui tombe, peut-être enjolivée.

Newton prenait soin de préciser que le canon était imaginaire. La vitesse nécessaire pour faire le tour du globe juste au-dessus du sol est d’environ 7,9 kilomètres par seconde, bien au-delà de toute arme de son temps, et la résistance de l’air ruinerait de toute façon le tir au niveau de la mer. Plus vite encore, la trajectoire s’étire en ellipse, et au-delà d’environ 11,2 kilomètres par seconde le projectile s’échappe pour de bon. Tout cela découle de la loi même qu’il utilisait pour son dessin.

Pendant plus de deux siècles, la montagne resta une image de salle de classe. Puis, le 4 octobre 1957, l’Union soviétique lança Spoutnik 1, une sphère polie hérissée d’antennes radio, et le boulet de Newton devint du matériel. Aujourd’hui, la Station spatiale internationale tombe autour de la planète environ toutes les quatre-vingt-dix minutes, à quelque 7,7 kilomètres par seconde, et son équipage est en apesanteur non parce que la gravité a disparu, mais parce qu’il tombe avec la station, exactement comme le schéma l’annonçait. Chaque satellite qui vous apporte une carte météo, une chaîne de télévision ou une position sur votre téléphone est une pierre lancée depuis la montagne de Newton.

Le dessin perdure parce qu’il fait ce que les équations seules ne peuvent pas faire. Il permet au lecteur de sentir la réponse avant de la calculer, et il abolit une frontière, entre le ciel et le sol, qui avait façonné la pensée humaine depuis l’Antiquité.

Pourquoi il a changé le monde
1728Publication
environ 7,9 km/sVitesse en orbite basse
environ 11,2 km/sVitesse de libération
  • A montré qu’une même loi de la gravitation régit les pierres qui tombent et les lunes en orbite
  • A fourni l’image de base de chaque lancement de satellite depuis Spoutnik en 1957
  • Est devenu la manière classique d’enseigner les orbites, de l’école à la formation des astronautes
Schéma 15 · Partie II

Le tableau périodique de Mendeleïev

Un tableau aux cases volontairement vides a prédit des éléments inconnus et mis toute la chimie en ordre.
Dmitri Mendeleïev · Saint-Pétersbourg · 1869
Le tableau de MendeleïevDmitri Mendeleïev · Saint-Pétersbourg · 1869, revu 1871 · 63 connusLaisser une case, donner son poids, et attendre qu’on la remplisse.groupeIIIIIIIVVVIVIIsérie234567Li7Be9.4B11C12N14O16F19Na23Mg24Al27.3Si28P31S32Cl35.5K39Ca40Ti48V51Cr52Mn55Cu63Zn65As75Se78Br80Rb85Sr87Yt88Zr90Nb94Mo96–100Ag108Cd112In113Sn118Sb122 la masse croît par ligneLi 7 → F 19puis Na 23 → Cl 35,5une ligne = une période1 Famille groupe ILi Na K Rb : métauxmous et réactifs2 ?44?68?72Cases vides exprès? = 44, ? = 68, ? = 723 Te125J127Te avant Jmesuré Te 128 > J 127la chimie gagne4 Prédictions confirmées1875 gallium? 681879 scandium? 441886 germanium? 72élément 101 : mendélévium5
Fig. 15 · Le tableau périodique de Mendeleïev · Lire le schéma
  1. 1Les lignes montent en poids. Le long d’une ligne, les poids atomiques augmentent régulièrement, du lithium à 7 au fluor à 19, puis du sodium à 23 jusqu’au chlore.
  2. 2Les colonnes sont des familles. Descendez le groupe I et vous croisez le lithium, le sodium, le potassium et le rubidium, tous des métaux mous et réactifs. La chimie se répète selon un rythme.
  3. 3Des vides délibérés. Là où le motif réclamait un élément inconnu, Mendeleïev laissa une place avec un point d’interrogation et un poids prédit : 44, 68 et 72.
  4. 4Le motif avant les données. Le tellure est placé avant l’iode, noté J dans l’original, parce que leur chimie l’exige, même si les poids mesurés semblaient dire le contraire.
  5. 5Prédictions confirmées. Le gallium en 1875, le scandium en 1879 et le germanium en 1886 comblèrent les vides avec des propriétés proches de celles annoncées par Mendeleïev.
▶ Voir le film (en anglais)

Durant l’hiver 1869, Dmitri Mendeleïev, professeur de chimie à l’université de Saint-Pétersbourg, avait un problème pratique. Il rédigeait un manuel, les Principes de chimie, et avait besoin d’un ordre sensé pour décrire les soixante-trois éléments connus. Certaines familles sautaient aux yeux : le lithium, le sodium et le potassium étaient des métaux mous et violents ; le chlore, le brome et l’iode étaient âcres et réactifs. Mais personne n’avait trouvé de schéma unique qui les englobe tous. D’autres avaient essayé. À Londres, John Newlands avait proposé en 1865 une « loi des octaves » qui lui valut des moqueries, et en Allemagne Lothar Meyer travaillait au même moment sur un tableau similaire.

Les récits romantiques racontent que Mendeleïev écrivit chaque élément sur une carte et fit une réussite chimique jusqu’à ce que le motif apparaisse, ou que le tableau lui vint en rêve. Ces deux versions proviennent de souvenirs tardifs et sont difficiles à vérifier. Ce qui est certain, c’est que le 1er mars 1869, selon le calendrier actuel, il data une feuille imprimée intitulée « Essai d’un système des éléments fondé sur leur poids atomique et leur affinité chimique », qu’il envoya à des chimistes de toute l’Europe. Un article fut lu devant la Société russe de chimie plus tard dans le mois, en son absence.

Son agencement faisait deux choses à la fois. Le long d’une ligne, les éléments montent régulièrement en poids atomique. Le long d’une colonne, ils se rangent en familles à la chimie semblable : les métaux alcalins s’empilent, les halogènes s’empilent, et les valences se répètent selon un rythme. Le tableau est une grille dont les deux directions ont un sens, et c’est ce qui en fait un schéma plutôt qu’une liste. Dans sa version améliorée de 1871, il inscrivit huit groupes en haut, la disposition reprise ici.

La vraie audace résidait dans les cases vides. Là où le motif exigeait un élément que personne n’avait trouvé, Mendeleïev laissa un vide plutôt que de forcer l’élément connu suivant dans la mauvaise famille. Il marqua ces vides d’un point d’interrogation et d’un poids atomique prédit, et en 1871 il décrivit en détail trois éléments manquants, qu’il appela éka-bore, éka-aluminium et éka-silicium. Il fit aussi passer le motif avant le laboratoire : il plaça le tellure avant l’iode bien que son poids mesuré parût plus élevé, et corrigea les poids atomiques d’éléments comme le béryllium et l’uranium pour qu’ils s’y conforment.

La nature s’exécuta. En 1875, le chimiste français Paul-Émile Lecoq de Boisbaudran découvrit le gallium, qui correspondait à l’éka-aluminium. Quand sa densité mesurée se révéla plus faible que prévu, Mendeleïev écrivit que l’échantillon devait être impur ; il l’était, et la valeur corrigée concordait avec la sienne. Le scandium suivit en 1879, découvert par Lars Fredrik Nilson en Suède, puis le germanium en 1886, trouvé par Clemens Winkler en Allemagne, avec des propriétés étonnamment proches de celles de l’éka-silicium. Une théorie qui prédit ce que personne n’a encore vu est difficile à contester, et les chimistes cessèrent de la contester.

Le tableau plia sans rompre à mesure que la chimie progressait. Quand les gaz nobles furent découverts dans les années 1890, ils vinrent se loger dans une colonne entièrement nouvelle. En 1913, Henry Moseley montra que le véritable principe d’ordre était le numéro atomique, la charge du noyau, ce qui expliquait pourquoi le tellure se place avant l’iode. La mécanique quantique expliqua ensuite les lignes elles-mêmes comme des couches d’électrons. L’élément 101, synthétisé en 1955, fut baptisé mendélévium, et en 2019 l’UNESCO célébra les 150 ans du tableau.

Aujourd’hui, il est affiché dans toutes les salles de chimie du monde, probablement le schéma scientifique le plus exposé de tous les temps. Sa leçon discrète est qu’un schéma honnête doit montrer ce que l’on ignore. Les cases vides de Mendeleïev n’étaient pas des défauts du tableau. Elles étaient sa plus grande force.

Pourquoi il a changé le monde
63Éléments connus
3 (1871)Prédictions détaillées
mendéléviumÉlément 101
  • A prédit le gallium, le scandium et le germanium avant leur découverte
  • Est devenu le tableau organisateur de la chimie, affiché dans les classes du monde entier
  • A orienté les physiciens vers le numéro atomique et les couches électroniques de l’atome
Schéma 16 · Partie II

Le cône de lumière de Minkowski

Le temps en axe, la lumière à 45 degrés : un dessin a fait de la relativité une géométrie et borné la causalité.
Hermann Minkowski · Cologne · 1908
Cône de lumière de MinkowskiHermann Minkowski · Raum und Zeit · Cologne · 21 sept. 1908Tracez la lumière à 45° : cause et effet ont des frontières.tempsespace iciun événement1 45°lumièrelumière2 cône futurNachkegelaccessible3 cône passéVorkegelce qui vous atteintla lumièredes étoilesce soir4 ailleursnul signal ne le lieailleursligne d’universreste dedansLire le cônechaque point = un événementlumière : 1 unité x par tplus raide que 45° = moins viteque c : permisplus plat = plus viteque c : impossibleMinkowski meurt à 44 ans,janvier 19095
Fig. 16 · Le cône de lumière de Minkowski · Lire le schéma
  1. 1Ici, maintenant. Un événement unique : un lieu à un instant. Chaque point du diagramme est un événement, l’espace courant de gauche à droite et le temps de bas en haut.
  2. 2La lumière à 45 degrés. Comme la lumière parcourt une unité d’espace par unité de temps, ses trajectoires sont des diagonales. Rien de matériel ne peut suivre une pente plus faible.
  3. 3Le cône du futur. Tout événement que vous pourriez atteindre ou influencer d’ici se trouve dans ce cône, que Minkowski appelait Nachkegel, le cône postérieur.
  4. 4Le cône du passé. Tout événement qui a pu vous influencer, ici et maintenant, se trouve dans le cône inférieur, le Vorkegel de Minkowski. La lumière des étoiles qui arrive ce soir descend le long de ses parois.
  5. 5L’ailleurs. Hors des deux cônes s’étend l’ailleurs : des événements qu’aucun signal ne peut relier à l’ici et maintenant. Une ligne d’univers, trajectoire d’un objet réel, reste toujours à l’intérieur.
▶ Voir le film (en anglais)

En 1905, Albert Einstein publia la relativité restreinte dans un article plein de trains, d’horloges et d’algèbre. Il y montrait que les mesures de temps et de longueur dépendent de la vitesse de l’observateur, et que la vitesse de la lumière est la même pour tous. C’était révolutionnaire et, pour bien des physiciens, profondément déroutant. Trois ans plus tard, son ancien professeur de mathématiques en fit une image.

Hermann Minkowski avait enseigné à Einstein à l’École polytechnique de Zurich et, de l’avis général, n’avait pas une haute opinion de lui comme étudiant. En 1908, il était professeur à Göttingen et, le 21 septembre, il s’adressa au congrès annuel des naturalistes et médecins allemands à Cologne. Sa conférence, Raum und Zeit, s’ouvrait sur l’une des phrases les plus célèbres de la physique : « Désormais, l’espace en soi et le temps en soi sont condamnés à s’évanouir en simples ombres, et seule une sorte d’union des deux conservera une réalité indépendante. »

Cette union, c’est l’espace-temps, et le moyen de la voir est de la dessiner. Placez l’espace sur l’axe horizontal, en écrasant trois dimensions en une seule, et le temps sur l’axe vertical. Choisissez des unités telles que la lumière parcoure une unité de distance par unité de temps, et chaque rayon lumineux devient une droite à 45 degrés. Chaque événement, un éclair, une poignée de main, une explosion, est un point unique. Chaque objet devient une ligne, sa ligne d’univers, qui indique où il se trouve à chaque instant. Une personne assise est une ligne verticale ; une personne qui court s’incline, mais jamais de plus de 45 degrés, car rien ne va plus vite que la lumière.

Choisissez maintenant un événement, ici et maintenant, et tracez les deux droites de lumière qui le traversent. Faites-les tourner en pensée autour de l’axe du temps, et elles balaient un double cône. Minkowski appelait la moitié supérieure le cône postérieur, Nachkegel, et la moitié inférieure le cône antérieur, Vorkegel ; les physiciens parlent aujourd’hui de cônes de lumière futur et passé. Tout ce qui se trouve dans le cône supérieur peut être atteint d’ici par quelque chose qui voyage à la vitesse de la lumière ou moins vite. Tout ce qui se trouve dans le cône inférieur a pu envoyer un signal qui nous parvient maintenant. Ce qui est hors des deux, les physiciens l’ont appelé l’ailleurs : des événements si éloignés dans l’espace et si proches dans le temps qu’aucune cause ne peut les relier à nous, dans un sens comme dans l’autre.

C’était plus qu’une jolie illustration. Le cône est le même pour tous les observateurs, quelle que soit leur vitesse : il saisit donc ce qui subsiste une fois que la relativité a brouillé les horloges et les règles de chacun. La simultanéité devient relative, mais l’ordre de la cause et de l’effet ne l’est pas, tant que rien ne franchit les parois du cône. Einstein fut, dit-on, peu impressionné au départ et vit dans ces mathématiques une érudition superflue. En quelques années, il changea d’avis, et sa théorie de la relativité générale de 1915 repose précisément sur cette géométrie quadridimensionnelle, désormais courbée par la masse.

Minkowski n’en vit rien. Il mourut d’une appendicite en janvier 1909, à 44 ans seulement, quelques mois après la conférence de Cologne.

Son diagramme devint l’outil standard de la relativité, enseigné à tous les étudiants en physique. Les physiciens inclinent les cônes de lumière près des trous noirs pour montrer pourquoi rien ne s’échappe d’un horizon des événements, et Roger Penrose a plus tard comprimé l’espace-temps tout entier en diagrammes finis fondés sur la même règle des 45 degrés. Au-delà de la physique, le cône de lumière est devenu une discrète image philosophique : une représentation des limites de l’influence. À chaque instant, il existe une région de l’univers sur laquelle vous pouvez encore agir, une région qui vous a façonné, et un immense ailleurs qui, pour l’heure, est tout simplement hors de portée.

Pourquoi il a changé le monde
21 sept. 1908Date de la conférence
45 degrésPente des rayons lumineux
44 ans à sa mortÂge de Minkowski
  • A fourni à Einstein la géométrie quadridimensionnelle de la relativité générale
  • Est devenu l’image standard de la causalité en physique, des particules aux trous noirs
  • A fait de l’« espace-temps » un mot courant et une forme que chacun peut esquisser
Schéma 17 · Partie II

Le diagramme de Hertzsprung-Russell

Classer les étoiles par éclat et par couleur a révélé une diagonale cachée : l’histoire de la vie de chaque étoile.
Ejnar Hertzsprung & Henry Norris Russell · Potsdam et Princeton · 1911
Le diagramme de Hertzsprung-RussellEjnar Hertzsprung et Henry Norris Russell · 1911-1913Couleur contre éclat : chaque étoile trouve sa place.BAFGKM-40+4+8+12type spectral← chaud, bleufroid, rouge →magnitude absoluebrillantfaible séq. principalebrûle l’hydrogène1 SoleilG2, +4,82 géantesrouges, brillantes3 naine blanche40 Eridani Bchaude, pâle : petite4 L’avenir du Soleil1 séq. principale : auj.à mi-chemin2 devient une géante3 rejette son enveloppe4 se contracte ennaine blancheRussell, 1913-1914 :magnitude / typeun point par étoile5
Fig. 17 · Le diagramme de Hertzsprung-Russell · Lire le schéma
  1. 1La séquence principale. La plupart des étoiles tombent sur une même bande diagonale, des étoiles bleues, chaudes et brillantes en haut à gauche aux rouges, froides et faibles en bas à droite. Là, elles brûlent leur hydrogène.
  2. 2Le Soleil. Une étoile G2 de magnitude absolue d’environ +4,8, au milieu de la bande. Rien de remarquable, et à peu près à mi-chemin de sa vie de combustion de l’hydrogène.
  3. 3Les géantes. Un groupe distinct d’étoiles rouges bien plus brillantes que les naines rouges de même couleur : elles doivent donc être énormes. Hertzsprung les nomma géantes.
  4. 4Les naines blanches. Chaudes mais pâles, elles doivent donc être minuscules. 40 Eridani B fut le premier exemple déroutant, un point isolé en bas à gauche du diagramme de Russell.
  5. 5La vie d’une étoile. La physique ultérieure a fait du graphique une biographie. Le Soleil enflera en géante, puis se contractera en naine blanche, en suivant ce chemin.
▶ Voir le film (en anglais)

Au début du XXe siècle, les astronomes disposaient d’un ciel rempli de données et d’aucune histoire à raconter avec. À l’observatoire du Harvard College, une équipe de femmes, menée pour la classification par Annie Jump Cannon, triait des centaines de milliers de spectres stellaires en classes que l’on retient aujourd’hui sous les lettres O, B, A, F, G, K et M, des étoiles bleues et chaudes aux étoiles rouges et froides. Ailleurs, de patientes mesures de parallaxe donnaient la distance réelle de quelques centaines d’étoiles proches, et avec la distance venait la luminosité réelle. L’étape suivante allait de soi : rapprocher les deux. Il fallut deux personnes, travaillant chacune de son côté, pour la franchir.

La première fut Ejnar Hertzsprung, ingénieur chimiste danois devenu astronome autodidacte. En s’appuyant sur les notes spectrales d’Antonia Maury, une autre astronome de Harvard, il remarqua en 1905 et 1907 que les étoiles rouges se répartissaient en deux catégories nettement distinctes : des très brillantes et des très faibles, presque sans rien entre les deux. Il les nomma géantes et naines. En 1911, à Potsdam, il publia des graphiques de la couleur en fonction de l’éclat pour les amas des Pléiades et des Hyades, où la plupart des étoiles s’alignent le long d’une bande étroite.

La seconde fut Henry Norris Russell, à Princeton. En 1913, il présenta un diagramme portant la classe spectrale d’étoiles de distance connue en fonction de leur magnitude absolue, une mesure de l’éclat réel dans laquelle les plus petits nombres désignent les étoiles les plus brillantes. Publié en 1914, il montrait le même motif saisissant. La plupart des étoiles se situent sur une bande diagonale allant du bleu brillant en haut à gauche au rouge faible en bas à droite. Un groupe distinct de géantes rouges brillantes occupe le coin supérieur droit. Et dans le diagramme de Russell figurait un point gênant près du coin inférieur gauche : une étoile faible, 40 Eridani B, dont le spectre était de classe A, blanc et chaud. Elle aurait dû être brillante. Elle était si pâle qu’elle devait être minuscule. C’était la première naine blanche identifiée.

Russell lut d’abord le diagramme comme une séquence évolutive : les étoiles, suggérait-il, naissaient géantes rouges, se contractaient et s’échauffaient, puis glissaient le long de la diagonale en refroidissant. C’était une hypothèse raisonnable, et en grande partie fausse. La véritable explication exigeait la physique nucléaire. À la fin des années 1930, Hans Bethe et d’autres montrèrent comment les étoiles brillent en fusionnant l’hydrogène en hélium, et tout se mit en place. La bande diagonale, aujourd’hui appelée séquence principale, est l’endroit où les étoiles passent l’essentiel de leur vie à brûler tranquillement leur hydrogène ; la position d’une étoile sur cette bande dépend surtout de sa masse. Quand l’hydrogène du cœur vient à manquer, l’étoile enfle et se déplace vers le haut et vers la droite pour devenir une géante. Une étoile comme le Soleil finit par expulser ses couches externes et se contracter en naine blanche.

Le diagramme passa du catalogue à l’horloge. Dans un amas, toutes les étoiles se sont formées à peu près en même temps : le point où la séquence principale bifurque vers les géantes révèle donc l’âge de l’amas. Cette technique a fourni les premiers âges fiables des plus vieilles étoiles de la Galaxie. Le Soleil, étoile de type G2 d’une magnitude absolue d’environ +4,8, se situe sans éclat particulier au milieu de la bande, à peu près à mi-parcours de son séjour.

Aujourd’hui, le diagramme de Hertzsprung-Russell est l’une des premières figures qu’apprend tout étudiant en astronomie, et ses versions modernes sont à couper le souffle. En 2018, la mission Gaia de l’Agence spatiale européenne en a publié une construite à partir de millions d’étoiles, révélant une structure fine que Hertzsprung et Russell n’auraient jamais pu voir. La forme, pourtant, est la leur : deux axes rudimentaires, un nuage de points, et une diagonale cachée qui s’est révélée être l’histoire de la vie des étoiles.

Pourquoi il a changé le monde
G2Classe du Soleil
environ +4,8Magn. absolue du Soleil
40 Eridani BPremière naine blanche
  • A révélé la séquence principale et montré que les étoiles se divisent en géantes et naines
  • Est devenu la preuve clé de la naissance, du vieillissement et de la mort des étoiles
  • Permet de dater les amas d’étoiles, et donc d’estimer l’âge de la Galaxie
Schéma 18 · Partie II

Le modèle atomique de Bohr

Des électrons sautant entre des échelons fixes ont expliqué les couleurs de l’hydrogène et ouvert l’ère quantique.
Niels Bohr · Copenhague · 1913
Le modèle atomique de BohrNiels Bohr · Philosophical Magazine · 1913 · hydrogèneSeuls certains barreaux existent ; chaque saut laisse une raie.atome H, à l’échelle : r ∝ n² p+noyau1 n=2n=3n=1rien entre deux2 photon656 nm, rouge3 → 23 n=1n=2n=3n=4n=∞−13,6 eV−3,4−1,50 eVLymanretombe en n=1, UV656486434410Balmerretombe en n=2échelle d’énergie4 410434486656400 nm700 nmFormule de Balmer, 1885concorde5
Fig. 18 · Le modèle atomique de Bohr · Lire le schéma
  1. 1Le noyau. Le cœur minuscule, positif et lourd de Rutherford. Pour l’hydrogène, c’est un unique proton, autour duquel un électron est retenu par l’attraction électrique.
  2. 2Orbites permises seulement. L’électron ne peut occuper que certaines orbites, numérotées n égal 1, 2, 3 et ainsi de suite, dont le rayon croît comme n au carré. Entre elles, rien n’est permis.
  3. 3Le saut quantique. En tombant de l’orbite 3 à l’orbite 2, l’électron libère un photon de lumière rouge à 656 nanomètres. Pas de spirale progressive, juste un saut.
  4. 4L’échelle des énergies. Le même atome dessiné en niveaux d’énergie. Les chutes vers le niveau 2 donnent les raies visibles de Balmer ; les chutes vers le niveau 1, les raies ultraviolettes de Lyman.
  5. 5L’empreinte de l’hydrogène. Les raies prédites à 656, 486, 434 et 410 nanomètres correspondent au spectre mesuré de l’hydrogène, que Balmer avait résumé en une formule en 1885.
▶ Voir le film (en anglais)

En 1911, Ernest Rutherford avait montré à Manchester qu’un atome est essentiellement du vide, avec un noyau minuscule, lourd et positif, et des électrons légers quelque part autour. C’était un triomphe entaché d’un défaut fatal. Selon la physique de l’époque, un électron tournant autour d’un noyau devrait rayonner de l’énergie en continu, décrire une spirale vers l’intérieur et s’écraser en une fraction de seconde. À ce compte, les atomes ne devraient pas exister. Et pourtant, nous voilà.

Le jeune physicien danois Niels Bohr passa plusieurs mois de 1912 dans le laboratoire de Rutherford et rentra à Copenhague avec le problème. Sa réponse, publiée en 1913 dans une trilogie d’articles du Philosophical Magazine, était audacieuse. Il décréta tout simplement que les électrons ne peuvent occuper que certaines orbites permises, qu’il appela états stationnaires, et que tant qu’ils s’y trouvent, ils ne rayonnent pas du tout. Un électron peut sauter d’une orbite permise à une autre, et lorsqu’il tombe sur une orbite inférieure, il émet une seule bouffée de lumière dont la fréquence est fixée par la différence d’énergie, par l’intermédiaire de la constante de Max Planck.

La clé vint d’une vieille énigme. En 1885, un professeur suisse, Johann Balmer, avait trouvé une formule simple qui reproduisait les longueurs d’onde des raies visibles du spectre de l’hydrogène : une raie rouge, une bleu-vert et deux dans le violet. Personne ne savait pourquoi elle marchait. Bohr raconta plus tard qu’en voyant la formule de Balmer, tout lui était devenu clair. Dans son modèle, l’énergie de la n-ième orbite est proportionnelle à moins un sur n au carré, et le rayon croît comme n au carré. Les raies de Balmer n’étaient que des électrons tombant sur la deuxième orbite depuis la troisième, la quatrième, la cinquième et la sixième. À partir de la charge et de la masse de l’électron et de la constante de Planck, Bohr calcula la constante de la formule de Balmer, et elle concordait de près avec la valeur mesurée.

C’est cet accord qui poussa les physiciens à prendre au sérieux un ensemble de règles franchement arbitraires. Le modèle de Bohr expliquait aussi des raies spectrales de l’hélium ionisé qui intriguaient les astronomes, et il prédisait des raies ultraviolettes dues aux sauts vers l’orbite la plus basse, une série que Theodore Lyman avait commencé à mesurer. En 1922, Bohr reçut le prix Nobel de physique.

Le modèle était aussi manifestement incomplet. Il fonctionnait à merveille pour l’hydrogène et son unique électron, mais échouait pour l’hélium et tout ce qui est plus lourd, et ne disait rien de la raison pour laquelle certaines raies sont plus brillantes que d’autres. En 1925 et 1926, Werner Heisenberg, Erwin Schrödinger et d’autres le remplacèrent par une mécanique quantique complète, dans laquelle les électrons ne suivent plus du tout d’orbites mais occupent des nuages de probabilité. Les niveaux d’énergie de Bohr survécurent intacts. Ses jolies trajectoires circulaires, non.

L’image, elle, refusa de mourir. L’atome dessiné comme un noyau entouré d’électrons sur des anneaux, souvent des ellipses inclinées empruntées aux raffinements d’Arnold Sommerfeld, devint le logo universel de la science et de l’ère atomique, apposé sur des insignes d’agences, des manuels et des génériques de télévision. À strictement parler, il est faux. Mais il porte la seule idée qui comptait : l’énergie à l’intérieur d’un atome se présente par paliers fixes, et la lumière est ce qu’un atome émet en sautant de l’un à l’autre. Chaque laser, chaque LED et chaque enseigne au néon repose sur cette idée.

Le schéma de Bohr est une leçon sur la manière dont la science avance souvent : par un modèle qui n’est manifestement pas la vérité finale, mais qui en saisit juste assez pour montrer le chemin. Ses échelons sont devenus le fondement du monde quantique.

Pourquoi il a changé le monde
1913Publication
−13,6 eVNiveau d’énergie le plus bas
1922Prix Nobel
  • A expliqué le spectre de l’hydrogène et lancé la théorie quantique de l’atome
  • Sa représentation en niveaux d’énergie sous-tend lasers, LED et éclairage au néon
  • Son image d’électrons en orbite est devenue l’emblème universel de la science
Schéma 19 · Partie II

L’univers en expansion de Hubble

Deux douzaines de galaxies sur un nuage de points : plus elles sont lointaines, plus elles s’éloignent vite.
Edwin Hubble · Mont Wilson, Californie · 1929
L’univers en expansion de HubbleEdwin Hubble · PNAS · 1929 · relation vitesse-distancePlus la galaxie est loin, plus elle fuit vite : l’univers grandit.010⁶2×10⁶05001000DISTANCEparsecsVITESSEkm/s 24 nébuleusesun point = une galaxievitesses : spectres Slipher1 Andromède, −220approche : vers le bleu2 K ≈ 500km/s par Mpc3 ○ groupes de 3tirets : fit des groupes4 Distances trop courtescéphéides fausses ~7×1929: ~500auj. : ~70km/s par Mpc1 / pente = âge500 → ~2 Md d’années70 → ~14 Md d’années(mesuré : 13,8 Md)+ loin = + vite :l’espace lui-même s’étendv = H × d5
Fig. 19 · L’univers en expansion de Hubble · Lire le schéma
  1. 124 nébuleuses. Chaque point est une galaxie : la distance en abscisse, d’après les estimations de Hubble, et la vitesse de fuite en ordonnée, tirée surtout des spectres de Vesto Slipher.
  2. 2Certaines approchent. Quelques galaxies proches, dont Andromède, présentent des vitesses négatives. Elles se dirigent vers nous, leur lumière décalée vers le bleu.
  3. 3La droite. Malgré la dispersion, la vitesse croît avec la distance. La droite de Hubble avait une pente d’environ 500 kilomètres par seconde par million de parsecs.
  4. 4Les données groupées concordent. En regroupant les nébuleuses, représentées par des cercles vides, on obtenait une seconde droite proche de la première. La tendance ne tenait pas au hasard de quelques points.
  5. 5Des distances trop courtes. Les distances de Hubble étaient environ sept fois trop petites. La pente moderne avoisine 70, et l’univers a environ 13,8 milliards d’années.
▶ Voir le film (en anglais)

En 1920, les astronomes pouvaient encore débattre de bonne foi de la taille de l’univers. Lors d’un débat resté célèbre, en avril de cette année-là, Harlow Shapley et Heber Curtis s’opposèrent sur la question de savoir si les pâles nébuleuses spirales étaient des nuages situés dans notre Voie lactée ou des galaxies entières bien au-delà. Edwin Hubble trancha. Avec le télescope Hooker de 100 pouces du mont Wilson, alors le plus grand du monde, il découvrit en 1923 des étoiles variables céphéides dans la nébuleuse d’Andromède, et leur pulsation régulière lui donna une distance. Elle se situait bien au-delà des confins de la Voie lactée. Les spirales étaient des galaxies, et l’univers devenait soudain immense.

Un second indice, plus étrange, était déjà sur la table. Depuis 1912, Vesto Slipher, à l’observatoire Lowell en Arizona, mesurait les spectres des nébuleuses spirales et constatait que leurs raies étaient décalées. Quelques-unes, dont Andromède, étaient décalées vers le bleu, ce qui signifiait qu’elles approchaient. La plupart étaient décalées vers le rouge : elles s’éloignaient, certaines à des centaines de kilomètres par seconde. Pourquoi des galaxies fuiraient-elles loin de nous ?

En 1929, Hubble réunit les deux mesures sur un même graphique. Son court article dans les Proceedings of the National Academy of Sciences portait les vitesses de 24 nébuleuses, pour la plupart issues des travaux de Slipher, en fonction des estimations de distance de Hubble lui-même. Les points étaient dispersés, mais la tendance ne faisait aucun doute. Plus une galaxie était lointaine, plus elle s’éloignait vite, à peu près proportionnellement. Il traça une droite à travers les points, une autre à travers les moyennes de nébuleuses regroupées, et estima une pente d’environ 500 kilomètres par seconde par million de parsecs. Milton Humason, ancien muletier devenu l’un des observateurs les plus habiles du mont Wilson, poussa bientôt les mesures à des distances bien plus grandes, et la droite tint bon.

Hubble lui-même restait prudent sur la signification de ce résultat et parlait de vitesses apparentes. Mais la relation s’inscrit naturellement dans un univers en expansion, où chaque galaxie s’éloigne de toutes les autres à mesure que l’espace lui-même s’étire, comme les raisins secs d’une pâte qui lève. Einstein avait ajouté une constante cosmologique à ses équations pour maintenir l’univers statique ; lors de sa visite au mont Wilson en 1931, il accepta l’expansion. L’anecdote selon laquelle il aurait qualifié cette constante de « plus grande bêtise » de sa vie ne provient que des souvenirs tardifs de George Gamow et a peut-être été enjolivée.

Le mérite est plus enchevêtré que les manuels ne l’ont longtemps admis. En 1927, le prêtre et physicien belge Georges Lemaître avait déduit l’expansion des équations d’Einstein et estimé son taux à partir de données publiées, dans une revue belge peu lue. Quand l’article fut traduit en anglais en 1931, cette estimation fut omise, et l’on apprit plus tard que c’était le fait de Lemaître lui-même. En 2018, l’Union astronomique internationale recommanda de rebaptiser la relation loi de Hubble-Lemaître.

Les chiffres posaient aussi problème. Les distances de Hubble étaient trop petites d’un facteur sept environ, à cause d’une confusion sur l’éclat des différents types de céphéides qui ne fut démêlée que dans les années 1950. Sa pente abrupte impliquait un univers âgé d’environ deux milliards d’années, plus jeune que les roches de la Terre. Les mesures modernes situent la pente autour de 70 et l’âge de l’univers à environ 13,8 milliards d’années, même si des méthodes concurrentes divergent encore légèrement, une énigme connue sous le nom de tension de Hubble.

Remontez la droite de Hubble et toutes les galaxies convergent vers un même instant. C’est la racine du Big Bang. Un nuage de deux douzaines de points, dont certains mal placés, a fait de l’univers non plus une scène figée, mais quelque chose qui a une histoire.

Pourquoi il a changé le monde
24Nébuleuses représentées
environ 500 km/s/MpcPente de Hubble
environ 70 km/s/MpcValeur moderne
  • A apporté la première preuve que l’univers est en expansion
  • A désigné un commencement, fondement de la cosmologie du Big Bang
  • Sa pente, la constante de Hubble, fixe encore l’âge mesuré de l’univers
Schéma 20 · Partie II

Le diagramme de Feynman

Des gribouillis et des flèches ont changé les calculs les plus ardus de la physique en images qui calculent.
Richard Feynman · Cornell, Ithaca (New York) · 1949
Le diagramme de FeynmanRichard Feynman · Physical Review · 1949 · diffusion électron-électronChaque ligne est un terme, chaque sommet un facteur : l’image est la somme.tempsespace e⁻e⁻e⁻ entrante⁻ entrant1 sommetfacteur ∝ e2 γ photon virtueljamais observé : 1/q²3 e⁻e⁻reculereculeabsorbe4 + de boucles, + de décimalestout sommer2 sommetsterme dominant+4 sommets~1/137 plus petit+ …α ≈ 1/137 parpaire de sommets en +Prix Nobel 19655
Fig. 20 · Le diagramme de Feynman · Lire le schéma
  1. 1Les électrons arrivent. Deux électrons, tracés comme des droites fléchées, avancent dans le temps depuis le bas de la page, l’un vers l’autre.
  2. 2Le vertex. En ce point, un électron émet un photon. Chaque vertex apporte au calcul un facteur fixe, déterminé par l’intensité de la charge électrique.
  3. 3Le photon virtuel. La ligne ondulée est un photon qui passe d’un électron à l’autre, jamais observé directement. Sa ligne correspond à son propre terme mathématique précis.
  4. 4Écartés l’un de l’autre. Le second électron absorbe le photon en un autre vertex, et tous deux reculent et sortent par le haut. C’est la répulsion électrique vue comme un échange.
  5. 5Plus de boucles, plus de décimales. Les diagrammes à boucles supplémentaires ajoutent des corrections plus petites, chaque paire de vertex en plus étant environ 137 fois plus faible. Les additionner donne des prédictions toujours plus précises.
▶ Voir le film (en anglais)

À la fin des années 1940, la théorie quantique de la lumière et des électrons, l’électrodynamique quantique, était dans une situation embarrassante. Elle fonctionnait en première approximation, mais chaque tentative d’affiner ses prédictions produisait des résultats infinis. Puis, en 1947, Willis Lamb mesura un minuscule décalage des niveaux d’énergie de l’hydrogène que la théorie simple ne prévoyait pas, et la course fut lancée pour dompter les infinis et le calculer. Trois hommes y parvinrent de façon plus ou moins indépendante : Julian Schwinger à Harvard, Sin-Itiro Tomonaga à Tokyo, et un jeune professeur impétueux de Cornell nommé Richard Feynman.

La méthode de Schwinger était un tour de force de mathématiques formelles. Celle de Feynman ressemblait à des gribouillages. Quand il la présenta à une réunion d’élite de physiciens au Pocono Manor Inn en 1948, l’auditoire, où figuraient Niels Bohr, Edward Teller et Paul Dirac, resta perplexe et par moments hostile. Feynman dessinait de petites images de particules et semblait inventer les règles au fur et à mesure. Il fallut Freeman Dyson, un jeune physicien britannique qui avait longuement discuté avec Feynman comme avec Schwinger, pour démontrer en 1949 que les deux approches étaient mathématiquement identiques, et pour énoncer les règles permettant d’utiliser correctement les images.

L’article de Feynman lui-même, « Space-Time Approach to Quantum Electrodynamics », parut dans la Physical Review en 1949, et sa première figure est le diagramme redessiné ici. Le temps monte le long de la page et l’espace la traverse. Deux électrons, représentés par des droites fléchées, arrivent par le bas. En un point appelé vertex, l’un d’eux émet un photon, figuré par une ligne ondulée ; en un autre vertex, le second électron l’absorbe. Les électrons reculent et sortent par le haut, écartés l’un de l’autre. C’est la répulsion électrique, représentée comme l’échange d’une particule messagère.

Le génie tient à ce que l’image est aussi une recette. Chaque ligne correspond à un facteur mathématique précis décrivant la propagation d’une particule, et chaque vertex à un facteur décrivant l’intensité de l’interaction entre électrons et lumière. Dessinez tous les diagrammes possibles pour un processus, traduisez chacun en son terme, additionnez-les, et la réponse apparaît. Les diagrammes les plus simples contribuent le plus. Chaque paire de vertex supplémentaire, par exemple un photon qui se scinde brièvement en un électron et un positron avant qu’ils ne se rejoignent en boucle, réduit la contribution d’un facteur lié à la constante de structure fine, environ 1/137. Les physiciens peuvent donc calculer avec autant de précision qu’ils le souhaitent en dessinant des images de plus en plus complexes. Dans le formalisme de Feynman, un positron peut même se lire comme un électron qui remonte le temps, une idée suggérée auparavant par Ernst Stueckelberg et encouragée par le maître de Feynman, John Wheeler.

Les diagrammes se diffusèrent d’abord non par les manuels mais par les personnes. L’historien David Kaiser a retracé comment des chercheurs postdoctoraux qui les avaient appris auprès de Dyson à Princeton les emportèrent dans des universités d’Amérique, de Grande-Bretagne et du Japon. En une décennie, ils étaient partout, utilisés bien au-delà de l’électrodynamique. En 1965, Feynman, Schwinger et Tomonaga se partagèrent le prix Nobel de physique. Feynman fit plus tard peindre les diagrammes sur toute la carrosserie de son camping-car.

Leurs résultats ont été vérifiés avec une précision stupéfiante. La prédiction de l’intensité magnétique de l’électron, bâtie à partir de milliers de diagrammes de plus en plus complexes, concorde avec l’expérience à environ une partie sur mille milliards près, l’un des accords les plus précis entre théorie et mesure de toute la science. Les physiciens du Grand collisionneur de hadrons utilisent des programmes informatiques qui génèrent et évaluent des diagrammes par milliers, et la découverte du boson de Higgs en 2012 reposait sur de tels calculs.

Les diagrammes de Feynman sont peut-être l’exemple le plus pur du schéma comme argument. Ce ne sont pas des illustrations des mathématiques ; ce sont les mathématiques rendues visibles, si bien que l’intuition et le calcul suivent enfin les mêmes lignes.

Pourquoi il a changé le monde
1949Publication de l’article
1965, partagéPrix Nobel
environ 1/137Chaque paire de vertex en plus
  • A dompté les infinis de l’électrodynamique quantique en nombres finis et vérifiables
  • Est devenu la langue de travail de la physique des particules, de l’EDQ au boson de Higgs
  • A montré qu’une image pouvait être un calcul précis, et pas seulement une illustration
Partie III

La forme du vivant

Corps, arbres et hélices qui ont redéfini ce que signifie être vivant

Schéma 21 · Partie III

Les planches de la Fabrica de Vésale

L’anatomie cessa de croire le vieux manuel pour croire le corps posé sur la table.
André Vésale · Bâle (impression) ; Padoue (dessin) · 1543
Les planches de la Fabrica André Vésale · 1543 Que le corps corrige le livre. Livre II · premier écorché bois gravé à Venise collines de Padoue un panorama, de planche en planche, bord à bord 1 appui sur une jambe pose d’une statue antique 2 La série creuse plus profond I peau retirée II muscles superf. III muscles prof. IV squelette seul 3 a b c d e f Légende marge a deltoïde b pectoral c droit d oblique e couturier f vaste 4
Fig. 21 · Les planches de la Fabrica de Vésale · Lire le schéma
  1. 1Un seul paysage. Les arrière-plans des planches musculaires se raccordent en un unique panorama de collines et de bourgs, généralement identifié à la campagne proche de Padoue, où enseignait Vésale.
  2. 2Une pose vivante. L’écorché se tient comme une statue antique, le poids sur une jambe, le bras levé. La posture garde le corps vivant : les muscles se lisent comme une machinerie en action.
  3. 3Couche après couche. La peau ôtée, les muscles sont dessinés selon leur trajet réel, en fines hachures. Les planches suivantes creusent plus profond, jusqu’au squelette seul.
  4. 4Des lettres liées au texte. Chaque structure porte une petite lettre qui renvoie à une explication en marge : le lecteur passe de l’image au mot sans rien deviner.
▶ Voir le film (en anglais)

À l’été 1543, un imprimeur bâlois nommé Johannes Oporinus fit paraître l’un des livres les plus grands et les plus beaux du siècle. Son auteur, André Vésale, avait 28 ans et enseignait la chirurgie à Padoue ; son titre, De humani corporis fabrica, signifie « sur la fabrique du corps humain ». La même année, Copernic délogeait la Terre du centre de l’univers. Vésale mena une démolition plus discrète : il montra que la carte la plus respectée de l’intérieur du corps humain était, par endroits, la carte d’un singe.

Cette carte était celle de Galien, le médecin grec qui avait soigné des empereurs romains au IIe siècle. Galien était un observateur hors pair, mais il travaillait presque exclusivement sur des animaux, magots de Barbarie, porcs et bœufs, et en tirait des conclusions sur l’homme. Pendant quelque treize siècles, ses livres firent office de programme. Dans la leçon médiévale typique, un professeur lisait Galien à voix haute du haut de sa chaire tandis qu’en contrebas un barbier-chirurgien maniait le scalpel ; et lorsque le cadavre contredisait le texte, c’était en général le cadavre que l’on supposait dans l’erreur.

Vésale descendit de la chaire et prit lui-même le couteau, souvent sur les corps de condamnés exécutés. Ce qu’il trouva ne correspondait pas toujours au livre. La mâchoire inférieure de l’homme est un os unique, et non deux. Le rete mirabile, ce délicat réseau de vaisseaux sanguins que Galien plaçait à la base du cerveau, existe chez le bœuf et le mouton, mais pas chez l’homme. Chaque écart était minime ; ensemble, ils démontraient une chose considérable. L’autorité pouvait être vérifiée, et la façon de la vérifier était de regarder.

Regarder exigeait des images, et la Fabrica compte plus de deux cents gravures sur bois. Vésale n’a jamais nommé l’artiste. On a longtemps attribué les planches à Jan Steven van Calcar, un élève néerlandais du Titien, et la plupart des spécialistes les situent aujourd’hui quelque part dans l’entourage vénitien du maître. Les bois furent taillés à Venise puis transportés à travers les Alpes jusqu’à Bâle, où Oporinus les imprima avec un soin inhabituel. Les plus célèbres sont les « écorchés » : une suite de figures dépouillées couche après couche, campées dans des poses de statues antiques, l’une gesticulant, l’autre accoudée, une troisième si profondément disséquée qu’elle pend à une corde. Derrière elles se déroule un paysage unique. Mis bout à bout, les arrière-plans forment un seul panorama de collines et de bourgs, que l’on identifie souvent à la campagne des environs de Padoue.

En tant que schéma, chaque planche fonctionne à deux niveaux. La pose maintient la figure en vie, si bien que les muscles se lisent comme une machinerie en action plutôt que comme de la viande sur une dalle. Et chaque structure porte une petite lettre renvoyant à une explication dans le texte, de sorte que l’œil voyage de l’image au mot et retour. Lue dans l’ordre, la série est une dissection déployée dans le temps : d’abord la peau, puis les muscles superficiels, puis les profonds, jusqu’à ce qu’il ne reste que le squelette, pensivement appuyé sur une bêche ou accoudé à un tombeau pour méditer devant un crâne.

Le livre était trop cher pour la plupart des étudiants : Vésale publia donc la même année un mince Epitome, et les contrefacteurs firent le reste. En 1545, Thomas Geminus publia à Londres des copies des planches, et leurs versions circulèrent en Europe pendant des générations. Vésale devint médecin de l’empereur Charles Quint et mourut en 1564 sur l’île grecque de Zante, au retour d’un pèlerinage. Ses bois lui survécurent près de quatre siècles, jusqu’à leur destruction lors du bombardement de Munich en 1944.

Ce qui survécut, ce fut la méthode. Padoue devint le lieu où l’anatomie se regardait au lieu de se réciter, et la lignée de ses professeurs passa par Fallope et Fabrice d’Acquapendente jusqu’à un jeune Anglais nommé William Harvey. Les planches de la Fabrica firent une promesse que la médecine s’efforce de tenir depuis cinq siècles : que l’image du livre soit une image du corps, et que, lorsqu’ils se contredisent, ce soit le livre qui s’incline.

Pourquoi il a changé le monde
Bâle, 1543Publication
28 ansÂge de Vésale
7Livres de la Fabrica
  • A fait de la dissection humaine pratiquée de ses mains le cœur de l’enseignement médical en Europe
  • A corrigé des erreurs galéniques, comme la mâchoire humaine en deux parties
  • A fixé pour des siècles la norme de l’illustration scientifique imprimée
Schéma 22 · Partie III

L’expérience des valvules de Harvey

Un bras ligaturé et un doigt qui presse prouvèrent que le sang circule, et renversèrent de nouveau Galien.
William Harvey · Londres (publié à Francfort) · 1628
Les valvules de Harvey William Harvey · 1628 Une porte qui s’ouvre d’un côté : le sang circule. main bras, vers le cœur De motu cordis, fig. 1-2 garrot serre les veines, pas les artères 1 B C D E F 2 O H en remontant de H à O : le segment reste vide le doigt appuie en H 3 Sens unique de la main au cœur valvule le reflux remplit les valvules, et la porte se ferme 4 Le calcul de Harvey sang/battement × pulsations/heure ≥1 000 par demi-heure > tout le sang du corps > ce que l’aliment fait ∴ le même sang circule 5
Fig. 22 · L’expérience des valvules de Harvey · Lire le schéma
  1. 1Le garrot. Un lien serré autour du haut du bras retient le sang qui revient par les veines, tandis que les artères, plus profondes, continuent d’irriguer le bras depuis le cœur.
  2. 2Des nœuds dans la veine. Sous le lien, les veines gonflent et montrent de petits nœuds à intervalles réguliers. Harvey les désigna par des lettres : ce sont les valvules décrites par son maître Fabrice.
  3. 3Presser et chasser. Un doigt presse sous une valvule et chasse le sang vers le cœur. Le segment vidé reste vide jusqu’à ce que le doigt se lève, puis se remplit depuis la main.
  4. 4Des portes à sens unique. Les valvules s’ouvrent vers le cœur et se ferment contre le reflux. Le sang veineux ne circule que dans un sens, ce qu’un modèle de simple consommation ne peut expliquer.
  5. 5Le calcul de Harvey. Le débit par battement multiplié par les battements par heure donnait plus de sang que le corps n’en contient et que la nourriture n’en peut produire. Le même sang doit tourner.
▶ Voir le film (en anglais)

Pendant quatorze siècles, les Européens instruits ont cru que le sang se comportait un peu comme une sauce. Dans le système de Galien, le foie le cuisait, frais, à partir des aliments digérés ; les veines le portaient vers la périphérie pour nourrir le corps, et le corps le consommait, comme une lampe brûle son huile. Un peu de sang suintait à travers des pores invisibles de la paroi du cœur pour se mêler à l’air venu des poumons. Rien ne tournait. Il n’y avait aucune raison de penser que cela dût tourner.

William Harvey avait appris l’anatomie à Padoue, où il obtint son diplôme de médecine en 1602 auprès de Fabrice d’Acquapendente. Fabrice avait fait une belle découverte : les veines sont munies de petits clapets qu’il appelait des « petites portes », les valvules. Il pensait qu’elles servaient à ralentir le sang pour éviter d’inonder les membres. Harvey, revenu à Londres comme médecin de l’hôpital Saint-Barthélemy, puis de Jacques Ier et de Charles Ier, ne cessait de se demander pourquoi une porte ne s’ouvrait que dans un sens.

Il consacra des années à la question, ouvrant des animaux vivants, observant les cœurs lents des anguilles, des serpents et des grenouilles, et il enseigna la circulation au Collège des médecins à partir de 1616 environ. En 1628, il publia sa démonstration dans un mince livre latin de 72 pages, Exercitatio anatomica de motu cordis et sanguinis in animalibus, imprimé à Francfort. Il ne contient qu’une seule planche, avec quatre petites figures d’avant-bras humain. Ces images étaient adaptées des travaux de Fabrice lui-même sur les valvules, ce qui en fait l’un des larcins intellectuels les plus courtois de l’histoire : l’image du maître servant à prouver ce que le maître n’avait pas vu.

Les figures montrent une expérience que chacun peut refaire. Serrez fermement un lien autour du haut du bras, assez pour retenir le sang des veines, mais pas au point d’arrêter les artères. Les veines situées en dessous gonflent, et l’on voit apparaître sur leur trajet de petits nœuds, que Harvey désigna par des lettres. Ce sont les valvules. Pressez maintenant du doigt la veine sous l’un de ces nœuds et chassez le sang vers le haut, vers le cœur, au-delà de la valvule suivante. Le segment ainsi vidé reste vide. Le sang ne peut redescendre à travers la valvule d’en haut, et tant que le doigt reste en place, rien ne peut arriver d’en bas. Levez le doigt : la veine se remplit aussitôt, depuis la main. Le sang veineux ne va que dans un sens : vers le cœur.

L’image constituait la moitié de la preuve. L’autre moitié était arithmétique. Harvey estima la quantité de sang que le cœur expulse à chaque battement et la multiplia par le nombre de battements ; même avec des chiffres volontairement prudents, le cœur déplaçait en une heure environ plus de sang que le corps tout entier n’en contient, et bien plus qu’aucun repas ne pouvait en fournir. Ce sang devait être le même, et faire le tour. Ce fut l’une des premières fois qu’une question de physiologie se trancha en partie par une opération de calcul.

Il restait une lacune. Harvey ne voyait pas comment le sang passait des plus petites artères aux plus petites veines, et il mourut en 1657 sans le savoir. En 1661, Marcello Malpighi, scrutant au microscope le poumon d’une grenouille, découvrit les capillaires qui bouclaient le circuit. À cette date, la circulation était largement admise, fût-ce à contrecœur. John Aubrey rapporte que la clientèle de Harvey souffrit de la parution du livre et que certains le tenaient pour un peu fêlé ; l’idée l’emporta malgré tout.

Ses conséquences ne se firent pas attendre. En quelques décennies, des médecins de la Royal Society expérimentaient l’injection de liquides dans les veines et la transfusion de sang d’un animal à l’autre. La médecine gagna l’idée du corps comme pompe et tuyauterie, mesurable et vérifiable, et le pouls devint la lecture d’un système plutôt qu’un mystérieux reflux. Tout cela repose sur quatre petits dessins d’un bras, d’un lien et d’un doigt.

Pourquoi il a changé le monde
72Pages du De motu cordis
4Figures de la planche
1661, MalpighiCapillaires observés
  • A remplacé le modèle galénique d’un sang produit puis consommé par une circulation fermée
  • A fait de la mesure et du calcul une part de la preuve en physiologie
  • A ouvert la voie à l’injection, à la transfusion et à la cardiologie moderne
Schéma 23 · Partie III

Les règnes hiérarchisés de Linné

Une échelle de rangs emboîtés, puis un nom en deux mots, donnèrent au vivant un classement commun.
Carl von Linné · Leyde, Pays-Bas · 1735
Les règnes de Linné Carl von Linné · 1735 Chaque être vivant reçoit une adresse, et deux mots. Systema Naturae, 1re éd., Leyde : la planche animale Pierres · Lapideum Plantes · Vegetabile Animaux · Animale 1 I. Quadrupedia Aves plumes Amphibia écailleux Pisces à nageoires Insecta antennes Vermes corps mou + baleines 2 Anthropomorpha anthropoïde Ferae bêtes de proie Glires rongeurs Jumenta bêtes de somme Pecora brouteurs 3 chaque classe se divise en ordres de même Homo Nosce te ipsum Simia singes Bradypus paresseux Homo : sans description juste « connais-toi » 4 Genre + un mot plantes 1753 · animaux 1758 Homo sapiens genre + épithète spécifique 5
Fig. 23 · Les règnes hiérarchisés de Linné · Lire le schéma
  1. 1Trois règnes. Le système s’ouvre en divisant toute la nature en minéraux, végétaux et animaux. C’est la feuille des animaux qui rendra Linné célèbre et controversé.
  2. 2Six classes. Le tableau des animaux s’étend sur six colonnes, des quadrupèdes aux vers. En 1735, les baleines figuraient encore parmi les poissons.
  3. 3Les ordres. Chaque classe se divise en ordres. Chez les quadrupèdes, les Anthropomorpha, « en forme d’homme », viennent en tête, suivis des carnassiers, des rongeurs et des herbivores.
  4. 4Connais-toi toi-même. Sous Anthropomorpha figurent Homo, les singes et les paresseux. Au lieu d’une description, Homo reçoit l’injonction Nosce te ipsum, connais-toi toi-même.
  5. 5Le nom en deux mots. À partir de 1753 pour les plantes et de 1758 pour les animaux, chaque espèce reçoit un genre suivi d’un mot. Les humains deviennent Homo sapiens.
▶ Voir le film (en anglais)

Au début du XVIIIe siècle, les naturalistes étaient submergés. Explorateurs, marchands et missionnaires expédiaient graines, peaux et spécimens dans l’alcool plus vite qu’on ne pouvait les décrire, et chaque nouvelle plante arrivait affublée d’un nom différent dans chaque pays. Une même espèce de rosier pouvait porter en latin une phrase descriptive d’une douzaine de mots, et deux botanistes pouvaient se disputer tout un après-midi avant de découvrir qu’ils parlaient de la même fleur.

Carl Linnaeus, fils de pasteur originaire de la province suédoise du Småland, que la postérité appelle Linné, voyait dans ce désordre une faute morale autant que pratique. La nature avait un ordre, pensait-il, parce que Dieu le lui avait donné, et la tâche du naturaliste était de le déchiffrer. En 1735, à 28 ans, venu aux Pays-Bas pour obtenir un diplôme de médecine, il publia à Leyde, avec l’aide d’admirateurs néerlandais, la première édition du Systema Naturae. C’était moins un livre qu’un ensemble d’immenses tableaux imprimés, quelques grandes feuilles que l’on pouvait épingler au mur.

Ces feuilles faisaient une chose d’une simplicité saisissante. Elles divisaient toute la nature en trois règnes, minéral, végétal et animal, puis chaque règne en classes, chaque classe en ordres, chaque ordre en genres et chaque genre en espèces. Chaque chose avait sa place, et chaque place son adresse. Le tableau des animaux s’étendait sur six colonnes : Quadrupedia, Aves, Amphibia, Pisces, Insecta, Vermes, c’est-à-dire les quadrupèdes, les oiseaux, les amphibiens et reptiles, les poissons, les insectes et les vers. Les baleines, à ce stade, figuraient parmi les poissons.

Le détail célèbre se trouve dans la première colonne. Parmi les quadrupèdes, dans un ordre que Linné nomma Anthropomorpha, les « en forme d’homme », il plaça côte à côte trois genres : Homo, Simia pour les singes et Bradypus, les paresseux. Là où les autres genres recevaient une description, Homo recevait une injonction : Nosce te ipsum, connais-toi toi-même. Ranger les humains dans un tableau avec les singes et les paresseux était provocateur dans les années 1730, et Linné le savait. Pour les plantes, il fit preuve de la même audace, les répartissant en classes selon le nombre de leurs étamines et de leurs pistils, un « système sexuel » que certains critiques jugèrent indécent. Lorsque le botaniste Johann Siegesbeck l’attaqua, Linné baptisa plus tard en son honneur une petite mauvaise herbe sans grâce, Siegesbeckia.

Le nom en deux mots, qui fait aujourd’hui la renommée du système, vint plus tard. Dans Species Plantarum en 1753, puis, pour les animaux, dans la dixième édition du Systema Naturae en 1758, Linné attribua à chaque espèce un court « nom trivial », si bien qu’un genre suivi d’un seul mot l’identifiait partout : Rosa canina, Canis lupus, Homo sapiens. Cette dixième édition créa aussi la classe des Mammalia et y fit entrer les baleines. Botanistes et zoologistes considèrent encore ces deux ouvrages comme les points de départ officiels de leurs noms.

Une grande partie de l’édifice a été reconstruite depuis. Le règne minéral a discrètement quitté la biologie, le système sexuel a été abandonné, et l’évolution a transformé les rangs, carte du dessein divin, en registre de la descendance. Mais l’architecture demeure. Chaque espèce décrite aujourd’hui, du ver des grands fonds à la bactérie, reçoit un binôme linnéen et une place dans une hiérarchie emboîtée, et un scientifique de Tokyo comme un autre de Lima peuvent la nommer sans traducteur.

Linné n’était pas modeste quant à son œuvre ; une devise qu’on lui attribue affirme que Dieu a créé et que Linné a classé. Il envoya ses étudiants, ses « apôtres », récolter aux quatre coins du monde, et l’un d’eux, Daniel Solander, embarqua sur l’Endeavour de Cook. Le tableau lui-même est l’argument qui dure : la déroutante diversité du vivant peut être classée, et un bon classement est le commencement de la science, non son aboutissement.

Pourquoi il a changé le monde
3Règnes
6Classes animales, 1735
1753 et 1758Binômes fixés
  • A donné à chaque espèce un nom latin unique en deux mots, utilisé dans toutes les langues
  • Ses ouvrages de 1753 et 1758 restent les points de départ officiels de la nomenclature
  • A placé l’homme dans le même tableau que les singes, un pas vers l’évolution
Schéma 24 · Partie III

L’arbre « I think » de Darwin

Deux mots hésitants au-dessus d’un arbre griffonné remplacèrent l’échelle du vivant par une famille ramifiée.
Charles Darwin · Londres, carnet B · 1837
L’arbre « I think » Charles Darwin · 1837 Ni sommet ni échelle : une racine et des pointes. Carnet B · p. 36 · juillet 1837 Âge de Darwin 28 Malthus lu 1838 Ans avant L’Origine 22 I think 1 1 2 barre : vivant sans barre : éteint 3 A B C D immense écart entre A et B : immense écart entre B et C : gradation infime entre B et D : plus grand écart Thus genera would be formed. 4 L’Origine, 1859 seule figure du livre I X bande = 1 000 générations A F I 5
Fig. 24 · L’arbre « I think » de Darwin · Lire le schéma
  1. 1I think. Deux mots prudents en haut de la page, puis une racine numérotée 1. Darwin cesse d’écrire et laisse le dessin porter la pensée.
  2. 2Branche après branche. La tige bifurque encore et encore en un buisson irrégulier. Aucune branche n’est plus haute ni meilleure qu’une autre : pas de sommet, seulement des pointes.
  3. 3Les barres. Une courte barre marque une forme encore vivante. Les pointes sans barre sont des lignées éteintes : l’extinction devient un élément du motif, non un défaut.
  4. 4A, B, C, D. Darwin note la gradation la plus fine entre B et C, mais un immense écart entre A et B. Ainsi, écrit-il, les genres naîtraient de branches élaguées.
  5. 5La figure de 1859. L’unique illustration de L’Origine redessine l’idée avec rigueur : des lignées en pointillés se ramifiant vers le haut à travers des bandes de temps.
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À l’été 1837, Charles Darwin avait 28 ans ; il logeait en meublé sur Great Marlborough Street, à Londres, et se noyait agréablement dans ses spécimens. Le Beagle était rentré en octobre précédent après près de cinq années en mer, et sa cargaison de fossiles, d’oiseaux et de coléoptères était répartie entre les spécialistes. L’un d’eux, l’ornithologue John Gould, venait d’apprendre à Darwin que les moqueurs qu’il avait récoltés sur différentes îles des Galápagos n’étaient pas des variétés d’une même espèce, mais des espèces distinctes. Darwin ouvrit un nouveau carnet, l’étiqueta B, et commença à penser l’impensable sur l’origine des espèces.

La page 36 de ce carnet contient l’un des croquis les plus célèbres de la science, et il commence par un aveu. En haut à gauche, de son écriture lâche et pressée, Darwin a écrit deux mots : « I think », « je pense ». Puis il a cessé d’écrire et s’est mis à dessiner. Une courte tige s’élève d’un point qu’il a numéroté 1. Elle bifurque, puis bifurque encore, en un petit buisson broussailleux. Certaines brindilles se terminent par une petite barre transversale ; la plupart s’arrêtent net. Quatre extrémités portent des lettres capitales, A, B, C et D. En dessous, il a repris en prose, mais le dessin avait déjà dit l’essentiel.

Avant Darwin, l’image dominante du vivant était l’échelle, la grande chaîne des êtres, avec les créatures simples en bas, les humains près du sommet et les anges au-dessus. Les espèces étaient des barreaux fixes. Même ceux qui admettaient une forme de transformation, comme Jean-Baptiste Lamarck, se représentaient plutôt des lignées distinctes gravissant des échelles parallèles vers la complexité. Le croquis de Darwin n’a pas de sommet. Il a une racine et de nombreuses pointes, et aucune n’est plus haute qu’une autre.

Les barres transversales sont le coup de génie. Elles marquent les formes vivant aujourd’hui, tandis que les pointes sans barre sont des lignées éteintes. L’extinction, qui troublait les naturalistes comme une sorte d’échec dans une création parfaite, devenait une partie nécessaire du tableau : les lacunes entre les groupes vivants existent parce que les branches qui les reliaient ont été élaguées. Darwin l’explique sous le dessin : entre A et B s’ouvre un immense écart, entre B et C la gradation la plus fine, entre B et D une distinction plus grande. Ainsi, écrit-il, se formeraient les genres. La classification elle-même se révélait n’être que l’ombre de la généalogie. Les rangs de Linné n’étaient que le motif que l’on voit lorsqu’on regarde les extrémités d’un arbre sans en voir les branches.

Ce que le croquis ne contient pas, c’est un mécanisme. Darwin ne lut l’essai de Thomas Malthus sur la population, l’étincelle de la sélection naturelle, qu’à l’automne 1838, plus d’un an après. L’arbre vint d’abord, et l’explication de sa croissance ensuite. Puis il attendit. Il rassembla des preuves, éleva des pigeons, disséqua des bernacles pendant huit ans, et ne publia que lorsque la lettre d’Alfred Russel Wallace, en 1858, lui força la main.

Quand L’Origine des espèces parut enfin en novembre 1859, l’ouvrage ne contenait qu’une seule illustration : un dépliant de lignées ramifiées, tracées en pointillés qui s’évasent vers le haut à travers des bandes horizontales de temps. C’est une version plus nette, plus mathématique, du croquis du carnet, mais l’idée est celle que Darwin avait notée vingt-deux ans plus tôt.

Le carnet B a connu sa propre aventure. Lui et un carnet voisin disparurent de la bibliothèque de l’université de Cambridge vers 2000 et furent restitués anonymement en 2022, dans un sac cadeau rose accompagné d’un mot souhaitant de joyeuses Pâques à la bibliothécaire. La page compte aujourd’hui parmi les dessins les plus reproduits de la biologie, sur des affiches, des tasses et des couvertures de manuels. Ses deux mots hésitants sont la meilleure publicité jamais écrite pour la pensée sur papier.

Pourquoi il a changé le monde
B, p. 36Page du carnet
28 ansÂge de Darwin
22Années jusqu’à L’Origine
  • A remplacé l’échelle des êtres par l’arbre ramifié de la descendance commune
  • A expliqué l’extinction et la classification comme des produits de la généalogie
  • Est devenu le modèle de tous les arbres phylogénétiques tracés depuis
Schéma 25 · Partie III

Les planches du Gray’s Anatomy

Les gravures légendées de Carter posèrent le nom sur l’os et apprirent à voir à des générations de médecins.
Henry Gray et Henry Vandyke Carter · Londres, hôpital St George’s · 1858
Planches du Gray’s Anatomy Henry Gray et Henry Vandyke Carter · 1858 Écrire le nom sur la chose : l’œil ne la quitte plus. Fig. de la 1re édition Gravure sur bois bois types 1 FRONTAL PARIÉTAL TEMPORAL OCCIPITAL 2 SUTURE CORONALE LAMBDOÏDE ÉCAILLEUSE 3 NASAL MALAIRE MAXILLAIRE SUPÉRIEUR 4 MAXILLAIRE INFÉRIEUR ni légende ni lettres : le nom est sur l’os 5
Fig. 25 · Les planches du Gray’s Anatomy · Lire le schéma
  1. 1La gravure sur bois. Le dessin de Carter était taillé dans un bloc de bois placé sous presse avec les caractères : image et texte partageaient la page et s’imprimaient à bas coût.
  2. 2Des noms sur la voûte. FRONTAL, PARIETAL, TEMPORAL : chaque os du crâne porte son nom en capitales, écrit à même la surface plutôt que signalé par une lettre.
  3. 3Les sutures nommées. Les jointures dentelées entre les os du crâne, dont la coronale et la lambdoïde, sont tracées et nommées le long de leurs propres lignes, là où elles courent.
  4. 4La face. Des noms victoriens comme MALAR pour la pommette et SUPERIOR MAXILLARY pour la mâchoire supérieure se placent près des structures, reliés par le trait le plus court.
  5. 5L’étiquette sur la chose. La mâchoire inférieure, alors appelée INFERIOR MAXILLARY, porte son nom sur l’os. Ni légende, ni lettres, ni recherche : l’œil ne quitte jamais le dessin.
▶ Voir le film (en anglais)

En 1855, Henry Gray, 28 ans, chargé de cours d’anatomie à l’hôpital St George’s de Londres, eut l’idée d’un manuel. Les étudiants en médecine de l’époque achetaient des atlas coûteux ou plissaient les yeux sur de petites planches surchargées, où les structures étaient signalées par de minuscules lettres expliquées dans une légende reléguée ailleurs sur la page. Gray voulait un livre abordable, organisé pour l’étudiant qui prépare un examen ou une opération, et illustré presque à chaque page. Pour les images, il fit appel à un ancien élève, Henry Vandyke Carter, de quatre ans son cadet, dessinateur habile et fils de peintre.

Pendant environ dix-huit mois, les deux hommes disséquèrent ensemble dans la salle des morts de St George’s, sur des corps non réclamés mis à disposition en vertu de l’Anatomy Act de 1832. Carter dessinait directement ce qu’ils mettaient au jour, et ses dessins étaient taillés sur bois par des graveurs professionnels. La gravure sur bois avait un grand avantage sur la taille-douce : les blocs pouvaient être serrés dans la forme de l’imprimeur à côté des caractères, si bien que images et texte voisinaient sur la même page et s’imprimaient ensemble, à bas coût et en grand nombre.

Anatomy, Descriptive and Surgical parut en 1858 chez John W. Parker and Son, avec 363 figures. Son innovation décisive saute aux yeux. Au lieu de parsemer un dessin de lettres et d’obliger le lecteur à fouiller une légende, Carter inscrivit les noms directement sur les structures, en capitales nettes qui suivent la forme de chaque os ou de chaque muscle. Sur la vue latérale du crâne, le mot FRONTAL court sur le front, PARIETAL sur la voûte, TEMPORAL au-dessus de l’oreille. Les sutures où se rejoignent les plaques osseuses sont nommées le long de leurs propres lignes sinueuses. Même les noms victoriens, MALAR pour l’os de la pommette et INFERIOR MAXILLARY pour la mâchoire, se trouvent exactement là où le scalpel les rencontrerait.

L’économie paraît dérisoire jusqu’à ce qu’on la multiplie. Chaque aller-retour de l’œil entre l’image et la légende est une occasion de perdre le fil, et un étudiant qui apprend plusieurs centaines de structures en fait des milliers. La méthode de Carter les supprimait. Les dessins étaient en outre d’une sobriété inhabituelle : ni décor, ni pose spectaculaire, rien que des contours fermes, un ombrage mesuré et le nom. Après le théâtre de Vésale, c’était l’anatomie comme outil de travail, conçue pour une chambre éclairée à la bougie et un candidat anxieux à la veille de l’examen.

Le mérite ne fut pas également partagé. La page de titre affichait en bonne place « Henry Gray, F.R.S. » ; le nom de Carter figurait en dessous, en plus petits caractères, comme auteur des dessins. Carter fut payé pour son travail au lieu de partager le long succès du livre. Lorsque les premiers exemplaires se vendirent, il avait déjà embarqué pour l’Inde, où il devint professeur d’anatomie et de physiologie au Grant Medical College de Bombay et mena des recherches estimées sur la lèpre et sur le mycétome, une maladie fongique du pied. Gray eut moins de temps encore. En 1861, à 34 ans, il contracta la variole en soignant son neveu et mourut en quelques jours, alors qu’il préparait la deuxième édition.

Le livre leur survécut à tous deux, et de très loin. Au fil de dizaines d’éditions et de nombreux responsables, il devint simplement le Gray’s Anatomy, la bible des salles de dissection des deux côtés de l’Atlantique ; sa 42e édition a paru en 2020. Les gravures originales de Carter ont été peu à peu remplacées par de nouveaux dessins, puis par des photographies et des images d’imagerie médicale, mais le principe qu’il avait établi a été repris par presque tous les livres d’anatomie depuis, et par d’innombrables schémas hors de la médecine.

Cette célébrité comporte une petite ironie. Le livre porte le nom de Gray, et une série télévisée américaine se déroulant dans un hôpital l’a même emprunté pour un jeu de mots. L’idée qui dure, pourtant, appartient à l’illustrateur qui décida qu’une étiquette devait vivre sur la chose qu’elle nomme.

Pourquoi il a changé le monde
363Figures, 1re édition
31 ansÂge de Gray en 1858
42e, 2020Dernière édition
  • A fait de l’annotation directe sur l’image la norme de l’enseignement de l’anatomie
  • A offert aux étudiants un ouvrage de référence illustré, pratique et abordable
  • Toujours imprimé après plus de 160 ans et 40 éditions
Schéma 26 · Partie III

L’arbre de la vie de Haeckel

Haeckel dessina le premier grand arbre généalogique du vivant, et plaça discrètement l’homme au sommet.
Ernst Haeckel · Iéna, Allemagne · 1866
Arbre de vie de Haeckel Ernst Haeckel · 1866 Une espèce au sommet, et l’arbre redevient une échelle. temps Generelle Morphologie, Iéna MONERES vivants les plus simples 1 Algues Mousses Fougères Plantes à graines PLANTAE 2 Rhizopodes Diatomées Flagellés Éponges PROTISTA nouveau règne 3 Cœlentérés Échinodermes Articulés Mollusques Vertébrés placés en haut ANIMALIA 4 Généalogie humaine Anthropogenie, 1874 Monera Vers Poissons Reptiles Mammifères Singes Homme seul au sommet 5
Fig. 26 · L’arbre de la vie de Haeckel · Lire le schéma
  1. 1Une seule racine. À la base se trouvent les Monères, que Haeckel imaginait comme les plus simples grumeaux de matière vivante. Tout organisme de l’arbre descend de cette racine commune.
  2. 2Plantae. La branche de gauche porte les plantes, des algues aux plantes à graines en passant par les mousses et les fougères, chacune une branche et non un barreau.
  3. 3Protista. Au milieu, Haeckel ajouta un troisième règne pour le vivant unicellulaire, ni plante ni animal. C’était une idée véritablement neuve en 1866.
  4. 4Animalia. La branche de droite se divise en grands groupes animaux de l’époque. Les Vertebrata y montent le plus haut, premier indice du sens de la hiérarchie de l’auteur.
  5. 5Le chêne, 1874. Huit ans plus tard, Haeckel redessina l’ascendance humaine en un chêne noueux : vers et poissons en bas, singes plus haut, et l’Homme seul à la cime.
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Ernst Haeckel lut L’Origine des espèces en 1860 et, de son propre aveu, ce livre changea sa vie. Jeune zoologiste à l’université d’Iéna, déjà célèbre chez les spécialistes pour ses dessins exquis de minuscules créatures marines appelées radiolaires, il devint le plus bruyant défenseur de Darwin en Allemagne. Le livre de Darwin ne contenait qu’un seul schéma abstrait de lignes ramifiées, avec des lettres en guise de noms. Haeckel entreprit de dessiner la chose réelle : l’arbre généalogique effectif de tous les êtres vivants, avec des noms sur les branches.

Le résultat parut en 1866 dans Generelle Morphologie der Organismen, un ouvrage foisonnant en deux volumes que Haeckel écrivit à une vitesse frénétique après la mort de sa jeune épouse. Parmi ses planches figure un arbre monophylétique des organismes, un arbre unique issu d’une racine unique. Tout en bas se trouvent les Monères, les êtres vivants les plus simples qui soient, que Haeckel se figurait comme de minuscules grumeaux de protoplasme sans structure. De cette racine commune partent trois grandes branches maîtresses : les plantes d’un côté, les animaux de l’autre, et au milieu un troisième règne qu’il nomma les Protistes, refuge des organismes unicellulaires qui refusaient d’être l’un ou l’autre.

Cette branche centrale constituait un vrai progrès. Les microscopistes peinaient depuis longtemps à décider si une créature qui nage comme un animal et pratique la photosynthèse comme une plante était l’un ou l’autre. La réponse de Haeckel était que la question était mal posée : il existait tout un règne du vivant antérieur à la séparation. La biologie moderne a maintes fois redessiné la base de l’arbre, bactéries, archées et champignons revendiquant chacun leur branche, mais l’habitude même de placer les microbes sur l’arbre lui doit beaucoup. Le même livre forgea les mots « phylum » et, plus célèbre encore, « écologie », pour désigner l’étude des relations entre les organismes et leur milieu.

Haeckel ne s’en tint pas à un seul arbre. Dans les années qui suivirent, il en produisit des dizaines, de plus en plus beaux et de plus en plus partiaux. Le plus fameux, la « Généalogie de l’homme » de son Anthropogenie de 1874, prend la forme d’un chêne noueux. Ses racines sont les Monères ; ses branches basses, les vers et les poissons ; plus haut viennent les reptiles et les mammifères, puis les singes ; et tout en haut de la cime, seul, se dresse l’Homme. C’est une image splendide, et trompeuse. L’évolution n’a pas de sommet. Une éponge actuelle est tout autant que l’homme le produit de centaines de millions d’années de descendance. En dessinant un tronc unique qui monte, Haeckel réintroduisit en contrebande la vieille échelle des êtres dans le buisson ramifié de Darwin.

Il n’était pas toujours scrupuleux non plus avec les preuves. Ses dessins d’embryons de vertébrés, censés montrer que poissons, poulets et humains se ressemblent presque à l’identique au début du développement, furent accusés d’exagération de son vivant même, et sa « loi biogénétique », selon laquelle le développement récapitule l’histoire évolutive, n’a pas survécu. Plus grave, ses arbres des races humaines classaient les peuples selon une hiérarchie, et ce type de classement alimenta certaines des pensées raciales les plus toxiques du siècle suivant.

L’influence de ces arbres est pourtant difficile à surestimer. Ils firent entrer l’évolution sur les murs des salles de classe, dans les livres de vulgarisation et dans l’imaginaire de toute une génération ; l’idée même que chaque organisme occupe une place dans une grande généalogie unique, que les biologistes reconstruisent aujourd’hui à partir de l’ADN, prit sa forme visuelle à Iéna. Ses Kunstformen der Natur, publiées en livraisons à partir de 1899, allèrent plus loin encore et inspirèrent les volutes de l’Art nouveau.

Les arbres de Haeckel offrent la leçon la plus claire de ce livre sur la façon dont une mise en page construit un argument. Placez la racine en bas et une seule espèce en haut, et l’image affirme ce que la science n’a jamais dit.

Pourquoi il a changé le monde
3Règnes sur l’arbre
écologie, phylumMots forgés en 1866
1874« Généalogie de l’homme »
  • A popularisé l’idée que tout le vivant partage un même arbre généalogique
  • A créé les Protistes, donnant aux microbes leur propre place dans la classification
  • A montré comment une mise en page peut glisser une hiérarchie dans la science
Schéma 27 · Partie III

L’échiquier de Punnett

Quatre cases firent du mystère de l’hérédité un calcul à la portée de n’importe quel écolier.
Reginald Punnett · Cambridge, Angleterre · 1905
L’échiquier de Punnett Reginald Punnett · 1905 L’hérédité devient une somme qu’on lit sur une grille. pois de Mendel : couleur des fleurs Aa paraît violet Aa paraît violet × 1 pollen A a A a ovules 2 AA violet Aa violet Aa violet aa blanc 3 3 violets : 1 blanc types 1 AA : 2 Aa : 1 aa 4 Deux gènes à la fois AaBb × AaBb : 4 gamètes chacun AB AB Ab Ab aB aB ab ab 9 A_B_ 3 A_bb 3 aaB_ 1 aabb 9 : 3 : 3 : 1 5
Fig. 27 · L’échiquier de Punnett · Lire le schéma
  1. 1Deux parents hybrides. Chaque parent porte une forme dominante, A, qui donne des fleurs pourpres, et une forme récessive cachée, a. Tous deux sont pourpres, mais portent le blanc en secret.
  2. 2Les gamètes sur les axes. Chaque parent produit deux sortes de cellules sexuelles en nombre égal, l’une portant A, l’autre a. Le pollen en haut, les ovules sur le côté.
  3. 3Remplir les cases. Chaque case contient la paire née du croisement d’une ligne et d’une colonne : AA, Aa, Aa et aa. Seule la case d’angle, à deux récessifs, donne une fleur blanche.
  4. 4Compter. Trois cases pourpres, une blanche : le rapport 3 pour 1 de Mendel se lit directement sur la grille. Dessous se cache le rapport 1 pour 2 pour 1 des types.
  5. 5Deux gènes à la fois. Suivez deux gènes et chaque parent produit quatre sortes de gamètes. Le damier passe à seize cases et donne le 9 pour 3 pour 3 pour 1 de Mendel.
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Gregor Mendel faisait ses calculs avec des pois. Pendant huit ans, dans le jardin du monastère de Brno, il cultiva des dizaines de milliers de plants, triant leur descendance selon la couleur, la forme et la taille, et constata que lorsqu’on croisait deux hybrides, la forme cachée, « récessive », réapparaissait chez environ un plant sur quatre. Il publia en 1866 dans les actes de la société d’histoire naturelle locale, et presque personne n’y prêta attention. En 1900, trois botanistes redécouvrirent indépendamment ses travaux, et les lois de Mendel devinrent l’idée la plus passionnante de la biologie.

À Cambridge, leur plus ardent défenseur était William Bateson, qui allait bientôt donner son nom à la nouvelle science : la génétique. Son plus proche collaborateur était un zoologiste plus jeune, Reginald Crundall Punnett, homme discret et précis, et joueur de cricket passionné. Ensemble, ils élevaient des pois de senteur et des volailles pour éprouver les règles de Mendel sur de nouvelles espèces, et chemin faisant ils rencontrèrent un problème pédagogique. Les rapports de Mendel étaient faciles à énoncer mais difficiles à expliquer, surtout lorsque plusieurs caractères entraient en jeu.

La solution de Punnett, imaginée vers 1905, fut un damier. Inscrivez les ovules possibles sur un côté et les grains de pollen possibles en haut. Chaque parent porteur d’une forme dominante, appelons-la A, et d’une forme récessive, a, produit deux sortes de gamètes en nombre égal. Remplissez chaque case avec la paire obtenue à l’intersection d’une ligne et d’une colonne. Pour un croisement Aa × Aa, il y a quatre cases : AA, Aa, aA et aa. Trois des quatre contiennent au moins un A : trois descendants sur quatre présentent donc le caractère dominant ; un seul est aa et présente le récessif. Le rapport 3 pour 1 de Mendel sort de la grille sans la moindre algèbre, de même que le rapport moins visible de 1 pour 2 pour 1 entre les types sous-jacents.

Sa vraie puissance apparut lorsque la grille s’agrandit. Suivez deux gènes à la fois, par exemple la couleur et la forme de la graine, et chaque parent produit quatre sortes de gamètes. Le damier passe à quatre sur quatre, seize cases, et leur décompte donne l’autre rapport célèbre de Mendel, 9 pour 3 pour 3 pour 1. Un tableau qu’il faudrait un paragraphe de probabilités pour justifier devient une chose qu’un élève peut remplir au crayon et vérifier d’un coup d’œil. Quand les cases ne donnaient pas le résultat prévu, c’était instructif aussi : les pois de senteur de Bateson et Punnett produisaient trop de combinaisons parentales, premier aperçu de ce qu’on appellerait la liaison génétique, des gènes qui voyagent ensemble sur le même chromosome.

L’échiquier de Punnett contribua aussi à l’un des résultats fondateurs de la génétique des populations. Vers 1908, il fut intrigué par la question d’un critique : si un caractère est dominant, pourquoi ne finit-il pas par envahir toute la population ? Il soumit le problème à son ami et partenaire de cricket, le mathématicien G. H. Hardy, qui montra rapidement qu’en l’absence d’autres pressions, les proportions de formes dominantes et récessives restent stables de génération en génération. Hardy publia le résultat dans une brève lettre à Science, le jugeant apparemment assez évident ; le médecin allemand Wilhelm Weinberg y parvint indépendamment la même année, et c’est aujourd’hui le principe de Hardy-Weinberg.

Punnett occupa plus tard la chaire de génétique de Cambridge et, avec Michael Pease, créa la poule Cambar, dont on pouvait sexer les poussins à la couleur de leur duvet dès l’éclosion, une petite révolution pour les aviculteurs. Mais son monument durable reste la grille. On la trace dans les salles de classe, lors des consultations de conseil génétique et au dos des enveloppes, chaque fois que quelqu’un demande quel risque court un enfant d’hériter de la maladie d’un parent.

L’échiquier a ses limites. Les caractères réels dépendent souvent de nombreux gènes, ainsi que de l’environnement, et ne se rangent pas sagement dans des cases. C’est précisément ce qui le rend si utile comme premier schéma : il rend le cas simple si limpide que tout ce qui est plus compliqué peut se lire comme un écart à ce modèle.

Pourquoi il a changé le monde
3 : 1Rapport de Mendel
9 : 3 : 3 : 1Rapport à deux gènes
1900Redécouverte de Mendel
  • A rendu l’hérédité mendélienne enseignable à tous les étudiants en biologie
  • Toujours utilisé en conseil génétique pour expliquer le risque héréditaire
  • A contribué à susciter le principe de Hardy-Weinberg en génétique des populations
Schéma 28 · Partie III

Le cycle de Krebs

La respiration se révéla être une roue, et cette roue fait tourner presque toute la vie complexe.
Hans Krebs et William Arthur Johnson · Sheffield, Angleterre · 1937
Le cycle de Krebs Hans Krebs et William Arthur Johnson · 1937 La roue ne s’use jamais : elle passe le carburant et repart. oxaloacétate 4C citrate 6C cis-aconitate 6C isocitrate 6C α-cétoglutarate 5C succinate 4C fumarate 4C malate 4C cycle citrique Enzymologia, 1937 acétyl-CoA 2C « triose » en 1937 1 6C remanié, rien de perdu 2 CO₂ CO₂ de l’isocitrate de l’α-KG 3 régénéré intact, prêt pour le 2C suivant 4 NADH NADH + GTP FADH₂ NADH Par tour 3 NADH · 1 FADH₂ 1 GTP · 2 CO₂ 5
Fig. 28 · Le cycle de Krebs · Lire le schéma
  1. 1Le combustible entre. Un fragment à deux carbones issu des aliments s’unit à l’oxaloacétate pour former du citrate. Krebs parlait d’un « triose » en 1937 ; en 1951, on y reconnut l’acétyl-CoA.
  2. 2Réarrangement. Le citrate est remodelé, via le cis-aconitate, en isocitrate. Rien n’est encore perdu ; la molécule se prépare aux réactions qui suivent.
  3. 3Le gaz carbonique sort. Deux fois au cours du tour, un atome de carbone part sous forme de gaz carbonique : une fois à partir de l’isocitrate, une fois de l’α-cétoglutarate. C’est le carbone que nous expirons.
  4. 4La boucle se referme. Succinate, fumarate et malate ramènent à l’oxaloacétate, régénéré intact et prêt à recueillir le fragment suivant. Le catalyseur n’est jamais consommé.
  5. 5Les transporteurs d’énergie. Chaque tour charge de l’hydrogène sur trois NADH et un FADH₂ et produit un GTP. Cédés à l’oxygène, ces transporteurs assurent l’essentiel de la production d’ATP.
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En juin 1937, Hans Krebs envoya un court article à Nature. Quelques jours plus tard, il lui revint avec un mot poli : la revue avait assez de lettres pour remplir sa rubrique de correspondance pendant des semaines et lui suggérait de tenter sa chance ailleurs. Krebs l’adressa à la revue néerlandaise Enzymologia, où il parut la même année, cosigné par son étudiant William Arthur Johnson. Seize ans plus tard, ce travail lui valut un prix Nobel, et il aimait montrer la lettre de refus aux jeunes chercheurs comme preuve que les rédacteurs en chef ne sont pas infaillibles.

Krebs était arrivé en Angleterre en réfugié. Médecin et biochimiste juif, il avait été chassé de son poste à Fribourg-en-Brisgau après l’arrivée des nazis au pouvoir en 1933, avait trouvé une place à Cambridge, puis rejoint l’université de Sheffield en 1935. Il s’était déjà fait un nom grâce à un cycle : en 1932, avec Kurt Henseleit, il avait montré comment le foie transforme l’ammoniac en urée par une série de réactions en boucle. Cette expérience l’avait peut-être préparé à voir des boucles là où d’autres voyaient des lignes.

La question, dans les années 1930, était de savoir comment les cellules brûlent les aliments. Chacun connaissait le bilan global, sucre et oxygène à l’entrée, gaz carbonique et eau à la sortie, énergie libérée, mais pas le chemin. Plusieurs pièces étaient connues. À Budapest, Albert Szent-Györgyi avait découvert que de petites quantités de certains acides à quatre carbones, comme le succinate et le fumarate, faisaient consommer au muscle haché bien plus d’oxygène qu’elles ne pouvaient en expliquer elles-mêmes ; elles semblaient agir comme des catalyseurs. Des chimistes allemands avaient établi comment l’acide citrique pouvait être converti en α-cétoglutarate. Krebs et Johnson, travaillant sur du muscle pectoral de pigeon haché, l’un des tissus les plus énergétiques qui soient, ajoutèrent le chaînon manquant : le citrate se forme lorsque l’oxaloacétate s’unit à un fragment issu des aliments. L’acide à quatre carbones n’est pas consommé. Il revient au point de départ.

Le schéma qui en découle est l’un des plus redessinés de la biologie. Autour d’un cercle se placent les intermédiaires : citrate, cis-aconitate, isocitrate, α-cétoglutarate, succinate, fumarate, malate, oxaloacétate, et retour au citrate. Un fragment de combustible à deux carbones entre par le haut. En deux points de la roue, une molécule de gaz carbonique se dégage : c’est le gaz carbonique que nous expirons. En plusieurs autres, des atomes d’hydrogène sont arrachés et confiés à des molécules transporteuses. La roue elle-même sort intacte du voyage ; c’est une machine à démonter la nourriture et, comme toute bonne machine, elle finit là où elle a commencé.

Krebs ignorait l’identité exacte du fragment de combustible. En 1937, il parlait d’un « triose », un produit à trois carbones de la dégradation du sucre. Au cours des quinze années suivantes, Fritz Lipmann découvrit le coenzyme A et Feodor Lynen montra que le fragment entrant est l’acétyl-CoA, qui peut provenir aussi bien des sucres que des graisses ou des protéines. Le cycle devenait ainsi le foyer commun du métabolisme, le carrefour où se rejoignent tous les combustibles de l’organisme. Krebs et Lipmann partagèrent le prix Nobel de physiologie ou médecine en 1953.

Le cycle doit sa célébrité à tout ce qu’il explique. Les transporteurs d’hydrogène qu’il charge, le NADH et le FADH₂, transmettent leurs électrons le long d’une chaîne de protéines dans les mitochondries jusqu’à ce qu’ils rencontrent enfin l’oxygène et forment de l’eau, et ce flux alimente la synthèse de la majeure partie de l’ATP de la cellule. Les mêmes intermédiaires sont prélevés pour fabriquer des acides aminés et d’autres molécules : la roue est une usine autant qu’un fourneau. Elle tourne chez les plantes, les animaux, les champignons et de nombreuses bactéries.

Des générations d’étudiants l’ont maudit, appris grâce à des moyens mnémotechniques et oublié sitôt l’examen passé. Mais l’image d’une roue, plutôt que d’une chaîne de production, changea la façon de penser des biochimistes. Le métabolisme est plein de cycles, et un cycle est le schéma de quelque chose qui s’entretient soi-même : tout ce qui tourne finit par revenir.

Pourquoi il a changé le monde
8Intermédiaires (1937)
2CO₂ libéré par tour
1953Prix Nobel
  • A expliqué comment les cellules brûlent les aliments en gaz carbonique tout en captant l’énergie
  • Est devenu le carrefour reliant le métabolisme des sucres, des graisses et des protéines
  • A appris aux biochimistes à chercher des cycles, et pas seulement des chaînes de réactions
Schéma 29 · Partie III

La double hélice de l’ADN

Un croquis de deux rubans enroulés révéla comment la vie se copie, et ouvrit l’ère de la génétique.
Francis Crick, James Watson, Odile Crick et les données de Rosalind Franklin · Cambridge, Angleterre · 1953
La double hélice de l’ADN Francis Crick, James Watson, Odile Crick et données de R. Franklin · 1953 Chaque brin porte le modèle de l’autre. Nature, 25 avril 1953 la seule figure de l’article, dessinée par Odile Crick « purement schématique » axe de fibre 1 chaînes de sens opposés sucre-phosphate squelettes ext. 2 Paires de bases : barreaux A avec T G avec C chaque brin détermine l’autre : moyen de copier 3 34 Å un tour 20 Å de large 3,4 Å par paire 10 paires par tour 4 Photo 51 Mai 1952 Franklin et Gosling X de taches : signe d’une hélice pas des couches donne 34 Å montrée à Watson à son insu, janv. 1953 les dimensions venaient du King’s College 5
Fig. 29 · La double hélice de l’ADN · Lire le schéma
  1. 1L’axe de la fibre. Une simple ligne verticale marque l’axe de la molécule, comme l’explique la légende d’origine. Tout le reste est dessiné en spirale autour d’elle.
  2. 2Deux rubans. Les rubans sont les deux squelettes sucre-phosphate, à l’extérieur de la molécule. Ils s’enroulent autour d’un axe commun et courent en sens opposés.
  3. 3Les barreaux. Les tiges horizontales sont les paires de bases qui relient les chaînes. L’adénine s’apparie toujours à la thymine et la guanine à la cytosine : chaque brin détermine l’autre.
  4. 4Les mesures. Un tour complet tous les 34 ångströms, environ 20 ångströms de large, dix paires par tour : des dimensions tirées des données de rayons X du King’s College.
  5. 5Photo 51. Le cliché de rayons X de Franklin et Gosling, mai 1952. Son motif de taches en X est la signature d’une hélice, et leur espacement en donnait les dimensions.
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La structure moléculaire la plus célèbre du XXe siècle fut annoncée sur une seule page de Nature, le 25 avril 1953, et son unique illustration fut l’œuvre d’une artiste. Odile Crick, l’épouse de Francis Crick, reprit la description de son mari et ses croquis sommaires pour en tirer une simple figure à la plume : deux rubans spiralant autour d’une ligne verticale, reliés par des tiges horizontales comme les barreaux d’une échelle tordue. Sa légende s’ouvre sur une modestie inhabituelle : « Cette figure est purement schématique. » Elle l’était, et elle était aussi parfaitement juste.

Le problème qu’elle résolvait se précisait depuis une décennie. Des expériences menées dans les années 1940 et au début des années 1950 avaient montré que l’ADN, et non les protéines, portait l’information héréditaire chez les bactéries et les virus, mais personne ne savait comment une substance chimique pouvait stocker des instructions et les recopier. Le chimiste Erwin Chargaff avait relevé une curieuse régularité : dans tout échantillon d’ADN, la quantité d’adénine est à peu près égale à celle de thymine, et la guanine à la cytosine. Linus Pauling, le plus grand chimiste structural vivant, travaillait sur la question en Californie et proposa au début de 1953 une structure à trois brins qui se révéla fausse.

À Cambridge, au laboratoire Cavendish, James Watson, un Américain de 24 ans, et Francis Crick, un physicien britannique de 36 ans qui achevait encore sa thèse, construisaient des modèles en fil de fer et en carton. La preuve décisive vint du King’s College de Londres, où Rosalind Franklin et son étudiant Raymond Gosling réalisaient des clichés de diffraction des rayons X de fibres d’ADN. L’un d’eux, pris en mai 1952 et connu plus tard sous le nom de Photo 51, montre un motif de taches en forme de X très net : la signature d’une hélice. En janvier 1953, Maurice Wilkins, collègue et rival de Franklin, montra le cliché à Watson à l’insu de celle-ci. Crick vit aussi un rapport contenant les mesures de Franklin. Ensemble, ces éléments fixaient les dimensions auxquelles le modèle devait obéir : une période de 34 ångströms le long de l’axe, une largeur d’environ 20, et les squelettes sucre-phosphate à l’extérieur.

La dernière étape revint à Watson, fin février, avec des découpages en carton sur son bureau. Il comprit que l’adénine appariée à la thymine et la guanine appariée à la cytosine forment des paires exactement de même forme et de même largeur, qui s’ajusteraient parfaitement entre deux squelettes orientés en sens opposés. Les rapports de Chargaff prenaient soudain sens. Chaque barreau de l’échelle est l’une de deux sortes de paires, dix par tour complet, et chacun des brins contient toute l’information nécessaire pour reconstruire l’autre.

L’article le dit dans ce qui est peut-être la litote la plus célèbre de la science : « Il ne nous a pas échappé que l’appariement spécifique que nous avons postulé suggère immédiatement un mécanisme possible de copie du matériel génétique. » Ouvrez l’échelle comme une fermeture éclair, laissez chaque moitié recruter de nouveaux partenaires, et vous obtenez deux molécules identiques. En 1958, Matthew Meselson et Franklin Stahl montrèrent que l’ADN se réplique bel et bien ainsi. Le même numéro de Nature publiait des articles de l’équipe de Wilkins et de Franklin et Gosling, dont les données confortaient le modèle ; peu de lecteurs mesurèrent à quel point le modèle en avait dépendu.

Watson, Crick et Wilkins reçurent le prix Nobel en 1962. Franklin était morte d’un cancer de l’ovaire en 1958, à 37 ans, et le prix n’est pas décerné à titre posthume. Sa contribution, longtemps minimisée, notamment dans les mémoires de Watson parus en 1968, La Double Hélice, est aujourd’hui largement reconnue, et c’est à juste titre que la ligne des auteurs de ce schéma est encombrée.

Les deux rubans d’Odile devinrent l’emblème de la biologie moderne : sur les couvertures de manuels, les logos d’entreprises, les sculptures et les t-shirts. Derrière l’emblème se trouvent le code génétique, le séquençage de l’ADN, le Projet génome humain, les empreintes génétiques et l’édition du génome. Tout découle d’une forme qui, une fois dessinée, s’expliquait d’elle-même.

Pourquoi il a changé le monde
25 avril 1953Publication dans Nature
1Figures de l’article
34 ÅPas de l’hélice
  • A expliqué comment l’information génétique est stockée et copiée
  • A lancé la biologie moléculaire, le séquençage et le génie génétique
  • Est devenue le symbole visuel universel des sciences du vivant
Schéma 30 · Partie III

Le dogme central de Crick

Les flèches de Crick fixèrent le sens de l’information du vivant : ADN, ARN, protéine, et jamais retour.
Francis Crick · Londres (conférence), Cambridge · 1958
Le dogme central de Crick Francis Crick · 1958 L’information passée dans la protéine ne peut plus en sortir. ADN l’archive ARN le messager Protéine l’ouvrière Figure de Crick, 1970 général : toute cellule cas particuliers jamais observé conférence : UCL, 1957 réplication ADN → ADN 1 transcription 2 traduction 3 bases → 1 acide aminé 3 inverse transcription 1970 virus à ARN ADN → protéine : in vitro seul. 4 Rien ne sort de la protéine pas de copie vers l’acide ni à la protéine 5
Fig. 30 · Le dogme central de Crick · Lire le schéma
  1. 1Réplication. Une boucle pleine sur l’ADN : la molécule se copie avant la division cellulaire, grâce au mécanisme d’appariement des bases que suggérait la double hélice.
  2. 2Transcription. Une flèche pleine de l’ADN vers l’ARN. Un gène est copié en ARN messager, qui porte les instructions jusqu’à la machinerie de fabrication des protéines.
  3. 3Traduction. La flèche pleine de l’ARN vers la protéine. Les bases sont lues trois par trois et converties en une chaîne d’acides aminés qui se replie en protéine active.
  4. 4Transferts spéciaux. Flèches en pointillés : les virus à ARN copient l’ARN en ARN, les rétrovirus recopient l’ARN en ADN, et l’ADN n’a été lu directement en protéine qu’en éprouvette.
  5. 5Les flèches interdites. Rien ne sort de la protéine. Sa séquence ne peut être recopiée ni en acide nucléique ni en une autre protéine. Voilà, disait Crick, le vrai dogme central.
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En septembre 1957, Francis Crick donna une conférence à l’University College de Londres, devant un symposium de la Society for Experimental Biology. Publiée l’année suivante sous le titre « On Protein Synthesis », c’est l’un des articles les plus influents de la biologie, et il est presque entièrement spéculatif. Quatre ans après la double hélice, personne ne savait comment la séquence des bases de l’ADN se traduisait en séquence d’acides aminés dans une protéine. Crick entreprit d’exposer, dans les termes les plus simples possible, à quoi devait ressembler la réponse.

Il fit deux propositions. La première, l’« hypothèse de la séquence », voulait que l’ordre des bases d’un segment d’acide nucléique détermine simplement l’ordre des acides aminés d’une protéine, et que cet ordre suffise à fixer la façon dont la protéine se replie. La seconde, il l’appela le « dogme central ». Selon ses mots : « une fois que l’“information” est passée dans la protéine, elle ne peut plus en ressortir. » L’information peut circuler d’acide nucléique à acide nucléique, et d’acide nucléique à protéine, mais jamais de la protéine vers l’acide nucléique ou vers la séquence d’une autre protéine.

Le choix du mot causa des ennuis pendant des décennies. Crick reconnut plus tard qu’il croyait qu’un dogme désignait une idée sans preuve raisonnable, une hypothèse audacieuse plutôt qu’un article de foi. Beaucoup de lecteurs le prirent au sens religieux, comme une vérité à accepter sans discussion, et certains critiques se plaignirent que la biologie se soit dotée d’un credo. Crick voulait dire presque le contraire : voici une affirmation forte, allez la mettre à l’épreuve.

L’image mit un certain temps à se fixer. Dans des notes privées de 1956, Crick avait esquissé les voies possibles sous forme de flèches entre ADN, ARN et protéine. Les manuels réduisirent vite l’idée à un slogan, l’ADN fait l’ARN qui fait la protéine, dessiné comme trois cases alignées, et c’est sous cette forme qu’elle gagna toutes les salles de classe. Puis, en 1970, Howard Temin et David Baltimore découvrirent indépendamment la transcriptase inverse, une enzyme de certains virus tumoraux qui recopie l’ARN en ADN. Un article d’actualité de Nature annonça que le dogme central avait été renversé. Crick répondit la même année par un article intitulé « Central dogma of molecular biology », accompagné cette fois d’un vrai schéma.

C’est lui qui est redessiné ici. ADN, ARN et protéine occupent les sommets d’un triangle. Des flèches pleines marquent les transferts « généraux », qui ont lieu dans toutes les cellules : l’ADN se copie lui-même, l’ADN est transcrit en ARN, l’ARN est traduit en protéine. Des flèches en pointillés marquent les transferts « spéciaux », observés seulement dans des circonstances particulières : l’ARN qui se copie lui-même chez les virus à ARN, l’ARN recopié en ADN par la transcriptase inverse, et l’ADN lu directement en protéine, ce qu’on n’avait obtenu qu’en éprouvette. Et trois flèches manquent tout à fait. Rien ne sort de la protéine. La transcription inverse, souligna Crick, n’avait jamais été interdite ; le véritable dogme restait intact.

Il l’est largement resté. Les prions, ces protéines mal repliées responsables de la maladie de la vache folle, transmettent une forme et non une séquence, et ne violent pas réellement la règle. Entre-temps, les flèches ont organisé un demi-siècle de recherche : le code génétique qui relie l’ARN à la protéine fut déchiffré dans les années 1960, à commencer par l’expérience de Marshall Nirenberg et Heinrich Matthaei en 1961 ; la transcriptase inverse devint à la fois une cible des médicaments contre le VIH et un outil de laboratoire quotidien ; et les vaccins à ARN messager exploitent directement la flèche pleine qui va de l’ARN à la protéine.

Le dogme central est un bel exemple de schéma conçu comme un ensemble de paris. Sa valeur tient non seulement aux flèches que Crick a tracées, mais aussi à celles qu’il a mis les autres au défi de trouver. Dessinez le sens du flux dans votre domaine : l’expérience la plus intéressante est généralement celle qui tracerait une flèche en sens inverse.

Pourquoi il a changé le monde
1957, LondresConférence
1970Transcriptase inverse
0Flèches sortant de la protéine
  • A défini le programme de recherche de la biologie moléculaire pendant des décennies
  • A guidé le déchiffrement du code génétique dans les années 1960
  • Sous-tend les médicaments anti-VIH, la RT-PCR et la conception des vaccins à ARNm
Partie IV

La preuve par l'image

Des mathématiques qu'on voit avant de savoir les dire

Schéma 31 · Partie IV

La démonstration du moulin à vent d'Euclide

Un triangle rectangle et trois carrés ont changé la mesure en preuve, et appris au monde ce que démontrer veut dire.
Euclide · Alexandrie · c. 300 BC
Le moulin à vent d’Euclide Euclide · v. 300 av. J.-C. A B C Éléments, livre I, prop. 47 13 livres · Alexandrie · v. 300 av. J.-C. angle droit en A, hypoténuse BC F G H K carré AB carré AC 1 Byrne, Londres 1847 : jaune + rouge ; ici bleu pâle + bleu moyen D E carré BC 2 L BL CL 3 4 △ABD ≅ △FBC deux côtés + angle compris △FBC = ½ carré AB △ABD = ½ rect. BL donc carré AB = rect. BL de même carré AC = rect. CL carré AB + carré AC = carré BC CQFD, sans mesurer 5 Des formes, pas des nombres, portent tout l’argument.
Fig. 31 · La démonstration du moulin à vent d'Euclide · Lire le schéma
  1. 1Deux petits carrés. Des carrés sont construits vers l'extérieur sur les deux petits côtés du triangle rectangle. Byrne les colora en jaune et en rouge pour que l'œil les suive tout au long de la preuve.
  2. 2Le grand carré. Un troisième carré pend sous l'hypoténuse BC. Le théorème affirme que son aire égale celle des carrés jaune et rouge réunis, sans aucune mesure.
  3. 3La ligne de partage. Une droite partie de l'angle droit A traverse le grand carré jusqu'en L et le coupe en deux rectangles. Chacun se révélera égal à l'un des petits carrés.
  4. 4Le moulin à vent. Les droites AD et FC forment deux triangles égaux. L'un vaut la moitié du carré jaune, l'autre la moitié du rectangle de gauche : carré et rectangle sont donc égaux.
  5. 5Le résultat. On recommence du côté rouge et on additionne les rectangles : les deux petits carrés remplissent exactement le grand. Ce sont les formes, non les nombres, qui portent tout le raisonnement.
▶ Voir le film (en anglais)

Quelque part à Alexandrie, vers 300 av. J.-C., un maître que nous ne connaissons que sous le nom d'Euclide rassembla la géométrie du monde grec en treize livres, qu'il intitula les Éléments. De l'homme lui-même, on ne sait presque rien. Ce qui nous reste, c'est une chaîne de définitions, d'axiomes et de propositions si étroitement liés qu'elle a servi de modèle à la pensée rigoureuse pendant plus de deux mille ans. Le premier livre monte sans relâche vers un unique sommet. La proposition 47 énonce que, dans un triangle rectangle, le carré construit sur le côté opposé à l'angle droit est égal aux carrés construits sur les deux côtés qui le forment.

Le fait lui-même était ancien bien avant Euclide. Dès 1800 av. J.-C. environ, des scribes babyloniens dressaient des listes de triplets de nombres entiers comme 3, 4 et 5, et la tradition grecque plus tardive attribua la découverte à Pythagore, bien qu'aucune démonstration de sa main ne nous soit parvenue et que cette attribution tienne peut-être davantage de la légende que de l'histoire. Ce qu'Euclide apporta, c'est une démonstration que chacun pouvait vérifier, et elle reposait tout entière sur une figure. Remarquons que son théorème parle de carrés, de vrais carrés tracés, dotés d'une aire, et non de nombres élevés à une puissance. L'algèbre viendra bien plus tard.

Une fois vue, la figure ne s'oublie pas. Un triangle rectangle trône au centre. Un carré pend à chacun de ses côtés : le plus grand tombe sous l'hypoténuse, les deux petits se dressent de biais vers l'extérieur, comme des oreilles. Une droite descend de l'angle droit à travers le grand carré et le coupe en deux rectangles. Puis quatre longues lignes fines traversent le dessin d'un coin à l'autre, et l'ensemble se met à ressembler à une voilure. Les élèves l'ont surnommée le moulin à vent ; dans certaines traditions, on l'appelle la chaise de la mariée.

La démonstration repose sur un tour de passe-passe parfaitement honnête. Prenons le triangle obtenu en joignant A au coin éloigné D du grand carré. Euclide montre qu'il est identique, en forme et en taille, au triangle obtenu en joignant F, un coin du petit carré, à C. L'un de ces triangles vaut exactement la moitié du rectangle de gauche ; l'autre, exactement la moitié du petit carré. Le petit carré et le rectangle sont donc égaux. On recommence de l'autre côté, on additionne les deux rectangles, et le grand carré est entièrement expliqué. Rien n'est mesuré. Tout est montré.

En 1847, un géomètre et mathématicien irlandais du nom d'Oliver Byrne publia les six premiers livres d'Euclide en remplaçant les lettres par des couleurs. Dans The First Six Books of the Elements of Euclid, imprimé à Londres par William Pickering, les triangles devinrent bleus, les carrés rouges et jaunes, et le lecteur suivait le raisonnement en associant des formes plutôt que des lettres. L'ouvrage coûtait cher, se vendit mal et les maîtres d'école victoriens l'ignorèrent. Il ressemble aujourd'hui à une prophétie de Mondrian et du Bauhaus, et ses fac-similés se vendent régulièrement à des lecteurs qui ne s'attendaient pas à aimer un livre de géométrie.

Le moulin à vent a changé le monde deux fois. Sur le plan pratique, ce résultat permet à l'arpenteur, au charpentier ou au navigateur de calculer une distance que personne ne peut parcourir à pied ; sous forme de coordonnées, il est devenu la formule de la distance qui sous-tend chaque projection cartographique, chaque position satellitaire et chaque jeu vidéo qui vérifie si deux objets se sont heurtés. Sur le plan intellectuel, il a fixé la norme de ce qu'est une preuve. Abraham Lincoln étudia les six premiers livres après son mandat au Congrès, pour apprendre, selon un témoignage, ce que démontrer veut vraiment dire. Peu de dessins ont porté un tel poids avec si peu de traits, ou convaincu tant de gens qu'une figure, construite avec assez de soin, peut ne laisser aucune place au doute.

Pourquoi il a changé le monde
Livre I, prop. 47Place dans les Éléments
13Livres des Éléments
Londres, 1847Édition en couleurs de Byrne
  • A donné aux arpenteurs et aux bâtisseurs le moyen de calculer des distances impossibles à parcourir
  • Est devenu la formule de la distance derrière les cartes, le GPS et la détection de collisions dans les jeux
  • A fixé le modèle de la démonstration rigoureuse enseigné à l'école pendant deux mille ans
Schéma 32 · Partie IV

Le triangle de Pascal

Une seule règle, additionner les deux nombres du dessus, a bâti une table qui a fondé les probabilités.
Blaise Pascal · Paris · 1654
Le triangle de Pascal Blaise Pascal · 1654 1 1 1 1 2 1 1 3 3 1 1 4 6 4 1 1 5 10 10 5 1 1 6 15 20 15 6 1 Traité 1654 · Yang Hui 1261 1 bords toujours à 1 10 + 10 = 20 2 diagonales, en bas à droite : 1 2 3 4 5 6 … entiers 1 3 6 10 15 … triangulaires 1 4 10 20 … tétraédriques 3 Σ 16 = 2⁴ Σ 64 = 2⁶ 4 ligne n : somme 2ⁿ termes impairs : Sierpiński 5 Une règle, ajouter les deux du dessus, et des motifs sans fin.
Fig. 32 · Le triangle de Pascal · Lire le schéma
  1. 1Des 1 sur les bords. Chaque ligne commence et finit par un 1. Partez d'un unique 1 au sommet : toute la structure découle d'une seule règle.
  2. 2La règle. Chaque nombre est la somme des deux nombres situés juste au-dessus. Les deux 10 de la ligne cinq donnent le 20 du dessous ; il n'en faut pas plus.
  3. 3Les diagonales cachées. Lisez le long des diagonales : d'abord les entiers naturels, puis les nombres triangulaires 1, 3, 6, 10, puis, au-delà, les nombres tétraédriques.
  4. 4Les puissances de deux. Additionnez n'importe quelle ligne : vous obtenez une puissance de deux. La ligne n dénombre tous les sous-ensembles possibles de n objets, soit exactement 2 puissance n.
  5. 5Une fractale à l'intérieur. Grisez seulement les nombres impairs : apparaît un motif de triangles emboîtés, la fractale de Sierpiński, cachée depuis toujours dans une simple arithmétique.
▶ Voir le film (en anglais)

À l'été 1654, Blaise Pascal, prodige parisien de trente et un ans qui avait déjà construit une machine à calculer, entama une correspondance avec Pierre de Fermat, magistrat à Toulouse qui faisait des mathématiques pour son plaisir. Leur sujet était une énigme de joueurs, le problème des partis : si une partie de hasard est interrompue avant que quiconque ait gagné, comment partager équitablement les mises ? Les deux hommes le résolurent par des voies différentes et, ce faisant, fondèrent le calcul des probabilités. La voie de Pascal passait par un tableau de nombres.

Il en fit la même année le Traité du triangle arithmétique, qui ne fut pourtant imprimé qu'en 1665, trois ans après sa mort. La version de Pascal ne ressemblait pas tout à fait à la pyramide des manuels modernes. Il dessinait une grille carrée, avec des 1 tout le long de la première ligne et de la première colonne, chacune des autres cases contenant la somme de la case située au-dessus et de celle située à sa gauche. Inclinez cette grille de quarante-cinq degrés et vous obtenez le triangle familier, où chaque nombre est la somme des deux nombres placés juste au-dessus.

Pascal ne l'a pas découvert, et il ne l'a jamais prétendu. Le motif apparaît dans des écrits indiens sur la métrique poétique, où compter les façons de combiner syllabes longues et brèves y conduit tout droit ; le commentateur Halayudha l'a décrit clairement au Xe siècle. En Perse, al-Karaji puis Omar Khayyam s'en servirent pour développer les puissances d'une somme. En Chine, il figure dans l'œuvre de Jia Xian au XIe siècle, fut conservé par Yang Hui en 1261 et magnifiquement dessiné par Zhu Shijie en 1303, avec des bâtonnets en guise de chiffres, jusqu'à la huitième ligne. Les Italiens l'appellent encore le triangle de Tartaglia. Si le nom de Pascal s'est imposé, c'est qu'il en a tiré le plus : il en démontra méthodiquement les propriétés, au moyen d'un raisonnement aujourd'hui reconnu comme l'un des premiers emplois clairs de la récurrence mathématique.

Le génie du triangle, c'est qu'une règle toute bête produit un objet étonnamment subtil. La ligne quatre, lue de gauche à droite, donne 1, 4, 6, 4, 1 : les coefficients nécessaires pour développer la puissance quatrième de n'importe quelle somme, mais aussi le nombre de façons de choisir zéro, un, deux, trois ou quatre objets parmi quatre. C'est ce second sens dont Pascal avait besoin pour ses joueurs. Suivez les diagonales et apparaissent les entiers naturels, puis les nombres triangulaires, puis les nombres tétraédriques. Additionnez chaque ligne et vous obtenez les puissances de deux. Additionnez le long des diagonales peu inclinées et surgit la suite de Fibonacci. Grisez les nombres impairs et, à mesure que les lignes se multiplient, une fractale émerge : le motif de triangles emboîtés qui portera plus tard le nom de Wacław Sierpiński.

Ce que ce dessin a changé, c'est l'idée même que le hasard puisse se calculer. La correspondance de Pascal et Fermat a mené directement à l'espérance mathématique, aux mathématiques de l'assurance et à la statistique qui sous-tend chaque sondage d'opinion et chaque essai clinique. Isaac Newton, qui n'avait pas encore vingt-cinq ans, étendit le motif binomial aux puissances fractionnaires et négatives, une étape qui nourrit son calcul infinitésimal. Les pois de Gregor Mendel, se répartissant selon des rapports comme 1, 2, 1, n'étaient autres que la troisième ligne du triangle poussant dans le jardin d'un monastère.

Tout écolier qui a rempli le triangle a fait la même chose que Zhu Shijie et Pascal : partir d'un seul 1, suivre une seule règle, et regarder toute la combinatoire se déployer sur la page. Il reste la démonstration la plus économique des mathématiques que des instructions simples peuvent engendrer une profondeur sans limite.

Pourquoi il a changé le monde
1654Traité rédigé
1665, à titre posthumeImprimé
1261Version de Yang Hui
  • A soutenu la fondation du calcul des probabilités par Pascal et Fermat en 1654
  • A fourni les coefficients binomiaux de la combinatoire, de la statistique et des rapports génétiques
  • A conduit Newton à sa série binomiale générale, tremplin vers le calcul infinitésimal
Schéma 33 · Partie IV

Le plan cartésien

Deux droites croisées ont changé les formes en équations et les équations en formes : tout graphique en découle.
René Descartes · Leyde · 1637
Le plan cartésien René Descartes · 1637 Algèbre ⇄ géométrie La Géométrie, Leyde 1637 3 livres · Fermat v. 1636, publ. 1679 x y O 2 1 axes origine O = (0, 0) P 4 2 point P = (4, 3) 3 droite y = x/2 + 1 4 cercle x² + y² = 9 droite × cercle : (2,16 ; 2,08), (−2,96 ; −0,48) I + + II − + III − − IV + − 5 quadrants signes de (x, y) les négatifs : des lieux Les formes deviennent équations, et inversement.
Fig. 33 · Le plan cartésien · Lire le schéma
  1. 1Deux axes. Un axe horizontal x et un axe vertical y se croisent à l'origine O. Les distances mesurées sur chacun donnent à tout point du plan une adresse numérique.
  2. 2Un point, deux nombres. Le point P se trouve quatre unités vers la droite et trois vers le haut : on l'écrit (4, 3). La figure et les nombres décrivent désormais exactement la même chose.
  3. 3Une droite, une équation. Tous les points qui vérifient y = x/2 + 1 sont sur une même droite. Une règle algébrique est devenue une forme visible, lisible d'un coup d'œil.
  4. 4Une courbe, une équation. Le cercle de rayon trois s'écrit simplement x² + y² = 9. Là où le cercle rencontre la droite, les deux équations sont résolues à la fois.
  5. 5Signes et quadrants. Les axes partagent le plan en quatre quadrants, chacun avec sa combinaison de signes. Les nombres négatifs deviennent des lieux plutôt que des embarras.
▶ Voir le film (en anglais)

Une histoire très appréciée raconte que René Descartes, paressant au lit un matin, observa une mouche qui marchait au plafond et comprit qu'il pouvait fixer sa position par deux nombres : sa distance à un mur et sa distance à l'autre. L'anecdote est charmante, mais rien de sérieux ne l'atteste. Ce qui est certain, c'est qu'en 1637, à Leyde, Descartes publia son Discours de la méthode, accompagné de trois essais scientifiques destinés à illustrer sa méthode. Le troisième, La Géométrie, d'une centaine de pages, réunissait deux disciplines que l'on tenait séparées depuis les Grecs.

Avant Descartes, la géométrie étudiait les figures et l'algèbre manipulait des quantités inconnues, chacune avec ses spécialistes et ses démonstrations. Descartes vit qu'un problème de l'une pouvait se traduire dans l'autre. Choisissez une droite fixe, mesurez le long de celle-ci, puis mesurez en vous en écartant selon un angle fixe : tout point d'une courbe est alors décrit par un couple de longueurs. Une relation entre ces deux longueurs, une équation, capture la courbe entière. Un cercle devient une somme de carrés. Une droite devient une simple proportion. Le dur labeur de la géométrie pouvait être confié aux règles mécaniques de l'algèbre.

Il mit l'idée à l'épreuve sur une énigme classique, le problème de Pappus, qui demande le lieu des points dont les distances à plusieurs droites données sont dans un rapport fixe. Les Anciens n'en avaient résolu que des cas particuliers. Descartes produisit une méthode générale et, au passage, fixa des notations que nous employons encore : les premières lettres de l'alphabet, a, b et c, pour les quantités connues, et les dernières, x, y et z, pour les inconnues.

Le dessin que nous appelons aujourd'hui le plan cartésien, avec deux axes perpendiculaires se croisant en une origine et un quadrillage bien net, n'est pas tout à fait ce que Descartes traçait. Ses figures utilisaient en général une seule droite de référence, les distances étant mesurées selon un angle par rapport à elle, et il se méfiait des valeurs négatives, qu'il appelait racines fausses. Pierre de Fermat mit au point une méthode très semblable à la même époque et la fit circuler en manuscrit vers 1636, mais elle ne fut imprimée qu'après sa mort. L'image soignée à deux axes s'est formée au cours du siècle suivant, à mesure que Newton, Leibniz et d'autres la développaient, et le mot coordonnées lui-même vient de Leibniz.

Le plan fonctionne parce qu'il donne à chaque point une adresse et à chaque règle une forme. Écrivez un point, disons quatre vers la droite et trois vers le haut, et la figure et les nombres ne font plus qu'un. Écrivez une équation et vous voyez si elle monte, s'incurve ou se referme en boucle ; là où deux courbes se croisent, deux équations sont résolues à la fois. Les quatre quadrants enregistrent les signes, si bien que se trouver en arrière ou au-dessous de l'origine n'est plus qu'une affaire de signe moins.

Sans cette paire d'axes, pas de calcul infinitésimal tel que Newton et Leibniz l'ont bâti, puisqu'une dérivée est la pente d'une courbe tracée sur une telle grille. Pas non plus de courbe d'évolution, de nuage de points, de cellule de tableur ni de pixel d'écran, tous repérés par un couple de nombres. Les ingénieurs y modélisent des ponts, les économistes y tracent l'offre et la demande, et chaque enfant qui a dessiné un graphique à l'école s'en est servi. La grande philosophie de Descartes se discute désormais dans les séminaires. Ses axes, eux, ont tout simplement gagné, si complètement que la plupart des gens ne remarquent même plus qu'il a fallu les inventer.

Pourquoi il a changé le monde
Leyde, 1637Publié à
3Livres de La Géométrie
vers 1636, publ. 1679Version de Fermat
  • A fusionné l'algèbre et la géométrie, rendant possible le calcul de Newton et de Leibniz
  • Est devenu le cadre de chaque courbe, nuage de points et diagramme économique
  • Donne une adresse à chaque pixel d'un écran et à chaque cellule d'un tableur
Schéma 34 · Partie IV

Les ponts de Königsberg

Euler a réduit une ville à des points et des traits pour prouver qu'une promenade était impossible.
Leonhard Euler · Saint-Pétersbourg · 1736
Les ponts de Königsberg Leonhard Euler · 1736 Pregel Königsberg, 1736 L’abstraction d’Euler A Kneiphof C rive nord B rive sud D est 1 a b c d e f g 2 7 ponts, de a à g C A D B 3 a b c d e f g 4 degré 5 degré 3 degré 3 degré 3 4 nœuds impairs > 2 : pas de chemin 5 Ne garder que ce qui relie quoi.
Fig. 34 · Les ponts de Königsberg · Lire le schéma
  1. 1Quatre terres. La Pregel découpe Königsberg en quatre morceaux : la rive nord C, la rive sud B, l'île du Kneiphof A et la terre de l'est D.
  2. 2Sept ponts. Euler désigna les ponts par les lettres a à g. Deux relient l'île à chaque rive, un la relie à D, et un autre relie D à chacune des deux rives.
  3. 3Les terres deviennent des sommets. Oubliez les rues, la forme du fleuve et toutes les distances. Chaque terre se réduit à un point unique, un sommet, qui ne garde que son nom.
  4. 4Les ponts deviennent des arêtes. Chaque pont devient un trait entre deux sommets. La ville s'est changée en réseau : sept arêtes reliant quatre sommets, rien de plus.
  5. 5Compter les degrés. A a cinq arêtes ; B, C et D en ont trois chacun. Avec plus de deux sommets de degré impair, aucune promenade ne peut franchir chaque pont une seule fois.
▶ Voir le film (en anglais)

Königsberg, le port prussien sur la Pregel, offrait un passe-temps qui ne coûtait rien. Le fleuve se divisait autour d'une île centrale, le Kneiphof, longeait de part et d'autre une seconde langue de terre à l'est, et découpait la ville en quatre morceaux reliés par sept ponts. Pouvait-on se promener dans la ville en franchissant chaque pont une fois et une seule ? Les habitants essayaient et échouaient, et la question voyagea. En 1736, elle était parvenue à Leonhard Euler, jeune mathématicien suisse de l'Académie de Saint-Pétersbourg, déjà en passe de devenir le mathématicien le plus prolifique de l'histoire.

La première réaction d'Euler, dans une lettre au maire de Dantzig, Carl Ehler, fut que l'énigme semblait avoir peu à voir avec les mathématiques, puisque la réponse n'exigeait ni calcul ni mesure. C'était justement là tout l'intérêt. Il présenta sa solution à l'Académie, et elle parut sous un titre latin annonçant un problème relevant de la géométrie de situation, expression empruntée à Leibniz pour désigner une mathématique où distances et angles ne comptent pas, seulement ce qui est relié à quoi.

Sa propre figure était encore une carte : un fleuve schématique, les quatre terres désignées par les lettres A, B, C et D, les ponts par les lettres a à g. La longueur des ponts, le plan des rues, la forme de l'île, tout cela était sans importance. Euler notait une promenade par une suite de majuscules, une pour chaque terre visitée, de sorte qu'un parcours franchissant sept ponts s'écrivait avec huit lettres. Puis il compta. L'île A touche cinq ponts, donc toute promenade les empruntant chacun une fois doit passer trois fois par A. B, C et D touchent chacun trois ponts, donc chacun doit apparaître deux fois. Trois plus deux plus deux plus deux font neuf lettres, une de plus que n'en peut contenir une promenade de sept ponts. La balade était impossible.

Il généralisa ensuite, et c'est cela qui transforma une devinette en théorie. Une terre touchée par un nombre impair de ponts doit être le point de départ ou d'arrivée de toute promenade de ce genre, car chaque arrivée exige un départ. Si plus de deux terres ont un nombre impair, aucune promenade n'existe donc. Königsberg en avait quatre. La réciproque complète, selon laquelle une promenade existe toujours lorsque les terres impaires sont au nombre de zéro ou deux et que le réseau est connexe, fut démontrée par Carl Hierholzer et publiée en 1873.

La célèbre image de quatre points reliés par sept lignes courbes n'est pas d'Euler. Ce dessin dépouillé, que l'on appelle aujourd'hui un graphe, n'apparut qu'à la fin du XIXe siècle, lorsque l'énigme devint un classique des livres de mathématiques récréatives. Pourtant, c'est exactement ce que le raisonnement d'Euler avait déjà produit : une carte dont on a effacé la géographie, ne laissant que des sommets, des arêtes et le nombre d'arêtes en chaque sommet, que les mathématiciens appellent son degré.

De cet effacement sont nées la théorie des graphes et, plus largement, la topologie, la mathématique des propriétés qui résistent à l'étirement et à la déformation. Les graphes modélisent aujourd'hui l'internet, les lignes aériennes, les réseaux électriques, les circuits, les réseaux sociaux et les molécules de la chimie, et chaque GPS qui calcule un itinéraire résout un lointain descendant du problème de Königsberg. La ville elle-même n'a pas eu cette chance. Lourdement bombardée pendant la Seconde Guerre mondiale, elle a été rebaptisée Kaliningrad, et seuls deux ou trois des ponts qu'a connus Euler subsistent sous une forme reconnaissable. Les ponts n'ont jamais été l'essentiel. L'idée que la forme d'un problème peut compter davantage que ses mesures leur a survécu à tous.

Pourquoi il a changé le monde
7Ponts
4Terres
5, 3, 3, 3Ponts par terre
  • A fondé la théorie des graphes, la mathématique des réseaux et des connexions
  • A ouvert la voie à la topologie, où la forme compte plus que la mesure
  • Sous-tend le calcul d'itinéraires, la conception de circuits, le routage internet et la science des réseaux
Schéma 35 · Partie IV

La courbe en cloche

Une courbe lisse est devenue la forme du hasard, de l'erreur et de la moyenne, du pile ou face au contrôle qualité.
Abraham de Moivre et Carl Friedrich Gauss · Londres et Göttingen · 1733–1809
Courbe en cloche Abraham de Moivre et Carl Friedrich Gauss · 1733-1809 0 5 10 piles sur 10 lancers hasard 252/1024 45 1 de Moivre, 12 nov. 1733 y ∝ e^(−x²/2) en unités σ 2 68% ±1σ 3 95 % ±2σ 4 virage : bosse → pente Gauss, 1809 loi des erreurs en astronomie σ = √2,5 ≈ 1,58 piles ici 5 La forme du hasard, de l’erreur et de la moyenne.
Fig. 35 · La courbe en cloche · Lire le schéma
  1. 1Compter les lancers. Le problème de De Moivre : quelle est la probabilité de chaque nombre de piles sur de nombreux lancers ? La réponse exacte est un escalier de barres binomiales tirées du triangle de Pascal.
  2. 2La limite lisse. À mesure que les lancers se multiplient, l'escalier fond en une seule courbe lisse. De Moivre en trouva la formule en 1733 pour éviter d'additionner des milliers de termes.
  3. 3Un sigma. La dispersion se mesure en écarts types. Environ 68 % des résultats tombent à moins d'un sigma de part et d'autre de la moyenne.
  4. 4Deux sigmas. Élargissez à deux écarts types et environ 95 % des résultats sont couverts. Au-delà, les résultats commencent à paraître surprenants.
  5. 5La loi des erreurs de Gauss. Gauss utilisa la courbe en 1809 pour modéliser les erreurs des mesures astronomiques. Elle passe de la colline à la pente exactement à un sigma du centre.
▶ Voir le film (en anglais)

Abraham de Moivre était un protestant français qui avait fui à Londres dans sa jeunesse après la révocation de l'édit de Nantes par Louis XIV. Malgré son amitié avec Isaac Newton et son élection à la Royal Society, il n'obtint jamais de poste universitaire et gagna sa vie comme précepteur et conseiller des joueurs et des assureurs, installé, dit-on, à une table du Slaughter's Coffee House, dans St Martin's Lane. Sa spécialité était la doctrine des chances, et l'un de ses problèmes était d'un ennui accablant : si l'on lance une pièce des centaines ou des milliers de fois, quelle est la probabilité que le nombre de piles tombe dans un intervalle donné ? Y répondre exactement obligeait à additionner d'énormes nombres binomiaux, les lignes du triangle de Pascal bien au-delà de toute patience.

Le 12 novembre 1733, de Moivre fit circuler un court article en latin montrant que, pour un grand nombre de lancers, ces sommes pouvaient être approchées par une seule fonction lisse. En langage moderne, il avait trouvé la courbe normale comme limite de la loi binomiale, avec l'aide de la constante racine carrée de deux pi, qu'il attribua à son ami James Stirling. Il reprit ce résultat dans les éditions ultérieures de The Doctrine of Chances. Il ne dessina pas, pour autant que l'œuvre conservée permette d'en juger, la cloche.

La seconde naissance de la courbe vint du ciel. En 1801, la planète naine Cérès, tout juste découverte, passa derrière le Soleil et les astronomes la perdirent. Carl Friedrich Gauss, alors âgé de vingt-quatre ans, prédit l'endroit où elle réapparaîtrait, et il avait raison. En 1809, dans Theoria motus, son traité sur le mouvement des corps célestes, il exposa sa méthode des moindres carrés et la justifia en supposant que les erreurs d'observation suivent exactement cette courbe. Pierre-Simon Laplace montra bientôt pourquoi une telle loi devait être si répandue : additionnez de nombreux petits effets indépendants et le total tend vers la cloche, quelle que soit l'allure de chacun d'eux. C'est le théorème central limite, et c'est la raison pour laquelle la courbe surgit partout.

La forme se lit aisément. Le sommet se trouve à la moyenne. La dispersion se mesure en écarts types, notés sigma, et les proportions sont fixes : environ 68 % de l'aire se situe à moins d'un sigma de la moyenne, environ 95 % à moins de deux, et environ 99,7 % à moins de trois. La courbe passe de la colline à la pente exactement à un sigma de part et d'autre du centre, et ses queues s'amincissent vite sans jamais tout à fait toucher zéro.

Au XIXe siècle, l'astronome belge Adolphe Quetelet retrouva la courbe dans les tours de poitrine de soldats écossais et bâtit une science sociale autour de l'homme moyen. Francis Galton construisit une planche à clous, la quinconce, au bas de laquelle des plombs tombant en pluie s'empilaient en cloche, et il fut de ceux qui popularisèrent le nom de loi normale. Plus tard au XXe siècle, la courbe fut imprimée, avec un portrait de Gauss, sur le billet allemand de dix marks.

La cloche a changé le monde en rendant l'erreur mesurable. Elle a donné à la science ses barres d'erreur et ses marges d'erreur, aux usines le contrôle statistique de la qualité, et aux psychologues une échelle sur laquelle les résultats de tests pouvaient être ramenés de force. Elle a aussi été mal employée. Bien des choses dans la vie, de la richesse aux krachs boursiers, ont des queues épaisses que la cloche sous-estime gravement, leçon réapprise à grands frais lors de la crise financière de 2008. La courbe décrit à merveille la somme de nombreuses petites causes. Pour tout le reste, elle est dangereuse.

Pourquoi il a changé le monde
12 novembre 1733Article de De Moivre
environ 68 %À moins d'un sigma
10 Deutsche MarkSur un billet
  • A donné à l'astronomie et à toutes les sciences de laboratoire les moindres carrés et d'honnêtes barres d'erreur
  • A rendu possibles le contrôle qualité, les marges d'erreur des sondages et les échelles de tests standardisés
  • A infligé une dure leçon à la finance quand des risques à queue épaisse ont brisé les modèles en cloche
Schéma 36 · Partie IV

Le plan d'Argand

Placer les imaginaires à angle droit des réels les a rendus ordinaires, et a propulsé l'électrotechnique.
Jean-Robert Argand · Paris · 1806
Le plan d’Argand Jean-Robert Argand · 1806 Argand, Paris 1806 Wessel 1797, publ. 1799 réel imaginaire 3 −3 2i −2i 1 3 + 2i 2 z = 3 + 2i · |z| = √13 −2 + 3i 90° 3 i·z = −2 + 3i · même longueur −3 − 2i 180° 4 i²·z = −z, donc i² = −1 cercle unité : puissances de i 1 i −1 −i ×i = quart de tour 5 Multipliez par i : la flèche tourne d’un angle droit.
Fig. 36 · Le plan d'Argand · Lire le schéma
  1. 1Deux sortes de nombres. Les nombres réels courent comme d'habitude le long de l'axe horizontal. Les imaginaires, multiples de i, montent le long d'un axe vertical qui le croise en zéro.
  2. 2Un nombre comme un point. Le nombre complexe 3 + 2i devient un point situé trois unités à droite et deux vers le haut, ou une flèche partant de l'origine, dotée d'une longueur et d'une direction.
  3. 3Fois i : un quart de tour. Multipliez par i et la flèche pivote de quatre-vingt-dix degrés dans le sens direct, jusqu'à −2 + 3i. Sa longueur reste exactement la même ; seule sa direction change.
  4. 4Deux fois : un demi-tour. Multipliez encore par i et la flèche pointe dans la direction opposée, vers −3 − 2i. Deux quarts de tour font un demi-tour : voilà pourquoi i² = −1.
  5. 5Le cercle unité. Sur le cercle de rayon un, les puissances de i défilent par quarts de tour : 1, i, −1, −i, puis de nouveau 1, indéfiniment.
▶ Voir le film (en anglais)

Pendant plus de deux siècles, les mathématiciens se servirent de la racine carrée de moins un tout en s'en excusant. Gerolamo Cardano rencontra de telles quantités en 1545 en résolvant des équations du troisième degré et jugea l'affaire aussi subtile qu'inutile. Rafael Bombelli montra en 1572 que calculer avec elles pouvait aboutir à des réponses parfaitement réelles. Descartes leur donna le nom dédaigneux d'imaginaires. Elles fonctionnaient, mais personne ne savait dire ce qu'elles étaient. Un nombre devait être une quantité, une longueur, quelque chose qu'on peut montrer du doigt sur une droite, et aucun point de la droite n'a pour carré moins un.

La réponse, quand elle vint, consista à quitter la droite. En 1806, un habitant de Paris nommé Jean-Robert Argand, amateur d'origine suisse sans aucun poste académique, fit imprimer à ses frais un court Essai sur une manière de représenter les quantités imaginaires dans les constructions géométriques. Il n'y mit même pas son nom sur la page de titre. Son idée était simple. Tracez les nombres réels sur une droite horizontale, comme d'habitude. Tracez les nombres imaginaires sur une droite verticale passant par zéro. Tout nombre de la forme a plus b fois i devient alors un point, ou une flèche partant de l'origine, situé a unités vers la droite et b vers le haut.

Le bénéfice tient à l'allure que prennent les opérations. Additionner deux de ces nombres revient à mettre leurs flèches bout à bout. Les multiplier revient à multiplier leurs longueurs et à additionner leurs angles. Multiplier par i ajoute un angle droit : toute flèche pivote d'un quart de tour dans le sens inverse des aiguilles d'une montre sans changer de longueur. Faites-le deux fois et la flèche pointe dans la direction opposée, ce qui est précisément l'effet d'une multiplication par moins un. Donc i fois i égale moins un, et le mystère se dissipe. La racine carrée de moins un est tout simplement le nombre qui, appliqué deux fois, vous fait faire demi-tour.

Argand n'était pas le premier. Un arpenteur dano-norvégien, Caspar Wessel, avait présenté la même idée à l'Académie royale danoise en 1797, et elle avait été publiée en danois en 1799, langue où presque personne hors de Scandinavie ne la lut avant qu'une traduction française ne paraisse en 1897. L'essai d'Argand faillit disparaître lui aussi. Un exemplaire passa des mains d'Adrien-Marie Legendre à celles du mathématicien François Français, dont le frère Jacques publia l'idée en 1813 dans une grande revue en invitant l'auteur inconnu à se faire connaître. Argand se manifesta. En 1831, Gauss prêta à l'idée son autorité, et en allemand on parle souvent du plan de Gauss. Dans les salles de classe anglaises, il resta le diagramme d'Argand.

Une fois le plan établi, les nombres complexes cessèrent d'être une astuce pour devenir un outil. William Rowan Hamilton les reformula comme des couples de nombres réels, puis chercha une version à trois dimensions, ce qui le mena en 1843 aux quaternions, employés aujourd'hui pour faire pivoter les objets en infographie et les engins spatiaux. À la fin du XIXe siècle, Charles Proteus Steinmetz montra aux ingénieurs comment traiter les courants alternatifs comme des flèches tournant précisément dans ce plan, ce qui rendit praticable la conception des réseaux électriques.

Aujourd'hui, le plan d'Argand sous-tend le traitement du signal, la radio, la compression d'images, l'automatique et la mécanique quantique, dont l'équation fondamentale porte i inscrit en elle. Chaque appel téléphonique est décomposé en fréquences grâce à des mathématiques qui vivent dans ce plan. L'exploit d'Argand ne fut pas d'inventer un nouveau nombre. Ce fut de trouver l'endroit où un nombre ancien se tenait depuis toujours.

Pourquoi il a changé le monde
Paris, 1806Essai d'Argand
1797, publ. 1799Mémoire de Wessel
−1 : un demi-touri × i
  • A fait des nombres imaginaires, autrefois gênants, des outils mathématiques de tous les jours
  • A permis à Steinmetz de traiter le courant alternatif en flèches tournantes, rendant les réseaux électriques praticables
  • Sous-tend le traitement du signal, la radio, la compression d'images et la mécanique quantique
Schéma 37 · Partie IV

Le diagramme de Venn

Des cercles montrant tous les possibles avant tout fait ont rendu la logique visible, et conquis le monde entier.
John Venn · Cambridge · 1880
Le diagramme de Venn John Venn · 1880 Un syllogisme dessiné Phil. Magazine, juillet 1880 Euler, lettres de 1768 : les cercles montrent les faits Venn : tous les possibles d’abord univers x 1 y 2 z aucun x xz z xy xyz y yz 3 8 = 2³ cases 4 1. Nul x n’est z griser x et z 5 2. Tout y est x griser y − x ∴ Nul y n’est z y et z se chevauchent : tout gris Dessiner tous les possibles, puis griser les vides.
Fig. 37 · Le diagramme de Venn · Lire le schéma
  1. 1La première classe. Un cercle sépare tout ce qui est x de tout ce qui ne l'est pas. Le rectangle qui l'entoure représente l'univers entier du raisonnement.
  2. 2La deuxième classe. Un deuxième cercle, pour y, doit chevaucher le premier, même si l'on ignore si quelque chose est les deux. Venn dessine la possibilité, non le fait.
  3. 3Huit compartiments. Trois cercles divisent l'univers en huit régions, de x, y et z réunis jusqu'à aucun des trois. Chaque combinaison possible a sa place.
  4. 4Hachurer le vide. La première prémisse, aucun x n'est z, se dessine en hachurant les deux régions où x et z se recoupent. Hachurer signifie que rien ne peut y vivre.
  5. 5La conclusion apparaît. La seconde prémisse, tout y est x, hachure y hors de x. Toute la partie commune à y et z est alors hachurée : aucun y n'est z, lu directement sur l'image.
▶ Voir le film (en anglais)

John Venn était un homme de Cambridge jusqu'au bout des ongles : fellow de Gonville and Caius College, pasteur ordonné, historien de son université et logicien de l'espèce minutieuse et discrète. En juillet 1880, il publia dans le Philosophical Magazine un article au titre peu engageant, On the Diagrammatic and Mechanical Representation of Propositions and Reasonings. Il contenait le dessin qui figure aujourd'hui dans plus de salles de classe, de présentations d'entreprise et de plaisanteries en ligne que peut-être n'importe quel autre diagramme jamais conçu.

Des cercles avaient déjà servi en logique. Dans une série de lettres écrites au début des années 1760 à une princesse allemande et publiées à partir de 1768, Leonhard Euler expliquait les syllogismes en traçant un cercle à l'intérieur d'un autre pour « tous les A sont B », deux cercles séparés pour « aucun A n'est B », et des cercles qui se chevauchent pour « quelques ». Le problème, comme le fit remarquer Venn, est que la méthode d'Euler vous demande de dessiner ce que vous savez déjà. Si vous ignorez si deux classes se recoupent, il n'existe aucune manière honnête de les dessiner. La logique, de plus, avait évolué : l'algèbre de George Boole, en 1854, traitait les classes comme des symboles que l'on pouvait combiner, et Venn voulait une image qui lui corresponde.

Sa solution fut un changement de philosophie. Au lieu de dessiner les faits, dessiner d'abord toutes les possibilités. Trois cercles qui se chevauchent, x, y et z, divisent le plan en huit compartiments : les choses qui sont x et y et z, celles qui sont x et y mais pas z, et ainsi de suite, jusqu'à la région extérieure aux trois cercles, pour ce qui n'est rien de tout cela. Le diagramme n'affirme absolument rien tant qu'on ne commence pas à hachurer. Chaque prémisse indique alors quels compartiments sont vides, et on les hachure. Ce qui reste non hachuré constitue tout ce qui demeure possible dans l'univers du raisonnement.

Voyons-le à l'œuvre sur un vieux syllogisme. Aucun x n'est z : on hachure les deux compartiments où x et z se recoupent. Tout y est x : on hachure toute la partie de y qui se trouve hors de x. Regardons maintenant là où y rencontre z : ses deux compartiments sont devenus sombres. La conclusion, aucun y n'est z, n'a jamais été écrite. Elle apparaît d'elle-même. L'image a fait le raisonnement.

Venn connaissait les limites de sa méthode. Trois cercles donnent huit compartiments, mais quatre cercles ne peuvent montrer les seize combinaisons ; il proposa donc des ellipses pour quatre classes et reconnut qu'au-delà les dessins devenaient disgracieux. Un siècle plus tard, un fellow du même collège, le statisticien Anthony Edwards, imagina un moyen d'étendre le diagramme à un nombre quelconque d'ensembles, et le collège fit placer un diagramme de Venn à trois cercles dans un vitrail de son réfectoire. L'expression diagramme de Venn apparaissait déjà dans les imprimés au début du XXe siècle, bien que Venn lui-même ait pris soin de rendre hommage à Euler et à ses autres prédécesseurs.

Ce qui a changé le monde, c'est moins le syllogisme qu'une habitude d'esprit. Les diagrammes de Venn devinrent la manière standard d'enseigner la théorie des ensembles, surtout après que les mathématiques modernes des années 1960 les eurent introduits à l'école primaire. On s'en sert pour expliquer les recherches booléennes, les jointures de bases de données, les probabilités et la logique des circuits informatiques. Ce sont aussi les diagrammes les plus maltraités qui soient, dessinés comme une décoration avec une chute comique au milieu, là où rien ne se recoupe logiquement. Le vrai critère est celui de Venn : chaque région doit signifier quelque chose, et les régions vides doivent être montrées comme vides.

Pourquoi il a changé le monde
juillet 1880Article publié
8Régions, 3 cercles
lettres, 1768Cercles d'Euler
  • A donné aux enseignants une image universelle des ensembles, de la logique et des probabilités
  • Est devenu la façon standard d'expliquer les recherches booléennes, les jointures de bases de données et les circuits
  • S'est imposé comme le diagramme le plus reproduit, et le plus dévoyé, du monde
Schéma 38 · Partie IV

L'argument de la diagonale de Cantor

Une grille de symboles dont on change la diagonale a prouvé que certains infinis sont plus grands que d'autres.
Georg Cantor · Halle · 1891
L’argument diagonal de Cantor Georg Cantor · 1891 1234567… rang E1 mmmmmmm… E2 wwwwwww… E3 mwmwmwm… E4 wmwmwmw… E5 mmwwmmw… E6 wwmmwwm… E7 mwwmwmm… ⋮ 1 chaque ligne est infinie → 2 E0 wmwwwmw… m ↔ w 3 E0 ≠ E3 au rang 3 et ≠ En au rang n 4 E0 vs ligne En diffère au rang n, pour tout n = 1, 2, 3 … donc E0 n’y est pas symboles m et w, 1891 Pas de liste complète suites > entiers naturels un infini plus grand : indénombrable 1re preuve 1874 ; celle-ci 1891 et d’autres, plus grands, suivent 5 Changez la diagonale : la liste n’est jamais complète.
Fig. 38 · L'argument de la diagonale de Cantor · Lire le schéma
  1. 1La liste complète ?. Supposons que toutes les suites infinies de m et de w puissent être rangées en lignes E1, E2, E3 et ainsi de suite, chaque ligne se prolongeant indéfiniment vers la droite.
  2. 2Suivre la diagonale. Prenez le premier symbole de la ligne un, le deuxième de la ligne deux, le troisième de la ligne trois, et descendez ainsi la diagonale sans fin.
  3. 3Échanger chaque symbole. Changez chaque symbole de la diagonale, m en w et w en m. On obtient une suite toute neuve, que Cantor appela E0.
  4. 4Aucune correspondance. E0 diffère de E3 au troisième rang, et de chaque ligne En au rang n. Elle ne peut jamais être identique à aucune ligne de la liste.
  5. 5Indénombrable. Aucune liste ne contient donc toutes les suites. Cet infini est strictement plus grand que celui des entiers naturels, et d'autres plus grands encore suivent.
▶ Voir le film (en anglais)

Georg Cantor passa presque toute sa carrière à l'université de Halle, établissement provincial respectable, loin des grands centres mathématiques qu'étaient Berlin et Göttingen, et c'est de là qu'il fit une chose que nombre de ses contemporains tenaient pour proche de la folie. Il prit l'infini, que les mathématiciens depuis Aristote traitaient comme une direction plutôt que comme une chose, et entreprit de le compter. Deux collections ont la même taille, soutenait-il, si l'on peut apparier leurs éléments un à un sans qu'il en reste aucun. Selon ce critère, les nombres pairs sont exactement aussi nombreux que tous les entiers, ce qui est étrange mais inoffensif. La vraie question était de savoir si tous les infinis étaient le même infini.

En 1874, Cantor prouva que non : les nombres réels, c'est-à-dire tous les points d'une droite, ne peuvent être mis en correspondance avec les entiers naturels. Mais cette première preuve était un raisonnement compliqué sur des intervalles emboîtés. En 1891, dans un bref article paru dans le premier volume de l'annuaire de la toute nouvelle Société mathématique allemande, dont il était le premier président, il en donna une seconde, si simple qu'on peut la tracer sur une serviette en papier. C'est l'argument de la diagonale, et il hante la logique depuis.

Cantor n'utilisait pas les nombres décimaux, contrairement à ce que racontent la plupart des récits. Il employait des suites infinies formées de deux symboles seulement, m et w. Supposons, disait-il, que quelqu'un prétende avoir dressé la liste de toutes ces suites : E1, E2, E3 et ainsi de suite à l'infini, chacune écrite sur une ligne. Descendons alors la diagonale de cette grille, en prenant le premier symbole de la première ligne, le deuxième symbole de la deuxième, le troisième de la troisième, et échangeons chacun d'eux, m contre w et w contre m. On obtient une nouvelle suite, qu'il appela E0.

E0 ne peut figurer nulle part dans la liste. Elle diffère de E1 au premier rang, de E2 au deuxième, de E3 au troisième, et de chaque ligne à l'endroit où celle-ci croise la diagonale. Quelle que soit la façon dont la liste a été établie, et quelle que soit sa longueur, elle a manqué au moins une suite. L'ensemble de toutes ces suites, et avec lui l'ensemble des nombres réels, est donc indénombrable : un infini strictement plus grand que l'infini du dénombrement. Le même argument, montra Cantor dans le même article, prouve que l'ensemble de toutes les parties d'une collection est toujours plus grand que la collection elle-même, si bien qu'il n'existe aucun infini qui soit le plus grand.

La réaction fut violente. Leopold Kronecker, à Berlin, convaincu que les mathématiques devaient reposer sur les seuls nombres entiers, combattit les travaux de Cantor et entrava sa carrière, et Cantor souffrit de graves dépressions à répétition. D'autres furent fascinés. En 1926, David Hilbert déclara que nul ne nous chassera du paradis que Cantor a créé pour nous.

La diagonale se révéla l'un des outils les plus puissants de la logique. Bertrand Russell en utilisa une version en 1901 pour découvrir un paradoxe au cœur de la théorie des ensembles. Kurt Gödel recourut à une construction diagonale en 1931 pour montrer que tout système cohérent d'arithmétique contient des énoncés vrais qu'il ne peut démontrer. Alan Turing s'en servit en 1936 pour prouver qu'aucun programme ne peut décider, en général, si un autre programme finira par s'arrêter, résultat qui a fixé des limites définitives à ce que peuvent faire les ordinateurs. Tous descendent d'une grille de m et de w et d'une ligne modifiée, et de l'audace de Cantor, qui supposa la liste complète pour construire ensuite la chose qu'elle devait forcément manquer.

Pourquoi il a changé le monde
1891Article publié
m et wSymboles employés
1874Première preuve
  • A montré que les infinis ont des tailles différentes, fondant la théorie moderne des ensembles
  • A fourni à Gödel sa méthode pour démontrer l'incomplétude de l'arithmétique en 1931
  • A permis à Turing de prouver en 1936 que certains problèmes ne seront jamais résolus par aucun ordinateur
Schéma 39 · Partie IV

L'attracteur papillon de Lorenz

Trois équations simples ont tracé un papillon qui ne se répète jamais : la prévision parfaite est impossible.
Edward Lorenz · MIT, Cambridge (Massachusetts) · 1963
L’attracteur de Lorenz Edward Lorenz · 1963 x z 0 vue x–z de la solution Lorenz, mars 1963 dx/dt = σ(y − x) dy/dt = x(ρ − z) − y dz/dt = xy − βz σ = 10, ρ = 28, β = 8/3 1 départ 2 jamais répétée, jamais croisée 3 C+ C− 4 Deux calculs, à un cheveu x(0) = 0,506127 x(0) = 0,506 divergent à t ≈ 22 t → 5 Déterministe, et pourtant la prévision s’épuise.
Fig. 39 · L'attracteur papillon de Lorenz · Lire le schéma
  1. 1Trois équations. Le modèle de convection de Lorenz ne compte que trois variables et trois nombres fixes. Rien n'y est aléatoire : le départ décide entièrement de l'avenir.
  2. 2La trajectoire commence. Depuis un point de départ, la solution s'enroule en spirale autour d'un centre, en boucles de plus en plus larges, comme si elle allait trouver un rythme régulier.
  3. 3Deux ailes. Puis elle saute de l'autre côté et y tourne, basculant d'un côté à l'autre sans régularité. Elle ne se répète jamais et ne se recoupe jamais.
  4. 4Deux centres cachés. Chaque aile tourne autour d'un point d'équilibre instable, où le fluide chaud tournerait régulièrement dans un sens. La trajectoire y est attirée sans jamais s'y fixer.
  5. 5Sensibilité aux conditions initiales. Deux simulations partant à un cheveu l'une de l'autre se suivent, puis se séparent complètement. C'est ce que vit Lorenz en 1961 en arrondissant 0,506127 à 0,506.
▶ Voir le film (en anglais)

Au cours de l'hiver 1961, Edward Lorenz, météorologue au Massachusetts Institute of Technology, voulut réexaminer une séquence de sa simulation du temps. Le modèle était une atmosphère jouet de douze variables, tournant sur un Royal McBee LGP-30, un ordinateur de la taille d'un bureau qui emplissait la pièce de bruit et de chaleur. Plutôt que de tout recommencer depuis le début, il saisit des valeurs relevées à mi-parcours d'une sortie imprimée antérieure et alla prendre un café. Quand il revint une heure plus tard, la nouvelle simulation avait suivi l'ancienne pendant un moment, puis s'en était écartée, puis avait complètement divergé, jusqu'à ce que les deux météos n'aient plus rien de commun.

L'ordinateur n'était pas en panne. L'imprimante avait arrondi les nombres à trois décimales : là où la machine avait stocké 0,506127, Lorenz avait tapé 0,506. Une différence d'environ un quatre-millième, bien inférieure à ce que pourrait espérer détecter n'importe quelle mesure météorologique réelle, avait grandi jusqu'à tout submerger. Si l'atmosphère réelle se comportait ainsi, la prévision à long terme n'était pas seulement difficile. Elle était impossible par principe.

Pour comprendre pourquoi, Lorenz réduisit encore le problème. Partant d'un modèle de convection, où le fluide chaud monte et le fluide froid descend, qu'étudiait son collègue Barry Saltzman, il le ramena à trois équations seulement, à trois variables x, y et z, avec trois nombres fixes qu'il choisit égaux à 10, 28 et 8/3. Rien n'y est aléatoire. Le point de départ une fois donné, l'avenir est fixé pour toujours. Pourtant, lorsqu'il suivit la solution dans le temps, elle ne se stabilisa jamais et ne se répéta jamais. En mars 1963, il publia le résultat dans le Journal of the Atmospheric Sciences sous le titre volontairement sobre de Deterministic Nonperiodic Flow.

Tracée en trois dimensions, la trajectoire dessine deux boucles semblables aux ailes d'un papillon ou aux verres d'un loup de carnaval. Elle s'enroule en spirale autour d'un centre, puis, sans prévenir, bondit pour tourner autour de l'autre, puis revient, quelques tours ici, une douzaine là, selon une séquence qui ressemble à s'y méprendre à un jeu de pile ou face. La trajectoire ne se recoupe jamais et ne se referme jamais, mais elle reste confinée à cette unique forme fantomatique, que des mathématiciens baptisèrent plus tard attracteur étrange. Les figures de Lorenz étaient des projections tracées point par point, des lignes dessinées par l'ordinateur sur des plans ; le papillon lustré est venu plus tard, avec les progrès du graphisme.

L'article fut lu par des météorologues puis largement oublié pendant une décennie, jusqu'à ce que les mathématiciens le découvrent. En 1971, David Ruelle et Floris Takens forgèrent l'expression attracteur étrange et, en 1975, Tien-Yien Li et James Yorke donnèrent son nom au domaine : le chaos. En 1972, Lorenz prononça à Washington une conférence dont le titre, choisi par l'organisateur de la séance, demandait si le battement d'ailes d'un papillon au Brésil pouvait déclencher une tornade au Texas. L'effet papillon est depuis une expression courante, aidée par l'heureux hasard qui veut que l'attracteur lui-même ressemble à un papillon. Que cette forme existe vraiment, et ne soit pas un artefact d'arrondi, ne fut démontré qu'en 2002, par le mathématicien Warwick Tucker, au moyen d'une preuve assistée par ordinateur.

Le dessin de Lorenz a changé la façon dont la science pense la prévision. Les centres météorologiques font aujourd'hui tourner des ensembles, des dizaines de prévisions issues de points de départ légèrement différents, et en expriment la dispersion sous forme de probabilités : voilà pourquoi votre bulletin annonce soixante-dix pour cent de risque de pluie. La théorie du chaos a renouvelé l'étude des battements du cœur, des orbites planétaires, des populations et de la turbulence. La leçon la plus profonde était la plus simple : un système peut obéir à des lois exactes et rester imprévisible, et les limites de la connaissance sont inscrites dans les équations elles-mêmes.

Pourquoi il a changé le monde
mars 1963Article publié
3Équations
10 ; 28 ; 8/3Constantes de Lorenz
  • A prouvé que la prévision météorologique à long terme se heurte à une limite intrinsèque
  • A conduit les centres météo aux prévisions d'ensemble et aux probabilités de pluie
  • A lancé la théorie du chaos en physique, en biologie, en astronomie et en économie
Schéma 40 · Partie IV

L'ensemble de Mandelbrot

Une formule de quatre symboles itérée par ordinateur a révélé une complexité sans fin et donné un visage aux fractales.
Benoit Mandelbrot · Yorktown Heights (État de New York) · 1980
Ensemble de Mandelbrot Benoit Mandelbrot · 1980 −2 Re c Im c z → z² + c départ z = 0, répéter ; c est dans l’ensemble si z reste borné bandes pâles : fuite lente 1 cardioïde point fixe 2 période 2 3 zoom ×30 en c ≈ −1,75 : une copie 4 c = −1: 0, −1, 0, −1 … boucle sans fin : dedans c = 1: 0, 1, 2, 5, 26 … s’échappe : dehors 5 Une règle de quatre symboles, un bord sans fin.
Fig. 40 · L'ensemble de Mandelbrot · Lire le schéma
  1. 1La règle. Pour chaque point c, partez de zéro, puis élevez au carré et ajoutez c, encore et encore. Les points dont les nombres s'échappent lentement brillent juste à l'extérieur de l'ensemble.
  2. 2La cardioïde principale. Le grand corps en forme de cœur contient tous les c dont la suite se fixe sur une valeur unique. C'est la plus grande pièce de l'ensemble.
  3. 3Le disque de période deux. Le disque de gauche contient des points comme c = −1, dont la suite s'installe dans une boucle de deux valeurs, faisant l'aller-retour à jamais.
  4. 4Bourgeons et copies. De plus petits bourgeons poussent partout, et sur l'épine se trouve une copie miniature de l'ensemble entier. Mandelbrot crut d'abord à des saletés.
  5. 5Dedans ou dehors. c = −1 boucle indéfiniment : il appartient à l'ensemble. c = 1 donne 0, 1, 2, 5, 26 et s'échappe : il n'en fait pas partie.
▶ Voir le film (en anglais)

Benoit Mandelbrot aimait se décrire comme un nomade par choix. Né à Varsovie en 1924, élevé en France, employé pendant l'essentiel de sa carrière au Thomas J. Watson Research Center d'IBM à Yorktown Heights, dans l'État de New York, il vagabonda entre l'économie, la linguistique, l'hydrologie et la physique, en cherchant partout la même chose : la rugosité. Dans un article de 1967, il demandait quelle est la longueur de la côte de la Grande-Bretagne, et répondait qu'elle dépend de la longueur de votre règle, croissant sans limite à mesure que la règle rétrécit. En 1975, il forgea un mot pour désigner les formes qui paraissent également compliquées à toutes les échelles. Il les appela fractales.

Les mathématiques qui sous-tendent son image la plus célèbre étaient plus anciennes. Vers 1918, les mathématiciens français Pierre Fatou et Gaston Julia étudièrent ce qui se passe quand on prend un nombre, qu'on lui applique une règle simple, puis qu'on l'applique de nouveau au résultat, encore et encore. Leurs résultats étaient profonds, mais ils n'avaient aucun moyen de les voir. Ils travaillaient avec une plume, du papier et leur imagination. Soixante ans plus tard, Mandelbrot avait des ordinateurs.

La règle est d'une brièveté presque absurde : prendre z, l'élever au carré, ajouter un nombre fixe c. Partir de z égal à zéro et recommencer. Pour certaines valeurs de c, les nombres restent petits à jamais ; pour d'autres, ils grandissent et filent vers l'infini. Choisissez c égal à moins un et la suite donne 0, moins un, 0, moins un, prisonnière d'une boucle. Choisissez c égal à un et elle donne 0, 1, 2, 5, 26, puis s'envole. L'ensemble de Mandelbrot est la collection de tous les points c du plan complexe, le plan d'Argand du chapitre trente-six, dont la suite reste bornée.

Selon son propre récit, Mandelbrot en vit pour la première fois une image reconnaissable le 1er mars 1980, sur de grossières sorties d'imprimante chez IBM où chaque point était un caractère imprimé. Cela ressemblait à un cœur dodu flanqué d'un disque sur sa gauche, entouré d'une poussière de petites taches, et il se demanda d'abord si ces taches étaient des saletés sur le papier ou des erreurs d'impression. Une meilleure résolution montra qu'elles étaient bien réelles : de minuscules copies de l'ensemble tout entier, reliées à lui par des filaments trop fins pour être imprimés. Il publia des images cette année-là dans un article des Annals of the New York Academy of Sciences. Deux mathématiciens, Robert Brooks et Peter Matelski, en avaient produit indépendamment une image grossière vers 1978, mais c'est Mandelbrot qui en saisit la portée. En 1982, Adrien Douady et John Hubbard démontrèrent que l'ensemble est connexe, d'un seul tenant malgré ses vrilles, et lui donnèrent son nom.

Son anatomie récompense la patience. Le grand corps en forme de cœur est la cardioïde principale, l'ensemble des points dont la suite se fixe sur une valeur unique. Le disque à sa gauche contient les points qui s'installent dans un cycle de deux étapes, comme moins un. De plus petits bourgeons poussent partout, chacun avec sa propre longueur de cycle, et le long de l'épine qui part vers la gauche se trouve un ensemble de Mandelbrot miniature, l'un d'une infinité. La frontière est si complexe que sa dimension a été démontrée en 1991 égale à deux : aussi rugueuse qu'une ligne puisse l'être.

L'ensemble gagna la culture populaire en août 1985, quand A. K. Dewdney montra aux lecteurs de Scientific American comment le tracer sur un ordinateur personnel. Il devint posters, pochettes d'albums et économiseurs d'écran, et l'emblème du chaos et de la complexité. La pensée fractale alla bien au-delà des posters : paysages de synthèse pour le cinéma, antennes fractales dans les téléphones portables, modèles des poumons, des vaisseaux sanguins et des côtes. La leçon de l'ensemble est celle de tout ce livre, condensée en quatre symboles. Une règle assez courte pour tenir sur un ongle peut dessiner une image que personne n'aura jamais fini d'explorer.

Pourquoi il a changé le monde
z → z² + cFormule
environ 1,506Aire de l'ensemble
2 (démontré en 1991)Dimension de la frontière
  • A rendu célèbre la géométrie fractale et donné son emblème à la théorie du chaos
  • A inspiré les paysages de synthèse du cinéma et du jeu vidéo
  • A nourri les antennes fractales des téléphones et les modèles des poumons, des côtes et des nuages
Partie V

Les données qui ont fait bouger les nations

Des graphiques qui ont changé les lois, les armées et la santé publique

Schéma 41 · Partie V

Le premier diagramme en barres de Playfair

Faute de données, un Écossais dessina le commerce en longueurs, et toute comparaison devint un coup d’œil.
William Playfair · Londres · 1786
1er histogramme de Playfair William Playfair · 1786 · imports et exports de l’Écosse 0 50 100 150 200 250 300 milliers £ Écosse, d’après le Commercial and Political Atlas ; longueurs approchées Sans années à tracer, les partenaires font l’axe. Île de Man Prusse Portugal Suède Allemagne Flandre Danemark et Norvège Amérique Hollande Antilles Russie Irlande 1 2 solde = écart 3 Légende Import. Export. 4 Une seule année Noël 1780 à Noël 1781 pas de série, donc pas d’axe : barres 5
Fig. 41 · Le premier diagramme en barres de Playfair · Lire le schéma
  1. 1Des partenaires, pas des années. Sur le côté, Playfair énumère les partenaires commerciaux de l’Écosse. Faute d’une suite d’années à représenter, ce sont les catégories elles-mêmes qui forment l’axe.
  2. 2Les importations en longueurs. Chaque partenaire reçoit une barre d’importations mesurée sur une échelle monétaire graduée : on compare l’Irlande et le Danemark sans lire un seul chiffre.
  3. 3Les exportations juste à côté. Une seconde barre, pour les exportations, se place juste en dessous : la balance commerciale avec chaque pays apparaît dans l’écart entre deux longueurs.
  4. 4Une légende toute simple. Deux remplissages contrastés distinguent importations et exportations. Cette légende et une échelle suffisent pour lire tout le graphique.
  5. 5Une seule année. Les données couvrent la période de Noël 1780 à Noël 1781. Playfair n’a dessiné des barres que faute de la série chronologique qu’exige une courbe.
▶ Voir le film (en anglais)

William Playfair était un Écossais doué pour les idées et porté sur les combines, et en 1786 les premières accouchèrent d’une chose qui allait survivre à toutes les secondes. Dans The Commercial and Political Atlas, publié à Londres cette année-là, il entreprit de montrer le commerce de l’Angleterre non pas en colonnes de chiffres, mais en images. La plupart des planches étaient des graphiques linéaires, ancêtres de toutes les courbes boursières, qui suivaient importations et exportations au fil du XVIIIe siècle. Une planche se distinguait pourtant, et elle se distinguait parce que Playfair était à court de données.

Pour l’Écosse, il ne trouva de chiffres que pour une seule année, de Noël 1780 à Noël 1781. Un graphique linéaire a besoin du temps qui défile le long de son bord inférieur, et une année unique ne laisse rien à faire à une courbe. Playfair coucha donc le problème sur le flanc. Il énuméra les partenaires commerciaux de l’Écosse de haut en bas de la page et traça pour chacun une paire de barres horizontales, l’une pour les importations, l’autre pour les exportations, face à une échelle monétaire graduée. Irlande, Hollande, Russie, Antilles, Amérique : chaque partenaire devint une longueur, et chaque longueur pouvait se mesurer à toutes les autres d’un seul coup d’œil.

Cela paraît d’une évidence banale aujourd’hui, et c’est précisément là tout l’intérêt. Avant Playfair, un négociant qui comparait les échanges de l’Écosse avec la Norvège et avec la Hollande devait lire deux nombres, les garder en tête et faire lui-même la soustraction. Après Playfair, c’est l’œil qui calculait. La longueur est en effet la grandeur que l’être humain évalue avec le plus de justesse, bien mieux que la surface, l’angle ou la nuance, ce que les chercheurs en perception mesureraient avec soin deux siècles plus tard. Playfair l’avait simplement deviné, ou bien il était tombé dessus en improvisant.

Il savait à quoi l’avait préparé sa formation. Jeune homme, il avait été dessinateur pour James Watt aux ateliers de machines à vapeur Boulton & Watt de Birmingham, chargé de représenter des machines avec assez de précision pour que d’autres puissent les construire. Son frère aîné, John, était un mathématicien réputé d’Édimbourg. William reprit cette habitude d’ingénieur, dessiner les choses à l’échelle, et l’appliqua à l’argent, soutenant qu’un graphique pouvait donner en quelques minutes à un homme d’État débordé ce qu’un tableau ne lui livrerait qu’en plusieurs heures.

Ce n’était pas, il faut bien le dire, un personnage tout à fait fiable. La suite de sa carrière comprit une désastreuse affaire de terres de l’Ohio vendues à des émigrés français, une série d’entreprises ratées et des périodes de véritable misère. Il mourut en 1823, ses inventions graphiques largement ignorées en Grande-Bretagne, où les statisticiens préféraient leurs chiffres nets et sans illustration. L’idée survécut malgré tout, car une fois qu’un lecteur a vu un diagramme en barres, un tableau ne lui paraît plus jamais tout à fait pareil.

La modeste planche écossaise devint le schéma le plus copié de l’histoire. On le retrouve dans les cahiers d’écolier et les rapports annuels, dans les infographies des soirs d’élection et dans l’icône de batterie d’un téléphone. Ses descendants sont plus souvent dessinés à la verticale qu’à l’horizontale, et ils se sont dotés de quadrillages, de couleurs et parfois d’une troisième dimension que Playfair aurait eu raison de déplorer. Mais l’argument central reste le sien : quand il faut comparer des quantités, alignez-les sur une base commune et laissez parler leurs longueurs.

Il y a dans cette origine une ironie savoureuse. La forme de graphique la plus réussie jamais conçue fut un pis-aller, une manière de sauver une page pour laquelle les données adéquates n’existaient pas. Playfair n’y voyait qu’une solution de second choix.

Pourquoi il a changé le monde
Londres, 1786Publié à
1780 à 1781Période représentée
Boulton & WattAncien employeur
  • A fait de la longueur le moyen standard de comparer des quantités d’un coup d’œil
  • A fondé le diagramme en barres des rapports, des journaux et des tableaux de bord
  • A prouvé qu’un graphique informe un homme d’État pressé plus vite qu’un tableau
Schéma 42 · Partie V

Le diagramme circulaire de Playfair

Un cercle découpé montra un empire sur trois continents et offrit au monde le graphique des parts d’un tout.
William Playfair · Londres · 1801
Le camembert de Playfair William Playfair · 1801 · The Statistical Breviary gauche : millions d’habitants droite : recettes M£ Un tout, trois parts : la première part du gâteau. Russie Turquie Suède France Espagne Prusse Bretagne aire = sol 1 Asie Europe Afrique 2 population 3 recettes 4 pente maximale G.-B. : impôt maximal 5
Fig. 42 · Le diagramme circulaire de Playfair · Lire le schéma
  1. 1Des cercles pour les terres. Chaque État européen reçoit un cercle dont l’aire représente son territoire : la Russie écrase tous ses rivaux sur la page.
  2. 2Le premier camembert. Le cercle de l’Empire ottoman est découpé en secteurs pour ses terres d’Europe, d’Asie et d’Afrique : le premier diagramme circulaire connu.
  3. 3La ligne de population. Un trait vertical à gauche de chaque cercle s’élève pour indiquer le nombre d’habitants de l’État, mesuré sur une échelle commune.
  4. 4La ligne des recettes. Un trait symétrique à droite indique les recettes fiscales de chaque État, pour comparer la richesse au nombre d’habitants.
  5. 5La pente de l’impôt. Une ligne pointillée relie les deux sommets. Plus elle monte, plus chaque habitant était imposé, et c’est la Grande-Bretagne qui grimpe le plus.
▶ Voir le film (en anglais)

Quinze ans après avoir inventé le diagramme en barres, William Playfair inventa le diagramme circulaire, et il le fit dans un livre au titre délibérément austère, The Statistical Breviary, publié à Londres en 1801. L’Europe était en guerre contre Napoléon, les cartes se redessinaient au fil des saisons, et Playfair voulait montrer d’un coup d’œil comment les grandes puissances se mesuraient les unes aux autres en territoire, en population et en argent.

Sa solution fut une rangée de cercles. Chaque État d’Europe en reçut un, et l’aire de chaque cercle représentait les terres que cet État contrôlait. L’Empire russe s’étalait sur la page en un disque énorme ; la Grande-Bretagne n’était à côté qu’une modeste pièce de monnaie. C’était déjà un pas audacieux, car l’œil juge une aire moins bien qu’une longueur, et Playfair semble l’avoir su. Il ajouta des aides. Un trait vertical s’élevant du bord gauche de chaque cercle indiquait sa population, un autre s’élevant du bord droit ses recettes fiscales. Une ligne pointillée reliait leurs sommets. Là où elle montait en flèche, une population modeste payait de lourds impôts ; là où elle descendait, les habitants étaient peu taxés. La ligne de la Grande-Bretagne s’envolait.

Puis vint la part. L’Empire ottoman s’étendait sur trois continents, et Playfair voulait que ses lecteurs voient comment son territoire se répartissait entre l’Europe, l’Asie et l’Afrique. Il découpa donc son cercle en secteurs colorés, chacun proportionnel à sa part. Ce cercle découpé est généralement reconnu comme le premier diagramme circulaire, même si personne ne l’appellerait ainsi avant un siècle. Les Français, plus poétiques, le surnomment camembert.

Il faut bien dire que le camembert a eu la vie dure depuis. Les statisticiens se plaignent depuis des décennies que nous jugeons mal les angles et les aires, et les expériences de perception menées par William Cleveland et Robert McGill dans les années 1980 leur ont fourni des données à l’appui. Edward Tufte est allé plus loin, écrivant que le seul graphique pire qu’un camembert, c’est plusieurs camemberts. Bien des présentations d’entreprise, avec leurs quatorze parts pastel inclinées en trois dimensions, lui ont donné raison.

Pourtant, le camembert survit à ses détracteurs, et l’original de Playfair montre pourquoi. Il l’employait pour une tâche précise : montrer les parties d’un tout unique, en petit nombre, lorsque la question portait sur la taille approximative de chaque part. Le lecteur qui regarde le cercle ottoman n’a pas besoin de savoir que l’Asie en représentait exactement telle fraction ; ce qui compte, c’est que l’empire était surtout asiatique, avec une épaule européenne et un coin africain. Pour cette question, le camembert répond instantanément, et il rappelle de lui-même que les parts totalisent cent pour cent, ce que ne fait pas un diagramme en barres.

Le reste de la page du Breviary est sans doute la réussite la plus raffinée. Cercles, deux échelles verticales et une pente combinent quatre grandeurs par pays sous une forme que l’on parcourt de gauche à droite. C’est une série de « petits multiples » avant que l’expression n’existe, et un cousin des graphiques à bulles qui remplissent aujourd’hui les rapports économiques.

Playfair mourut pauvre et largement ignoré, mais en un demi-siècle ses cercles avaient voyagé. La célèbre rose de Florence Nightingale est un camembert dont les parts croissent vers l’extérieur plutôt qu’en travers, et chaque anneau de progression sur l’écran d’un téléphone est une simple part du sien.

Pourquoi il a changé le monde
1801Publié en
Statistical BreviaryOuvrage
3 continentsParts ottomanes
  • A introduit le camembert, image par défaut de la part face au tout
  • A montré superficie, population et impôt de nombreux États sur une seule page
  • A semé les graphiques circulaires de Nightingale, les bulles et les anneaux de progression
Schéma 43 · Partie V

La carte du choléra de John Snow

Une carte des morts autour d’une pompe prouva que le choléra venait de l’eau et fonda l’épidémiologie moderne.
John Snow · Soho, Londres · 1854
Carte du choléra de Snow John Snow · 1854 · Broad Street, Soho Oxford Street Gt Marlborough St Broad Street Brewer Street Regent St Poland St Berwick St Dean St Marshall St Légende Les morts entourent une pompe : l’eau, pas l’air. un décès 500+ morts en ~10 jours 1 pompe pompe publique 2 Hos- pice Brasserie Puits privés brasserie : bière, puits propre, aucun mort hospice : puits propre, une poignée de morts 3 + près à pied 4 Bras retiré 8 septembre 1854 carte publiée en 1855 5
Fig. 43 · La carte du choléra de John Snow · Lire le schéma
  1. 1Un trait par décès. Chaque décès est marqué d’un petit trait noir à son adresse, empilé depuis la rue lorsqu’un foyer a perdu plusieurs personnes.
  2. 2Les pompes. Snow a indiqué chaque pompe publique. Les traits se pressent autour de celle de Broad Street et s’estompent vers les autres.
  3. 3Les exceptions. La brasserie et l’hospice avaient leurs propres puits. Cernés par la mort, ils furent presque épargnés, ce que l’air ne pouvait expliquer.
  4. 4La distance à pied. Une version ultérieure trace une limite pointillée autour de chaque maison plus proche, à pied, de la pompe de Broad Street que de toute autre.
  5. 5Bras retiré. Le 8 septembre 1854, la paroisse retira le bras de la pompe. L’épidémie déclinait déjà, mais la carte rendit l’argument irréfutable.
▶ Voir le film (en anglais)

Dans les derniers jours d’août 1854, le choléra explosa à Soho. En une dizaine de jours environ, plus de cinq cents personnes vivant à quelques centaines de mètres les unes des autres étaient mortes, beaucoup dans la journée qui suivit les premiers symptômes. Les boutiques fermèrent, les familles s’enfuirent, et les autorités accusèrent ce qu’elles avaient toujours accusé : le miasme, l’air vicié montant de la crasse londonienne.

John Snow ne croyait pas au miasme. Médecin né dans le Yorkshire, surtout connu comme pionnier de l’anesthésie, il avait administré du chloroforme à la reine Victoria lors de la naissance du prince Léopold l’année précédente. Depuis 1849, il soutenait que le choléra se transmettait par l’eau, et non par l’air, et qu’il pénétrait dans le corps par la bouche. Soho lui offrit une terrible occasion de le vérifier. Il fit du porte-à-porte, recueillant les adresses des morts auprès du General Register Office et interrogeant les voisins sur l’endroit où ils puisaient leur eau.

Ses soupçons se portèrent sur une pompe publique de Broad Street. Le 7 septembre, il présenta ses arguments au conseil local des Guardians, et le 8 septembre, le bras de la pompe fut retiré. L’épidémie déclinait déjà, comme Snow lui-même le reconnut, tant les habitants étaient nombreux à être morts ou à avoir fui. Le bras de pompe est depuis entré dans la légende ; la carte fut la véritable prouesse.

Snow la dessina pour la deuxième édition de son livre On the Mode of Communication of Cholera, parue en 1855. Sur un plan des rues ordinaire, il marqua chaque décès d’un petit trait noir à l’adresse où il était survenu, empilant les traits depuis la rue lorsqu’une maison avait perdu plus d’une personne. Il indiqua aussi les pompes du quartier. Le résultat est saisissant aujourd’hui encore. Les traits s’accumulent en masse autour de Broad Street et s’éclaircissent avec la distance, et ils s’éclaircissent plus vite encore vers les autres pompes, là où les habitants disposaient d’une meilleure eau plus près de chez eux.

La vraie force de la carte réside dans ses exceptions. Un grand hospice de Poland Street, entouré de maisons frappées, possédait son propre puits et ne perdit qu’une poignée de ses quelques centaines de pensionnaires. La brasserie de Broad Street avait elle aussi son puits, et ses ouvriers buvaient de la bière ; aucun ne mourut. À l’inverse, une veuve de Hampstead, à des kilomètres de là, succomba au choléra après s’être fait livrer de l’eau de Broad Street, dont elle préférait le goût. Chaque exception est le genre de détail qu’un tableau enfouit et qu’une carte expose.

La cause, on l’apprit plus tard, était les langes souillés d’un bébé, rincés dans une fosse d’aisances qui fuyait dans le puits. Le révérend Henry Whitehead, vicaire du quartier d’abord sceptique envers la théorie de Snow, remonta jusqu’au cas du 40 Broad Street et devint son allié. Snow dessina une version ultérieure de la carte, avec une ligne pointillée englobant toutes les maisons plus proches, à pied, de la pompe de Broad Street que de toute autre.

Les instances officielles furent lentes à se rallier. Le Board of Health rejeta d’abord la théorie de l’eau, et Snow mourut en 1858 sans que son idée fasse l’unanimité. Mais en l’espace d’une génération, la bactérie avait été observée au microscope, Londres avait construit son grand réseau d’égouts, et la carte de Snow était devenue l’image fondatrice de l’épidémiologie : une discipline qui commence par demander où.

Pourquoi il a changé le monde
8 sept. 1854Bras de pompe retiré
plus de 500Morts en ~10 jours
1855Carte publiée
  • A montré que le choléra se propageait par l’eau, et non par l’air vicié
  • A contribué à faire de l’eau potable et des égouts une responsabilité publique
  • Est devenue la méthode fondatrice de l’épidémiologie : cartographier d’abord les cas
Schéma 44 · Partie V

Le diagramme en rose de Florence Nightingale

Douze secteurs bleus montrèrent aux ministres que les soldats mouraient de la crasse, non des balles.
Florence Nightingale · Londres · 1858
La rose de Nightingale Florence Nightingale · 1858 · causes de mortalité, Crimée Avr. Juil. Oct. avril 1854 – mars 1855 aire = décès, depuis le centre La saleté, pas les balles : le bleu était évitable. Janv. 1855 1 maladies bleu 2 autres noir 3 blessures rouge avril 1855 – mars 1856 Juin 55 4 Commission sanitaire arrive en mars 1855 5
Fig. 44 · Le diagramme en rose de Florence Nightingale · Lire le schéma
  1. 1Bleu : la maladie. Chaque mois est un secteur dont l’aire correspond à la mortalité due aux maladies évitables. Le bleu enfle tout le premier hiver, avec un pic en janvier 1855.
  2. 2Noir : autres causes. Les décès de toutes les autres causes se superposent au bleu, mesurés depuis le même centre, pour comparer directement les trois causes.
  3. 3Rouge : les blessures. Les morts dues aux blessures de guerre forment les plus petits secteurs. L’ennemi tuait moins que les camps.
  4. 4La deuxième année. La rose de gauche couvre avril 1855 à mars 1856. À la même échelle, elle est nettement plus petite dans toutes les directions.
  5. 5Le tournant. Une ligne pointillée relie les deux années. En mars 1855, la commission sanitaire arriva pour curer drains et égouts, et la mortalité chuta.
▶ Voir le film (en anglais)

On se souvient de Florence Nightingale comme de la Dame à la lampe, glissant la nuit entre les lits de Scutari. Elle mériterait au moins autant de gloire en dame au rapporteur. Son arme la plus importante dans la longue campagne pour réformer les soins médicaux de l’armée britannique ne fut pas une lampe, mais un diagramme, et elle le dessina pour être comprise de gens qui ne liraient jamais un tableau.

Elle revint de la guerre de Crimée en 1856 hantée par des chiffres. Parmi les soldats britanniques morts pendant la guerre, la grande majorité n’avaient pas été tués par les canons russes, mais par le choléra, le typhus, la dysenterie et les autres maladies dites « zymotiques » qui proliféraient dans les camps et les hôpitaux insalubres. Avec William Farr, le plus éminent statisticien du General Register Office, elle rassembla les décès mensuels par cause et entreprit de les faire ressentir au gouvernement.

Le diagramme qu’elle produisit en 1858 se compose de deux cercles, chacun divisé comme un cadran d’horloge en douze secteurs, un par mois. La rose de droite couvre avril 1854 à mars 1855, celle de gauche l’année suivante. Chaque secteur est en réalité trois secteurs superposés, tous mesurés depuis le centre : bleu pour les maladies évitables, rouge pour les blessures, noir pour toutes les autres causes. Point crucial, Nightingale rendit l’aire de chaque secteur, et non sa longueur, proportionnelle au taux de mortalité, si bien qu’un mois comptant quatre fois plus de morts paraît quatre fois plus grand, et non seize.

L’effet est accablant. La première année, les secteurs bleus enflent tout au long de l’hiver 1854-1855 jusqu’à leur pic monstrueux de janvier, tandis que les minces éclats rouges des blessures de guerre se perdent presque au centre. Un soldat en Crimée avait bien plus de chances de mourir des conditions dans lesquelles il vivait que de tout ce que faisait l’ennemi. Puis une ligne pointillée mène à la seconde rose, nettement plus petite. En mars 1855, une commission sanitaire était arrivée pour curer les égouts, rincer les canalisations et améliorer l’aération. Les décès reculèrent mois après mois.

Nightingale savait exactement pour qui elle dessinait. Le diagramme parut dans ses Notes on Matters Affecting the Health, Efficiency, and Hospital Administration of the British Army, imprimées à compte d’auteur et diffusées auprès des ministres, des hauts fonctionnaires et de la reine Victoria en personne. Elle voulait, en somme, montrer d’un regard à un homme occupé ce que des pages de chiffres ne lui feraient jamais ressentir.

Quelques mythes ont fleuri autour de cette image. Nightingale n’a pas inventé le diagramme en aires polaires ; de tels graphiques circulaires existaient déjà, y compris chez Farr. Le mot « coxcomb » (crête de coq) qu’elle employait semble avoir désigné le livret de diagrammes plutôt que la forme. Et l’histoire n’est pas purement héroïque : l’analyse l’obligea aussi à regarder en face à quel point son propre hôpital de Scutari avait été meurtrier avant les travaux d’assainissement.

Le diagramme porta ses fruits. Il contribua aux réformes de la commission royale, à la fondation d’une école de médecine militaire et à une nouvelle attention portée à l’hygiène dans les casernes et les hôpitaux de tout l’Empire. En 1858, Nightingale devint la première femme élue membre de la Statistical Society de Londres. Toute infographie de santé publique lui doit quelque chose de sa conviction que les statistiques ne servent à rien tant qu’un responsable ne peut pas les voir.

Pourquoi il a changé le monde
12 (un par mois)Secteurs par rose
janvier 1855Mois du pic
mars 1855Commission sanitaire
  • A prouvé que la plupart des morts de Crimée venaient de maladies évitables, non des combats
  • A entraîné la réforme sanitaire des casernes et des hôpitaux militaires
  • A montré qu’un graphique destiné aux décideurs peut changer une politique
Schéma 45 · Partie V

La carte figurative de Minard : la campagne de Russie

Six variables sur une feuille firent de l’armée perdue de Napoléon un ruban, référence absolue du graphique.
Charles Joseph Minard · Paris · 1869
La carte de Minard Charles Joseph Minard · 1869 · campagne de Russie de Napoléon, 1812 0°R -10°R -20°R -30°R température au retour, degrés Réaumur aller retour largeur = hommes Six variables, un ruban, et une armée qui fond. 422,000 passage du Niémen à Kowno Wilna Vitebsk Smolensk 1 Moscou environ 100 000 2 environ 10 000 rentrent Malo-Iaroslavets 3 Bérézina 50,000 → 28,000 4 24 oct. 9 nov. 28 nov. 6 déc. −30° Réaumur ≈ −38 °C 5
Fig. 45 · La carte figurative de Minard : la campagne de Russie · Lire le schéma
  1. 1L’avancée. Une bande beige quitte le Niémen forte de 422 000 hommes. Sa largeur est la taille de l’armée, et elle s’amincit à chaque lieue vers Moscou.
  2. 2Moscou. Quand la bande atteint Moscou, elle ne compte plus qu’environ 100 000 hommes, qui arrivent dans une ville bientôt en flammes.
  3. 3La retraite. Le retour est tracé en noir sous l’avancée. Il s’amenuise à une vitesse brutale jusqu’à ce qu’environ 10 000 hommes repassent le Niémen.
  4. 4La Bérézina. Lors de la traversée de la Bérézina, fin novembre, la bande noire est presque réduite de moitié : le moment le plus meurtrier du graphique.
  5. 5Le froid. En bas, une courbe suit la température de la retraite en degrés Réaumur, chaque relevé relié à la carte, plongeant vers moins trente.
▶ Voir le film (en anglais)

En 1869, un ingénieur civil français à la retraite, Charles Joseph Minard, alors âgé de près de quatre-vingt-dix ans, publia une lithographie consacrée à un désastre survenu plus d’un demi-siècle plus tôt. Elle représentait l’invasion de la Russie par Napoléon en 1812, et elle condensait l’une des grandes catastrophes de l’histoire militaire en un seul ruban beige et un seul ruban noir. Un siècle plus tard, le statisticien Edward Tufte écrirait qu’il s’agit peut-être du meilleur graphique statistique jamais dessiné, et rares sont ceux qui, l’ayant étudié de près, le contredisent.

Minard avait passé sa carrière à construire des canaux, des ponts et des chemins de fer, et à la retraite il se consacra à ce qu’il appelait des cartes figuratives, des graphiques où les flux de marchandises ou de personnes étaient dessinés comme des bandes dont la largeur était proportionnelle au volume. Il avait cartographié les mouvements du coton, du vin et du charbon. La campagne de Russie fut son chef-d’œuvre, et il la publia avec un pendant montrant l’armée d’Hannibal fondant à mesure qu’elle franchissait les Alpes.

Le graphique se lit de gauche à droite. Au Niémen, à la frontière occidentale de l’Empire russe, la bande beige est énorme : 422 000 hommes, selon les chiffres de Minard. À mesure qu’elle progresse vers Moscou, elle s’amincit inexorablement, perdant des hommes à cause des maladies, des désertions, des garnisons laissées en route et des batailles. Des détachements se séparent. Quand la bande atteint Moscou, elle fait moins du quart de sa largeur initiale, environ 100 000 soldats, qui arrivent dans une ville abandonnée et bientôt en flammes.

Puis la couleur change. La retraite est tracée en noir, refluant vers l’ouest sous l’avancée, et elle s’amenuise à une vitesse effroyable. Le moment le plus brutal survient à la Bérézina, où la bande noire, brièvement grossie par un détachement de retour, est presque coupée en deux lors de la traversée désespérée de la fin novembre. Lorsqu’elle repasse le Niémen en se traînant, Minard compte environ 10 000 hommes : un fil noir là où coulait jadis un fleuve beige.

Sous la carte court l’élément qui fait d’un bon graphique un grand graphique. Minard ajouta une courbe des températures pendant la retraite, relevées en degrés Réaumur, chaque mesure étant reliée par un mince trait vertical au lieu et à la date correspondants sur la bande noire au-dessus. Tandis que la courbe plonge en novembre puis en décembre, jusqu’à environ trente degrés sous zéro sur l’échelle de Réaumur, le lecteur voit l’armée mourir de froid au même rythme.

Qu’on compte les variables, et la prouesse apparaît plus clairement. La largeur de la bande indique la taille de l’armée ; sa position, la latitude et la longitude ; sa couleur, le sens de la marche ; les dates et les températures figurent en bas. Six types d’information se partagent une seule feuille de papier, sans le moindre paragraphe d’explication, et pourtant le message d’ensemble passe en quelques secondes. Minard plaidait aussi une cause : il avait traversé les guerres de l’époque napoléonienne et en détestait le coût.

Il mourut en 1870, alors que la France glissait dans une nouvelle guerre. Sa carte fut ensuite défendue par le physiologiste Étienne-Jules Marey puis, bien plus tard, par Tufte, dont les livres en firent une affiche aux murs des écoles de design du monde entier. Elle demeure l’étalon auquel se mesure, en silence, tout graphique de données ambitieux.

Pourquoi il a changé le monde
422 000 hommesAu départ
environ 100 000Arrivés à Moscou
environ 10 000Revenus
  • A fixé la norme pour réunir de nombreuses variables dans un graphique clair
  • A rendu visible d’un coup d’œil le coût humain de l’invasion napoléonienne
  • Est devenue l’exemple canonique de l’enseignement du design d’information
Schéma 46 · Partie V

Le diagramme de corrélation de Galton

Une ellipse inclinée de tailles familiales révéla la régression vers la moyenne et offrit la corrélation à la science.
Francis Galton · Londres · 1886
Corrélation de Galton Francis Galton · 1886 · régression vers la médiocrité 62 64 66 68 70 72 74 64 66 68 70 72 enfant adulte, pouces parent moyen Données Galton 928 enfants adultes 205 couples de parents tailles des femmes × 1,08 parent moyen = moyenne du père et de la mère Les extrêmes reviennent : régression vers la moyenne. point = familles 1 ellipses d’effectifs égaux 2 enfant = parent 3 régression, pente ≈ 2/3 4 moyenne ≈ 68 po 5
Fig. 46 · Le diagramme de corrélation de Galton · Lire le schéma
  1. 1Les effectifs. Chaque case du tableau de Galton compte les familles ayant une taille donnée de parent moyen et d’enfant. Plus le point est gros, plus les familles sont nombreuses, groupées au centre.
  2. 2Les ellipses. Relier les cases d’effectifs égaux donne des ellipses concentriques. Elles penchent avec l’hérédité, les grands avec les grands, mais elles sont aplaties.
  3. 3L’hérédité parfaite. Si les enfants reproduisaient exactement leurs parents, les données épouseraient cette droite à quarante-cinq degrés. Ce n’est pas le cas.
  4. 4La droite de régression. L’enfant moyen de chaque ligne de parents se situe sur une autre droite : les enfants ne s’écartent de la moyenne que d’environ deux tiers de l’écart parental.
  5. 5Retour à la moyenne. Tout est ramené vers la moyenne de la population, environ 68 pouces (1,73 m). Galton parlait de régression vers la médiocrité.
▶ Voir le film (en anglais)

Francis Galton était de ces Victoriens qui mesuraient tout. Il comptait les gestes d’agacement dans l’auditoire des conférences, conçut un sifflet pour tester la limite supérieure de l’audition, dessina la première carte météorologique imprimée dans un journal et contribua à faire des empreintes digitales un moyen d’identification. Demi-cousin de Charles Darwin, il devint obsédé par une question que l’œuvre de Darwin avait aiguisée : comment, exactement, les caractères passent-ils des parents aux enfants ? En 1886, il y répondit en partie avec un diagramme qui donna au monde un mot nouveau.

Galton remarqua d’abord l’effet chez les pois de senteur. Dans les années 1870, il envoya à des amis dans toute la Grande-Bretagne des sachets de graines triées par taille, leur demandant de faire pousser les plantes et de lui renvoyer les graines de la génération suivante. Les grands parents donnaient de grands descendants, mais pas tout à fait aussi grands ; les petits parents en donnaient de petits, mais pas tout à fait aussi petits. La génération suivante revenait vers la moyenne. Il appela cela « réversion », et voulut savoir si les humains en faisaient autant.

Pour le découvrir, il recueillit les tailles de familles entières, en partie grâce à un concours qui récompensait d’un prix en argent les meilleurs registres familiaux. Il obtint ainsi 928 enfants adultes issus de 205 couples de parents. Pour comparer hommes et femmes sur une même échelle, il multiplia chaque taille féminine par 1,08, puis fit la moyenne de chaque père et de chaque mère ainsi ajustée en un « parent moyen » unique. Il disposa ensuite les données en tableau, les parents moyens d’un côté, les enfants de l’autre, chaque case contenant le nombre de familles qui y tombaient.

En regardant cette grille, Galton vit une forme. S’il reliait les cases aux effectifs semblables, les lignes formaient des ellipses concentriques, inclinées, mais pas assez. Elles penchaient dans le sens de l’hérédité, les grands avec les grands, mais elles étaient aplaties : les enfants des parents les plus grands étaient en moyenne plus petits que leurs parents, et ceux des parents les plus petits, plus grands. Il demanda au mathématicien de Cambridge J. D. Hamilton Dickson de vérifier si la théorie prévoyait bien des ellipses, et Dickson le confirma par le seul calcul. Les données et la géométrie concordaient.

La droite passant par le centre de chaque ligne, constata Galton, avait une pente d’environ deux tiers. Les parents exceptionnels avaient tendance à avoir des enfants dont la taille s’écartait de la moyenne de la population d’environ deux tiers seulement de leur propre écart. Il appela cela « régression vers la médiocrité » dans son article de 1886, la médiocrité désignant alors simplement le milieu. Deux ans plus tard, il généralisa l’idée sous le nom de co-relation, et son protégé Karl Pearson en tira plus tard le coefficient de corrélation enseigné dans tous les cours de statistique.

La leçon du diagramme dépasse de loin la taille. Partout où deux mesures sont imparfaitement liées, les extrêmes de l’une tendent à s’associer à des valeurs moins extrêmes de l’autre. Les champions enchaînent une saison brillante avec une saison simplement bonne ; le pire mois d’une clinique est suivi d’un meilleur, quoi qu’elle fasse. Prendre cette dérive pour un effet réel, ce qu’on appelle le sophisme de la régression, trompe encore médecins, dirigeants et gouvernements.

L’héritage de Galton comporte une part plus sombre, et il faut le dire franchement. Il forgea le mot eugénisme en 1883 et prôna la sélection d’une humanité « meilleure », des idées qui nourrirent certaines des politiques les plus cruelles du XXe siècle. L’homme qui apprit à la science à raisonner sur la variation montra aussi à quel point on pouvait en mésuser. L’ellipse inclinée demeure, un outil bien plus honnête que les usages qu’il imaginait pour elle.

Pourquoi il a changé le monde
928Enfants adultes
205Couples de parents
1,08Tailles féminines ×
  • A introduit la régression, outil central de la statistique et de la prévision modernes
  • A mené au coefficient de corrélation développé par Galton et Pearson
  • A mis au jour le sophisme de la régression, qui trompe encore médecine et politiques
Schéma 47 · Partie V

La carte de la pauvreté de Charles Booth

Sept couleurs peintes sur chaque rue de Londres prouvèrent que la misère était vaste, mesurable et cachée.
Charles Booth · Londres · 1889
Carte de la pauvreté de Booth Charles Booth · 1889 · Descriptive Map of London Poverty Classes de Booth H riches G aisés E–F à l’aise — mixte C–D pauvres B très pauvres A le plus bas Spitalfields, d’après la carte de 1889 La richesse sur la grand-rue, la misère à deux pas. Commercial St Whitechapel High St 1 Fournier St Brick Lane Wentworth St 2 Fashion St Thrawl St Old Montague St 3 Flower and Dean St cours 4 Ligne de pauvreté 30,7 % des Londoniens sous la ligne (A–D) enquête dès 1886 5
Fig. 47 · La carte de la pauvreté de Charles Booth · Lire le schéma
  1. 1Les grandes artères. Les axes animés sont souvent rouges et roses : commerçants, employés et classes aisées bordent les routes que tout le monde voyait.
  2. 2Les rues mixtes. Les rues latérales roses et violettes montrent des quartiers où familles aisées et familles pauvres vivaient côte à côte.
  3. 3Bleu clair et bleu foncé. Les pauvres et les très pauvres occupent des pâtés entiers de rues de derrière, des familles vivant de salaires bas ou irréguliers dans un besoin chronique.
  4. 4Les cours noires. La classe la plus basse de Booth s’entasse dans des cours et des ruelles à quelques mètres de la grande rue, invisible depuis l’omnibus.
  5. 5La ligne de pauvreté. Booth estima qu’environ 30,7 % des Londoniens vivaient sous ce qu’il appelait la ligne de pauvreté.
▶ Voir le film (en anglais)

Dans les années 1880, Londres était la ville la plus riche du monde et, selon un chœur croissant de réformateurs, le foyer d’une immense population engloutie dans la misère. Personne ne savait vraiment quelle était son ampleur. Charles Booth, riche armateur de Liverpool installé à Londres, décida de le découvrir, et la carte qu’il produisit en 1889 transforma un débat d’impressions en un débat sur des rues.

Booth était homme d’affaires par tempérament, méthodique et méfiant envers les affirmations à sensation. Selon une histoire répandue, il entreprit de réfuter une estimation socialiste selon laquelle un quart des Londoniens vivaient dans une pauvreté extrême, et finit par conclure que la vérité était pire. Quel qu’ait été son mobile, il aborda le problème comme il aurait abordé un registre de fret. À partir de 1886, en commençant par l’East End, il entreprit avec une petite équipe d’enquêteurs, parmi lesquels la cousine de sa femme, Beatrice Potter, future Beatrice Webb, de classer chaque foyer de la capitale.

Leur meilleure source fut une armée de visiteurs du School Board, des agents chargés de frapper aux portes pour retrouver les enfants absents de l’école. Ils savaient qui vivait où, combien d’enfants comptait chaque famille, ce que faisait le père et avec quelle régularité il travaillait. L’équipe de Booth les interrogea rue par rue et, lors des enquêtes suivantes, parcourut elle-même les rues, souvent accompagnée de policiers du quartier, remplissant des carnets de descriptions acérées et parfois moralisatrices.

Les résultats furent reportés sur une carte en sept couleurs, chaque rue étant peinte selon la condition de ses habitants. Le jaune désignait les riches, le rouge la classe moyenne aisée, le rose les ménages assez confortables aux revenus ordinaires et réguliers. Le violet signifiait mixte, certains à l’aise, d’autres pauvres. Le bleu clair correspondait aux pauvres, le bleu foncé aux très pauvres, vivant dans un besoin chronique. Le noir marquait la classe la plus basse, que Booth qualifiait, dans la langue franche et impitoyable de son époque, de vicieuse et semi-criminelle.

Ce que révélait la carte, ce n’était pas simplement que l’East End était pauvre. Elle montrait le grain de la pauvreté. Les grandes artères étaient souvent rouges et roses, bordées de commerçants et d’employés, tandis que le bleu foncé et le noir se trouvaient à quelques mètres derrière, au fond de ruelles et de cours invisibles depuis l’omnibus. Riches et pauvres vivaient bien plus près les uns des autres que ne le supposait le respectable West End. Et la pauvreté était énorme : Booth estima qu’environ 30,7 % des Londoniens vivaient dans la pauvreté, sous un seuil qu’il appela la ligne de pauvreté, expression qui n’a plus quitté le vocabulaire depuis.

L’enquête devint Life and Labour of the People in London, qui compta finalement dix-sept volumes, publiés jusqu’en 1903. Les conclusions de Booth sapaient la croyance rassurante selon laquelle la pauvreté tenait surtout à l’alcool et à la paresse : elle venait en grande partie de salaires bas et irréguliers, de la maladie et, par-dessus tout, de la vieillesse. Il fit campagne pour des retraites d’État, et l’Old Age Pensions Act de 1908 dut beaucoup à ses données. L’étude de Seebohm Rowntree sur York et la longue lignée des enquêtes sociales britanniques suivirent sa méthode.

Les carnets et les cartes de Booth sont conservés à la London School of Economics, aujourd’hui consultables en ligne, et les historiens s’en servent encore pour retracer l’histoire de rues précises. Ses catégories étaient moralisatrices et grossières selon les critères actuels. Mais le principe qu’il établit, à savoir qu’on ne peut résoudre un problème social qu’on n’a pas mesuré, et qu’on ne peut le mesurer depuis son fauteuil, devint le fondement des sciences sociales.

Pourquoi il a changé le monde
1886Début de l’enquête
7Couleurs de classe
environ 30,7 %Londoniens pauvres
  • A forgé la « ligne de pauvreté » utilisée depuis dans les politiques sociales
  • A fourni les données à l’origine de l’Old Age Pensions Act de 1908
  • A fondé l’enquête sociale comme méthode pour mesurer une ville entière
Schéma 48 · Partie V

Les portraits de données de W. E. B. Du Bois

À l’Exposition de 1900, des graphiques dessinés à la main répondirent au racisme pseudo-scientifique par les données.
W. E. B. Du Bois · Atlanta et Paris · 1900
Les portraits de Du Bois W. E. B. Du Bois · 1900 · American Negro Exhibit, Paris 1790 1800 1810 1820 1830 1840 1850 1860 1870 recensements · libres en bleu ici, en vert à l’origine Soixante-dix ans d’une mince bande libre, puis toute la colonne. SLAVES ESCLAVES 1 FREE · LIBRE 8% 11% 2 1865 100% libres abolition, puis tous libres 3 PROPORTION OF FREEMEN AND SLAVES AMONG AMERICAN NEGROES PROPORTION DES NÈGRES LIBRES ET DES ESCLAVES EN AMÉRIQUE Université d’Atlanta · Paris 1900 4
Fig. 48 · Les portraits de données de W. E. B. Du Bois · Lire le schéma
  1. 1Les esclaves. Une vaste masse noire emplit le graphique : la part des Afro-Américains tenus en esclavage à chaque recensement de 1790 à 1860.
  2. 2Les libres. Une mince bande verte en haut marque les Afro-Américains libres : environ 8 % en 1790 et seulement 11 % encore en 1860.
  3. 3L’émancipation. Après l’abolition de 1865, la dernière colonne devient entièrement verte. En 1870, la réponse est : cent pour cent de libres.
  4. 4Conçu pour Paris. Dessiné à la main à l’université d’Atlanta pour l’Exposition de 1900, chaque légende en anglais et en français pour un public international.
▶ Voir le film (en anglais)

À l’Exposition universelle de Paris en 1900, parmi les lumières électriques, les trottoirs roulants et les palais de l’industrie, une petite salle du palais de l’Économie sociale abritait l’une des présentations les plus saisissantes de la manifestation. Ses murs étaient tapissés de photographies d’Afro-Américains chez eux, dans leurs écoles et leurs commerces, ainsi que d’une série de graphiques dessinés à la main dans des rouges, des ors, des verts et des noirs éclatants. Ils avaient été réalisés sous la direction de W. E. B. Du Bois, et ils entendaient montrer au monde, chiffres à l’appui, ce que les Afro-Américains avaient accompli dans les trente-cinq ans écoulés depuis la fin de l’esclavage.

Du Bois était alors un jeune sociologue de l’université d’Atlanta. Il était devenu en 1895 le premier Afro-Américain titulaire d’un doctorat de Harvard, et venait de publier The Philadelphia Negro, étude minutieuse, rue par rue, d’une communauté noire à la manière de Charles Booth. Lorsque l’avocat et éducateur Thomas J. Calloway obtint le feu vert pour une American Negro Exhibit à Paris, il demanda à Du Bois d’y contribuer. Avec une petite équipe d’étudiants et d’anciens élèves, Du Bois produisit une soixantaine de grands graphiques en quelques mois.

Ils formaient deux séries. L’une portait sur les Afro-Américains de tout le pays ; l’autre, intitulée The Georgia Negro: A Social Study, se concentrait sur un seul État, celui qui comptait la plus forte population noire. Les légendes étaient rédigées en anglais et en français, pour le public parisien. Les sujets étaient délibérément concrets : population, alphabétisation, professions, superficie des terres possédées et valeur du mobilier, essor des entreprises et des églises.

C’est le dessin qui les rend inoubliables. Du Bois et ses étudiants ne copièrent pas les conventions arides des atlas statistiques officiels. Ils enroulaient les barres en spirale quand les chiffres débordaient de la page, empilaient des aplats de couleur, employaient des formes géométriques franches qui semblent en avance de plusieurs décennies, plus proches des affiches modernistes que des rapports de recensement. Le graphique redessiné ici montre la proportion de libres et d’esclaves parmi les Afro-Américains de 1790 à 1870. Une vaste masse noire emplit la page, surmontée d’une mince bande verte, celle des libres, qui ne change presque pas en soixante-dix ans. Puis, à la fin, toute la colonne devient verte : cent pour cent de libres.

Chaque graphique s’attaquait à un mensonge. La science suprémaciste blanche de l’époque affirmait que les Afro-Américains étaient incapables de progrès et que la liberté les condamnait. Du Bois répondit par des chiffres recueillis avec rigueur et présentés avec une clarté à laquelle aucun lecteur ne pouvait se dérober, montrant les biens accumulés, l’analphabétisme en chute libre et des vies bâties en dépit de la ségrégation et de la violence. Dans Les Âmes du peuple noir, trois ans plus tard, il écrirait que le problème du XXe siècle est le problème de la ligne de couleur ; à Paris, il avait dessiné cette ligne.

L’exposition remporta des récompenses, dont une médaille d’or décernée à Du Bois en tant que collaborateur. Les graphiques furent ensuite déposés à la Bibliothèque du Congrès, où ils restèrent presque inaperçus pendant la majeure partie d’un siècle. Leur redécouverte, couronnée en 2018 par un livre qui les réunit sous le titre W. E. B. Du Bois’s Data Portraits, en a fait des icônes à la fois du design de données et de l’histoire intellectuelle noire. Ils prouvent que la visualisation de données a toujours été un acte de plaidoyer, et qu’un graphique peut être beau et furieux à la fois.

Pourquoi il a changé le monde
Paris, 1900Présentés à
une soixantaineGraphiques réalisés
anglais, françaisLangues
  • A opposé des preuves rigoureuses aux thèses racistes sur les Afro-Américains
  • A anticipé le design moderniste et inspire encore les designers de données
  • A montré qu’un graphique peut être un acte de plaidoyer autant qu’une analyse
Schéma 49 · Partie V

Le diagramme de Sankey

Dessiner l’énergie en bandes de largeur variable montra où les machines gaspillaient, et comment tout système fuit.
Matthew Henry Phineas Riall Sankey · Londres · 1898
Le diagramme de Sankey Matthew H. P. R. Sankey · 1898 · chaleur d’une machine largeur = quantité de chaleur parts indicatives Le flux le plus large est la perte : regardez là d’abord. chaleur charbon 100% 1 chaudière, cheminée gaz chauds 20 % 2 condenseur 60 % perdus 3 rayonnement 5 % frottement 3 % 4 travail utile environ 12 % sortie = entrée : 20+5+60+3+12 = 100 5
Fig. 49 · Le diagramme de Sankey · Lire le schéma
  1. 1Chaleur entrante. La bande entre à pleine largeur : toute la chaleur libérée par le charbon. Sa largeur représente la quantité d’énergie qui circule.
  2. 2Chaudière et cheminée. La première branche se détache pour la chaleur perdue par la chaudière et partie par la cheminée avec les gaz chauds.
  3. 3Le condenseur. La branche la plus large de toutes est la chaleur rejetée dans le condenseur, qui écrase tout ce que la machine accomplit réellement.
  4. 4Petites fuites. De minces flux pour le rayonnement des surfaces chaudes et le frottement des pièces mobiles, chacun dessiné exactement à la largeur de sa part.
  5. 5Travail utile. Il reste au bout un mince ruban de travail utile. Toutes les branches additionnées égalent la bande entrante.
▶ Voir le film (en anglais)

Le capitaine Matthew Henry Phineas Riall Sankey portait un nom presque aussi long que les pertes d’énergie qu’il entreprit de dessiner. Ingénieur né en Irlande, ancien officier des Royal Engineers, il consacra une grande partie de sa carrière à la question pratique qui obsédait la fin de l’ère victorienne : comment tirer davantage de travail d’une tonne de charbon. En 1898, dans un article sur le rendement thermique des machines à vapeur présenté à l’Institution of Civil Engineers, il inséra une figure qui ressemblait à un fleuve sortant de son lit.

Le problème auquel il était confronté relevait de la comptabilité. Une machine à vapeur reçoit une certaine quantité de chaleur issue de la combustion du charbon et n’en convertit qu’une petite fraction en travail mécanique utile. Le reste s’échappe : par la cheminée avec les gaz chauds, à travers les parois de la chaudière et des tuyaux, dans le condenseur où la vapeur usée est refroidie, et dans les frottements des pièces mobiles. Les ingénieurs savaient calculer chaque perte, mais un tableau de pourcentages ne donnait guère idée de l’endroit où se trouvait le vrai gaspillage, ni de la manière dont les éléments s’articulaient.

Sankey dessina la chaleur comme une bande dont la largeur était proportionnelle à sa quantité. Elle entre large d’un côté : toute l’énergie contenue dans le combustible. Au fil de son parcours, des branches s’en détachent, chacune aussi large que la perte qu’elle représente, s’incurvant hors du courant principal comme les bras d’un delta. Ce qui reste à l’autre bout, un ruban étonnamment mince, c’est le travail utile. Comme les largeurs se conservent, chaque unité de chaleur est comptabilisée : les flux sortants s’additionnent exactement pour égaler le flux entrant.

L’effet est immédiat et humiliant. L’œil va droit à la plus grosse branche, la chaleur rejetée dans le condenseur, et comprend qu’elle écrase le travail réellement fourni par la machine. Aucun bricolage sur les petites pertes ne changera grand-chose tant que le grand fleuve continue de se déverser là. C’est le legs durable du diagramme : il rend le plus gros flux impossible à ignorer.

Sankey n’était pas le premier à représenter des quantités par des bandes qui s’écoulent. Charles Joseph Minard l’avait fait des décennies plus tôt pour des marchandises, des voyageurs et, surtout, l’armée de Napoléon. Mais Sankey appliqua l’idée à l’énergie, où la loi de conservation donne aux bandes une rigueur satisfaisante, et son nom resta. Au début du XXe siècle, les ingénieurs allemands dessinaient ce qu’ils appelaient des diagrammes de Sankey pour les usines et les centrales, et le terme se répandit avec eux.

Aujourd’hui, la forme est partout où quelque chose se conserve et se divise. Les statistiques énergétiques nationales montrent le pétrole, le gaz, le charbon et le soleil traversant les centrales pour aboutir dans les foyers, les transports et l’industrie, avec un gros flux gris étiqueté énergie perdue. Les comptables y font circuler l’argent à travers les budgets. Les concepteurs de sites web suivent les visiteurs qui progressent dans un site et décrochent à chaque étape, et les climatologues suivent le carbone des combustibles jusqu’à l’atmosphère.

L’image porte une morale discrète. La plupart des systèmes sont bien moins efficaces que leurs propriétaires ne le pensent, et le gaspillage est rarement là où l’on regarde. Un tableau permet au lecteur de sauter la ligne gênante ; un diagramme de Sankey donne à la perte toute sa largeur réelle. Sankey l’a dessiné pour améliorer les machines à vapeur. Son véritable héritage est une façon de voir où vont les choses.

Pourquoi il a changé le monde
1898Publié en
Chaleur d’une machine à vapeurSujet
largeur = quantitéRègle
  • A rendu visibles les pertes d’énergie, guidant l’efficacité des machines et des usines
  • Est aujourd’hui l’image standard des flux d’énergie nationaux et mondiaux
  • Sert pour les budgets, les matériaux, le carbone et les parcours d’utilisateurs
Schéma 50 · Partie V

La boîte à moustaches de Tukey

Cinq nombres dans une boîte au crayon : de quoi comparer des distributions et repérer les valeurs aberrantes.
John Tukey · Princeton, New Jersey · 1970
Boîte à moustaches de Tukey John Tukey · 1970 · Exploratory Data Analysis 0 20 40 60 80 valeur Cinq nombres et les anomalies, d’un coup d’œil. lot, n = 15 médiane 29 1 charnière 36,5 charnière 24 moitié centrale 2 clôture : charn. + 1,5 boîte clôture 5,25 3 61 extérieur 79 très loin 4 A B C D E cinq lots, côte à côte 5
Fig. 50 · La boîte à moustaches de Tukey · Lire le schéma
  1. 1La médiane. Partez du lot de nombres. La valeur centrale, la médiane, est tracée en trait épais, que quelques valeurs extravagantes ne peuvent guère déplacer.
  2. 2La boîte. La boîte s’étend entre les deux charnières : elle contient la moitié centrale des données, et sa hauteur montre la dispersion.
  3. 3Les moustaches. Des traits s’étirent jusqu’aux valeurs les plus extrêmes situées dans les barrières, placées à une fois et demie la hauteur de la boîte au-delà de chaque charnière.
  4. 4Extérieur et très éloigné. Tout ce qui dépasse les barrières est porté isolément sous forme de point, marqué extérieur ou très éloigné, et réclame une explication.
  5. 5Côte à côte. Alignées, les boîtes à moustaches permettent à l’œil de comparer d’un coup le centre, la dispersion et les anomalies de nombreux groupes.
▶ Voir le film (en anglais)

John Wilder Tukey était un mathématicien incapable de laisser en paix un mot ou un nombre. Aux Bell Labs et à Princeton, il fut le co-inventeur de la transformée de Fourier rapide, un algorithme qui tourne aujourd’hui dans presque tous les téléphones et toutes les radios. On lui attribue l’invention du mot « bit » pour désigner un chiffre binaire, et l’un des tout premiers emplois imprimés de « software ». Mais son héritage le plus visible est un humble dessin de boîte flanquée de deux moustaches, conçu pour que n’importe qui, muni d’un crayon, puisse comprendre un tas de nombres.

Tukey estimait que la statistique était devenue bancale. Au milieu du XXe siècle, la discipline était dominée par les méthodes confirmatoires : des tests formels vérifiant si une hypothèse tenait, moyennant des postulats sur la distribution des données. Tukey soutenait qu’un statisticien devait d’abord regarder, explorer les données l’esprit ouvert et les laisser suggérer les questions à poser. Il appela cette démarche l’analyse exploratoire des données et, vers 1970, commença à faire circuler une édition préliminaire d’un livre portant ce titre, publié intégralement en 1977.

La boîte à moustaches, que Tukey appelait diagramme schématique, en était l’outil emblématique. Elle condense un lot de nombres en cinq valeurs : la médiane au milieu, deux « charnières » délimitant la moitié centrale des données, et les extrêmes. La boîte s’étend d’une charnière à l’autre, si bien que sa hauteur montre d’un coup d’œil la dispersion des valeurs typiques. Un trait qui la traverse marque la médiane, bien moins facile à entraîner par quelques valeurs extravagantes que la moyenne habituelle. Des traits appelés moustaches s’étirent vers les extrêmes.

Vint ensuite le trait de génie. Tukey plaça des barrières à une fois et demie la hauteur de la boîte au-delà de chaque charnière. Les moustaches s’arrêtent au dernier point de données situé à l’intérieur des barrières, et tout ce qui se trouve au-delà est dessiné individuellement sous forme de point, qualifié d’« extérieur » ou, plus loin encore, de « très éloigné ». La boîte à moustaches ne noie donc pas les bizarreries dans un résumé ; elle les isole et invite à se demander pourquoi elles sont là. Tukey aimait dire que la plus grande valeur d’une image tient à ce qu’elle nous force à remarquer ce que nous ne nous attendions pas du tout à voir.

La conception était volontairement économe. Avant l’ordinateur personnel, Tukey voulait des méthodes réalisables avec un crayon, une feuille de papier et un peu de comptage, d’où l’emploi des médianes et des charnières, obtenues simplement en ordonnant les données, au lieu des moyennes et des écarts types. Il s’appuyait sur des travaux antérieurs : l’économiste Mary Eleanor Spear avait dessiné une « barre d’étendue » semblable dans un manuel de graphiques de 1952. La version de Tukey y ajouta les barrières et les valeurs aberrantes, et donna à l’ensemble une justification rigoureuse.

Sa vraie puissance apparaît quand les boîtes se tiennent côte à côte. Une boîte seule en dit peu ; vingt boîtes alignées, une par hôpital, école, coulée d’acier ou traitement expérimental, permettent à l’œil de comparer en quelques secondes centres, dispersions et anomalies à l’échelle de tout un système. C’est ainsi que la boîte à moustaches a conquis la science, des essais cliniques aux relevés climatiques, puis les tableaux de bord des entreprises et les manuels scolaires.

Les statisticiens y ont depuis ajouté des encoches, des violons et des nuées de points, et la simple boîte peut masquer une distribution à deux bosses. Pourtant, l’esquisse à cinq nombres de Tukey reste le résumé honnête le plus rapide jamais conçu pour un lot de données, et l’habitude qu’il défendait, regarder avant de tester, est devenue la première règle de la science des données.

Pourquoi il a changé le monde
EDA, 1977Livre complet
5Nombres résumés
1,5 × la boîteDistance des barrières
  • Est devenue la façon standard de comparer des distributions entre groupes
  • A appris à la science à signaler les valeurs aberrantes plutôt qu’à les gommer
  • A lancé l’analyse exploratoire des données, première étape de la science des données
Partie VI

Dessiner la machine

Plans, brevets et vues en coupe qui ont bâti le monde industriel

Schéma 51 · Partie VI

L’Homme de Vitruve de Léonard de Vinci

Léonard inscrivit un même corps dans un cercle et un carré, et fit de la proportion l’emblème de l’humain.
Léonard de Vinci · Milan · c. 1490
L’Homme de VitruveLéonard de Vinci · v. 1490Changez une hypothèse, le centre commun, et tout colle.feuille env. 34 × 25 cm · Accademia, Venise 1Homo ad quadratumbras à plat : envergure = taille 2Homo ad circulumpointe du compas au nombril nombrilpubis3Deux centrescercle : nombril · carré : pubis 24 paumes = 1 taille1/84Vitruve, livre III4 doigts = 1 paume4 paumes = 1 pied6 paumes = 1 coudée4 coudées = 1 taille24 paumes = 1 tailletête = 1/8 taille 5Notes en miroirécrites de droite à gauche
Fig. 51 · L’Homme de Vitruve de Léonard de Vinci · Lire le schéma
  1. 1Le carré. Bras à l’horizontale et pieds joints, l’envergure de l’homme égale sa taille : il s’inscrit dans un carré. C’est l’homo ad quadratum de Vitruve, la moitié facile de l’énigme.
  2. 2Le cercle. Levez les bras, écartez les jambes : le bout des doigts et des orteils touche un cercle tracé au compas. Léonard dessine les deux poses sur un seul torse.
  3. 3Deux centres. L’astuce : le cercle est centré sur le nombril, le carré sur le pubis. En dissociant les deux centres, un corps réaliste peut s’inscrire dans les deux figures.
  4. 4L’échelle. Une règle tracée sous les pieds est graduée en paumes et en doigts. Vingt-quatre paumes font la taille d’un homme ; la tête en vaut un huitième.
  5. 5Les notes en miroir. Au-dessus et au-dessous, Léonard recopie les mesures de Vitruve d’une écriture de droite à gauche, faisant de la feuille une page d’argumentation plutôt qu’une image.
▶ Voir le film (en anglais)

Vers 1490, à Milan, un homme d’un peu moins de quarante ans prit une feuille de papier à peu près de la taille d’une page A4 et entreprit de résoudre une énigme vieille de quinze siècles. Elle venait de Vitruve, ingénieur romain au service d’Auguste et auteur du seul traité d’architecture qui nous soit parvenu de l’Antiquité. Au livre III du De architectura, Vitruve affirmait qu’un corps humain bien fait s’inscrit dans deux figures parfaites. Couchez un homme sur le dos, écartez ses membres, placez la pointe d’un compas sur son nombril : ses doigts et ses orteils toucheront le cercle. Mettez-le debout, les bras tendus : son envergure égale sa taille, et il s’inscrit aussi dans un carré.

L’idée paraît simple. Elle est diablement difficile à dessiner. Si le cercle et le carré ont le même centre, ou bien l’homme a des bras de gorille, ou bien le carré flotte dans le vide. Les artistes de la Renaissance s’y étaient essayés, avec des résultats souvent maladroits ; Giacomo Andrea da Ferrara, ami de Léonard, en dessina une version à la même époque, et les éditions imprimées de Vitruve montrèrent plus tard des hommes écartelés comme des étoiles de mer. La solution de Léonard fut simple et un peu rusée : il donna aux deux figures des centres différents. Le cercle est centré sur le nombril, le carré sur le pubis. Le carré repose sur le bas du cercle, et son bord supérieur passe bien en dessous du sommet de celui-ci.

Puis il dessina un seul homme dans deux poses à la fois. Bras à l’horizontale et pieds joints, il remplit le carré. Bras levés et jambes écartées, il touche le cercle. Quatre bras et quatre jambes sur un seul torse devraient faire un monstre ; pourtant l’ensemble respire le calme, et le visage est aussi posé que celui d’un portrait. Sous la figure, Léonard traça une échelle graduée en paumes et en doigts et, tout autour, de son habituelle écriture en miroir, de droite à gauche, il recopia un résumé des mesures de Vitruve : quatre doigts font une paume, quatre paumes un pied, six paumes une coudée, quatre coudées la taille d’un homme, soit vingt-quatre paumes en tout. La tête, du menton au sommet du crâne, vaut un huitième de l’ensemble.

Ce dessin n’est donc pas un portrait mais un schéma, un raisonnement mené au compas et à la règle. Il affirme que le corps et la géométrie s’accordent, que les proportions qui règlent un temple règlent aussi la personne qui s’y tient. C’est exactement ce que Vitruve voulait faire croire aux architectes, et ce que les humanistes de l’Italie de Léonard voulaient croire d’eux-mêmes. Léonard confronta d’ailleurs cette thèse à ses propres mesures anatomiques et, là où les chiffres antiques et ses observations divergeaient, il corrigea discrètement la figure plutôt que les instruments.

La feuille, d’environ 34 centimètres sur 25, est conservée aux Gallerie dell’Accademia de Venise, où on l’expose rarement car la lumière l’abîme. Son absence des cimaises ne l’a pas freinée pour autant. Elle est devenue le logo de la Renaissance elle-même : frappée sur la pièce italienne d’un euro, imprimée sur les manuels de médecine, empruntée par des agences spatiales et des salles de sport, parodiée par des personnages de dessin animé dans la même pose écartelée.

La vraie leçon est plus discrète. Léonard a montré qu’un schéma peut réconcilier deux règles incompatibles en les dessinant dans un même cadre et en déplaçant une seule hypothèse, le centre commun. De Palladio à Le Corbusier, dont le Modulor des années 1940 était un système de mesure à l’échelle humaine, les architectes n’ont cessé de revenir à l’idée que les bâtiments doivent se dimensionner à partir des corps. L’ergonomie, les barèmes de tailles des tailleurs et les mannequins des sièges automobiles héritent tous du même pari : dessiner la personne et la contrainte ensemble, et voir si elles s’ajustent vraiment.

Pourquoi il a changé le monde
env. 34 × 25 cmFormat de la feuille
Accademia, VeniseConservé à
24Taille en paumes
  • Est devenu l’emblème visuel de l’humanisme de la Renaissance, des sciences et de la médecine
  • Figure sur la pièce italienne d’un euro, frappée depuis 2002
  • A nourri une longue tradition de conception fondée sur le corps, de Palladio au Modulor de Le Corbusier
Schéma 52 · Partie VI

Les vues éclatées de Léonard de Vinci

En démontant une machine sur le papier, Léonard montra comment bâtir ce que l’on n’a jamais vu bâtir.
Léonard de Vinci · Milan · c. 1500
Les vues éclatées de LéonardLéonard de Vinci · v. 1500L’espace de la page remplace le temps de l’établi.ASSEMBLÉÉCLATÉ LE LONG DE L’AXEaxemontés dans cet ordreCodex Atlanticus, 1 119 feuillets · Codex de Madrid retrouvés en 1967 chargetambour caché derrière la roue1 Manivelle + axesort par la droite2 Roue dentéedents dehorsPignonentraîne la roue3 Tambourporte la charge4 Rochet + cliquetempêche le retour5
Fig. 52 · Les vues éclatées de Léonard de Vinci · Lire le schéma
  1. 1La machine entière. D’abord le treuil apparaît assemblé dans son bâti : manivelle, axe, roues dentées et tambour à corde. Tout ce qui compte est caché derrière autre chose.
  2. 2Manivelle et axe. La manivelle et son axe glissent vers la droite le long d’un trait tireté, l’axe même sur lequel les pièces seront ensuite enfilées.
  3. 3Roue et pignon. La grande roue dentée et le petit pignon qui l’entraîne flottent séparés dans l’air, légèrement tournés pour laisser voir leurs dents et leurs faces utiles.
  4. 4Le tambour. Le tambour vient ensuite le long de l’axe, garni de corde et portant une charge. Sa place dans la séquence indique au monteur ce qui se pose, et quand.
  5. 5Rochet et cliquet. En dernier vient le rochet à dents de scie avec son cliquet, le petit loquet qui empêche la charge de redescendre. Des repères sur l’axe montrent où chaque pièce se loge.
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Une machine dessinée tout entière est une devinette. On voit la manivelle et le tambour, mais l’essentiel, le pignon caché derrière la roue, le cliquet qui empêche la charge de redescendre, l’épaulement de l’axe qui maintient le tout en place, reste enfoui à l’intérieur. Les ingénieurs de la Renaissance connaissaient bien ce problème. Mariano Taccola et Francesco di Giorgio remplissaient leurs carnets de treuils, de moulins et d’engins de siège, et leurs lecteurs devaient souvent deviner comment les pièces s’assemblaient. Léonard de Vinci, qui travailla à Milan dans les années 1480 et 1490, puis à Florence et en France, trouva une autre façon de regarder.

Sur des feuillets aujourd’hui reliés dans le Codex Atlanticus, à Milan, et dans les deux Codex de Madrid, il dessina un mécanisme une première fois assemblé, puis une seconde fois à côté, démonté. Les pièces ne sont pas éparpillées au hasard. Elles flottent dans l’air le long de l’axe sur lequel elles coulissent pour s’emboîter, dans l’ordre où on les monterait, chacune légèrement tournée pour montrer sa face utile. Un axe se tient à côté de la roue qu’il traverse ; la roue dentée est suspendue près du pignon qu’elle entraîne ; le rochet attend le cliquet qui viendra le bloquer. Les historiens hésitent toujours à parler de grande première, mais on reconnaît généralement à Léonard d’avoir été le premier ingénieur à employer la vue éclatée de façon systématique.

L’idée ne paraît évidente que parce que nous avons grandi avec elle. Elle exigeait deux sauts. D’abord, le dessinateur doit se représenter l’objet en trois dimensions avec une assurance totale, puisque rien de ce qui figure sur la page ne peut être copié d’après nature : personne n’a jamais vu un treuil suspendu en pièces détachées. Ensuite, il doit admettre qu’un dessin n’est pas tenu de montrer un instant qui puisse exister. La vue éclatée de Léonard est l’image d’un processus, le montage, figé en un seul tableau. L’espace de la page y tient lieu du temps passé à l’établi.

Léonard appliquait partout la même habitude. Dans ses études anatomiques, il dessinait os et muscles sous plusieurs angles, retirait les couches une à une, plaçait côte à côte les deux moitiés d’un crâne. Il écrivit qu’une chose doit être montrée de plusieurs points de vue pour que le lecteur en retire une connaissance vraie de sa forme. Les feuillets de machines sont ce principe transposé à la mécanique, et ils n’étaient pas destinés à l’imprimeur. La plupart de ses carnets restèrent privés et furent dispersés après sa mort en 1519 ; les Codex de Madrid eux-mêmes demeurèrent égarés dans un catalogue de bibliothèque jusqu’en 1967.

La vue éclatée dut donc être réinventée, et elle le fut, à maintes reprises. Le De re metallica d’Agricola, en 1556, imprima des machines minières aux pièces étalées et légendées par des lettres. Au XIXe siècle, dessins techniques, figures de brevets et manuels d’armuriers montraient des composants séparés, reliés par des pointillés indiquant la place de chacun ; au XXe siècle, la vue éclatée était devenue la grammaire ordinaire du manuel d’atelier, du catalogue de pièces détachées et du manuel d’entretien des avions.

Si elle perdure, c’est qu’elle répond à la question que se pose réellement tout mécanicien : dans quel ordre, et selon quel axe ? Une photographie ne peut pas y répondre. Une vue en coupe n’y répond qu’en partie. Les pièces flottantes de Léonard donnent la réponse d’un coup d’œil, et permettent à un seul dessin d’apprendre à quelqu’un qui n’a jamais vu la machine montée à l’assembler de ses propres mains. Chaque notice de meuble en kit et chaque assemblage de CAO qui se démonte en tournant sur un écran recourt encore à son astuce.

Pourquoi il a changé le monde
v. 1482–1499À Milan
1 119 feuilletsCodex Atlanticus
1967Codex de Madrid retrouvés
  • La vue éclatée est devenue la grammaire ordinaire des manuels d’atelier et des catalogues de pièces
  • Un seul dessin a suffi pour enseigner le montage à qui n’avait jamais vu la machine
  • Elle survit dans les figures de brevets, les notices de meubles en kit et les animations d’assemblage en CAO
Schéma 53 · Partie VI

Le plan du négrier Brookes

Un plan de pont glacial, rempli de silhouettes humaines, rendit la traite impossible à ignorer.
Society for Effecting the Abolition of the Slave Trade · Plymouth et Londres · 1788–89
Le plan du négrier BrookesSociety for Effecting the Abolition of the Slave Trade · 1788-1789Le nombre à l’échelle : l’entassement frappe avant qu’on détourne les yeux.poupeprouePLAN DU PONT INFÉRIEURcomité de Plymouth 1788 · gravure de Londres 1789 · traite britannique interdite 1807 Hommes1Espace par homme6 ft× 1 ft 4 in de large FemmesGarçons2 COUPEplateformesecond étage au-dessus du premier3 482chiffres de lagravure 1789avant : 600+4
Fig. 53 · Le plan du négrier Brookes · Lire le schéma
  1. 1Le compartiment des hommes. La cale avant se remplit d’hommes couchés en rangées, enchaînés deux à deux. Chacun dispose d’une bande de plancher de six pieds de long sur un pied quatre pouces de large.
  2. 2Garçons et femmes. Des cloisons divisent le pont. Garçons et femmes occupent les compartiments plus à l’arrière, dans les mêmes rangées serrées, tassés jusqu’à la courbe de la coque.
  3. 3Les plateformes. Une coupe transversale montre des étagères bâties depuis les flancs du navire, pour étendre une seconde couche de personnes au-dessus de la première sur le même pont.
  4. 4482 personnes. La gravure de Londres montre 482 figures, un nombre conforme aux nouvelles limites légales. Les archives suggèrent que le navire en avait auparavant transporté plus de 600.
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En 1788, la campagne contre la traite britannique ne manquait pas de faits. Thomas Clarkson avait passé des mois à Bristol et à Liverpool à recueillir les témoignages de marins et de chirurgiens de bord et à éplucher les registres des ports. La Society for Effecting the Abolition of the Slave Trade, fondée à Londres en 1787, pouvait citer taux de mortalité et tonnages à qui voulait l’entendre. L’ennui, c’est que les chiffres glissent sur les gens. Un député pouvait apprendre qu’un navire transportait plusieurs centaines d’Africains et hocher la tête sans jamais se figurer ce que plusieurs centaines de corps dans une cale voulaient dire.

La réponse vint du comité de la Société à Plymouth, qui publia fin 1788 le plan d’un négrier de Liverpool, le Brookes. Le comité de Londres le redessina et l’enrichit en 1789 sous le titre Description of a Slave Ship, avec un plan du pont inférieur, une coupe longitudinale et des coupes transversales de la coque. Les dimensions provenaient de relevés effectués pour le Parlement, qui débattait alors d’une loi limitant le nombre de personnes qu’un navire pouvait transporter. Dans ce contour mesuré, les graveurs placèrent des rangées de petites figures identiques, couchées côte à côte, enchaînées deux à deux, occupant chaque pouce du plancher. Sur la gravure de Londres, on en compte 482.

Ce qui rend l’image si terrible, c’est son calme. Elle est dessinée exactement comme un constructeur de navires ou un commis aux cargaisons dessinerait un plan d’arrimage, en plan et en coupe, avec des compartiments réservés aux hommes, aux garçons et aux femmes, et des dimensions données dans le texte d’accompagnement. Chaque homme dispose d’un espace de six pieds de long sur un pied quatre pouces de large, soit environ 1,83 mètre sur 41 centimètres. Des demi-ponts ou plateformes courent le long des flancs pour qu’une seconde couche de personnes puisse être étendue au-dessus de la première. Rien n’est exagéré, et rien n’a besoin de l’être. La logique même des négriers, pour qui les êtres humains étaient une marchandise à charger efficacement, est simplement renvoyée au public, à l’échelle.

Et pourtant, la gravure restait en deçà de la réalité. Les archives suggèrent que le Brookes avait transporté plus de 600 personnes lors d’un voyage au début des années 1780. Les abolitionnistes choisirent un nombre que le navire pouvait embarquer dans les nouvelles limites légales, afin que nul ne puisse les accuser d’inventer des horreurs : la traite réglementée était déjà assez horrible.

L’image circula à une vitesse stupéfiante. Les comités l’imprimèrent par milliers, en affiches et en brochures, l’accrochèrent dans les cafés et les tavernes, l’envoyèrent à leurs partisans dans toute la Grande-Bretagne et en Amérique. Clarkson l’emporta à Paris en 1789, où Mirabeau aurait fait fabriquer une maquette en bois du navire. Avec le camée de Josiah Wedgwood représentant un homme agenouillé qui demande Am I not a man and a brother? (« Ne suis-je pas un homme et un frère ? »), elle devint l’une des premières images produites en masse pour une campagne politique. La Grande-Bretagne abolit sa traite en 1807 et l’esclavage dans la plupart de ses colonies en 1833 ; le plan n’y suffit pas à lui seul, mais il donna à l’argument un visage qu’aucune explication ne pouvait effacer.

Les historiens ont depuis souligné les limites de la gravure. Les figures sont passives et anonymes, objets de pitié plutôt que personnes qui résistèrent, se révoltèrent et écrivirent leur propre histoire, comme Olaudah Equiano en 1789. Pourtant, artistes et militants ne cessent d’y revenir, parce qu’elle fait une chose mieux que n’importe quel tableau de chiffres. Elle dessine le nombre à l’échelle, si bien que la surface et l’entassement frappent l’œil avant que l’esprit ait pu détourner le regard.

Pourquoi il a changé le monde
482Figures sur la gravure de 1789
6 pieds × 1 pied 4 poucesEspace par homme
1807Traite britannique abolie
  • L’une des premières images produites en masse pour une campagne politique, affichée dans toute la Grande-Bretagne
  • A donné au Parlement et au public une image derrière les statistiques abolitionnistes
  • Toujours reproduite par les artistes et les musées comme l’image même du passage du milieu
Schéma 54 · Partie VI

La géométrie descriptive de Monge

Deux vues planes, le plan et l’élévation, devinrent la langue universelle que parle encore tout ingénieur.
Gaspard Monge · Mézières et Paris · 1798
La géométrie descriptive de MongeGaspard Monge · 1798Deux vues honnêtes, alignées, disent vrai sur chaque longueur.ligne de terremur (plan vertical)solconçue v. 1765 · enseignée 1795 · livre 1798 1 plan2 élévation3 rabattre le sol de 90°sol, rabattu à plat4 L’ÉPURE · UNE FEUILLE5ligne de terrevraie hauteurÉlévationvue de facePlanvue de dessusles lignes de rappel alignent les vues
Fig. 54 · La géométrie descriptive de Monge · Lire le schéma
  1. 1Le solide. Une pyramide se dresse dans l’angle formé par deux plans imaginaires : un sol horizontal et un mur vertical, qui se rencontrent sur la ligne de terre.
  2. 2Le plan. Chaque point est projeté à la verticale sur le sol. L’empreinte de la pyramide, un rectangle dont les arêtes convergent vers le sommet, constitue le plan.
  3. 3L’élévation. Les mêmes points sont projetés horizontalement sur le mur. La pyramide devient un triangle, avec sa hauteur et sa largeur vraies : c’est l’élévation.
  4. 4Le rabattement. Le geste clé de Monge : faire pivoter le sol autour de la ligne de terre jusqu’à ce qu’il se couche dans le plan du mur, pour que les deux vues partagent une même feuille.
  5. 5L’épure. L’élévation en haut, le plan en bas, reliés par des lignes de rappel verticales. De ces deux vues planes, on peut reconstituer exactement chaque point et chaque longueur du solide.
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Gaspard Monge était le fils d’un rémouleur et colporteur de Beaune et, dans les années 1760, un modeste dessinateur à l’École royale du génie de Mézières, qui formait les officiers du corps du génie de l’armée française. Les gentilshommes y étudiaient ; Monge dessinait pour eux. L’une des tâches fastidieuses de l’école était le problème du défilement : concevoir une fortification dont les murs dérobent l’intérieur aux canons postés sur les hauteurs environnantes. Il fallait pour cela de longues chaînes de calculs, et Monge, dit-on, revint avec une réponse si vite que ses supérieurs refusèrent d’abord de croire qu’il avait fait le travail.

Il l’avait fait avec un dessin. Sa méthode reposait sur deux plans à angle droit : l’un horizontal, comme le sol, l’autre vertical, comme un mur derrière l’objet. Chaque point d’un solide est projeté à la verticale sur le sol pour donner le plan, et horizontalement sur le mur pour donner l’élévation. Vient alors le geste élégant. On fait pivoter le sol autour de la ligne où il rencontre le mur, la ligne de terre, jusqu’à ce que les deux vues reposent sur une même feuille. Le résultat, que les Français appellent l’épure, montre le plan en bas et l’élévation en haut, reliés par des lignes de rappel verticales qui maintiennent chaque point honnêtement aligné.

À partir de ces deux vues seules, on peut reconstituer exactement n’importe quel solide et, mieux encore, résoudre par construction les problèmes qu’il pose. Où un toit en pente rencontre-t-il un cône ? Quelle est la longueur réelle de cette arête, et non sa longueur apparente ? Selon quel angle faut-il tailler cette pierre ? Monge montra comment répondre à ces questions à la règle, au compas et par de nouvelles projections, sans algèbre pesante. Maçons et charpentiers utilisaient depuis longtemps des versions approximatives du plan et de l’élévation ; Monge fit de ce savoir-faire une branche rigoureuse de la géométrie.

Pendant une génération, la méthode fut traitée comme un atout militaire et enseignée aux seuls officiers du génie. La Révolution changea la donne. Monge, devenu un mathématicien en vue et brièvement ministre de la Marine, enseigna la géométrie descriptive à la nouvelle École normale en 1795, participa à la fondation de l’École polytechnique et publia Géométrie descriptive en 1798, l’année même où il partit pour l’Égypte avec Bonaparte. Ses leçons soutenaient que la méthode affranchirait la France de sa dépendance envers l’industrie étrangère en donnant à chaque artisan un langage précis pour décrire les formes.

C’est à peu près ce qui arriva, et pas seulement en France. La géométrie descriptive devint la colonne vertébrale de l’enseignement de l’ingénieur en Europe et, par West Point, aux États-Unis. Le dessin à deux vues évolua vers les jeux de vues orthogonales normalisés, face, dessus et côté, avec la projection européenne dans une grande partie de l’Europe et la projection américaine outre-Atlantique, et un petit symbole dans le cartouche indique encore au lecteur laquelle est employée. Sans cette grammaire commune, les pièces interchangeables, les machines-outils et les chemins de fer du XIXe siècle n’auraient eu aucun moyen fiable de passer d’un atelier à l’autre.

L’intuition de Monge, c’est qu’un objet en trois dimensions n’a pas besoin d’une image en trois dimensions. La perspective flatte l’œil mais ment sur les longueurs. Deux vues honnêtes, maintenues en correspondance, disent la vérité sur chaque dimension, et quiconque a appris à les lire peut construire ce qu’elles décrivent. Chaque dessin technique dans chaque atelier descend encore de cette feuille repliée.

Pourquoi il a changé le monde
v. 1765Méthode conçue
1795Premier cours public
1798Livre publié
  • Est devenue le fondement du dessin technique en projections orthogonales enseigné dans le monde entier
  • A façonné la formation des ingénieurs à l’École polytechnique, à West Point et ailleurs
  • A donné aux usines un langage commun et exact pour les pièces, rendant possible la production de masse
Schéma 55 · Partie VI

Le diagramme indicateur de Watt

Une machine dessina son propre portrait, et l’aire de la boucle mesurait le travail qu’elle fournissait.
James Watt & John Southern · Soho, Birmingham · c. 1796
Diagramme indicateur de WattJames Watt et John Southern · v. 1796La machine trace son portrait ; l’aire intérieure est le travail.pressionvolume (course)atm1 hp = 33 000 ft·lbf/min · Clapeyron en fit un cycle PV, 1834 détentesoupape ouv.1 détente : p·V ≈ const.2 retour au vide du condenseur3 aire = travailen une course4 5Indicateur de Southerncartesuit le volumeressortpistonle crayon monteavec la pressioncylindre du moteurcordon
Fig. 55 · Le diagramme indicateur de Watt · Lire le schéma
  1. 1Admission de la vapeur. Au début de la course, la vapeur afflue et le crayon grimpe brusquement, puis suit une ligne haute et plate tant que la soupape reste ouverte.
  2. 2Coupure et détente. À la coupure, la soupape se ferme. La vapeur emprisonnée se détend tandis que le piston avance, et la pression baisse selon une courbe descendante régulière.
  3. 3Vers le condenseur. En fin de course, le cylindre s’ouvre sur le condenseur de Watt. La pression tombe sous la ligne atmosphérique et le crayon revient par le bas.
  4. 4L’aire égale le travail. La pression multipliée par la variation de volume est un travail : l’aire de la boucle fermée est le travail fourni en une course, mesurable à la règle.
  5. 5L’instrument. L’indicateur de Southern : un petit piston à ressort fait monter et descendre un crayon pendant qu’une carte glisse latéralement au rythme du piston de la machine.
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Dans les années 1790, la maison Boulton et Watt avait un problème commercial déguisé en problème scientifique. Ses machines à vapeur étaient bien plus efficaces que les anciennes machines de Newcomen, grâce au condenseur séparé de James Watt, et la firme facturait à ses clients une redevance calculée sur le combustible ainsi économisé. Les performances exactes de chaque machine devenaient donc une affaire d’argent. Avec quelle force la vapeur poussait-elle vraiment, à chaque instant de chaque course, dans un cylindre où personne ne pouvait voir ?

Watt avait déjà équipé ses machines d’un manomètre rudimentaire : un petit cylindre relié au grand, dont le piston pressait contre un ressort, et une aiguille indiquant la pression. Regarder une aiguille tressauter au rythme de la machine n’apprenait pas grand-chose à un ingénieur. Vers 1796, John Southern, l’assistant de Watt, apporta l’amélioration décisive. Il fixa un crayon au piston de l’appareil et plaça dessous une planchette qui glissait d’avant en arrière, entraînée par une cordelette reliée au piston de la machine elle-même. La pression faisait monter et descendre le crayon ; le volume faisait glisser le papier latéralement. À chaque course, la machine traçait son propre portrait.

Ce portrait est une boucle fermée. Au début de la course, la vapeur s’engouffre : le crayon grimpe, puis suit une ligne haute et plate. À l’admission coupée, la soupape se ferme et la vapeur enfermée se détend, si bien que la ligne s’incurve doucement vers le bas tandis que le piston poursuit sa course. En fin de course, le cylindre s’ouvre sur le condenseur, la pression tombe sous la ligne atmosphérique et, au retour, le crayon revient le long de la ligne basse avant que le cycle ne recommence. Soupapes qui fuient, pistons qui accrochent, détentes mal réglées : tout se trahissait par des creux, des bosses et des angles arrondis qu’un œil exercé lisait comme un médecin lit un pouls.

Le plus beau, c’est l’aire. La pression multipliée par la variation de volume donne un travail : l’aire enfermée par la boucle est donc le travail fourni par la vapeur en une course. Multipliez par le nombre de courses par minute et vous obtenez la puissance réelle de la machine, dans le cheval-vapeur que Watt avait défini comme 33 000 livres-pieds par minute. Pour la première fois, une grandeur invisible se mesurait avec une règle et une feuille de papier quadrillé.

Boulton et Watt gardèrent l’indicateur comme un secret de fabrication, et pendant des années seuls leurs propres ingénieurs s’en servirent. Il gagna la pratique courante au début du XIXe siècle, puis la théorie. En 1834, l’ingénieur français Émile Clapeyron reprit la description purement verbale que Sadi Carnot avait donnée d’un moteur thermique idéal et la redessina sous forme de boucle dans un diagramme pression-volume, jumeau abstrait du diagramme indicateur. Cette figure devint l’une des images fondatrices de la thermodynamique, la science de l’énergie et de l’entropie qui allait sous-tendre aussi bien les réfrigérateurs que l’étude des étoiles.

Des instruments ultérieurs, notamment l’indicateur à grande vitesse mis au point par Charles Richards dans les années 1860, maintinrent l’idée en vie pour les machines à vapeur, les navires et les locomotives, et la même boucle pression-volume se trace encore aujourd’hui pour les moteurs à essence et Diesel. La leçon du crayon de Southern, c’est que le meilleur diagramme se dessine parfois tout seul. Trouvez le graphique dont l’aire enfermée égale la grandeur qui vous intéresse, et la mesure devient une image que chacun peut lire.

Pourquoi il a changé le monde
v. 1796Indicateur conçu
33 000 ft·lbf/minUn cheval-vapeur
1834Boucle PV de Clapeyron
  • A permis aux ingénieurs de mesurer et de régler la puissance réelle de chaque machine à vapeur
  • La boucle pression-volume de Clapeyron, en 1834, est devenue une image fondatrice de la thermodynamique
  • La même boucle sert encore à analyser les cycles des moteurs à essence, des Diesel et des compresseurs
Schéma 56 · Partie VI

La note G d’Ada Lovelace

Un tableau d’opérations pour une machine inexistante devint le premier programme informatique publié.
Ada Lovelace · Londres · 1843
La note G de LovelaceAda Lovelace · 1843Une boucle sur papier, un siècle avant l’ordinateur.LE MAGASINN° Op Variables → Résultat dansRésultat07 − V3 − V1 → V10= n − 108-12 quatre autres op.terme B1·A1Notes A–G, signées A.A.L. · Scientific Memoirs, 1843 · 25 opérations 124V1V2V3roues chiffréesn = 41 01 × V2 × V3 → V4 V5 V6= 2n02 − V4 − V1 → V4= 2n − 103 + V5 + V1 → V5= 2n + 12 04 ÷ V5 ÷ V4 → V11= (2n−1)/(2n+1)inversés05 ÷ V11 ÷ V2 → V11= ½·(2n−1)/(2n+1)06 − V13 − V11 → V13= A03 13-23 × ÷ − + … onze op.B3·A3, B5·A5 …répéter, variables à jourboucle4 24 + V13 + V24 → V24= B725 + V1 + V3 → V3= n + 15
Fig. 56 · La note G d’Ada Lovelace · Lire le schéma
  1. 1Le magasin. Le magasin de Babbage conserve les nombres sur des colonnes de roues chiffrées. Les trois premières variables portent les données : 1, 2 et n, fixé ici à 4.
  2. 2Premières opérations. L’opération un multiplie V2 par V3 pour obtenir 2n et le copie dans trois variables de travail. Les deux lignes suivantes donnent 2n moins 1 et 2n plus 1.
  3. 3Construire un terme. Deux divisions et une soustraction assemblent le premier terme, A0. Les historiens notent que l’opération quatre, telle qu’imprimée, intervertit ses deux variables.
  4. 4La boucle. Les opérations treize à vingt-trois sont répétées, variables mises à jour, pour chaque nouveau terme : un court bloc d’instructions suffit pour toute longueur.
  5. 5Résultat : B7. L’opération vingt-quatre ajoute le dernier terme et place le nombre de Bernoulli B7 dans une variable de résultat, au terme de vingt-cinq opérations en tout.
▶ Voir le film (en anglais)

En 1842, un ingénieur italien, Luigi Menabrea, publia en français un article décrivant la machine analytique de Charles Babbage, projet de l’ère de la vapeur pour une machine à calculer universelle, dotée d’un magasin pour les nombres, d’un moulin pour l’arithmétique et d’instructions fournies sur des cartes perforées empruntées au métier Jacquard. Augusta Ada King, comtesse de Lovelace, fille de Lord Byron et amie de Babbage depuis près de dix ans, le traduisit en anglais. Babbage lui suggéra d’y ajouter ses propres notes. Lorsque la traduction parut en 1843 dans les Scientific Memoirs de Richard Taylor, signée de ses seules initiales, A.A.L., ses sept notes, désignées par les lettres A à G, étaient environ trois fois plus longues que l’article de Menabrea.

La dernière, la note G, contient un diagramme qui ressemble d’abord à une page de livre de comptes. C’est un tableau pour le calcul des nombres de Bernoulli, une suite qui apparaît partout en théorie des nombres et en analyse, et qu’il est fastidieux de calculer à la main. Chaque ligne correspond à une opération de la machine. Les colonnes indiquent le numéro de l’opération, sa nature (addition, soustraction, multiplication ou division), les variables sur lesquelles elle porte, celles qui reçoivent le résultat, et l’énoncé de ce résultat en algèbre ordinaire. À droite, d’autres colonnes suivent le contenu de chaque variable du magasin au fil du calcul.

La notation est ingénieuse. Chaque variable s’écrit V, avec un indice inférieur désignant sa colonne dans le magasin et un petit indice supérieur comptant le nombre de fois où sa valeur a changé. Les trois premières variables contiennent ainsi les données, les nombres 1, 2 et n, n valant 4 dans son exemple. La première opération multiplie V2 par V3 pour obtenir 2n et envoie le résultat dans trois variables de travail à la fois ; les deux suivantes produisent 2n moins 1 et 2n plus 1 ; quelques lignes plus bas, le tableau a assemblé le premier terme de la formule. Vient alors l’idée cruciale. Les opérations treize à vingt-trois doivent être répétées, variables mises à jour, pour chaque terme supplémentaire : un court bloc d’instructions accomplit ainsi un travail de longueur quelconque. C’est une boucle, dessinée sur le papier un siècle avant les ordinateurs électroniques. Au bout de vingt-cinq opérations, la machine devait livrer le nombre de Bernoulli qu’elle appelait B7.

Les historiens qui ont refait tourner le tableau relèvent une erreur à l’opération quatre, où deux variables semblent interverties, presque certainement une faute de transcription, de celles que tout programmeur pardonnera. Les spécialistes débattent aussi de la part du programme qui revient à Babbage et de celle qui revient à Lovelace ; Babbage avait ébauché des tableaux antérieurs, et leur correspondance les montre travaillant ensemble aux notes. Ce qui ne fait aucun doute, c’est que les notes publiées sont d’elle, et qu’elles contiennent ses idées les plus visionnaires.

Surtout, Lovelace vit que la machine manipulait des symboles, et pas seulement des nombres. Dans la note A, elle écrivit qu’elle « tisse des motifs algébriques comme le métier Jacquard tisse des fleurs et des feuilles », et elle imagina qu’elle pourrait un jour composer de la musique si les rapports entre les sons pouvaient s’exprimer dans sa notation. Dans la note G, elle ajouta une mise en garde qui n’a cessé de résonner depuis : la machine « n’a aucune prétention à créer quoi que ce soit ». Alan Turing y répondit en 1950 sous le titre de l’« objection de Lady Lovelace ».

La machine analytique ne fut jamais construite, et le programme ne tourna donc jamais de son vivant. Pourtant, le tableau fit ce que les diagrammes font de mieux : il rendit visible un processus invisible, pas à pas, sans qu’aucune variable ne soit oubliée. En 1980, le département de la Défense des États-Unis baptisa un langage de programmation Ada en son honneur.

Pourquoi il a changé le monde
25Opérations du tableau
Bernoulli B7Résultat calculé
7Notes, de A à G
  • Largement considéré comme le premier programme informatique publié, boucle comprise
  • A présenté le calcul comme une manipulation de symboles, et pas seulement comme de l’arithmétique
  • A inspiré le langage Ada et une journée annuelle en l’honneur des femmes de science
Schéma 57 · Partie VI

Le bleu d’architecte

Le soleil et des sels de fer firent d’un dessin cent copies exactes, et la grande ingénierie changea d’échelle.
John Herschel (cyanotype) · Hawkhurst, Kent · 1842
Le bleu d’archiJohn Herschel (cyanotype) · 1842Un dessin unique aide une personne ; des copies exactes bâtissent des villes.livre d’algues d’Anna Atkins, dès 1843 1Calqueencre sur toile claireverreencrepapierenduit de sels de fer 2Le soleilminutes au soleill’encre arrête la lumière 3Lavage à l’eaul’eau seule le fixesels de fer :citrate ferrique ammoniacalferricyanure de potassiumexposé → bleu de Prussenon exposé → blancle bleu reste 4Le bleutraits blancs sur bleu84RÉV. BØ 16à l’échelle, exact 5un calquefonderieajustagechantieratelier moteurmême échelle, même révision
Fig. 57 · Le bleu d’architecte · Lire le schéma
  1. 1Le calque sur le papier. Un dessin à l’encre sur toile à calquer translucide est posé sur un papier enduit de sels de fer, puis plaqué sous une vitre dans un châssis.
  2. 2Le soleil. Le châssis est exposé au soleil quelques minutes. La lumière traverse la toile claire mais est arrêtée partout où passent les traits d’encre.
  3. 3Le lavage à l’eau. Un rinçage à l’eau claire fixe le tirage. Les sels exposés sont devenus du bleu de Prusse insoluble ; ceux qui étaient sous les traits partent et laissent du blanc.
  4. 4Le bleu. Le résultat : des traits blancs sur fond bleu profond. Axes, cotes et alésage apparaissent exactement là où le dessinateur les a placés.
  5. 5Des copies exactes. Le même calque fournit copie après copie, toutes identiques et à l’échelle, avec le même cartouche et la même révision pour chaque corps de métier.
▶ Voir le film (en anglais)

Avant le bleu, chaque copie d’un dessin technique se faisait à la main. Dans les bureaux d’études des chantiers navals et des compagnies de chemin de fer, des rangées de calqueurs se penchaient sur les originaux pour en reporter chaque trait, chaque cote et chaque annotation sur des feuilles neuves. C’était lent, c’était coûteux, et chaque copie offrait une nouvelle occasion d’erreur : une virgule déplacée, un trou au mauvais endroit, une révision parvenue à la fonderie mais pas à l’atelier d’ajustage. Les grands projets exigeaient des dizaines de dessins identiques, et ils ne pouvaient pas les avoir.

La solution fut découverte par quelqu’un qui ne la cherchait pas. Sir John Herschel, astronome, chimiste et fils de celui qui avait découvert Uranus, passa le début des années 1840 à étudier l’action de la lumière sur les substances chimiques dans sa maison du Kent ; il avait déjà donné à la photographie les mots negative et positive. En 1842, il présenta à la Royal Society un procédé qu’il appela cyanotype. Un papier enduit de deux sels de fer, le citrate d’ammonium ferrique et le ferricyanure de potassium, est jaunâtre et sensible à la lumière. Là où le soleil le frappe, le fer est réduit chimiquement et forme du bleu de Prusse, un pigment insoluble. Lavez la feuille à l’eau claire : les sels non exposés s’en vont, laissant du blanc.

Anna Atkins, amie de Herschel, s’empara du procédé presque aussitôt, posant des algues directement sur le papier pour réaliser Photographs of British Algae, commencé en 1843 et souvent présenté comme le premier livre illustré de photographies. Mais pour les ingénieurs, l’astuce résidait dans le négatif. Tracez un projet à l’encre noire sur une toile à calquer translucide, posez-la sur le papier sensibilisé sous une plaque de verre, et mettez le châssis au soleil. Les traits d’encre arrêtent la lumière et s’impriment donc en blanc ; tout le reste vire au bleu profond. Nul besoin de savoir dessiner pour faire la copie, et chaque copie a exactement la taille et la forme de l’original.

Le procédé mit des décennies à gagner l’industrie. Dans les années 1870, des maisons parisiennes et d’ailleurs se mirent à vendre du papier présensibilisé et, à la fin du siècle, les salles de tirage étaient la norme dans les bureaux d’études d’Europe et d’Amérique du Nord, avec leurs châssis vitrés roulés sur les toits ou passés par les fenêtres, puis exposés sous des lampes à arc électriques. Un calque pouvait fournir des copies toute la journée, et une exposition prenait quelques minutes, contre les heures qu’il fallait à un calqueur.

L’effet sur la manière de construire fut énorme et largement invisible. Navires d’acier, ponts, gratte-ciel et usines mobilisent des centaines de corps de métier à la fois, et le bleu permit à chacun d’eux de tenir le même dessin, à l’échelle, avec le même indice de révision dans le cartouche. Il fit du dessin, et non plus de la mémoire du maître artisan, l’autorité sur le chantier. Il offrit aussi une métaphore à l’anglais : au XXe siècle, un blueprint désignait n’importe quel plan détaillé, de la politique économique au code génétique.

À partir des années 1940, les bleus furent supplantés par les tirages diazoïques, à traits sombres sur fond clair, puis par les photocopieurs, les grands traceurs et les écrans. Presque personne n’a fait de vrai bleu depuis des décennies, et pourtant les architectes et les ingénieurs parlent encore de leurs bleus. La leçon vaut, modestement, pour tous les schémas. Un beau dessin qui n’existe qu’en un exemplaire aide une personne ; une copie exacte entre les mains de tous ceux qui en ont besoin bâtit des villes.

Pourquoi il a changé le monde
1842Cyanotype présenté
Bleu de PrussePigment formé
dès 1843Livre d’algues d’Atkins
  • A fait des copies exactes et bon marché de dessins techniques la norme vers 1900
  • A permis à tous les corps de métier d’un grand projet de travailler sur le même dessin et la même révision
  • A donné à l’anglais son mot pour tout plan détaillé, de la politique au génome
Schéma 58 · Partie VI

Le brevet du Flyer des frères Wright

La figure de brevet d’une aile qui se tord revendiquait la maîtrise de l’air, et lança dix ans de procès.
Orville & Wilbur Wright · Dayton, Ohio · 1906
Brevet du Flyer des WrightOrville et Wilbur Wright · brevet US 821,393 · 1906Un dessin de brevet jalonne une idée : ici, une aile qui se tord.O. & W. WRIGHT.FLYING MACHINE.No. 821,393.PATENTED MAY 22, 1906.APPLICATION FILED MAR. 23, 1903.Fig. 1.Inventeurs : Orville Wright, Wilbur Wrightpar H. A. Toulmin, avocat Treillis biplanmâts, câbles croisés1 bout levébout baisséFig. 5. gauchissementmontedescendles câbles tordent2 La gouverne avanttangage : nez haut/bas3 Gouvernail verticallacet + gauchissementroulis · tangage · lacetcontrôle sur 3 axes4
Fig. 58 · Le brevet du Flyer des frères Wright · Lire le schéma
  1. 1La cellule du biplan. Deux ailes reliées par des mâts verticaux et des câbles croisés forment un caisson léger et rigide, une structure que les Wright empruntèrent à la construction des ponts.
  2. 2Le gauchissement. Des câbles tordent les extrémités des ailes en sens inverse. Un côté attaque l’air plus fortement et monte, l’autre s’enfonce, et la machine revient à l’horizontale.
  3. 3La gouverne avant. Un gouvernail horizontal monté devant les ailes lève ou baisse le nez, donnant au pilote le contrôle en tangage.
  4. 4Le gouvernail vertical. À l’arrière, un gouvernail mobile agit de concert avec le gauchissement pour empêcher la machine de déraper, complétant le contrôle selon les trois axes.
▶ Voir le film (en anglais)

Le brevet le plus célèbre de l’aviation ne montre pas un avion à moteur. Le brevet américain 821 393, Flying-Machine, accordé à Orville et Wilbur Wright le 22 mai 1906, représente leur planeur sans moteur de 1902. Ce n’était pas un hasard. Les deux frères avaient déposé leur demande le 23 mars 1903, neuf mois avant leur premier vol motorisé à Kitty Hawk, et ce qu’ils revendiquaient n’était ni le moteur ni l’hélice, mais quelque chose de plus subtil : une manière de garder une machine volante sous contrôle.

Les autres pionniers s’étaient concentrés sur la portance et la puissance, et beaucoup étaient morts parce qu’une fois en l’air, ils ne pouvaient empêcher une rafale de les renverser. Les Wright, fabricants de bicyclettes à Dayton, dans l’Ohio, pensaient l’équilibre comme le fait un cycliste. On raconte qu’en 1899, Wilbur, tordant machinalement une longue boîte en carton dans l’atelier, remarqua que ses deux extrémités pouvaient se plier en sens inverse. Appliquée à un biplan, l’idée devint le gauchissement des ailes. Des câbles tordent les extrémités des ailes de sorte qu’un côté attaque l’air sous un angle plus prononcé et s’élève, tandis que l’autre, tordu en sens contraire, s’enfonce, ramenant la machine à l’horizontale.

La première planche du brevet est dessinée dans le style officiel de l’époque : traits d’encre fins, perspective soignée, noms des inventeurs, date de dépôt et numéro de brevet calligraphiés dans les marges. On y voit la cellule de biplan en forme de caisson, avec ses mâts et ses câbles en diagonale, le gouvernail horizontal avant, que nous appelons aujourd’hui gouverne de profondeur, et le gouvernail vertical à l’arrière. D’autres figures montrent le jeu de câbles et de poulies qui gauchissait les ailes. Lors de leurs essais de 1902, les frères avaient découvert que le gauchissement seul pouvait faire partir le planeur en une dangereuse glissade en vrille, et que braquer le gouvernail en même temps y remédiait. Le brevet revendique cette combinaison : le contrôle du roulis par la modification de l’angle des surfaces de l’aile, coordonné avec le gouvernail. Dans le langage des ingénieurs d’aujourd’hui, c’est le contrôle selon les trois axes, roulis, tangage et lacet, fondement de tous les aéronefs depuis.

Les frères rédigèrent eux-mêmes la première demande et, quand elle fut rejetée, engagèrent un avocat spécialisé de l’Ohio, Harry Toulmin, qui formula des revendications assez larges pour couvrir toute méthode faisant varier l’angle de différentes parties des ailes. Cette ampleur était tout l’enjeu. Quand Glenn Curtiss et d’autres se mirent à faire voler des machines à ailerons, des volets articulés au lieu d’ailes tordues, les Wright les poursuivirent en justice, et en 1914 une cour d’appel américaine jugea que les ailerons relevaient bien des revendications. Les critiques firent valoir que les ailerons avaient été brevetés en Grande-Bretagne dès 1868 par Matthew Piers Watt Boulton, mais les tribunaux donnèrent raison aux Wright.

La guerre des brevets dévora une bonne partie des dernières années de Wilbur, mort en 1912, et de nombreux historiens estiment qu’elle freina l’aviation américaine, distancée par la France et l’Allemagne avant la Première Guerre mondiale. Elle ne prit fin qu’en 1917 lorsque, les États-Unis entrant en guerre, le gouvernement imposa à l’industrie un pool de brevets, la Manufacturers Aircraft Association. Le gauchissement lui-même disparut bientôt, remplacé par les ailerons que les Wright avaient combattus.

La leçon de ce dessin porte sur ce qu’un schéma peut posséder. Une photographie montre un produit. Une figure de brevet, lue avec ses revendications, délimite une idée, et le trait le plus précieux de la planche est peut-être celui qui montre l’extrémité d’une aile en train de se tordre.

Pourquoi il a changé le monde
821 393Brevet américain
23 mars 1903Déposé
22 mai 1906Accordé
  • A défini le contrôle selon trois axes, fondement de tous les aéronefs depuis
  • A déclenché une guerre des brevets close seulement par un pool industriel en 1917
  • A montré qu’un dessin accompagné de ses revendications peut posséder une idée, pas seulement un produit
Schéma 59 · Partie VI

Le profil de mission Apollo

Un croquis où l’on laisse le vaisseau mère en orbite lunaire rendit possible l’alunissage avant la fin de la décennie.
John Houbolt et la NASA · Langley, Virginie · 1962
Le profil de mission ApolloJohn Houbolt et la NASA · 1962Le schéma décisif a ôté du poids au lieu d’ajouter de la poussée.TerreLuneTROIS PLANS, 1961-1962ascension directe · NovaRDV en orbite terrestreRDV en orbite lunaireLOR choisi juil. 1962 · 1er alunissage 20 juil. 1969 · 12 marcheurs Saturn Vorbite d’attente1 poussée TLITransit vers la Luneenviron 3 jourspoussée LOIderrière la Lune2 le LM se pose2 descendentCSM en orbite1 reste3 Rendez-vousremontée : amarrage,puis est largué4 poussée TEIRetour : seul le CM rentrebouclier thermique, amerrissage5
Fig. 59 · Le profil de mission Apollo · Lire le schéma
  1. 1Lancement et orbite terrestre. Une Saturn V place l’ensemble sur une orbite d’attente autour de la Terre, où l’équipage vérifie le vaisseau avant de s’engager vers la Lune.
  2. 2Transit vers la Lune. Une poussée du troisième étage lance le vaisseau sur un trajet d’environ trois jours. Une seconde poussée, derrière la Lune, le freine en orbite lunaire.
  3. 3La descente. Deux astronautes descendent à la surface dans le petit module lunaire. Le lourd module de commande et de service reste en orbite avec un membre d’équipage.
  4. 4Le rendez-vous. Le cœur du plan : l’étage de remontée du module regagne l’orbite lunaire et s’amarre au vaisseau mère. Puis il est largué.
  5. 5Le retour. Le moteur du module de service met le cap sur la Terre. Seule la petite capsule de commande, avec son bouclier thermique, rentre dans l’atmosphère et amerrit.
▶ Voir le film (en anglais)

Quand le président Kennedy déclara au Congrès, en mai 1961, que l’Amérique devait poser un homme sur la Lune et le ramener sain et sauf avant la fin de la décennie, personne à la NASA ne savait encore comment. Le plan évident, dit d’ascension directe, sortait tout droit de la science-fiction : construire une fusée gigantesque, envoyer le vaisseau entier jusqu’à la Lune, l’y poser sur sa queue, puis le faire redécoller vers la Terre. Chaque kilogramme descendu à la surface devait en être remonté, ce qui supposait une fusée, baptisée Nova dans les études, bien plus grande que tout ce qu’on pouvait concevoir, construire et tester à temps. Un deuxième plan, défendu par l’équipe de Wernher von Braun à Huntsville, en Alabama, prévoyait d’assembler le vaisseau en orbite terrestre à partir de plusieurs lancements.

Une troisième option avait été esquissée des décennies plus tôt par le théoricien russe Iouri Kondratiouk, et au centre de recherche de Langley, en Virginie, un ingénieur nommé John Houbolt en devint l’infatigable défenseur. Le rendez-vous en orbite lunaire dessinait la mission autrement. On envoie l’ensemble vers la Lune, mais on laisse le lourd vaisseau mère, avec le carburant du retour et son bouclier thermique, tourner en orbite lunaire. Seul un petit module léger descend à la surface. Quand les astronautes ont terminé, la partie supérieure du module remonte en orbite, s’amarre au vaisseau mère, puis est larguée. Rien de plus lourd que nécessaire ne touche jamais la Lune.

Beaucoup d’ingénieurs chevronnés furent horrifiés. Un rendez-vous à quatre cent mille kilomètres de chez soi, sans aucune possibilité de secours, ressemblait à un pari sur trois vies. Houbolt continua de présenter ses schémas et, en novembre 1961, passa par-dessus ses supérieurs en adressant une longue lettre à l’administrateur associé de l’agence, Robert Seamans, pour lui demander en substance si la NASA voulait aller sur la Lune ou non. Les études menées jusqu’au printemps suivant allèrent toutes dans son sens, le centre de von Braun se rallia en juin 1962, et la NASA annonça en juillet son choix du rendez-vous en orbite lunaire.

Le profil de mission qui en résulta devint l’un des schémas les plus souvent redessinés de l’ère spatiale. Une Saturn V place le vaisseau sur une orbite d’attente autour de la Terre. Une poussée l’envoie sur une trajectoire balistique d’environ trois jours vers la Lune, où l’équipage freine pour se mettre en orbite lunaire. Deux astronautes descendent dans le module lunaire tandis que le troisième reste à bord du module de commande et de service. Plus tard, l’étage de remontée s’élève à sa rencontre, les équipages se retrouvent, et le vaisseau de commande met le cap sur la Terre, se délestant de tout le reste en chemin jusqu’à ce qu’une petite capsule seule amerrisse dans l’océan.

L’arithmétique faisait office d’argument. En laissant le vaisseau mère en orbite et en construisant un module qui n’avait jamais à emporter de bouclier thermique ni le carburant du retour, on réduisait assez la masse à lancer depuis la Terre pour qu’elle tienne sur une seule Saturn V. Cela permettait aussi de concevoir séparément deux vaisseaux, chacun optimisé pour sa tâche, et cela offrit un canot de sauvetage à l’équipage d’Apollo 13 quand son module de service tomba en panne en 1970.

Le 20 juillet 1969, Neil Armstrong et Buzz Aldrin se posèrent à bord d’Eagle tandis que Michael Collins tournait au-dessus d’eux dans Columbia, exactement comme le prévoyait le profil. Six missions Apollo se posèrent sur la Lune entre 1969 et 1972, et douze hommes y marchèrent. La leçon de Houbolt, c’est que le schéma décisif retire parfois du poids au lieu d’ajouter de la puissance.

Pourquoi il a changé le monde
juillet 1962Choix du LOR
20 juillet 1969Premier alunissage
12Marcheurs lunaires
  • Une seule Saturn V a suffi pour atteindre la Lune avant la fin de la décennie
  • Six alunissages habités entre 1969 et 1972, avec douze hommes sur la surface
  • Son module lunaire servit de canot de sauvetage à Apollo 13 en 1970
Schéma 60 · Partie VI

La notice de montage IKEA

Des dessins sans paroles ont permis à des millions d’inconnus de monter des meubles, quelle que soit leur langue.
IKEA · Älmhult, Suède · 1956–
La notice de montage IKEAIKEA, Älmhult · 1956-Une suite d’images soignées apprend à monter, partout.IKEA fondé 1943 · 1er meuble en kit, Lövet, 1956 · Billy, 1979 12x8x4x1xplancheschevillesvisclévérifier chaque pièce 2seulà deux 31cheville → trouvue éclatée, pointillés 4?pièce absente ?appelerle magasin
Fig. 60 · La notice de montage IKEA · Lire le schéma
  1. 1L’inventaire. La première page liste chaque pièce avec sa quantité : panneaux, huit tourillons, quatre vis, une clé Allen. La vérifier d’abord évite la plupart des catastrophes.
  2. 2À deux, pas seul. Une silhouette seule qui peine sous un panneau reçoit une croix ; deux silhouettes qui le portent ensemble reçoivent une coche. Un conseil de sécurité sans un seul mot.
  3. 3L’étape de montage. Un grand numéro d’étape, une vue éclatée et des pointillés montrent où va le panneau. Une loupe circulaire désigne le tourillon et son trou.
  4. 4Appelez le magasin. Une silhouette perplexe, un point d’interrogation, un téléphone et une façade de magasin : s’il manque une pièce ou si elle est cassée, demandez de l’aide plutôt qu’improviser.
▶ Voir le film (en anglais)

Les dessins techniques les plus lus au monde ne sont ni des plans d’ingénieurs ni des figures de brevets. Ce sont les notices pliées qui tombent des cartons IKEA, et la plupart ne contiennent presque aucun mot. C’était une réponse délibérée à un problème très concret. Une entreprise qui vend la même bibliothèque dans des dizaines de pays, à des clients qui parlent des dizaines de langues et n’ont jamais tenu une vis excentrique, a besoin d’instructions que chacun peut suivre et que personne n’a besoin de traduire.

Le problème est né avec le meuble en kit. Ingvar Kamprad fonda IKEA en 1943 dans le Småland rural et, au début des années 1950, l’un de ses designers, Gillis Lundgren, aurait démonté les pieds d’une table pour la faire entrer dans une voiture après une séance photo. L’entreprise lança sa première table en kit, Lövet, en 1956. Expédier les meubles en pièces détachées réduisait considérablement les coûts de transport et de stockage, mais confiait au client la dernière étape de la fabrication. Dès lors, la notice devint une partie du produit, aussi importante que les vis.

Les illustrateurs d’IKEA, installés au siège de l’entreprise à Älmhult, ont bâti un langage visuel qui emprunte à presque tous les chapitres de cette partie du livre. La première page est un inventaire, chaque pièce dessinée avec sa quantité à côté, 8x, 4x, 1x, comme un catalogue de pièces miniature. Les étapes de montage utilisent des vues éclatées dans la tradition de Léonard, avec des pointillés montrant exactement où glisse chaque tourillon. Des loupes circulaires agrandissent les détails trop petits pour être lus à l’échelle normale. De grands numéros d’étape, des coches et des croix remplacent les phrases. Les dessins sont de purs traits, plus proches des vues orthogonales de Monge que d’une photographie, parce qu’une photographie est pleine d’ombres et de textures qui détournent de la seule chose qui compte à chaque étape.

Et puis il y a les personnages. Une silhouette ronde, joviale et sans visage apparaît d’un bout à l’autre, montrant ce qu’il faut faire et, surtout, ce qu’il ne faut pas faire. Une silhouette qui peine seule sous un long panneau reçoit une croix ; deux silhouettes qui le portent ensemble reçoivent une coche. Une silhouette perplexe, un point d’interrogation à côté d’un téléphone et d’une façade de magasin, signifie sans un mot que s’il manque quelque chose ou si une pièce est cassée, il faut appeler le magasin plutôt qu’improviser. Ces pictogrammes doivent beaucoup au mouvement Isotype d’Otto Neurath, dans les années 1920, qui soutenait que des figures simples et normalisées pouvaient transmettre l’information par-delà les langues et les niveaux d’alphabétisation.

La méthode n’est pas parfaite, et ces notices sont à juste titre un classique de la comédie. Les schémas sans paroles exigent du lecteur qu’il remarque de petites différences, un trou à gauche plutôt qu’à droite, un panneau dont la face finie doit être tournée vers l’extérieur, et une étape mal lue peut obliger à démonter la moitié d’une armoire. Pourtant, ces notices fonctionnent assez bien pour que les best-sellers d’IKEA aient été montés par des millions de personnes, et la seule bibliothèque Billy, lancée en 1979, s’est vendue à des dizaines de millions d’exemplaires. Les psychologues ont même un nom, l’effet IKEA, pour désigner le constat que l’on accorde plus de valeur aux objets que l’on a assemblés soi-même.

La notice de montage est l’aboutissement démocratique du dessin technique. Pendant des siècles, les plans furent faits par des spécialistes pour des spécialistes. La notice du meuble en kit ne suppose rien d’autre qu’une paire de mains et un peu de patience, et montre qu’une suite d’images soigneusement dessinées peut apprendre à un inconnu, n’importe où, à construire une machine, même si cette machine n’est qu’une bibliothèque.

Pourquoi il a changé le monde
1943Fondation d’IKEA
1956Première table en kit
1979Bibliothèque Billy
  • A fait du client la dernière étape de la fabrication des meubles dans le monde entier
  • A prouvé que des schémas sans paroles peuvent remplacer la traduction sur des dizaines de marchés
  • A inspiré l’« effet IKEA » : on accorde plus de valeur à ce que l’on construit soi-même
Partie VII

Câbler l'ère de l'information

Des cases et des flèches devenues ordinateurs et Internet

Schéma 61 · Partie VII

La machine de Turing

Un ruban, une tête et une table de règles ont défini le calcul, dix ans avant les premiers ordinateurs.
Alan Turing · King's College, Cambridge · 1936
La machine de Turing Alan Turing · 1936 · On Computable Numbers Un programme n’est que des données auxquelles on obéit. 0 1 0 1 ruban : un symbole par case 1 Tête de lecture m-config. f 2 Table de Turing, 1er exemple m-config. symbole opérations m-config. finale b None P0, R c c None R e e None P1, R f f None R b 3 coder Machine universelle U lit une description standard DADDCRDAA;DAADDRDAAA;… 4 M écrira-t-elle 0 ? aucune machine ne peut décider Entscheidungsproblem : non 5
Fig. 61 · La machine de Turing · Lire le schéma
  1. 1Le ruban. Une bande de cases sans fin remplace le papier brouillon de l'employé. Chaque case contient un symbole ou rien ; ici, la machine a déjà écrit 0 et 1 une case sur deux.
  2. 2La tête de lecture. La machine ne voit qu'une seule case à la fois et se trouve dans l'un d'un nombre fini d'états. Turing appelait ces états des m-configurations ; ici, elle est dans l'état f.
  3. 3La table de règles. Le véritable schéma de Turing : pour chaque état et chaque symbole lu, ce qu'il faut écrire, dans quel sens se déplacer et quel état vient ensuite. Quatre lignes produisent l'infini 0 1 0 1.
  4. 4La machine universelle. Une table peut s'écrire sur le ruban sous forme de lettres. Une machine universelle U lit cette description et imite n'importe quelle autre machine : un programme n'est plus qu'une donnée parmi d'autres.
  5. 5La question indécidable. Aucune machine ne peut inspecter une machine quelconque et dire si elle écrira jamais un 0. Ce résultat a tranché par la négative le problème de la décision de Hilbert et fondé la théorie de l'incalculabilité.
▶ Voir le film (en anglais)

Au printemps 1936, un jeune fellow de King's College, à Cambridge, âgé de 23 ans, adresse à la London Mathematical Society un article au titre peu engageant : On Computable Numbers, with an Application to the Entscheidungsproblem. Alan Turing ruminait une question posée par David Hilbert, que Max Newman lui avait soumise dans ses cours l'année précédente. Existe-t-il une procédure mécanique capable de décider, pour n'importe quel énoncé mathématique, s'il peut être démontré ? Pour répondre, il fallait d'abord dire ce que « mécanique » voulait réellement dire, et personne ne l'avait encore fait.

La méthode de Turing est d'une simplicité presque domestique. Il imagine un calculateur humain, au sens ancien du mot, un employé qui fait des additions au crayon sur du papier, et dépouille sa tâche jusqu'à n'en garder que l'indispensable. Le papier devient un ruban divisé en cases. L'employé ne regarde qu'une case à la fois, écrit ou efface un symbole, se déplace d'une case à gauche ou à droite, et se trouve dans l'un d'un nombre fini d'états d'esprit. Une table lui indique, pour chaque état et chaque symbole, ce qu'il doit faire ensuite. C'est tout. Turing appelle le résultat une machine automatique, ou a-machine ; c'est Alonzo Church, en rendant compte de l'article en 1937, qui parle le premier de machine de Turing.

Voici de quoi surprendre quiconque connaît l'image des manuels : l'article ne contient aucun dessin de ruban ni de tête de lecture. Les schémas de Turing sont des tables. Son premier exemple compte quatre états, notés en lettres gothiques b, c, e et f, et sa table tient en quatre lignes : écrire 0 et aller à droite, aller à droite, écrire 1 et aller à droite, aller à droite, puis recommencer. Livrée à elle-même, la machine écrit 0 1 0 1 une case sur deux, indéfiniment. Le schéma ci-dessus place ce ruban à côté de cette table, comme des générations d'enseignants l'ont dessiné à la craie depuis.

Vient alors le coup de génie. Comme toute table peut elle-même s'écrire sous forme d'une suite de lettres, ce que Turing appelle une description standard, une seule machine peut lire sur son propre ruban la description d'une autre machine et l'imiter pas à pas. Cette machine universelle est le programme enregistré en germe : les instructions ne sont que des données auxquelles on se trouve obéir. Turing démontre qu'elle peut exister avant que quiconque ait construit le moindre ordinateur.

Puis il retourne la machine contre elle-même. Au moyen d'un argument diagonal emprunté à Georg Cantor, il montre qu'aucune machine ne peut examiner la description d'une machine quelconque et décider si celle-ci écrira jamais un 0. Un proche cousin de ce résultat porte aujourd'hui le nom de problème de l'arrêt, une appellation ajoutée plus tard par d'autres. Le rêve de Hilbert était donc impossible : il n'existe aucun test mécanique général de la démontrabilité. Church était parvenu au même verdict quelques semaines plus tôt par une autre voie, et Turing partit travailler avec lui à Princeton ; mais c'est l'image du ruban et de la table qui emporta la conviction, parce que chacun pouvait s'imaginer la faire fonctionner.

L'idée sortit vite des salles de séminaire. Le projet d'Automatic Computing Engine que Turing conçut en 1945 au National Physical Laboratory, puis les machines à programme enregistré qui suivirent, donnèrent corps à la machine universelle. « Turing-complet » devint l'épreuve que tout langage de programmation doit passer, et la thèse de Church-Turing, selon laquelle tout ce qui est calculable peut l'être par une telle machine, reste le socle de travail de l'informatique. Chaque téléphone, chaque ordinateur portable est une machine de Turing au ruban fini et très pressée. La machine la plus importante du XXe siècle n'a jamais été construite, et n'a jamais eu besoin de l'être.

Pourquoi il a changé le monde
28 mai 1936Article reçu le
a-machineNom donné par Turing
4États du premier exemple
  • A donné aux mathématiques une définition précise de l'algorithme et de la calculabilité
  • A montré que certains problèmes ne seront jamais résolus par aucun programme, si habile soit-il
  • La machine universelle annonçait l'ordinateur à programme enregistré
Schéma 62 · Partie VII

Le premier organigramme

Cases, branchements et boucles ont permis de voir la logique d'un programme avant qu'il ne s'exécute.
Herman Goldstine & John von Neumann · Institute for Advanced Study, Princeton · 1947
Le premier organigramme Herman Goldstine et John von Neumann · 1947 Dessiner la boucle rendait sa sortie impossible à manquer. Types de boîte opération fait le calcul substitution fixe une variable alternative deux sorties, + / − assertion énonce une vérité Planning and Coding of Problems IAS, Princeton I 0 → s, 1 → i substitution 1 II s + a(i) → s opération 2 III i − n alternative − + sortie : s = somme Pas de losange branche = boîte à deux sorties 3 IV i + 1 → i substitution répéter tant que i < n 4 Assertion s = a(1)+…+a(n) promesse, pas action 5
Fig. 62 · Le premier organigramme · Lire le schéma
  1. 1Fixer les valeurs de départ. Une case de substitution met zéro dans le total courant s et un dans le compteur i. Goldstine et von Neumann numérotaient chaque case en chiffres romains.
  2. 2La case d'opération. C'est ici que se fait l'arithmétique : ajouter le i-ième nombre au total. Une seule case peut représenter de nombreuses instructions machine, d'où la lisibilité du diagramme comparé au code.
  3. 3La case d'alternative. La machine teste le signe de i moins n. Deux sorties, marquées plus et moins, envoient le contrôle sur des chemins différents ; le losange des décisions ne s'est imposé que plus tard.
  4. 4La boucle. Sur la sortie moins, le compteur augmente d'un et une flèche ramène le contrôle à la case d'opération. Dessiner la boucle rendait sa condition de sortie impossible à oublier.
  5. 5L'assertion. En marge, une case énonce ce qui doit être vrai à la fin de la boucle : le total est égal à la somme des n nombres. Elle n'exécute rien ; c'est une promesse.
▶ Voir le film (en anglais)

En 1947, on ne comptait qu'une poignée d'ordinateurs électroniques dans le monde, et la plupart se programmaient en branchant des câbles sur des tableaux. À l'Institute for Advanced Study de Princeton, Herman Goldstine et John von Neumann concevaient une machine qui garderait ses instructions en mémoire, et ils se heurtaient à un problème que personne n'avait encore rencontré. Comment planifier une longue suite d'ordres codés, pleine de sauts et de répétitions, pour qu'elle fasse bien ce que l'on voulait ? Leur réponse remplit un rapport au titre austère, Planning and Coding of Problems for an Electronic Computing Instrument, et en son cœur se trouvait un nouveau genre d'image : le diagramme de flux.

L'idée de représenter un processus n'était pas neuve. Les ingénieurs industriels Frank et Lillian Gilbreth avaient présenté dès 1921 des « process charts » à l'American Society of Mechanical Engineers, pour cartographier la façon dont un ouvrier déplaçait les matériaux dans une usine. Ce que Goldstine et von Neumann ajoutèrent, c'est ce qui distingue le calcul d'une chaîne de production : le cours des événements dépend des nombres. Leurs diagrammes devaient montrer non seulement ce qui se passe, mais ce qui se passe ensuite, et à quelles conditions.

Ils inventèrent donc un petit vocabulaire de cases. Les cases d'opération contenaient l'arithmétique. Les cases de substitution, écrites avec une flèche, modifiaient la valeur d'une variable de comptage, de sorte que « i + 1 → i » signifiait ajouter un à i. Les cases d'alternative testaient le signe d'une quantité et possédaient deux sorties, l'une marquée plus et l'autre moins, si bien que le contrôle pouvait emprunter l'un ou l'autre chemin. Les cases d'assertion, dessinées en marge, ne faisaient rien du tout : elles énonçaient ce qui devait être vrai à cet endroit, une habitude étonnamment moderne qui donnera plus tard la preuve formelle des programmes. Les cases étaient numérotées en chiffres romains et reliées par des flèches indiquant le flux de contrôle.

Le schéma ci-dessus reprend leur style pour la plus simple des boucles utiles, la somme d'une liste de nombres. Mettre le total à zéro et le compteur à un ; ajouter le nombre suivant ; tester si le compteur a atteint la fin ; sinon, incrémenter le compteur et refaire un tour. Ainsi disposée, la forme du calcul se lit d'un coup d'œil, y compris le seul endroit où une erreur la ferait tourner indéfiniment. Le losange familier des décisions, et les gabarits en plastique qui l'accompagnaient, sont des conventions plus tardives ; le rapport de 1947 dessinait ses embranchements comme des cases à deux sorties étiquetées.

Le diagramme de flux se répandit presque aussi vite que les ordinateurs. Dans les années 1950, c'était la manière normale de concevoir et de documenter les programmes ; en 1970, l'American National Standards Institute en fixa les formes, tandis qu'IBM et d'autres vendaient des gabarits verts pour que chacun puisse les tracer proprement. Des générations de programmeurs dessinèrent l'organigramme d'abord et écrivirent le code ensuite, et quand les dirigeants voulaient savoir ce que faisait un programme, c'est l'organigramme qu'on leur montrait.

Les programmeurs se sont depuis méfiés de l'organigramme : dans les années 1970, la programmation structurée soutint que des flèches enchevêtrées produisaient du code enchevêtré, et beaucoup de professionnels cessèrent d'en dessiner. Pourtant ses formes survivent partout ailleurs, dans les protocoles de tri des urgences, les scripts des centres d'appels, les guides fiscaux et les diagrammes en couloirs de tous les consultants. Goldstine et von Neumann cherchaient à apprivoiser une seule machine. Ils ont fini par donner au monde entier une façon de dessiner une décision.

Pourquoi il a changé le monde
1947Date du rapport
1921Process chart des Gilbreth
1970Norme ANSI des formes
  • A fait du programme un objet que l'on conçoit sur papier avant de le coder
  • Les cases d'assertion ont semé la future science de la preuve de programmes
  • L'organigramme est devenu un langage universel des procédures, bien au-delà de l'informatique
Schéma 63 · Partie VII

L'architecture de von Neumann

Loger le programme dans la même mémoire que les données a donné sa forme à presque tous les ordinateurs.
John von Neumann · Moore School, Philadelphie · 1945
L’architecture de von Neumann John von Neumann · 30 juin 1945 · First Draft, EDVAC Les programmes sont des nombres : ils se chargent comme les données. partie centrale Mémoire M instructions et nombres partagent les cases LOAD 4 0 ADD 5 1 STORE 6 2 HALT 3 42 4 17 5 – 6 programme données 1 Contrôle central · CC lire, décoder ; suite : case 2 2 Arithmétique centrale · CA LOAD 42, ADD 17 acc 59 3 un chemin, un mot à la fois le goulot (Backus, 1977) 4 Entrée · I ruban perforé Sortie · O résultats entrée sortie 5
Fig. 63 · L'architecture de von Neumann · Lire le schéma
  1. 1Une seule mémoire. Instructions et nombres sont rangés côte à côte dans les mêmes cellules. Les quatre premières contiennent un petit programme ; les autres, les données qu'il traite.
  2. 2Le contrôle central. L'organe de contrôle, CC dans le brouillon, va chercher l'instruction suivante en mémoire, la décode et retient où regarder ensuite.
  3. 3L'arithmétique centrale. L'organe arithmétique, CA, effectue les calculs : ici, il a chargé 42, ajouté 17 et détient 59, prêt à le ranger en mémoire.
  4. 4Le chemin unique. Chaque instruction et chaque nombre empruntent une seule route entre processeur et mémoire, un mot à la fois. John Backus l'a baptisée goulot d'étranglement de von Neumann en 1977.
  5. 5Entrées et sorties. Des organes distincts relient la machine au monde par un support d'enregistrement comme la bande perforée, chargeant programmes et données en mémoire et en faisant sortir les résultats.
▶ Voir le film (en anglais)

La conception informatique la plus influente du XXe siècle fut rédigée pour une machine qui n'existait pas encore, par un homme qui ne figurait pas parmi ses salariés, dans un document jamais achevé. Au printemps 1945, John von Neumann, mathématicien de Princeton déjà très occupé à Los Alamos, était consultant auprès de l'équipe de la Moore School de l'université de Pennsylvanie qui avait construit l'ENIAC. L'ENIAC était rapide mais exaspérant : pour lui faire traiter un autre problème, les opérateurs le recâblaient à la main, ce qui pouvait prendre des jours. L'équipe, dirigée par J. Presper Eckert et John Mauchly, préparait déjà un successeur, l'EDVAC, qui garderait ses instructions en mémoire. Von Neumann en mit la logique par écrit, en partie, dit-on, lors de ses trajets en train vers Los Alamos, et le 30 juin 1945 Herman Goldstine fit circuler le résultat : First Draft of a Report on the EDVAC.

Le brouillon compte 101 pages dactylographiées et s'interrompt avant la fin. Il décrit la machine comme un ensemble d'« organes », empruntant le vocabulaire du cerveau : une partie arithmétique centrale, une partie de contrôle centrale, une mémoire, et des organes d'entrée et de sortie qui communiquent avec l'extérieur par un support d'enregistrement tel que la bande perforée. Ses circuits sont esquissés à l'aide des neurones idéalisés de Warren McCulloch et Walter Pitts plutôt qu'avec des lampes et des fils.

L'idée décisive se trouve dans la mémoire. Instructions et nombres y sont rangés côte à côte, dans le même type de cellules, codés de la même façon. Le contrôle va chercher une instruction en mémoire, l'unité arithmétique l'exécute, puis le contrôle va chercher la suivante, qui peut être celle d'après ou une autre atteinte par un saut. Comme les programmes ne sont que des nombres, on peut charger un programme aussi vite que des données, et il pourrait même se modifier lui-même. La machine universelle de Turing avait anticipé quelque chose de semblable, et Eckert et Mauchly affirmeront que le programme enregistré était leur idée ; le brouillon ne portait que le nom de von Neumann, ce qui provoqua une brouille durable.

Curieusement, le schéma fonctionnel que tout le monde appelle aujourd'hui l'architecture de von Neumann, avec ses cases pour le processeur, la mémoire et les entrées-sorties reliées par un chemin unique, ne figure pas dans le rapport. C'est la distillation, par les manuels, de la prose du brouillon, redessinée ici avec les propres sigles du texte : CC, CA, M, I et O. L'image s'est imposée parce qu'elle était assez simple pour tenir sur un tableau noir et assez juste pour qu'on puisse construire à partir d'elle.

Avoir fait circuler si largement le brouillon eut une conséquence que ses auteurs n'avaient peut-être pas voulue : cela valait publication, si bien que l'idée du programme enregistré ne pouvait pas être brevetée et que chacun pouvait s'en servir. On ne s'en priva pas. Le « Baby » de Manchester exécuta le premier programme enregistré en juin 1948, l'EDSAC de Cambridge entra en service régulier en 1949, et la conception gagna Princeton, IBM, puis chaque bureau et chaque poche.

Le chemin unique entre processeur et mémoire s'est révélé être la faiblesse de la conception autant que son élégance. Les processeurs sont devenus bien plus rapides que la mémoire, et tout devait faire la queue pour franchir cette route étroite, un mot à la fois. Dans sa conférence du prix Turing en 1977, John Backus lui donna un nom qui est resté : le goulot d'étranglement de von Neumann. Caches, pipelines et puces parallèles sont tous, à leur manière, des tentatives pour l'élargir. Quatre-vingts ans plus tard, la forme du tableau noir est toujours celle avec laquelle les ingénieurs se débattent.

Pourquoi il a changé le monde
30 juin 1945Diffusion du brouillon
101 pagesLongueur du brouillon
1977, John BackusGoulot baptisé
  • A logé les programmes en mémoire, mettant fin au recâblage des machines pour chaque tâche
  • Sa large diffusion a placé la conception dans le domaine public, libre pour tous
  • Son chemin unique vers la mémoire, le goulot de von Neumann, façonne encore la conception des puces
Schéma 64 · Partie VII

Le modèle de communication de Shannon

Cinq cases ont séparé le sens du signal, mesuré l'information en bits et fondé l'ère numérique.
Claude Shannon · Bell Labs, Murray Hill, New Jersey · 1948
Le modèle de Shannon Claude Shannon · 1948 · Bell System Technical Journal Le bruit ne condamne pas la communication. Il fixe un débit maximal. Fig. 1 · schéma d’un système général de communication message signal signal reçu message Information source choisit un message 1 Émetteur code 2 canal Source de bruit erreurs entrantes 3 Récepteur décode Destination reçoit le msg 4 Entropie H = −Σ p·log₂ p bits par symbole (« bit » : Tukey) Capacité C = W·log₂(1 + P/N) sans erreur sous le débit C 5
Fig. 64 · Le modèle de communication de Shannon · Lire le schéma
  1. 1Source d'information. Un message est choisi dans un ensemble de messages possibles. Seuls importaient à Shannon le nombre de choix et la probabilité de chacun, pas leur signification.
  2. 2Émetteur. Le message est codé en un signal adapté au canal, comme un micro transforme la parole en courant ou un modem des bits en tonalités.
  3. 3Canal et bruit. Le petit carré est le canal, et la case au-dessous la source de bruit. C'est là qu'entrent les erreurs, et là que les mathématiques de Shannon ont accompli leur travail le plus surprenant.
  4. 4Récepteur, destinataire. Le récepteur inverse le codage de l'émetteur et transmet le message reconstitué. Réussir, c'est reproduire l'original, exactement ou approximativement, à l'autre bout.
  5. 5Entropie et capacité. Deux formules de l'article : l'entropie mesure une source en bits par symbole, et la capacité fixe le débit maximal qu'un canal bruité peut transporter sans erreur.
▶ Voir le film (en anglais)

En juillet 1948, le Bell System Technical Journal, revue maison destinée aux ingénieurs du téléphone, publia la première moitié d'un article signé par un mathématicien de 32 ans, Claude Shannon. A Mathematical Theory of Communication s'étalait sur deux numéros, juillet et octobre, et près du début figurait un schéma d'une simplicité désarmante : cinq cases et un petit carré, reliés par des flèches. Shannon l'intitula « Schematic diagram of a general communication system ». C'est peut-être le dessin au trait le plus lourd de conséquences jamais paru dans une revue professionnelle.

Lu de gauche à droite, le schéma raconte une histoire que tout le monde connaissait déjà. Une source d'information produit un message. Un émetteur le transforme en un signal adapté au canal, comme un téléphone transforme une voix en courant électrique. Le signal traverse le canal, le petit carré du milieu, où une source de bruit, dessinée en dessous, l'altère. Un récepteur défait le travail de l'émetteur et remet le message à son destinataire. Ce qui rendait le schéma radical, c'est qu'il convenait à tout : télégraphe, téléphone, radio, télévision, conversation dans une pièce bruyante, et plus tard Internet.

S'il le pouvait, c'est que Shannon avait délibérément jeté le sens par-dessus bord. Dans une phrase citée partout où l'on enseigne la théorie de l'information, il écrivit que « le problème fondamental de la communication est de reproduire en un point, exactement ou approximativement, un message sélectionné en un autre point ». Le contenu sémantique, ajoutait-il, n'avait rien à voir avec le problème d'ingénierie. Seul comptait le fait que le message avait été choisi dans un ensemble de messages possibles, et la taille comme les statistiques de cet ensemble pouvaient se mesurer. L'unité de mesure, il l'appela le bit, en attribuant le mot à son collègue John Tukey ; l'article est le premier texte imprimé où il apparaît.

Les mathématiques qui suivaient transformèrent les cases en lois. Shannon définit l'entropie d'une source, le nombre moyen de bits nécessaires par symbole, et montra qu'aucune compression ne peut faire mieux. Il définit la capacité d'un canal et démontra un résultat qui stupéfia les ingénieurs : en dessous de cette capacité, on peut transmettre des messages avec aussi peu d'erreurs qu'on le souhaite, si bruyante que soit la ligne, à condition de les coder habilement. Pour un canal de bande passante W perturbé par un bruit aléatoire, la capacité vaut W log2(1 + P/N), où P/N est le rapport entre la puissance du signal et celle du bruit. Autrement dit, le bruit ne condamne pas la communication. Il fixe une limite de vitesse.

Shannon ne disait pas comment atteindre cette limite, et la traque dura un demi-siècle. Les codes correcteurs d'erreurs protégèrent les images renvoyées par les sondes spatiales ; la compression réduisit la musique en MP3 et les photographies en JPEG ; les turbocodes des années 1990 approchèrent enfin la capacité qu'il avait prédite. Chaque téléphone portable, chaque routeur Wi-Fi, chaque modem à haut débit est une tentative d'ingénieur pour se montrer à la hauteur de cette formule.

Le schéma s'échappa aussi de l'ingénierie, parfois d'une manière dont Shannon se méfiait. L'introduction de Warren Weaver à la version en livre de 1949 encouragea psychologues, linguistes et spécialistes de la communication à adopter les cases, et le modèle « émetteur, message, canal, récepteur » devint un classique des études sur les médias, alors que le sens était précisément ce que Shannon avait laissé de côté. Le dessin perdure parce qu'il fait une chose à la perfection : il montre exactement par où entre le bruit.

Pourquoi il a changé le monde
juillet et oct. 1948Publication
Bell Sys. Tech. J.Revue
5, plus le canalCases de la fig. 1
  • A défini le bit et fait de l'information une grandeur mesurable et maîtrisable
  • A prouvé qu'une communication fiable sur un canal bruité est possible jusqu'à une limite
  • Sous-tend la compression et la correction d'erreurs de chaque téléphone, disque et modem
Schéma 65 · Partie VII

Les symboles des portes logiques

Un D, un bouclier et une bulle ont fait de l'algèbre de Boole des circuits que l'on dessine et construit.
Claude Shannon et les ingénieurs de la MIL-STD-806 · MIT et organismes de normalisation américains · 1938–1962
Symboles des portes logiques Claude Shannon 1938 · MIL-STD-806B 1962 Une seule porte, répétée, peut tout calculer. ET Q = A·B 1 si toutes valent 1 interrupteurs en série 1 OU Q = A + B 1 si l’une = 1 interrupt. en parallèle 2 NON Q = non A inverse 0 et 1 bulle = inversion 3 NAND Q = non (A·B) 0 si les deux valent 1 Sheffer, 1913 4 Tout à partir de NAND A B Q ≡ Q NAND entrées liées = NON ET 5
Fig. 65 · Les symboles des portes logiques · Lire le schéma
  1. 1ET. La forme en D. Dos plat pour les entrées, avant arrondi pour la sortie, qui ne vaut un que si toutes les entrées valent un. Shannon l'associait aux interrupteurs en série.
  2. 2OU. Le bouclier courbe. Sa sortie vaut un dès qu'une entrée vaut un, la logique des interrupteurs montés en parallèle. Son dos concave le distingue au premier coup d'œil.
  3. 3NON. Un triangle d'amplificateur avec un petit cercle à la pointe. La bulle signifie inverser, et on peut l'accrocher à n'importe quelle porte pour renverser sa réponse.
  4. 4NAND. Un ET muni d'une bulle : la sortie ne vaut zéro que si les deux entrées valent un. Cette seule porte est fonctionnellement complète, résultat publié par Henry Sheffer en 1913.
  5. 5Tout à partir de NAND. Envoyez la sortie d'une NAND dans une seconde NAND aux entrées reliées, qui joue le rôle de NON, et la paire se comporte exactement comme un ET. Toutes les autres fonctions s'ensuivent.
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En 1937, un étudiant de 21 ans du Massachusetts Institute of Technology remarqua une chose qui, avec le recul, paraît presque trop belle. Claude Shannon s'occupait de l'analyseur différentiel de Vannevar Bush, une machine à calculer grande comme une pièce et commandée par des centaines de relais, et il avait aussi suivi un cours de philosophie sur la logique de George Boole. Dans son mémoire de master, A Symbolic Analysis of Relay and Switching Circuits, publié en 1938, il montra que les deux relevaient du même sujet. Des interrupteurs en série se comportent comme le ET de Boole ; des interrupteurs en parallèle, comme le OU. Tout circuit pouvait s'écrire sous forme d'équation, se simplifier sur le papier et se construire avec moins de pièces.

Cette intuition avait besoin d'une image. Dans les années 1940 et 1950, les ingénieurs dessinaient les circuits de commutation sous forme de contacts de relais, puis de réseaux de lampes et de transistors, et chaque entreprise inventait sa propre notation abrégée pour les briques logiques. Peu à peu, un ensemble de formes l'emporta. Le ET devint un D, plat à l'arrière où arrivent les entrées et arrondi à l'avant d'où part la réponse. Le OU devint un bouclier courbe, ou pointe de flèche, dont le dos concave suggère que n'importe quelle entrée suffit. Le NON devint un triangle, le symbole de l'amplificateur, avec un petit cercle à sa pointe. Ce cercle, la bulle, était la trouvaille la plus astucieuse : accroché à n'importe quelle porte, il signifiait « puis inverser ».

L'armée américaine, qui achetait énormément d'électronique numérique pour ses missiles et ses ordinateurs, codifia ces formes dans une norme baptisée MIL-STD-806B, en 1962. L'industrie suivit, en partie parce que les contrats militaires l'exigeaient, en partie parce que les formes étaient tout simplement faciles à lire. Un système concurrent de rectangles marqués « & » et « ≥1 » fut adopté plus tard par la Commission électrotechnique internationale et l'IEEE, mais sur les tableaux blancs de la plupart des ingénieurs, les anciennes formes distinctives n'ont jamais disparu.

L'idée la plus profonde du schéma, c'est la bulle sur le D. La porte NAND, abréviation de non-et, ne donne zéro que lorsque ses deux entrées valent un. Elle se révèle universelle : n'importe quelle fonction logique peut être construite uniquement avec des portes NAND, et il en va de même de la porte NOR. Le logicien Henry Sheffer publia ce résultat pour la « barre de Sheffer » en 1913, et Charles Sanders Peirce semble l'avoir remarqué des décennies plus tôt sans le publier. Reliez entre elles les entrées d'une NAND et elle devient un NON ; faites suivre une NAND d'une autre et vous obtenez un ET ; à partir de là, tout le reste en découle.

Ce n'est pas une simple curiosité. Les fabricants de puces adorent disposer d'une porte universelle unique, car un motif de transistors bien conçu peut être répété des millions de fois. L'ordinateur de guidage d'Apollo, qui aida à poser des hommes sur la Lune, était construit à partir de circuits intégrés contenant chacun de simples portes NOR, quelque 5 600 d'entre elles faisant tout le travail. Les processeurs actuels contiennent des milliards de portes, et leurs concepteurs esquissent encore les chemins critiques à coups de D et de bulles.

On a qualifié le mémoire de Shannon de mémoire de master le plus important du siècle, et c'est difficile à contester. Les symboles qui en sont issus ont rendu la logique tangible : un étudiant peut dessiner un demi-additionneur en une minute et voir pourquoi il additionne. Chaque calcul qu'effectuent vos appareils est, tout au fond, une cascade de ces petites formes, chacune tranchant entre zéro et un.

Pourquoi il a changé le monde
MIT, 1937Mémoire de Shannon
MIL-STD-806B, 1962Norme américaine
1913Barre de Sheffer
  • A rendu la logique des circuits simplifiable sur le papier avant toute soudure
  • Une norme visuelle commune a permis aux ingénieurs et aux entreprises de lire les schémas des autres
  • Les portes universelles NAND et NOR ont rendu possible la production en masse des puces
Schéma 66 · Partie VII

Le réseau distribué de Baran

Trois croquis de points et de traits ont montré qu'un maillage sans centre survit là où une étoile meurt.
Paul Baran · RAND Corporation, Santa Monica · 1964
Le réseau distribué de Baran Paul Baran · RAND Corporation · 1964 Aucun nœud ne compte plus qu’un autre : aucune perte ne pèse lourd. A Centralisé étoile, un pivot 1 B Décentralisé petites étoiles reliées 2 C Distribué un filet, sans centre 3 pivot perdu : 12 isolés 2 pivots perdus : 8 isolés 4 7 perdus : une route survit Routage « patate » chaque bloc porte son adresse et prend le lien qui semble le meilleur à l’instant bloc 1 bloc 2 bloc 3 Davies : « paquets » 5
Fig. 66 · Le réseau distribué de Baran · Lire le schéma
  1. 1Centralisé. Une étoile. Chaque nœud est suspendu à un seul centre, ce qui est efficace et simple à gérer, mais d'une fragilité fatale : le centre est un point de défaillance unique.
  2. 2Décentralisé. Plusieurs petites étoiles reliées par leurs centres, à peu près la forme du réseau téléphonique de l'époque. C'est mieux, mais chaque centre qui tombe isole encore sa propre grappe.
  3. 3Distribué. Un filet de pêche sans centre. Chaque nœud est relié à quelques voisins : il existe de nombreux chemins entre deux points quelconques et aucun nœud ne compte plus qu'un autre.
  4. 4Sous le feu. Détruisez un centre dans l'étoile, ou deux dans le réseau décentralisé, et tous les nœuds qui y sont rattachés sont coupés d'un coup.
  5. 5Contourner les dégâts. Retirez de nombreux nœuds du filet et une route subsiste. Les blocs de message de Baran, appelés plus tard paquets, sautent de nœud en nœud par le chemin qui survit.
▶ Voir le film (en anglais)

Au début des années 1960, la question la plus effrayante de la planification militaire américaine n'était pas de savoir si une guerre nucléaire pouvait être déclenchée, mais si elle pouvait être maîtrisée. Si une première frappe soviétique détruisait les centraux téléphoniques, comment ordonner une riposte, ou un arrêt ? À la RAND Corporation, le think tank de l'armée de l'air à Santa Monica, un ingénieur à la voix douce nommé Paul Baran se donna pour tâche de concevoir un réseau de communication capable d'encaisser des coups et de continuer à transmettre des messages.

Sa réponse tenait en une seule figure, publiée en 1964 en tête d'une série en plusieurs volumes de mémorandums de la RAND intitulée On Distributed Communications. Elle montre trois réseaux côte à côte, chacun un semis de points reliés par des traits, et chacun marqué d'une lettre majuscule. Le premier, dit centralisé, est une étoile : chaque point est suspendu à un unique nœud central. Le deuxième, décentralisé, est un ensemble de petites étoiles reliées entre elles, à peu près ce à quoi ressemblait le réseau téléphonique. Le troisième, distribué, n'a aucun centre. C'est un filet de pêche, où chaque nœud est relié à quelques voisins, et aucun n'est plus important que les autres.

La figure fait sa démonstration avant qu'on en ait lu un mot. Détruisez le centre de l'étoile et chaque nœud se retrouve isolé. Détruisez quelques centres du deuxième réseau et des régions entières se taisent. Détruisez des nœuds du filet, même en grand nombre, et il reste en général un chemin d'un bord à l'autre. Baran étaya cette intuition par des simulations sur ordinateur et découvrit qu'une redondance étonnamment modeste, chaque nœud relié à trois ou quatre autres, donnait un réseau capable de survivre à des dégâts très lourds. Nul besoin d'équipements coûteux et blindés : il suffisait d'une abondance de liaisons bon marché.

Pour que les messages trouvent leur chemin à travers un tel filet, il fallait une seconde idée. Baran proposa de découper chaque message en courts blocs standard, portant chacun sa propre adresse, et de laisser chaque nœud transmettre un bloc par la route qui semblait la meilleure à cet instant, un procédé qu'il surnomma routage « patate chaude ». Les blocs d'un même message pouvaient voyager par des chemins différents et être réassemblés à l'arrivée. En Grande-Bretagne, Donald Davies, au National Physical Laboratory, aboutit indépendamment en 1965 à un schéma très proche et donna aux blocs le nom qui allait rester : les paquets.

L'idée se heurta à des résistances. AT&T, dont le réseau était bâti pour des circuits continus, ne croyait pas qu'un système numérique et morcelé puisse fonctionner, et le projet de l'armée de l'air finit par s'enliser. Mais les mémorandums étaient publics, et en 1967 Lawrence Roberts, qui préparait un réseau informatique pour l'Advanced Research Projects Agency du Pentagone, entendit parler des travaux de Baran comme de ceux de Davies. La commutation de paquets devint le fondement de l'ARPANET, et donc d'Internet.

Selon une histoire répandue, Internet aurait été construit pour survivre à une guerre nucléaire. Ce n'est qu'à moitié vrai. Le réseau de l'ARPA fut financé pour permettre à des ordinateurs rares de partager leurs ressources, non pour commander des missiles. L'argument de la survie appartient à Baran, dont le filet fournit le principe de conception qui rendit le réseau robuste malgré tout. Ses trois croquis sont devenus la manière classique d'expliquer pourquoi les systèmes décentralisés, d'Internet aux réseaux électriques en passant par les registres des cryptomonnaies, sont si difficiles à abattre. La leçon des points est simple : un réseau sans centre n'offre aucune cible unique.

Pourquoi il a changé le monde
RAND CorporationPublié par
3Réseaux comparés
Donald DaviesMot « paquet » forgé par
  • A montré que des liaisons redondantes bon marché survivent mieux que des centres blindés coûteux
  • A introduit des blocs de message acheminés de nœud en nœud : le cœur de la commutation de paquets
  • Est devenu l'image fondatrice d'Internet et de tout système décentralisé
Schéma 67 · Partie VII

La carte de l'ARPANET

Quatre cercles et cinq traits sur un bout de papier : c'était tout Internet, et sa première carte.
BBN & ARPA · Californie et Utah · 1969
Carte de l’ARPANET BBN et ARPA · décembre 1969 Tout appareil en réseau descend de ces cercles. LE RÉSEAU ARPA · DÉC. 1969 · 4 NŒUDS ordinateur hôte IMP : commutateur BBN Sigma 7 1 UCLA Los Angeles · été 1969 1 SDS 940 2 SRI Menlo Park · oct. 1969 LO 29 oct. 1969 2 IBM 360 3 UCSB Santa Barbara · nov. 1969 50 kbit/s 50 kbit/s 3 PDP-10 4 Utah Salt Lake City · déc. 1969 ligne louée, via SRI 4 Hors de la page 1969 4 nœuds, 4 liens 1970 côte Est 1973 Norvège, Londres 1980 trop grand 5
Fig. 67 · La carte de l'ARPANET · Lire le schéma
  1. 1UCLA, nœud numéro un. Le premier Interface Message Processor, le petit cercle, arriva à l'UCLA à la fin de l'été 1969 et fut raccordé à son Sigma 7, le grand cercle.
  2. 2Le SRI et le premier mot. Le 29 octobre 1969, l'UCLA tenta de se connecter au SDS 940 du SRI. Le L et le O arrivèrent avant que le système ne plante : le premier message fut LO.
  3. 3Santa Barbara. L'IBM 360 de l'UCSB arriva en novembre, relié à la fois à l'UCLA et au SRI par des lignes téléphoniques louées à 50 kilobits par seconde, offrant au réseau sa première boucle.
  4. 4Utah. En décembre, le PDP-10 de l'université de l'Utah se connecta via le SRI, complétant le réseau à quatre nœuds du croquis et l'étendant au-delà de la Californie.
  5. 5Déborder de la page. La carte fut redessinée au fil des adhésions et atteignit la côte Est en 1970. En deux décennies, le réseau était devenu bien trop vaste pour tenir sur une seule feuille.
▶ Voir le film (en anglais)

La première carte d'Internet tient au dos d'une enveloppe, et elle a bien failli y être dessinée. En décembre 1969, quelqu'un esquissa en quelques coups de stylo l'ensemble du réseau de l'Advanced Research Projects Agency : quatre grands cercles, quatre petits et une poignée de traits. La mention en haut dit en substance « The ARPA Network, Dec 1969, 4 nodes ». L'auteur du croquis reste incertain, mais pas son contenu. Il montre tout ce qui existait.

Les quatre grands cercles étaient des ordinateurs, tous de marques différentes, installés dans quatre établissements de l'Ouest américain : un Sigma 7 à l'université de Californie à Los Angeles ; un SDS 940 au Stanford Research Institute de Menlo Park ; un IBM 360 à l'université de Californie à Santa Barbara ; et un PDP-10 à l'université de l'Utah, à Salt Lake City. Cette diversité était justement le but. L'ARPA finançait la recherche informatique dans des universités de tout le pays, et chaque laboratoire voulait sa propre machine hors de prix. Robert Taylor et Lawrence Roberts, à l'agence, voulaient plutôt qu'elles soient partagées, ce qui supposait de connecter des ordinateurs qui n'avaient jamais été conçus pour se parler.

Les petits cercles étaient l'astuce qui rendait la chose possible. Au lieu d'apprendre à chaque gros ordinateur à gérer le réseau, les concepteurs dotèrent chaque site d'un Interface Message Processor, un mini-ordinateur Honeywell renforcé dont la seule tâche était de faire suivre des paquets de données sur des lignes téléphoniques louées à 50 kilobits par seconde. Le contrat de fabrication de ces IMP revint à Bolt Beranek and Newman, une société de conseil de Cambridge, dans le Massachusetts, où une petite équipe dirigée par Frank Heart livra le premier à l'UCLA à la fin de l'été 1969, en avance sur le calendrier.

Le réseau transmit son premier message le soir du 29 octobre 1969. À l'UCLA, un étudiant programmeur, Charley Kline, commença à taper le mot LOGIN à destination de l'ordinateur du SRI, en vérifiant par téléphone l'arrivée de chaque lettre. Le L passa, puis le O, et le système du SRI planta. Le tout premier mot envoyé sur le réseau fut donc « LO », que Leonard Kleinrock, dont le laboratoire hébergeait le nœud de l'UCLA, aime présenter comme un « lo and behold » (« et voici ») accidentel. Une heure plus tard environ, la connexion complète fonctionna. Santa Barbara rejoignit le réseau en novembre et l'Utah en décembre, complétant le croquis.

Ce qui rend le dessin remarquable, c'est la suite. Les bâtisseurs du réseau ne cessèrent de redessiner sa carte à mesure qu'il grandissait, d'abord tous les mois, en ajoutant des nœuds au fil des universités qui se connectaient. En 1970, il atteignait la côte Est ; en 1973, des liaisons traversaient l'Atlantique jusqu'à la Norvège et Londres, et les cartes logiques fourmillaient de dizaines de sites. Dans les années 1980, plus personne ne pouvait dessiner l'ensemble sur une seule feuille, et quand le réseau devint Internet, l'idée même d'une carte complète devint absurde.

Le croquis de décembre 1969 survit comme la photo de bébé d'Internet, reproduite dans les livres d'histoire, les musées et les diapositives de cours. Son charme tient à sa modestie : quatre universités, quatre machines empruntées, cinq liaisons, tracées à la main. Chaque appareil connecté depuis, tous ces milliards, descend de ces cercles. Rarement un si petit dessin aura eu une si grande descendance.

Pourquoi il a changé le monde
29 oct. 1969Premier message
50 kbit/sDébit des lignes
BBN, Cambridge (Mass.)Constructeur des IMP
  • A prouvé que la commutation de paquets pouvait relier au quotidien des ordinateurs incompatibles
  • S'est étendu, nœud après nœud, jusqu'à devenir l'Internet qui relie des milliards d'appareils
  • A fait de la carte du réseau elle-même un symbole de l'ère numérique
Schéma 68 · Partie VII

Le diagramme entité-association de Chen

Des rectangles pour les choses, des losanges pour les liens : une seule image des données pour tous.
Peter Chen · MIT, Cambridge, Massachusetts · 1976
Le diagramme E-A de Chen Peter Chen · mars 1976 · ACM TODS, vol. 1 D’abord dessiner les données ; le stockage ensuite. Comment le lire entité : une chose association : un verbe 1 N M combien à chaque bout entité faible Service Employé Projet Fournisseur Pièce 1 SERV-EMP 1 N 2 PROJ-TRAVAIL M N M:N, elle devient une table à part 3 FOUR-PROJ-PIÈCE fournit une pièce à un projet 4 EMP-AYANT Ayant droit 1 N n’existe que via un employé 5
Fig. 68 · Le diagramme entité-association de Chen · Lire le schéma
  1. 1Entités. Des rectangles pour les choses qui comptent pour une entreprise : services, employés, projets, fournisseurs et pièces. Ce sont les noms du modèle, dessinés avant qu'aucune table n'existe.
  2. 2Un à plusieurs. Un losange nomme l'association. Le 1 et le N sur ses traits disent que chaque service compte de nombreux employés, tandis que chaque employé travaille dans un seul service.
  3. 3Plusieurs à plusieurs. Les employés travaillent sur plusieurs projets, et les projets mobilisent plusieurs employés. M et N signalent l'association qui, dans une base relationnelle, exige sa propre table.
  4. 4Un lien à trois. Un losange peut relier trois entités : un fournisseur livre une pièce donnée à un projet donné. La notation de Chen traitait ce cas directement, ce que beaucoup de notations ultérieures ne faisaient pas.
  5. 5Une entité faible. La double bordure signale un ayant droit, qui n'existe qu'à travers l'employé auquel il est rattaché. Les traits de Chen portent des chiffres et des lettres ; la patte d'oie vient d'autres notations.
▶ Voir le film (en anglais)

Au début des années 1970, les bases de données du monde entier étaient empêtrées dans des philosophies concurrentes. Certaines rangeaient les enregistrements en hiérarchies rigides, comme l'IMS d'IBM, conçu pour le programme Apollo. D'autres, suivant le comité CODASYL, les stockaient sous forme de réseaux de pointeurs. Et en 1970, Edgar Codd, chez IBM, avait proposé quelque chose de plus net : le modèle relationnel, où tout vivait dans de simples tables. Chaque camp avait son propre vocabulaire, et les dirigeants qui payaient les systèmes n'en comprenaient aucun. Ce qui manquait, c'était une manière de décrire les données elles-mêmes, avant que quiconque ne se dispute sur la façon de les stocker.

Peter Pin-Shan Chen, un jeune informaticien né à Taïwan, docteur de Harvard, qui enseignait alors à la Sloan School of Management du Massachusetts Institute of Technology, la fournit. Son article The Entity-Relationship Model: Toward a Unified View of Data parut en mars 1976 dans le premier numéro d'une nouvelle revue, ACM Transactions on Database Systems. Sa proposition centrale était que le monde, ou du moins la part qui intéresse une entreprise, se compose d'entités et des associations qui les unissent, et que les unes comme les autres pouvaient se dessiner.

La notation était d'une simplicité désarmante. Les ensembles d'entités, les noms, étaient des rectangles : employés, services, projets, fournisseurs, pièces. Les ensembles d'associations, les verbes, étaient des losanges placés sur les traits qui les reliaient. Les nombres inscrits sur les traits indiquaient combien d'éléments de l'un pouvaient être liés à l'autre. Un service emploie de nombreux employés, mais chaque employé appartient à un seul service : le trait porte 1 à un bout et N à l'autre. Employés et projets sont liés de plusieurs à plusieurs, M et N. Un losange pouvait relier trois entités à la fois, comme lorsqu'un fournisseur livre une pièce à un projet. Un rectangle à double bordure signalait une entité faible, comme les ayants droit d'un employé, qui n'ont de sens que rattachés à quelqu'un d'autre.

Les exemples de Chen, redessinés ci-dessus, paraissent presque trop ordinaires pour avoir compté. C'était leur force. Un gestionnaire pouvait regarder le dessin et dire « non, un projet peut avoir plusieurs fournisseurs pour la même pièce », et un programmeur pouvait transformer le dessin corrigé en tables de façon presque mécanique. Le diagramme devint un contrat entre des gens qui ne partageaient pas de langage technique, et Chen montra qu'on pouvait le traduire dans n'importe lequel des systèmes de bases de données rivaux, ce qui aida à clore le débat plutôt qu'à y prendre part.

La mémoire collective attribue à Chen la patte d'oie, la marque à trois branches qui désigne le côté « plusieurs » d'une association. C'est un mythe commode : la patte d'oie vient de la notation de Gordon Everest, publiée la même année, et fut popularisée dans les années 1980 par les méthodes d'Information Engineering de James Martin et Clive Finkelstein. Chen, lui, écrivait des chiffres et des lettres sur ses traits. La patte d'oie s'est simplement révélée plus rapide à griffonner, et la plupart des outils de diagrammes proposent aujourd'hui les deux.

Le diagramme entité-association devint la première étape classique de la conception d'une base de données, enseignée dans pratiquement tous les cursus d'informatique et reprise dans des notations ultérieures comme les diagrammes de classes d'UML. Banques, compagnies aériennes, hôpitaux et administrations ont tous été modélisés ainsi, le plus souvent sur un tableau blanc avant qu'une seule ligne de code ne soit écrite. L'article de Chen devint l'un des plus cités de l'informatique. Il s'avéra que le plus difficile, dans la construction d'une base de données, n'était pas de stocker les données. C'était de s'accorder sur ce qu'elles étaient.

Pourquoi il a changé le monde
mars 1976Publication
ACM TODS, vol. 1Revue
Codd, 1970Modèle relationnel
  • A donné aux gestionnaires et aux programmeurs une image commune sur laquelle s'accorder avant de construire
  • Est devenu la première étape classique de la conception de bases de données dans le monde entier
  • A inspiré des langages de modélisation ultérieurs, dont les diagrammes de classes UML
Schéma 69 · Partie VII

Les sept couches du modèle OSI

Une pile de sept cases a perdu la guerre des protocoles, puis est devenue la langue des ingénieurs réseau.
Comité de l'ISO présidé par Charles Bachman · Genève (ISO) · 1984
Les sept couches OSI ISO 7498 · 1984 · comité présidé par Charles Bachman Chaque couche se fie à celle du dessous et parle à sa jumelle. Système final A Relais (routeur) Système final B 1 Physique bits 1 Physique Physique support : cuivre, fibre ou radio 1 2 Liaison trames 2 Liaison Liaison 3 Réseau routes 3 Réseau Réseau 2 4 Transport bout à bout 4 Transport bout en bout, ignore les routeurs 3 5 Session dialogues 5 Session 6 Présentation formats 6 Présentation 7 Application programmes 7 Application pair à pair, en principe 4 descente : un en-tête par couche montée : en-têtes ôtés 5
Fig. 69 · Les sept couches du modèle OSI · Lire le schéma
  1. 1Couche physique. Tout en bas, des bits bruts circulent sur un support : fil de cuivre, fibre optique ou ondes radio. Les deux systèmes d'extrémité et le relais du milieu ont besoin de cette couche.
  2. 2Liaison et réseau. La couche liaison de données fait franchir un saut aux trames en toute sécurité ; la couche réseau choisit un itinéraire sur plusieurs sauts. Un routeur intermédiaire n'a besoin que de ces trois couches basses.
  3. 3Transport. Le pivot de la pile. Le transport rend le trajet fiable d'un système d'extrémité à l'autre, sans jamais voir les routeurs intermédiaires.
  4. 4Les trois couches hautes. La session gère les dialogues, la présentation traduit les formats de données et l'application sert les programmes qu'utilisent les gens. Chaque couche parle conceptuellement à son homologue de l'autre côté.
  5. 5Descendre, traverser, remonter. Les données réelles descendent la pile en gagnant un en-tête à chaque couche, traversent le support et le routeur, puis remontent la pile d'en face tandis que chaque en-tête est retiré.
▶ Voir le film (en anglais)

À la fin des années 1970, les réseaux informatiques se multipliaient comme des dialectes. IBM avait sa Systems Network Architecture, Digital Equipment son DECnet, la communauté de recherche américaine l'ARPANET et ses nouveaux protocoles TCP/IP, et chacun fonctionnait à merveille avec lui-même et pas du tout avec les autres. En 1977, l'Organisation internationale de normalisation, installée à Genève, créa un comité pour y remédier, sous la présidence de Charles Bachman, un pionnier américain des bases de données. Sa mission : définir l'interconnexion de systèmes ouverts, ou OSI, un moyen pour n'importe quel ordinateur de parler à n'importe quel autre, quel qu'en soit le fabricant.

Le produit le plus durable du comité ne fut pas un protocole mais une image. Son modèle de référence de base, esquissé dans un article de 1980 par l'ingénieur français Hubert Zimmermann et publié comme norme internationale ISO 7498 en 1984, divisait le travail de communication en sept couches empilées les unes sur les autres. Tout en bas, la couche physique fait circuler des bits bruts sur du cuivre, de la fibre ou des ondes radio. Au-dessus, la couche liaison de données fait passer des trames sans encombre sur une liaison unique, et la couche réseau trouve un itinéraire à travers de nombreuses liaisons. La couche transport, au milieu, rend fiable l'ensemble du trajet d'un bout à l'autre. Les couches session, présentation et application s'occupent des dialogues, des formats de données et enfin des programmes qu'utilisent réellement les gens.

Le génie du schéma tenait à une règle de savoir-vivre. Chaque couche ne parle qu'à la couche juste au-dessus et juste au-dessous dans la même machine et, conceptuellement, à son homologue dans l'autre machine. La couche transport d'un ordinateur n'a pas besoin de savoir si les bits voyagent par câble ou par satellite ; elle fait simplement confiance aux couches inférieures. Les routeurs placés au milieu du trajet n'ont besoin que des trois couches du bas. Les données qui sortent reçoivent un nouvel en-tête à chaque couche en descendant, et sont déballées en remontant, comme une lettre dans une enveloppe dans un sac postal.

Vint alors la guerre des protocoles, que l'OSI perdit. Ses protocoles complets, définis en comité, étaient compliqués, lents à venir et coûteux à mettre en œuvre. Pendant ce temps, l'ARPANET était passé en bloc à TCP/IP le 1er janvier 1983, et ses protocoles étaient gratuits, légers et déjà en service. Des gouvernements, dont ceux des États-Unis et du Royaume-Uni, publièrent des règles d'achat exigeant l'OSI, mais Internet continua de croître malgré tout. Les ingénieurs d'Internet résumèrent leur philosophie dans une formule de David Clark : « Nous rejetons les rois, les présidents et le vote. Nous croyons au consensus approximatif et au code qui tourne. » Au milieu des années 1990, la bataille était terminée.

La pile à sept couches remporta pourtant une victoire plus étrange. TCP/IP n'y correspond pas tout à fait, puisqu'il fusionne les couches supérieures en une seule et n'a jamais vraiment utilisé de couche session, mais les ingénieurs adoptèrent le modèle comme vocabulaire commun malgré tout. Un commutateur est un appareil « de couche 2 » ; un pare-feu qui lit le trafic web est « de couche 7 » ; un défaut de câblage est « un problème de couche 1 ». Les étudiants apprennent encore la pile avec des moyens mnémotechniques comme l'anglais « Please Do Not Throw Sausage Pizza Away », et les services d'assistance plaisantent sur la « couche 8 », l'utilisateur.

Le modèle OSI décrit donc un réseau qui n'a jamais tout à fait existé, et il reste la manière dont on pense les réseaux qui existent. C'est un destin singulier pour une norme, et révélateur pour un schéma. Les protocoles ont été oubliés ; les cases, et la discipline qui veut que chaque couche s'occupe de ses propres affaires, sont devenues permanentes.

Pourquoi il a changé le monde
ISO 7498Norme
1977Création du comité
1er janv. 1983Passage de l'ARPANET à TCP/IP
  • A donné aux ingénieurs un vocabulaire commun : commutateurs de couche 2, pare-feu de couche 7
  • A enseigné la discipline des couches, chaque niveau ne s'appuyant que sur celui du dessous
  • Sa guerre des protocoles contre TCP/IP a décidé de la gouvernance d'Internet
Schéma 70 · Partie VII

La proposition de Tim Berners-Lee

Des bulles reliées par des flèches légendées proposaient le Web ; son chef trouva l'idée vague.
Tim Berners-Lee · CERN, Genève · 1989
La proposition de Berners-Lee Tim Berners-Lee · CERN · mars 1989 Ni haut ni bas : tout peut pointer vers tout. Information Management: A Proposal Tim Berners-Lee Ce document a écrit 1 Hypertexte Hypermédia ENQUIRE décrit inclut exemple 2 Conférence informatique VAX/NOTES uucp News IBM GroupTalk unifie par exemple 3 Division CERN renvoie à fait partie de renvoie à 4 Vague but exciting… Mike Sendall, sur la couverture 5
Fig. 70 · La proposition de Tim Berners-Lee · Lire le schéma
  1. 1Un autoportrait. Le schéma commence par lui-même : Tim Berners-Lee a écrit ce document. Personnes et documents y figurent comme des nœuds égaux, reliés par des flèches portant chacune un verbe.
  2. 2Hypertexte. Le document décrit l'hypertexte, qui inclut l'hypermédia. ENQUIRE, le programme de liens personnel que Berners-Lee écrivit au CERN en 1980, en est l'exemple concret.
  3. 3Systèmes existants. Des systèmes de conférence comme VAX/NOTES, uucp News et IBM GroupTalk enfermaient chacun l'information dans leur propre format cloisonné. La proposition visait à les unifier.
  4. 4L'organisation. Les divisions font partie du CERN, et le document renvoie aux deux. Le Web cartographierait les liens réels et enchevêtrés d'un laboratoire plutôt qu'une hiérarchie bien rangée.
  5. 5Vague but exciting. L'annotation de Mike Sendall sur la couverture. Il n'approuva pas officiellement le projet, mais donna à Berners-Lee le temps, puis bientôt l'ordinateur NeXT, pour le construire.
▶ Voir le film (en anglais)

En mars 1989, un ingénieur logiciel britannique de 33 ans travaillant au CERN, le laboratoire européen de physique des particules installé aux portes de Genève, remit à son supérieur un document intitulé Information Management: A Proposal. Tim Berners-Lee ne proposait pas de découvrir une particule. Il se plaignait, poliment, de la paperasse. Le CERN employait des milliers de physiciens et d'ingénieurs qui allaient et venaient au gré de contrats courts, sur des dizaines d'ordinateurs incompatibles, et quand quelqu'un partait, ce qu'il savait avait tendance à partir avec lui. Personne ne pouvait savoir qui avait écrit tel programme, quelle expérience utilisait tel aimant, ni où était rangée une note essentielle.

En tête de la proposition figurait un schéma qui ressemble, à première vue, à un gribouillage. Des bulles contenant des noms sont reliées par des flèches, et chaque flèche porte un verbe comme wrote, describes, includes ou is part of. Suivez les flèches de la version simplifiée ci-dessus et le schéma parle en phrases : Tim Berners-Lee a écrit ce document ; ce document décrit l'hypertexte ; des systèmes de conférence comme VAX/NOTES et uucp News sont des exemples de ce qu'il unifierait ; une division fait partie du CERN. Il n'y a ni haut ni bas, pas de chapitre un. Le dessin est un autoportrait : il montre un document, son auteur, son sujet et son organisation, tous reliés d'égal à égal, ce qui était exactement le genre de système qu'il proposait.

L'argument visait les arbres. La plupart des systèmes d'information de l'époque classaient les choses en hiérarchies, comme des dossiers dans des dossiers, et Berners-Lee faisait remarquer que les organisations réelles ne fonctionnent pas ainsi. Une personne appartient à un groupe, travaille sur un projet, utilise une machine et a écrit un article, et chacune de ces choses est liée à beaucoup d'autres. Il fallait une toile de nœuds et de liens où n'importe quoi pourrait pointer vers n'importe quoi, et où les liens eux-mêmes seraient enregistrés et suivis par l'ordinateur. Il en avait construit des années plus tôt une petite version personnelle, un programme appelé ENQUIRE, d'après le guide domestique victorien Enquire Within Upon Everything.

Son supérieur, Mike Sendall, écrivit sur la couverture trois mots devenus l'annotation marginale la plus célèbre de l'informatique : « Vague but exciting » (« vague mais enthousiasmant »). Il n'approuva pas le projet en tant que tel, mais il laissa Berners-Lee y consacrer du temps et, en 1990, l'aida à obtenir un nouvel ordinateur NeXT pour l'essayer. Avec l'ingénieur belge Robert Cailliau, Berners-Lee remania la proposition cet automne-là et donna un nom au système. Il avait envisagé de l'appeler le Mesh, avant de se décider pour le World Wide Web.

À Noël 1990, il avait écrit les trois inventions qui le font encore tenir : une manière de nommer n'importe quel document n'importe où, aujourd'hui appelée URL ; un protocole simple pour aller chercher les documents, HTTP ; et un langage de balisage pour les écrire, HTML. Le premier serveur web, info.cern.ch, tournait sur ce NeXT, orné d'une étiquette manuscrite avertissant de ne pas l'éteindre. En 1991, le logiciel fut diffusé sur l'ensemble d'Internet, et le 30 avril 1993 le CERN le versa dans le domaine public, pour que chacun puisse l'utiliser sans payer de licence.

Cette décision, autant que la technique, rendit le Web universel. En quelques années, des navigateurs comme Mosaic l'avaient apporté au grand public, et la vision du schéma à bulles, où tout est relié, s'était répandue sur toute la planète : boutiques, journaux, encyclopédies, administrations et photos de famille, tous reliés par des flèches que chacun pouvait tracer. On peine à imaginer un document plus vague qui se soit révélé si précis sur l'avenir.

Pourquoi il a changé le monde
mars 1989Date de la proposition
« Vague but exciting »Note du supérieur
30 avril 1993Versé au domaine public
  • A remplacé les hiérarchies de classement par une toile où tout peut renvoyer à tout
  • A donné naissance aux URL, à HTTP et à HTML, fondations du World Wide Web
  • La diffusion libre de droits par le CERN a permis au Web d'atteindre des milliards de personnes
Partie VIII

Cartes de l’esprit

Schémas de notre façon de penser, d’apprendre, de choisir et de ressentir

Schéma 71 · Partie VIII

Les dessins de neurones de Cajal

Des dessins à l’encre de cellules isolées ont prouvé que le système nerveux est fait de neurones distincts.
Santiago Ramón y Cajal · Barcelone · 1888
Les neurones de Cajal Santiago Ramón y Cajal · 1888 couche moléculaire dendrites couche Purkinje 1 rangée de cellules couche granulaire petites cellules subst. blanche axones → Les preuves cervelet, publié en 1888 réaction noire de Golgi, 1873 peu de cellules, mais entières Nobel 1906, avec Golgi près de 3 000 dessins axone vers subst. blanche cellule Purkinje 1 grains fibres parallèles en travers 2 Polarisation dynamique entrée par les dendrites, sortie par l’axone 3 Contact, pas fusion fibre libre : un espace Golgi : un réseau 4 La coloration de Golgi montrait un réseau ; Cajal y vit des individus.
Fig. 71 · Les dessins de neurones de Cajal · Lire le schéma
  1. 1La cellule de Purkinje. Un corps cellulaire unique déploie un arbre de dendrites plat, en éventail : une seule cellule, révélée en entier par la capricieuse coloration à l’argent.
  2. 2Les cellules granulaires. De minuscules cellules situées en dessous envoient vers le haut des fibres qui se divisent et filent à l’horizontale, traversant l’arbre dendritique comme des fils télégraphiques au-dessus d’un verger.
  3. 3Un sens unique. Cajal ajouta des flèches : les signaux entrent par les dendrites, traversent le corps cellulaire et repartent par l’axone. Il appela cela la polarisation dynamique.
  4. 4Contact, pas fusion. Là où une fibre rencontre une autre cellule, elle se termine librement. Les cellules se touchent sans se confondre, ce qui ruina la théorie d’un réseau continu.
▶ Voir le film (en anglais)

À la fin des années 1880, un médecin espagnol aux mains d’artiste, penché sur un microscope à Barcelone, dessina ce qu’il voyait, et ce qu’il voyait trancha l’une des grandes querelles de la biologie. Enfant, Santiago Ramón y Cajal avait voulu être peintre. Son père, chirurgien et professeur d’anatomie, rêvait pour lui de quelque chose de plus respectable et l’emmenait dans les cimetières étudier les ossements. Cajal transigea à la manière des obstinés : il devint un anatomiste qui dessinait.

La querelle portait sur la nature même du système nerveux. Au microscope, le tissu cérébral ressemblait à un fourré d’une densité inextricable, et beaucoup de grands savants le tenaient pour un réseau unique et continu, un maillage de fibres soudées où la force nerveuse circulait comme l’eau dans des canalisations. Le plus illustre d’entre eux était l’Italien Camillo Golgi, qui avait inventé en 1873 une coloration à l’argent qu’il appelait la réaction noire. Sa grande vertu tenait à son caprice. Elle ne noircissait qu’une petite fraction des cellules, mais celles qu’elle touchait, elle les révélait entièrement, chaque ramification découpée comme un arbre en ombre chinoise sur un ciel d’hiver.

Cajal découvrit la méthode à Madrid en 1887 et entreprit de la perfectionner : il colorait deux fois des coupes plus épaisses et choisissait de jeunes animaux, surtout des oiseaux, dont les fibres nerveuses n’étaient pas encore enveloppées de leur gaine graisseuse. En 1888, il publia ses observations sur le cervelet dans une revue qu’il avait fondée et qu’il finançait de sa poche. Sa conclusion était sans détour. Les fibres se terminaient librement. Elles touchaient d’autres cellules, les enlaçaient, se pressaient contre elles, mais ne fusionnaient pas. Chaque cellule nerveuse était une unité indépendante. Golgi, avec sa propre coloration, avait vu un réseau ; Cajal, avec la même, voyait des individus.

Les dessins portaient l’argumentation. Cajal travaillait au crayon et à l’encre de Chine, composant souvent une seule image à partir de nombreuses lames, si bien que ses planches étaient des interprétations plutôt que des photographies. Sa cellule de Purkinje du cervelet est inoubliable : un corps en forme de poire d’où s’élève un arbre de dendrites plat, déployé en éventail, traversé par des centaines de fines fibres parallèles issues des minuscules cellules granulaires situées en dessous. Sur d’autres planches, il ajouta de petites flèches indiquant le sens dans lequel, selon lui, circulaient les signaux : entrée par les dendrites, sortie par l’axone. Il appela cela la loi de la polarisation dynamique, et elle fit de l’anatomie un schéma de câblage.

Convaincre demanda du temps et des voyages. En 1889, Cajal apporta ses lames à un congrès d’anatomistes à Berlin et rallia l’éminent Albert von Kölliker, qui apprit l’espagnol pour le lire. En 1891, Wilhelm Waldeyer rassembla les preuves dans ce qui devint la doctrine du neurone, et en 1897 Charles Sherrington baptisa synapse le point de rencontre entre les cellules. En 1906, Cajal et Golgi se partagèrent le prix Nobel de physiologie ou médecine, curieux duo : Golgi profita de sa conférence pour défendre la théorie réticulaire. L’interstice lui-même resta invisible jusqu’à ce que les microscopes électroniques le révèlent dans les années 1950 ; Cajal avait alors raison depuis des décennies.

Près de trois mille de ses dessins nous sont parvenus, et les manuels les reproduisent encore parce qu’ils restent plus clairs que la plupart des photographies. Cette clarté est l’essentiel. Une micrographie montre tout ; les dessins de Cajal choisissent, et chacun de ces choix dit la même chose : le cerveau est une société de cellules distinctes qui communiquent à travers d’infimes interstices. Les neurosciences modernes, des médicaments agissant sur les synapses aux cartes de connectomes entiers, reposent sur cette image.

Pourquoi il a changé le monde
Golgi, 1873Coloration inventée
1906, avec GolgiPrix Nobel
près de 3 000Dessins conservés
  • A établi la doctrine du neurone, fondement des neurosciences modernes
  • A donné à Sherrington et à d’autres les cellules distinctes sans lesquelles la synapse n’aurait pas de sens
  • Toujours reproduits dans les manuels, et exposés dans des musées comme des œuvres d’art
Schéma 72 · Partie VIII

La courbe de l’oubli d’Ebbinghaus

Un homme qui apprit des absurdités par cœur pendant des années fit de la mémoire une grandeur mesurable.
Hermann Ebbinghaus · Berlin · 1885
La courbe de l’oubli Hermann Ebbinghaus · 1885 0 25 50 75 100 0 20 min 1 h 9 h 1 jour 2 jours 6 jours 31 jours économie % : effort gagné en réapprenant temps depuis l’apprentissage (compressé) Un seul sujet : lui-même environ 2 300 syllabes DAX, BOK, YAT ... Über das Gedächtnis, 1885 100% deux récitations nettes 1 58% 44% la falaise 2 36% 34% premier jour 3 28% 25% 21% jamais nul 4 Révision espacée révision révision chaque baisse plus douce 5 L’oubli est surtout immédiat ; réviser espacé courbe la courbe.
Fig. 72 · La courbe de l’oubli d’Ebbinghaus · Lire le schéma
  1. 1Appris parfaitement. Chaque liste de syllabes absurdes était lue jusqu’à pouvoir être récitée deux fois sans faute. Ce moment vaut cent pour cent.
  2. 2La falaise. Au bout de vingt minutes, le réapprentissage n’économisait plus que 58 % de l’effort. Au bout d’une heure, 44 %. L’essentiel de l’oubli survient presque aussitôt.
  3. 3Le premier jour. À neuf heures, la chute a nettement ralenti. Après une journée entière, environ un tiers de l’effort initial est encore économisé.
  4. 4La longue traîne. Six jours en laissent un quart ; un mois, environ un cinquième. La courbe s’aplatit sans jamais atteindre zéro : il reste toujours quelque chose.
  5. 5Révisions espacées. Réapprendre à intervalles restaure la liste et adoucit chaque déclin suivant. Ebbinghaus constata que les répétitions espacées battent le bachotage.
▶ Voir le film (en anglais)

Pendant plusieurs années, à la fin des années 1870 et au début des années 1880, un jeune philosophe allemand du nom de Hermann Ebbinghaus passa ses journées à apprendre du charabia par cœur. Il fabriqua quelque 2 300 syllabes de la forme consonne-voyelle-consonne, comme DAX, BOK ou YAT, choisies précisément parce qu’elles ne voulaient rien dire. Il les mélangeait en listes, lisait chaque liste à voix haute à un rythme régulier jusqu’à pouvoir la réciter deux fois sans faute, et notait le temps qu’il y avait mis. Puis il attendait, et se testait de nouveau. Il était à la fois l’expérimentateur, le sujet et le laboratoire tout entier.

L’ambition était immense. Les philosophes écrivaient sur la mémoire depuis deux mille ans, mais personne ne l’avait mesurée. Ebbinghaus, inspiré en partie par les tentatives de Gustav Fechner pour chiffrer la sensation, voulait faire pour le souvenir ce que les physiciens avaient fait pour la chute des corps. Les syllabes dénuées de sens étaient son équivalent du vide : en supprimant les associations, il espérait observer la mémoire sans le frottement du sens.

Son coup le plus habile fut l’unité de mesure elle-même. Se demander s’il se souvenait d’une liste était trop grossier, puisqu’au bout d’un jour il ne pouvait presque plus rien réciter. Il réapprenait donc la liste et chronométrait le gain de vitesse du second apprentissage. Si la première fois avait pris 1 000 secondes et la seconde 600, il avait économisé 40 %. Cette méthode des économies détectait des traces mnésiques trop ténues pour être rappelées, un peu comme une balance sensible pèse ce que la main ne sent pas.

Les chiffres qu’il publia en 1885 dans Über das Gedächtnis (« De la mémoire ») n’ont cessé d’être cités depuis. Au bout de vingt minutes, il économisait environ 58 % ; au bout d’une heure, 44 ; de neuf heures, 36 ; d’un jour, 34 ; de six jours, 25 ; d’un mois, 21. Le livre les présentait surtout sous forme de tableau, assorti d’une formule mathématique ajustée aux données. La courbe qui porte son nom est la forme que tout le monde a tirée de ces chiffres depuis : une falaise dans la première heure, puis une longue pente douce qui n’atteint jamais tout à fait zéro.

Le dessin accomplit un travail considérable. En tableau, les chiffres ressemblent à une liste ; en courbe, ils deviennent une loi de la nature, et la raideur de la falaise initiale produit un choc presque physique. La courbe porte aussi un second message qu’Ebbinghaus avait trouvé dans ses données. Étaler les répétitions sur plusieurs jours était bien plus efficace que de les entasser en une seule séance, et chaque réapprentissage adoucissait la pente suivante. Dessinée en dents de scie, révision après révision, la courbe de l’oubli devient une recette.

Cette recette fait aujourd’hui vivre une petite industrie. Les boîtes à fiches de Sebastian Leitner dans les années 1970, le logiciel SuperMemo de Piotr Woźniak et des applications comme Anki programment toutes des révisions à intervalles croissants, calculés pour rattraper un souvenir au moment précis où il commence à s’échapper. Les enseignants qui espacent les devoirs, les étudiants en médecine qui enchaînent les cartes mémoire, tous travaillent le long de la pente d’Ebbinghaus.

Ses résultats ont aussi survécu à l’épreuve la plus dure de la science, la réplication. En 2015, les chercheurs néerlandais Jaap Murre et Joeri Dros ont passé quelque soixante-dix heures à réapprendre des syllabes absurdes de la même façon, et obtenu une courbe étonnamment proche de l’originale, falaise initiale comprise. Ebbinghaus, sujet unique armé d’un chronomètre et d’une extraordinaire tolérance à l’ennui, avait fondé la psychologie expérimentale de la mémoire, et sa courbe reste l’une des rares de la psychologie que presque n’importe qui pourrait redessiner de mémoire.

Pourquoi il a changé le monde
environ 2 300Syllabes inventées
33,7 %Économie après 1 jour
21,1 %Économie après 31 jours
  • A fondé la psychologie expérimentale de la mémoire sur des chiffres, non sur des anecdotes
  • A fourni ses preuves à l’effet d’espacement, base des applications de répétition espacée
  • Influence la façon dont enseignants, apprenants en langues et étudiants en médecine planifient leurs révisions
Schéma 73 · Partie VIII

L’iceberg de Freud

Une image que Freud n’a jamais tracée résume pour tous un esprit en grande partie caché à lui-même.
Sigmund Freud (l’iceberg a été dessiné par d’autres) · Vienne · 1923
L’iceberg de Freud Sigmund Freud (l’iceberg dessiné par d’autres) · 1923 l’iceberg populaire, dessiné par d’autres le croquis de Freud, 1923 Das Ich und das Es flottaison Conscient ce que vous remarquez 1 Préconscient rappelé à la demande 2 Inconscient désirs, pulsions souvenirs refoulés le gros de la masse, pilote invisible 3 Pc-Cs Pcs Moi Ça Refoulé acoust. pas de surmoi avant 1933 4 L’iceberg jamais dessiné par Freud a chassé son œuf.
Fig. 73 · L’iceberg de Freud · Lire le schéma
  1. 1La pointe visible. Au-dessus de la ligne de flottaison flotte la conscience : la petite part de la vie mentale que l’on peut remarquer et rapporter à un instant donné.
  2. 2Juste sous la surface. Le préconscient contient ce qui n’est pas à l’esprit mais peut être rappelé à volonté, comme un numéro de téléphone ou le déjeuner d’hier.
  3. 3La masse cachée. L’essentiel de l’iceberg est l’inconscient : désirs, pulsions et souvenirs refoulés, invisibles mais qui dirigent l’ensemble, comme la glace qui coule les navires.
  4. 4Le vrai dessin de Freud. Le croquis de 1923 est un œuf : une calotte de perception au sommet, le moi en haut, le ça en bas, une zone refoulée cloisonnée et une petite calotte pour l’audition.
▶ Voir le film (en anglais)

Demandez à presque n’importe qui de dessiner la théorie freudienne de l’esprit, et vous obtiendrez un iceberg. Une petite pointe blanche scintille au-dessus des vagues, étiquetée conscient ; une bande juste sous la surface figure le préconscient ; et en dessous, immense et sombre, se tient l’inconscient, la partie qui fait couler les navires. C’est l’un des schémas les plus connus de la psychologie. Freud ne l’a jamais dessiné.

Ce que Freud a dessiné est plus étrange et plus modeste. En 1923, dans un court ouvrage intitulé Das Ich und das Es, paru en français sous le titre Le Moi et le Ça, il inséra un petit croquis pour accompagner une nouvelle théorie. Auparavant, dans L’Interprétation du rêve de 1900, il avait divisé l’esprit en régions selon l’accessibilité de leur contenu : conscient, préconscient, inconscient. Il voulait désormais y ajouter un second découpage en instances, le moi et le ça, et montrer comment les deux cartes se superposaient. Le résultat ressemble moins à un iceberg qu’à un œuf coiffé d’un petit chapeau.

Au sommet de l’œuf se trouve une calotte marquée perception et conscience, la surface en contact avec le monde. Juste en dessous s’étend une zone en pointillé pour le préconscient. Le moi occupe la partie haute de l’œuf, et sa partie basse se fond sans frontière nette dans le ça, qui en remplit le fond. D’un côté, une paire de traits délimite le refoulé, séparé du moi par la résistance mais appartenant toujours au ça. De l’autre est perchée une petite calotte pour l’audition, car Freud pensait que les mots atteignent le moi en grande partie par l’oreille. Le surmoi, pourtant central dans le même livre, est absent du dessin ; Freud l’ajouta à une version révisée dans ses Nouvelles Conférences d’introduction à la psychanalyse de 1933, et prévint même alors ses lecteurs de ne pas prendre les proportions au pied de la lettre.

D’où vient donc l’iceberg ? Personne n’en est tout à fait sûr. L’image d’un esprit en majeure partie immergé circule dans la psychologie populaire tout au long du XXᵉ siècle, accolée au nom de Freud par des enseignants, des journalistes et des illustrateurs de manuels. Des recueils de citations la lui attribuent parfois, sans aucune source qui tienne. La métaphore était tout simplement trop bonne pour ne pas exister, et une fois qu’elle exista, l’œuf de Freud tomba largement dans l’oubli.

L’iceberg l’a emporté parce qu’il formule un argument que l’œuf ne fait que suggérer. Il dit que ce dont vous avez conscience n’est qu’une petite fraction de ce qui vous meut, et il le dit à travers une physique que tout le monde connaît : environ neuf dixièmes de la glace flottante se trouvent sous la surface. Il transforme une thèse discutée en évidence. Il laisse aussi tomber discrètement les parties de la théorie les plus difficiles à représenter, comme le conflit entre les instances, au profit d’un seul fait : la profondeur.

L’influence de l’iceberg dépasse largement la psychanalyse, dont le crédit scientifique a décliné depuis son apogée du milieu du siècle. Les psychologues cognitivistes décrivent aujourd’hui un autre inconscient, fait de processus automatiques plutôt que de désirs refoulés, et pourtant eux aussi dessinent l’iceberg en cours. Les écoles de commerce dessinent des icebergs de la culture d’entreprise, les formateurs à la diversité des icebergs de l’identité, les ingénieurs des icebergs de coûts cachés. Chacun emprunte la même promesse visuelle : l’essentiel est sous la ligne de flottaison.

Cela fait de l’iceberg de Freud une entrée singulière dans une histoire des schémas. C’est une image qui a amélioré la théorie qu’elle illustrait, du moins sur le plan rhétorique, puis qui lui a survécu. Le dessin original, à Vienne, était une tentative soigneuse et hésitante de combiner deux modèles. Le dessin célèbre appartient à tout le monde et à personne, et c’est précisément pour cela qu’il est si difficile à couler.

Pourquoi il a changé le monde
Das Ich und das EsLe livre de Freud
jamaisIceberg dessiné par Freud
révision de 1933Ajout du surmoi
  • A fait de l’inconscient caché une évidence bien au-delà de la psychanalyse
  • Est devenu un modèle standard des schémas de culture, de risque et de coûts en entreprise
  • Exemple durable d’une image populaire qui supplante le dessin de l’auteur lui-même
Schéma 74 · Partie VIII

L’homoncule de Penfield

Un petit homme grotesque drapé sur le cerveau a montré que le corps est cartographié sur le cortex.
Wilder Penfield, avec Theodore Rasmussen · Montréal · 1950
L’homoncule de Penfield Wilder Penfield, avec Theodore Rasmussen · 1950 médiane Bande sensitive gyrus postcentral coupe frontale face médiale Comment on l’a mappé patients éveillés, Montréal courant faible au cortex étiquettes numérotées 1937 d’abord, dans Brain 1950 Cerebral Cortex dessiné par H. Cantlie longueur = part du cortex, pas du corps orteils pied jambe tronc 1 bras main doigts pouce 2 œil visage lèvres 3 dents, mâchoire langue pharynx 4 Le corps, dessiné à la taille ressentie.
Fig. 74 · L’homoncule de Penfield · Lire le schéma
  1. 1Pieds et tronc. En haut de la coupe, près de la ligne médiane, se trouvent les orteils, le pied, la jambe et le tronc. Leurs bandes de cortex sont étroites, d’où leur petite taille.
  2. 2La main géante. Le bras, puis une main et des doigts immenses, avec une large part pour le pouce. Le toucher fin et la manipulation revendiquent un vaste territoire cortical.
  3. 3Visage et lèvres. Plus bas viennent les yeux, le visage et les lèvres enflées. Les lèvres comptent parmi nos surfaces les plus sensibles, et la carte le montre.
  4. 4Bouche et gorge. Au bas de la bande se trouvent les dents, la mâchoire, la langue et le pharynx, essentiels pour goûter, mâcher, avaler et parler.
▶ Voir le film (en anglais)

La figure est grotesque, et c’est pourquoi personne ne l’oublie. Un petit homme est allongé sur une coupe de cerveau, la tête pendant sur le côté, les pieds repliés par-dessus le sommet. Ses jambes et son tronc sont malingres. Sa main est énorme, une paume immense aux doigts comme des saucisses. Ses lèvres enflent en une moue démesurée, et sa langue pend en dessous. C’est l’homoncule, du latin « petit homme », et il est une carte de la quantité de cerveau consacrée à la sensibilité de chaque partie du corps.

Il est né d’un genre de chirurgie extraordinaire. Wilder Penfield, neurochirurgien né aux États-Unis qui fonda l’Institut neurologique de Montréal en 1934, s’était spécialisé dans le traitement des épilepsies graves par l’ablation du tissu lésé qui déclenchait les crises. Pour éviter de couper quoi que ce soit de vital, il opérait des patients éveillés. Le cuir chevelu et le crâne étaient insensibilisés par anesthésie locale ; le cerveau lui-même n’a pas de récepteurs de la douleur. Une fois la surface exposée, Penfield touchait des points du cortex avec un faible courant électrique et demandait au patient ce qu’il ressentait, tandis qu’un collègue notait chaque réponse et marquait l’endroit d’une étiquette de papier numérotée.

Les réponses étaient d’une précision saisissante. Stimuler un point provoquait un picotement dans le pouce, un autre une contraction des lèvres, un autre une sensation dans les orteils. Au fil de centaines d’opérations, un schéma se dessina. Le long d’une bande de cortex située juste en arrière de la scissure centrale, le gyrus postcentral, le corps était disposé dans l’ordre : orteils et jambes près du sommet du crâne, puis tronc, bras et main, puis visage, lèvres et langue en descendant sur le côté. Une bande jumelle, juste en avant, commandait le mouvement. Le corps était cartographié sur le cerveau, mais la carte était terriblement déformée.

Penfield et Edwin Boldrey publièrent un premier homoncule en 1937. La version devenue célèbre parut en 1950 dans The Cerebral Cortex of Man, de Penfield et Theodore Rasmussen, dessinée par l’illustratrice médicale Hortense Cantlie. Elle montre le cerveau en coupe transversale, comme tranché d’une oreille à l’autre, avec les parties du corps dessinées à l’extérieur du cortex à la taille de leur territoire. Des figures distinctes représentaient la sensibilité et le mouvement.

Le dessin fait passer un argument qu’aucune liste de points de stimulation n’aurait pu porter. La taille de chaque partie n’est pas sa taille sur le corps mais son importance pour le cerveau. Les mains et les lèvres sont énormes parce qu’elles sont nos instruments les plus fins du toucher et de la manipulation, bourrées de récepteurs, tandis que le large dos est un désert. Penfield lui-même voyait dans ce dessin une caricature plutôt qu’une carte exacte, et des études ultérieures ont montré que la carte est plus désordonnée, avec des territoires qui se chevauchent.

L’homoncule n’en a pas moins transformé la façon dont nous nous représentons le cerveau. Il a rendu visible l’idée de cartes corticales, et ces cartes se sont révélées vivantes. Dans les années 1990, le neurologue V. S. Ramachandran a montré que certains amputés ressentaient un contact sur le visage comme un contact sur leur main absente, parce que visage et main sont voisins sur la bande et que le territoire du visage avait envahi son voisin devenu silencieux. De telles découvertes ont contribué à fonder la science moderne de la neuroplasticité, et les chirurgiens cartographient toujours le cortex de patients éveillés avant de retirer des tumeurs.

La carte est encore en cours de révision : en 2023, des chercheurs utilisant l’imagerie cérébrale ont signalé des régions liées à l’action du corps entier, intercalées parmi les territoires moteurs classiques. Le petit homme demeure pourtant sur les affiches, dans les manuels et sous forme de sculptures difformes dans les musées des sciences, portrait de nous-mêmes tels que le cerveau nous voit.

Pourquoi il a changé le monde
1937, dans BrainPremière version
1950Édition classique
Montréal, 1934Fondation de l’institut
  • A rendu visibles, pour les médecins et le public, les cartes ordonnées du corps dans le cortex
  • Fonde la cartographie cérébrale en éveil, toujours utilisée pour préserver les fonctions en chirurgie
  • A aidé à expliquer les membres fantômes et à lancer l’étude de la neuroplasticité
Schéma 75 · Partie VIII

La matrice du dilemme du prisonnier

Quatre cases montrent comment deux joueurs rationnels aboutissent, par la logique, à une issue qu’ils détestent.
Merrill Flood, Melvin Dresher & Albert Tucker · RAND, Santa Monica · 1950
La matrice du dilemme du prisonnier Merrill Flood, Melvin Dresher et Albert Tucker · 1950 Prisonnier B se tait avoue Prisonnier A se tait avoue peine en années, A puis B RAND, janvier 1950 Le jeu de Flood et Dresher 100 parties, Alchian c. Williams : forte coopération récit ajouté par Tucker Tournoi d’Axelrod, 1980 A B cellules séparées, chacun choisit seul 1 A: 1 B: 1 peine courte 2 A: 10 B : libre A est le pigeon A : libre B: 10 A est le tentateur 3 A: 5 B: 5 Équilibre de Nash 4 chaque flèche dit : avouer 5 Le meilleur choix de chacun nuit aux deux.
Fig. 75 · La matrice du dilemme du prisonnier · Lire le schéma
  1. 1Deux prisonniers. Chaque suspect, détenu dans une cellule séparée, choisit seul : se taire pour protéger son complice, ou avouer et témoigner contre lui.
  2. 2Silence mutuel. Si tous deux se taisent, tous deux purgent une courte peine pour un délit mineur. C’est la meilleure issue commune, mais elle exige la confiance.
  3. 3Le tentateur et la dupe. Si l’un avoue et que l’autre se tait, celui qui avoue sort libre et le complice loyal écope de la plus longue peine.
  4. 4L’équilibre. Si tous deux avouent, tous deux purgent une peine moyenne. Aucun ne peut faire mieux en changeant seul : c’est là qu’aboutissent les joueurs rationnels.
  5. 5Les flèches de la logique. Quoi que fasse l’autre, avouer est préférable pour chaque joueur. Toutes les flèches pointent vers le pire coin commun de la grille.
▶ Voir le film (en anglais)

En janvier 1950, à la RAND Corporation de Santa Monica, deux mathématiciens montèrent une petite expérience aux grandes conséquences. Merrill Flood et Melvin Dresher travaillaient sur la théorie des jeux, la jeune mathématique de la stratégie dont l’armée américaine espérait qu’elle aiderait à apprivoiser l’ère nucléaire. Ils imaginèrent un jeu simple à deux joueurs, chacun choisissant entre deux coups, et demandèrent à deux collègues, l’économiste Armen Alchian et l’analyste de la RAND John Williams, d’y jouer cent fois de suite.

Le jeu avait une propriété perverse. Quoi que fasse l’autre, chaque joueur gagnait davantage en choisissant le coup égoïste. Pourtant, si tous deux jouaient égoïstement, tous deux s’en sortaient moins bien que s’ils avaient coopéré. John Nash venait de montrer que tout jeu de ce type possède un équilibre, une combinaison de coups dont aucun joueur n’a intérêt à s’écarter seul. Ici, l’équilibre était l’égoïsme mutuel, une issue stable, rationnelle et mauvaise pour tout le monde. Fait intéressant, Alchian et Williams ignorèrent la théorie et coopérèrent bien plus souvent qu’elle ne le prévoyait.

Le jeu reçut son nom quelques mois plus tard. Albert Tucker, mathématicien de Princeton qui avait dirigé la thèse de Nash, cherchait un exemple pour un exposé devant des psychologues à Stanford, et il habilla les chiffres d’une histoire. Deux suspects sont arrêtés et placés dans des cellules séparées. On propose à chacun un marché : avoue et témoigne contre ton complice, et tu seras libéré tandis qu’il purgera une longue peine. Si tous deux se taisent, tous deux écopent d’une peine courte pour un délit mineur. Si tous deux avouent, tous deux purgent une peine moyenne. Tucker l’appela le dilemme du prisonnier, et le nom resta parce que l’histoire rendait la logique humaine.

Le schéma qui porte l’idée est la matrice des gains, une grille de deux sur deux, avec les choix d’un joueur en lignes et ceux de l’autre en colonnes. Chaque case contient deux nombres, un par prisonnier. C’est une image d’une rare économie. Lisez une ligne et vous voyez les options d’un prisonnier selon le choix de l’autre ; lisez les cases ensemble et vous voyez le piège. Le silence mutuel occupe un coin : la meilleure issue commune. L’aveu mutuel se trouve dans le coin diagonalement opposé : c’est l’équilibre. De chaque case, des flèches d’intérêt personnel y conduisent.

Une fois repérée, la matrice apparut partout. Les stratèges de la guerre froide y lurent la course aux armements : chaque superpuissance était plus en sécurité en s’armant, quoi que fasse l’autre, si bien que toutes deux s’armèrent, et toutes deux en sortirent plus pauvres et pas plus en sécurité. Les économistes la retrouvèrent dans les cartels, où chaque membre est tenté de casser le prix convenu. Les biologistes la découvrirent chez les animaux qui s’épouillent ou partagent leur nourriture. Les écologistes la voient dans la pêche et le climat, où chaque nation gagne à polluer un ciel commun.

Le chapitre le plus encourageant s’ouvrit en 1980, quand le politologue Robert Axelrod invita des spécialistes à soumettre des programmes informatiques appelés à s’affronter de façon répétée. Le vainqueur fut le plus simple de tous, Tit for Tat (« donnant-donnant »), écrit par Anatol Rapoport : coopérer d’abord, puis imiter ce que l’adversaire a fait au coup précédent. Le livre d’Axelrod, The Evolution of Cooperation, soutenait que lorsque les joueurs s’attendent à se revoir, la gentillesse adossée à la riposte peut l’emporter.

Telle est la double leçon de la matrice. Dans une rencontre unique entre inconnus, la raison mène au tort mutuel. Dans une relation durable, la même raison peut mener à la confiance. Quatre petites cases, griffonnées pour distraire les stratèges de la RAND, sont devenues une manière de penser pourquoi la coopération est difficile, pourquoi elle se produit malgré tout, et ce que les institutions doivent faire pour qu’elle paie.

Pourquoi il a changé le monde
janvier 1950Première partie
100Tours de la première partie
1980Tournoi d’Axelrod
  • A présenté course aux armements, cartels et traités climatiques comme un seul et même problème
  • Est devenue le modèle de référence pour étudier la coopération en économie et en biologie
  • Les tournois d’Axelrod ont fait du donnant-donnant le symbole d’une stratégie ferme mais indulgente
Schéma 76 · Partie VIII

La hiérarchie des besoins de Maslow

Une pyramide que son auteur n’a jamais dessinée est devenue l’image la plus familière de la motivation humaine.
Abraham Maslow (la pyramide a été dessinée par d’autres) · Brooklyn, New York · 1943
La pyramide de Maslow Abraham Maslow (pyramide dessinée par d’autres) · 1943 la pyramide tardive, v. 1960 Maslow 1943 : % satisfait 0 100 un citoyen moyen Physiologiques nourriture, eau, chaleur, sommeil 1 85% Sécurité sûreté, ordre, pas de peur 2 70% Amour, appartenance amis, famille, un groupe 3 50% Estime respect 4 40% Accomplissement de soi tout ce qu’on peut être sommet ajouté ensuite 5 10% Maslow décrivait un chevauchement ; la pyramide a fait un escalier.
Fig. 76 · La hiérarchie des besoins de Maslow · Lire le schéma
  1. 1Physiologiques. Nourriture, eau, chaleur et sommeil. Gravement insatisfaits, soutenait Maslow, ils dominent la pensée. Selon lui, un adulte type était satisfait à 85 %.
  2. 2Sécurité. Sécurité, ordre et absence de peur. Une fois le corps nourri, le besoin d’un monde prévisible prend le relais. Satisfait à 70 %.
  3. 3Amour et appartenance. Amis, famille et place dans un groupe. Maslow voyait dans l’appartenance contrariée une source majeure de détresse. Satisfait à 50 %.
  4. 4Estime. Respect de soi, compétence et respect d’autrui. Satisfait à 40 %, selon les chiffres illustratifs, et de son propre aveu arbitraires, de Maslow.
  5. 5Accomplissement de soi. Devenir tout ce que l’on est capable de devenir. Satisfait à seulement 10 %. Le sommet pointu a été ajouté par des auteurs ultérieurs, pas par Maslow.
▶ Voir le film (en anglais)

Peu de schémas ont voyagé aussi loin que la pyramide de Maslow. Elle orne les écoles d’infirmières et les séminaires d’entreprise, se niche dans un coin des présentations marketing et réapparaît dans des blagues où l’on a ajouté le wifi au crayon sous l’étage du bas. Cinq bandes empilées s’élèvent des besoins corporels, à la base, jusqu’à l’accomplissement de soi, au sommet, et le message semble évident au premier coup d’œil : satisfaire d’abord les besoins inférieurs, puis grimper. Le plus étrange est qu’Abraham Maslow ne l’a jamais dessinée.

Ce que Maslow a écrit, en 1943, c’est un article de la Psychological Review intitulé « A Theory of Human Motivation ». Il était alors un jeune psychologue au Brooklyn College, plus intéressé par ce que les personnes saines et épanouies avaient en commun que par ce qui rendait les gens malades. Il proposait que les besoins humains s’organisent selon une hiérarchie de prépondérance : certains besoins accaparent l’attention tant qu’ils ne sont pas raisonnablement satisfaits. Viennent d’abord les besoins physiologiques, comme la nourriture, l’eau et le sommeil. Puis la sécurité. Puis l’amour et l’appartenance. Puis l’estime, à la fois le respect de soi et la considération d’autrui. Enfin l’accomplissement de soi, terme emprunté au neurologue Kurt Goldstein : le désir de devenir tout ce que l’on est capable de devenir.

Maslow prenait soin de préciser que les niveaux n’étaient pas des marches rigides. Les besoins se chevauchent, la plupart des gens sont partiellement satisfaits à chaque niveau, et les nouveaux besoins émergent progressivement. Il avançait même des chiffres illustratifs : un citoyen moyen, supposait-il, pourrait être satisfait à 85 % dans ses besoins physiologiques, à 70 % pour la sécurité, 50 % pour l’amour, 40 % pour l’estime et seulement 10 % pour l’accomplissement de soi. C’est le tableau d’une satisfaction partielle et imbriquée, pas d’un escalier gravi un étage après l’autre.

La pyramide semble être arrivée plus tard, par la littérature managériale. Des historiens qui en ont retracé l’origine en 2019 ont attribué une version précoce au consultant Charles McDermid, dans un article de 1960 paru dans Business Horizons sur la façon dont l’argent motive les salariés. Les manuels de comportement organisationnel en recopièrent la forme, et dans les années 1970, Maslow, c’était tout simplement cela. Le triangle ajoutait des choses que Maslow n’avait pas dites : une base large laissant entendre que les besoins élémentaires sont les plus vastes, des frontières nettes entre les étages, et une pointe étroite suggérant que peu de gens atteignent le sommet.

C’est la forme qui a convaincu. La pyramide est l’un des plus anciens symboles de la hiérarchie et de la réussite, et elle a transformé une théorie hésitante en quelque chose qui ressemblait à une architecture achevée. Elle est facile à enseigner, facile à retenir et facile à appliquer à n’importe quoi, et c’est exactement pour cela qu’elle s’est répandue dans les ressources humaines, la publicité et le travail social.

La recherche a été moins tendre avec la théorie qu’avec l’image. Des synthèses des années 1970 n’ont guère trouvé de preuves que les besoins soient satisfaits dans un ordre fixe, et les personnes en détresse sacrifient couramment leur confort à l’amour, à la foi ou à la dignité. Maslow lui-même n’a cessé de remanier ses idées et, à la fin de sa vie, a écrit sur la transcendance de soi, un besoin situé au-delà de l’accomplissement de soi, que la pyramide classique omet. Ses défenseurs soulignent que sa vision était plus humaine et plus souple que ne le laisse croire le triangle.

La hiérarchie de Maslow a donc doublement sa place dans ce livre. Elle a changé la façon dont managers, enseignants et soignants pensent les besoins des gens, et elle montre comment un schéma peut mener une vie indépendante de sa source. La pyramide est une leçon de lecture critique des formes : avant de croire ce qu’un schéma suggère, il vaut la peine de se demander si son auteur l’a jamais dessiné.

Pourquoi il a changé le monde
1943Publication de l’article
5Niveaux de la liste
vers 1960Pyramide imprimée
  • A donné aux managers, infirmiers et enseignants un vocabulaire commun des besoins humains
  • A contribué à lancer la psychologie humaniste et l’étude de l’épanouissement
  • Cas d’école d’un schéma qui remodèle, et simplifie, sa source
Schéma 77 · Partie VIII

La taxonomie de Bloom

Une échelle de six compétences intellectuelles a changé la façon dont le monde rédige examens, cours et objectifs.
Benjamin Bloom et ses collègues · Chicago · 1956
Taxonomie de Bloom Benjamin Bloom et collègues · 1956 Handbook I, 1956 : des noms Révision 2001 : verbes plus complexe Connaissance 1.00 définir Compréhension 2.00 expliquer Application 3.00 appliquer 1 Analyse 4.00 comparer Synthèse 5.00 concevoir Évaluation 6.00 justifier 2 examens : surtout niveaux 1 à 3 Retenir Comprendre Appliquer Analyser rappel verbes d’objectifs 3 Évaluer Créer échange sommet 4 Créer du neuf est désormais en haut de l’échelle.
Fig. 77 · La taxonomie de Bloom · Lire le schéma
  1. 1Les échelons inférieurs. Connaissance, Compréhension et Application : se rappeler des faits, en saisir le sens et les utiliser dans des situations nouvelles. Numérotés de 1.00 à 3.00 dans le manuel.
  2. 2La pensée supérieure. L’Analyse décompose la matière en parties, la Synthèse assemble les parties en un tout nouveau, l’Évaluation juge de la valeur selon des critères. Rares étaient les épreuves qui montaient jusque-là.
  3. 3Les noms deviennent des verbes. La révision de 2001 rebaptisa les niveaux en actions d’élèves : Se souvenir, Comprendre, Appliquer, Analyser, Évaluer et Créer, prêts pour rédiger des objectifs.
  4. 4L’interversion au sommet. La Synthèse devint Créer et passa au-dessus d’Évaluer. Les réviseurs jugèrent que créer du nouveau était la forme de pensée la plus exigeante.
▶ Voir le film (en anglais)

En 1948, un groupe d’examinateurs universitaires se réunit lors d’un congrès de psychologie à Boston autour d’un modeste problème administratif. Ils passaient leur vie professionnelle à rédiger des épreuves et constataient sans cesse que des formules comme « comprend vraiment » n’avaient pas le même sens pour tout le monde. Ce qu’une université présentait comme une mesure de la compréhension, une autre le rejetait comme simple mémorisation. Pouvaient-ils s’accorder sur un vocabulaire commun pour désigner ce qu’ils cherchaient à mesurer ?

L’homme qui porta le projet fut Benjamin Bloom, psychologue de l’éducation à l’université de Chicago, où il travaillait au bureau des examens. Au fil de plusieurs années de réunions, Bloom et ses collègues classèrent les objectifs éducatifs en domaines : cognitif, pour la connaissance et la pensée ; affectif, pour les sentiments et les valeurs ; psychomoteur, pour les habiletés physiques. En 1956, ils publièrent le premier volume, Taxonomy of Educational Objectives, Handbook I: Cognitive Domain. Un second manuel, consacré au domaine affectif, suivit en 1964.

La taxonomie cognitive définissait six classes par ordre de complexité croissante : Connaissance, Compréhension, Application, Analyse, Synthèse et Évaluation. Chacune était numérotée comme dans une classification de bibliothèque, de 1.00 Connaissance à 6.00 Évaluation, avec des subdivisions comme la connaissance de la terminologie ou l’analyse des relations. Le principe était cumulatif : pour appliquer un principe, il faut le comprendre ; pour évaluer un argument, il faut être capable de l’analyser. Chaque classe s’accompagnait d’exemples de questions, ce qui rendit le système immédiatement utile à ceux qui rédigeaient les examens.

Le manuel était un plan numéroté, pas une image, et la célèbre pyramide fut ajoutée plus tard par des enseignants et des formateurs qui voulaient quelque chose à épingler au mur. Pourtant, même sous forme de plan, il fonctionnait comme un schéma : une échelle à gravir. Il permit aux enseignants de voir que la plupart de leurs épreuves se situaient sur les échelons du bas. Une question demandant la date d’une bataille teste la connaissance ; une question demandant aux élèves de juger lequel de deux historiens est le plus convaincant teste l’évaluation. Mis côte à côte, les six niveaux rendaient d’une évidence gênante l’écart entre ce que les écoles prétendaient enseigner et ce qu’elles évaluaient réellement.

La taxonomie se répandit avec une rapidité remarquable. Elle façonna les programmes aux États-Unis et fut traduite dans de nombreuses langues. Les formations d’enseignants la diffusèrent, et des listes de verbes associés à chaque niveau, comme définir, expliquer, appliquer, comparer, concevoir et justifier, devinrent la façon standard de rédiger des objectifs d’apprentissage. Les organismes d’examen s’en servirent pour équilibrer leurs sujets, et elle apparut plus tard dans la formation professionnelle et dans la conception de cours en ligne.

En 2001, une équipe dirigée par Lorin Anderson, ancien étudiant de Bloom, et David Krathwohl, l’un des auteurs d’origine, publia une révision. Ils transformèrent les noms en verbes, Se souvenir, Comprendre, Appliquer, Analyser, Évaluer et Créer, et intervertirent les deux niveaux supérieurs, plaçant la création au-dessus de l’évaluation. Ils ajoutèrent aussi une seconde dimension décrivant le type de connaissance en jeu : factuelle, conceptuelle, procédurale et métacognitive. L’interversion était une déclaration de valeurs. Créer quelque chose de nouveau devenait le sommet de l’apprentissage.

Les critiques font valoir que la pensée n’est pas si nettement stratifiée et que les élèves peuvent créer avant d’avoir pleinement compris. Malgré tout, l’échelle de Bloom reste l’un des outils les plus utilisés en éducation. L’effort d’un comité pour normaliser le vocabulaire des examens a fini par façonner ce que l’on demande à des millions d’élèves de faire de leur esprit.

Pourquoi il a changé le monde
1956Manuel I
6Niveaux
2001Révision
  • Est devenue la grammaire de référence pour rédiger des objectifs d’apprentissage dans le monde entier
  • A poussé les concepteurs d’examens à évaluer l’analyse et le jugement, pas seulement la mémoire
  • La révision de 2001 a fait de la création le but suprême de l’apprentissage
Schéma 78 · Partie VIII

La fenêtre de Johari

Quatre carreaux ont donné un nom à l’angle mort et fait du feedback une compétence que les équipes peuvent exercer.
Joseph Luft & Harrington Ingham · Los Angeles · 1955
La fenêtre de Johari Joseph Luft et Harrington Ingham · 1955 Connu de soi Inconnu de soi Connu des autres Inconnu des autres Joe + Harry Luft et Ingham labo UCLA, 1955 un modèle graphique de conscience inter- personnelle Ouvert faits publics habitudes vues 1 Aveugle mon ton de voix forces ignorées 2 Caché soucis, ambitions derrière la façade 3 Inconnu capacités non testées motifs enfouis 4 retour confidence tirets : la zone ouverte ensuite 5 Deux lignes mobiles autrui me dit : zone aveugle réduite je dis à autrui : zone cachée réduite La tache aveugle : seuls les autres peuvent la réduire.
Fig. 78 · La fenêtre de Johari · Lire le schéma
  1. 1Ouvert. Connu de moi et connu des autres : le moi partagé des faits publics, des habitudes visibles et des opinions exprimées. Le travail d’équipe se joue surtout ici.
  2. 2Aveugle. Connu des autres mais pas de moi : le ton, les habitudes et les qualités que les collègues remarquent et qui m’échappent. Eux seuls peuvent le révéler.
  3. 3Caché. Connu de moi mais dissimulé aux autres : inquiétudes, ambitions et opinions privées derrière la façade que nous présentons au groupe.
  4. 4Inconnu. Connu de personne pour l’instant : aptitudes non éprouvées, motivations enfouies et réactions à des situations encore inédites. Il peut émerger à la faveur d’expériences nouvelles.
  5. 5Déplacer les lignes. Le feedback des autres fait glisser la ligne verticale et réduit le carreau aveugle. La révélation de soi fait descendre la ligne horizontale et réduit le carreau caché.
▶ Voir le film (en anglais)

En 1955, lors d’un laboratoire de formation à la dynamique de groupe organisé par l’université de Californie à Los Angeles, deux psychologues proposèrent un croquis simple pour expliquer ce qui se passe quand des inconnus apprennent à travailler ensemble. Joseph Luft et Harrington Ingham dessinèrent un carré et le divisèrent en quatre carreaux. Ils lui donnèrent leurs propres noms, en combinant Joe et Harry en Johari, un nom aux accents exotiques et anciens qui n’est en réalité qu’un jeu de mots californien du milieu du siècle.

Le contexte était celui du mouvement des groupes de formation. Après la Seconde Guerre mondiale, des disciples du psychologue Kurt Lewin avaient lancé de petits groupes de discussion où les participants étudiaient leur propre comportement au moment même où il se produisait, en donnant et en recevant des réactions franches. Ces séances, organisées à Bethel, dans le Maine, puis en Californie, étaient intenses et parfois déroutantes. Luft et Ingham voulaient un modèle que les participants puissent garder en tête, et ils le publièrent cette année-là dans les actes de l’atelier sous le titre de « modèle graphique de la conscience interpersonnelle ».

La grille croise deux questions. En haut : telle chose me concernant m’est-elle connue, ou non ? Sur le côté : est-elle connue des autres, ou non ? Il en résulte quatre carreaux. Le carreau ouvert contient ce que tout le monde sait : mon métier, mon accent, ma manie d’interrompre, si je la reconnais. Le carreau caché contient ce que je sais mais dissimule, inquiétudes et ambitions derrière la façade. Le carreau aveugle contient ce que les autres voient et que je ne vois pas : le ton de voix plus sec que je ne le voudrais, la qualité que je sous-estime. Et le carreau inconnu contient ce que personne ne sait encore : aptitudes inexploitées, motivations enfouies, réactions à des situations pas encore rencontrées.

La force du schéma tient à ce qui bouge. Les lignes entre les carreaux ne sont pas fixes. Quand je me dévoile davantage, la ligne horizontale descend et le carreau ouvert s’agrandit aux dépens du carreau caché. Quand les autres me disent comment je suis perçu et que j’écoute, la ligne verticale se déplace et le carreau ouvert empiète sur l’angle mort. Luft soutenait qu’une grande zone ouverte va de pair avec une meilleure communication et davantage de confiance, et que les groupes gagnent en santé à mesure que s’élargissent les carreaux ouverts de leurs membres. Toute la théorie du feedback se lit dans deux lignes mobiles.

Le modèle donna aussi un nom à une chose dont tout le monde avait souffert sans que personne l’ait jamais représentée. L’angle mort, le carreau qu’on ne peut réduire par son seul effort, devint une notion de travail dans la formation au management. Des praticiens firent plus tard de la fenêtre un exercice : chacun choisit des adjectifs pour se décrire, ses collègues en choisissent pour le décrire, et les recoupements et les écarts sont répartis dans les quatre carreaux.

Luft développa le modèle dans des livres comme Of Human Interaction, en 1969, et il devint un classique des formations au leadership, de l’enseignement infirmier, de l’accompagnement psychologique et de la cohésion d’équipe dans le monde entier. Parmi ses descendants figure l’évaluation à 360 degrés, dans laquelle les collègues situés au-dessus, au-dessous et à côté d’une personne notent les mêmes comportements : en somme, une enquête systématique sur le carreau aveugle.

La fenêtre de Johari n’a jamais été un instrument scientifique précis, et n’a jamais prétendu l’être. C’est un outil de réflexion, et un outil durable, parce que ses quatre cases transforment une vérité inconfortable en géométrie. Les autres voient des parts de nous que nous ne voyons pas, et le seul moyen de réduire ce carreau est de demander, puis d’écouter.

Pourquoi il a changé le monde
Joe et HarryNom tiré de
4Carreaux
1955, UCLAPremière présentation
  • A fait du feedback et de la révélation de soi des compétences clés de la formation au management
  • A donné à l’idée d’angle mort personnel une image largement partagée
  • Annonçait les évaluations à 360 degrés, qui sondent la façon dont nos collègues nous voient
Schéma 79 · Partie VIII

La courbe de valeur de Kahneman et Tversky

Une courbe en S bancale a montré que perdre fait plus mal que gagner ne réjouit, et a réécrit l’économie.
Daniel Kahneman & Amos Tversky · Jérusalem · 1979
La courbe de valeur de Kahneman-Tversky Daniel Kahneman et Amos Tversky · 1979 VALEUR GAINS PERTES « a hypothetical value function », Econometrica 1979 −100 £ −50 £ +50 £ +100 £ point de référence là où vous êtes 1 concave gain sûr plutôt qu’un pari 2 convexe, + raide parier pour éviter perte sûre 3 +1 −2,25 Aversion à la perte perdre 100 £ fait deux fois plus de mal que gagner 100 £ ne plaît ratio d’environ 2,25 (1992) 4 Les pertes pèsent plus que les gains.
Fig. 79 · La courbe de valeur de Kahneman et Tversky · Lire le schéma
  1. 1Le point de référence. La valeur se mesure à partir de la situation présente, non de la richesse totale. On ressent gains et pertes par rapport à une attente, non en niveaux absolus.
  2. 2Gains : concave. La courbe monte puis s’aplatit. Chaque livre gagnée en plus ajoute moins de plaisir : on préfère un gain certain à un pari de valeur espérée comparable.
  3. 3Pertes : convexe. Sous l’origine, la courbe s’aplatit aussi : on parie pour éviter une perte certaine. Et ce bras descend plus raide que celui des gains ne monte.
  4. 4Aversion à la perte. Comparez des montants égaux. Perdre 100 livres déplace la valeur environ deux fois plus loin que gagner 100 livres. Les pertes pèsent plus que les gains.
▶ Voir le film (en anglais)

Dans les années 1970, l’économie reposait sur un portrait flatteur de l’être humain. On supposait que les gens pesaient les choix risqués selon leur valeur espérée, corrigée de la valeur qu’ils accordaient à la richesse, et qu’ils faisaient ces choix de façon cohérente. Ce portrait avait été formalisé sous le nom de théorie de l’utilité espérée ; il était élégant, mathématique et largement accepté. Deux psychologues israéliens, Daniel Kahneman et Amos Tversky, passèrent une grande partie de la décennie à accumuler les preuves qu’il se trompait de manière prévisible.

Leur méthode était d’une simplicité désarmante. Ils soumettaient des choix hypothétiques à des étudiants et à des collègues, surtout en Israël. Préférez-vous 3 000 à coup sûr, ou 80 % de chances d’obtenir 4 000 ? La plupart choisissaient la certitude. Puis ils inversaient le signe. Préférez-vous accepter une perte certaine de 3 000, ou 80 % de risque de perdre 4 000 ? Cette fois, une large majorité pariait. Les mêmes personnes se montraient prudentes face aux gains et téméraires face aux pertes. La théorie de l’utilité espérée peinait à expliquer ce basculement. Kahneman et Tversky l’appelèrent l’effet de réflexion.

En 1979, ils publièrent leur alternative dans Econometrica, grande revue d’économie mathématique, sous le nom volontairement terne de théorie des perspectives. En son cœur se trouve un petit graphique, intitulé dans l’article simplement fonction de valeur hypothétique. Il ne porte aucun chiffre, seulement trois mots : valeur, gains et pertes. Pourtant, en une seule courbe, il renversa des siècles d’hypothèses.

La première idée est l’origine. La valeur ne se mesure pas à partir de la richesse totale, mais d’un point de référence, généralement la situation présente. Les gens ressentent des variations, pas des niveaux : une augmentation de quelques centaines de livres peut ravir l’un et vexer l’autre, selon ce que chacun attendait. La deuxième idée est la forme. À droite de l’origine, du côté des gains, la courbe est concave : elle monte vite puis s’aplatit, si bien que chaque livre supplémentaire procure moins de plaisir. À gauche, du côté des pertes, elle est convexe, si bien que chaque livre perdue en plus fait un peu moins mal. Cette symétrie de la sensibilité décroissante explique l’effet de réflexion.

La troisième idée est l’asymétrie, et c’est la plus célèbre. La courbe est plus raide pour les pertes que pour les gains. Perdre 100 livres fait plus mal que gagner 100 livres ne fait plaisir. Des travaux ultérieurs du duo, en 1992, estimèrent ce rapport à environ deux un quart. Cette aversion à la perte explique pourquoi les gens refusent des paris équitables à pile ou face, pourquoi les investisseurs gardent trop longtemps des actions en baisse, et pourquoi les clients réagissent plus vivement à un supplément qu’à une remise équivalente.

L’article devint l’un des plus cités de l’histoire de l’économie et donna naissance à l’économie comportementale. Richard Thaler s’en inspira pour décrire l’effet de dotation, la tendance à accorder plus de valeur à ce que l’on possède qu’à ce que l’on pourrait acheter. Des gouvernements ont créé des cellules chargées d’appliquer ces idées aux retraites et aux courriers fiscaux. Les spécialistes du marketing apprirent à présenter les prix comme des pertes évitées. Kahneman reçut le prix Nobel d’économie en 2002 ; Tversky était mort en 1996, et le prix n’est pas décerné à titre posthume. Kahneman déclara publiquement qu’il s’agissait d’une réussite commune.

Le génie de la courbe de valeur est de porter toute une psychologie en une seule ligne. Un point de référence, deux courbures et un bras gauche plus raide suffisent à montrer que les gens ne sont pas des calculateurs de richesse mais des juges sensibles du changement, et qu’une perte pèse plus lourd qu’un gain de même taille.

Pourquoi il a changé le monde
EconometricaRevue
environ 2,25 (1992)Aversion à la perte
2002Nobel de Kahneman
  • A fondé l’économie comportementale et contesté la théorie de l’utilité espérée
  • Explique les prix présentés comme des pertes, les retraites par défaut et la réticence des investisseurs à vendre
  • A inspiré les cellules gouvernementales de nudge dans le monde entier
Schéma 80 · Partie VIII

La courbe de Dunning-Kruger

Deux lignes plates et une fausse montagne célèbre ont fait de l’excès de confiance l’idée psy la plus partagée.
Justin Kruger & David Dunning · Cornell, Ithaca · 1999
La courbe de Dunning-Kruger Justin Kruger et David Dunning · 1999 0 25 50 75 100 bas 2e 3e sommet quartile selon le score réel centile, test de logique 1999 (approx.) moyenne score réel 1 capacité perçue 2 12e : réel 62e : estimé 50 pts 3 sous-estimés 4 La version virale savoir confiance Mont Stupide vallée pente absent de l’article 1999 5 Les vraies données : deux lignes. La courbe célèbre : un dessin.
Fig. 80 · La courbe de Dunning-Kruger · Lire le schéma
  1. 1Score réel. Les étudiants sont répartis en quatre groupes selon leur performance réelle. La ligne pleine grimpe fortement du quartile inférieur au supérieur, comme il se doit.
  2. 2Compétence perçue. La ligne pointillée montre comment chaque groupe pensait avoir réussi. Elle est presque plate : chacun se croit un peu au-dessus de la moyenne.
  3. 3L’écart en bas. Le groupe le plus faible a obtenu un score autour du 12ᵉ centile mais s’est situé autour du 62ᵉ. Faute de compétence, il ne voyait pas ses erreurs.
  4. 4Les experts modestes. Le meilleur groupe a sous-estimé son rang, croyant que les autres trouvaient le test aussi facile. Son erreur était plus faible, et de sens inverse.
  5. 5La montagne de la stupidité. La célèbre courbe pic-vallée-pente n’apparaît nulle part dans l’article de 1999. C’est un dessin de l’ère d’internet qui a emprunté le nom des auteurs.
▶ Voir le film (en anglais)

En 1995, à Pittsburgh, un homme braqua deux banques en plein jour sans se déguiser, apparemment convaincu que du jus de citron étalé sur son visage le rendrait invisible aux caméras de surveillance. Il fut arrêté en quelques heures. L’histoire attira l’attention de David Dunning, psychologue social à l’université Cornell, qui se demanda si l’incompétence ne portait pas un double fardeau caché. Ceux qui manquent d’une compétence commettent des erreurs ; peut-être ce même manque les empêche-t-il de reconnaître ces erreurs.

Avec son doctorant Justin Kruger, Dunning entreprit de le vérifier. Des étudiants de Cornell passèrent des tests de raisonnement logique, de grammaire anglaise et, détail mémorable, d’humour, où les notes qu’ils attribuaient à des blagues étaient comparées à celles d’humoristes professionnels. Ensuite, chaque étudiant estimait sa propre réussite et se situait par rapport à ses pairs. En 1999, les résultats parurent dans le Journal of Personality and Social Psychology sous un titre devenu une formule consacrée : « Unskilled and Unaware of It » (« Incompétents et inconscients de l’être »).

Les figures de l’article sont de simples graphiques linéaires. Les participants sont répartis en quartiles selon leur score réel, du plus bas au plus haut, et deux lignes les traversent. La performance réelle grimpe fortement, comme il se doit. La performance perçue est presque plate et flotte au-dessus du milieu. Toute l’histoire est là où les lignes se croisent. Comme le disait le résumé, les membres du quartile inférieur obtenaient des résultats autour du 12ᵉ centile mais s’estimaient autour du 62ᵉ. Les meilleurs commettaient l’erreur inverse, plus faible, en sous-estimant leur rang relatif, apparemment parce qu’ils supposaient que les autres trouvaient les tests aussi faciles qu’eux.

Voilà le vrai schéma de Dunning-Kruger. La courbe que la plupart des gens imaginent est tout autre chose : une ligne qui s’envole vers un pic de confiance à faible niveau de connaissance, souvent baptisé la montagne de la stupidité, plonge dans une vallée du désespoir, puis gravit une douce pente de l’illumination. Elle ressemble à des données et se partage comme des données, mais elle ne figure ni dans l’article de 1999 ni dans ceux qui ont suivi. Ses origines se trouvent dans des dessins humoristiques en ligne et des diaporamas, et sa forme fait écho à des dessins plus anciens comme le cycle du hype des analystes en technologie. Elle est quand même devenue le visage public de l’effet.

Le véritable résultat a connu ses propres aventures. Il valut au duo un prix Ig Nobel en 2000, distinction qui récompense les recherches qui font d’abord rire, puis réfléchir. Il est entré dans le langage courant comme une insulte à tout faire, généralement destinée à quelqu’un d’autre. Les statisticiens, de leur côté, ont fait remarquer qu’une partie du phénomène peut découler de la régression vers la moyenne et de la tendance générale à se juger au-dessus de la moyenne : si tout le monde avance à peu près la même estimation, les moins performants sembleront automatiquement se surestimer le plus. Le débat se poursuit sur la part de psychologie et la part d’arithmétique dans l’effet, même si plusieurs études aux méthodes améliorées en retrouvent encore une version atténuée.

La leçon du schéma est donc à plusieurs étages. La ligne plate de l’auto-évaluation dit quelque chose de vrai et d’inconfortable : le sentiment de notre propre compétence est un instrument médiocre, le moins fiable précisément là où il compte le plus. La fausse montagne dit quelque chose des schémas eux-mêmes. Un dessin qui semble juste voyagera plus vite qu’un dessin qui est juste. Un chapitre sur l’excès de confiance se doit de finir sur une note d’humilité, car presque tous ceux qui ont partagé la courbe de la montagne de la stupidité ont, sans le savoir, illustré l’effet qu’elle prétend montrer.

Pourquoi il a changé le monde
JPSP, 1999Publication
12ᵉ centileScore du quartile inférieur
62ᵉ centileLeur auto-estimation
  • A fait de l’excès de confiance des moins compétents une idée largement connue
  • A stimulé la recherche sur l’auto-évaluation en médecine, en éducation et au travail
  • Sa fausse courbe virale est devenue une mise en garde sur les schémas
Partie IX

Les schémas du management

Grilles et graphiques qui font tourner les entreprises et les économies

Schéma 81 · Partie IX

L’organigramme ferroviaire de McCallum

Le premier organigramme devait empêcher les trains de se percuter ; il a rendu pensable l’entreprise moderne.
Daniel McCallum · New York and Erie Railroad · 1855
L’organigramme de McCallumDaniel McCallum · 1855 · New York and Erie Railroadenv. 800 km de voiesDir. généralD. McCallumPour la sécurité, pas le rang : un seul chef par homme. Conseil d’admin.porte l’arbrePrésidentl’autorité remonte1 Division IDivision IIDivision IIIDivision IVDivision V2 Télégraphesert les 5Atelierssert les 53 Les feuillesune branche, un chefChefs de gareContrôleursMécaniciensPoseurs de voie4 Rapports horairesposition des trains par filredescend aux racines5
Fig. 81 · L’organigramme ferroviaire de McCallum · Lire le schéma
  1. 1Les racines. Le conseil d’administration et le président siègent au pied de l’arbre : ils portent l’organisation au lieu de la regarder de haut.
  2. 2Cinq divisions. Chaque grosse branche est une division d’exploitation de la ligne, dotée de son propre surintendant, responsable de chaque train et de chaque gare de son tronçon.
  3. 3Les services. Des rameaux plus fins portent des services comme le télégraphe et les ateliers, qui servaient toutes les divisions mais rendaient compte par leur propre hiérarchie.
  4. 4Les feuilles. Chefs de gare, contrôleurs, équipes de locomotive et brigades de la voie pendent aux brindilles, chacun rattaché à une seule branche, donc à un seul chef.
  5. 5Les rapports remontent. Les rapports télégraphiques horaires sur la position des trains parcouraient les branches jusqu’aux racines : les dirigeants voyaient toute la ligne d’un coup.
▶ Voir le film (en anglais)

Au début des années 1850, le New York and Erie Railroad comptait parmi les plus longues lignes de chemin de fer du monde : près de 800 kilomètres de voie entre l’Hudson et le lac Érié. C’était aussi un chaos. Les petites compagnies se géraient comme un boutiquier tient sa boutique : le directeur connaissait chaque mécanicien par son nom et voyait presque toute la ligne depuis sa fenêtre. L’Erie était bien trop vaste pour cela. Les trains arrivaient en retard, les coûts restaient un mystère et, sur une ligne à voie unique où les convois se croisaient sur des voies d’évitement, un message manqué pouvait provoquer une collision frontale.

Daniel McCallum, charpentier et constructeur de ponts né en Écosse, devenu surintendant général de l’Erie, était convaincu que le problème tenait non aux hommes mais à l’organisation. En 1854 et 1855, il énonça une série de principes qui ressemblent à un manuel de management écrit avec soixante-dix ans d’avance : répartir clairement les responsabilités, donner à chacun l’autorité qui va avec, faire signaler immédiatement toute défaillance et s’appuyer sur un système de rapports quotidiens et horaires pour vérifier que tout est bien fait. Le télégraphe, encore une nouveauté, devait en être le système nerveux. Chaque gare transmettait par fil la position des trains, et les rapports remontaient la ligne.

Pour rendre ce système visible, il fit dessiner un schéma, gravé avec l’aide de l’ingénieur civil George Holt Henshaw. Il ne ressemblait en rien aux cases et aux traits qui tapissent aujourd’hui les services des ressources humaines. Il ressemblait à un arbre. Les racines figuraient le conseil d’administration et le président. Le tronc se déployait en grosses branches pour les cinq divisions d’exploitation, et en rameaux plus fins pour les services comme le télégraphe et les ateliers. Au bout des brindilles venaient les feuilles : chefs de gare, contrôleurs, équipes de locomotive et brigades d’ouvriers de la voie, chacun rattaché à une seule branche, donc à une seule chaîne de commandement.

Le choix botanique n’avait rien d’un simple ornement. Un arbre est un être vivant dont les parties dépendent les unes des autres, et McCallum voulait que chaque employé voie où il était accroché et à qui il rendait des comptes. Presque par accident, l’image plaçait aussi les détenteurs du pouvoir en bas, occupés à soutenir l’ensemble, plutôt que perchés au sommet. Les organigrammes suivants ont retourné le dessin et l’ont mis au carré, et une part de cette humilité s’est perdue.

Le schéma fut admiré par Henry Varnum Poor, rédacteur en chef de l’American Railroad Journal, qui le fit connaître à ses lecteurs, et des copies circulèrent parmi les cheminots. Très peu ont survécu ; la plus connue est conservée à la Bibliothèque du Congrès. McCallum dirigea ensuite les chemins de fer militaires des États-Unis pendant la guerre de Sécession, acheminant troupes et ravitaillement à une échelle que personne n’avait jamais tentée, avec la même exigence de lignes d’autorité claires et de rapports constants.

L’historien des affaires Alfred Chandler a soutenu plus tard que l’entreprise managériale moderne était née dans les chemins de fer, et l’arbre de McCallum en est l’image la plus nette. Tous les organigrammes depuis, de l’armée à la start-up, en descendent. L’ironie, c’est que le premier ne parlait pas du tout de statut. Il parlait de sécurité, et d’une information qui devait parvenir à la bonne personne assez vite pour empêcher deux trains de se retrouver sur le même tronçon de voie.

Pourquoi il a changé le monde
1855Dessiné
5Divisions d’exploitation
env. 800 kmLongueur de la ligne
  • A donné aux chemins de fer un modèle pour piloter depuis un seul bureau des opérations vastes et dispersées
  • A fait du rapport télégraphique horaire un outil de gestion des grandes entreprises
  • Est l’ancêtre de l’organigramme présent dans chaque entreprise, armée et ministère
Schéma 82 · Partie IX

La croix de l’offre et de la demande de Marshall

Deux droites qui se croisent : pour presque tous, la première image de la façon dont un marché fixe un prix.
Alfred Marshall · Cambridge, Angleterre · 1890
La croix de MarshallAlfred Marshall · 1890 · CambridgePrixQuantité0Les ciseauxDemande : utilitéOffre : coûtDeux lames coupentPrinciples, 1890Croix de Jenkin : 18708 éd. jusqu’en 1920Le prix est fixé par les deux lames des ciseaux à la fois. DD′1 SS′2 PQéquilibre3 excédent à P1P14 D2P2Q2demande en hausse :P plus haut, + de Q5
Fig. 82 · La croix de l’offre et de la demande de Marshall · Lire le schéma
  1. 1Demande, DD′. La courbe de demande descend : quand le prix baisse, les acheteurs en veulent davantage. Marshall a mis le prix sur l’axe vertical, habitude que les économistes ont gardée.
  2. 2Offre, SS′. La courbe d’offre monte : un prix plus élevé attire de nouveaux producteurs et pousse ceux qui sont déjà là à produire davantage.
  3. 3Équilibre. Au croisement des courbes, la quantité demandée égale la quantité offerte. C’est le prix de marché, P, et la quantité échangée, Q.
  4. 4Excédent. À tout prix supérieur à l’équilibre, les vendeurs offrent plus que les acheteurs ne prennent. Les invendus font redescendre le prix vers le croisement.
  5. 5Déplacement de la demande. Si la demande augmente, toute la courbe glisse vers la droite. Le nouveau croisement est plus haut et plus loin : prix plus élevé, quantité échangée plus grande.
▶ Voir le film (en anglais)

Tout étudiant en économie rencontre la même image dès la première semaine : une courbe qui descend de gauche à droite, une autre qui monte, et un point où elles se croisent. Elle est si familière qu’on la prend pour une loi de la nature, comme si les prix s’étaient toujours dessinés ainsi. En réalité, ce schéma a une histoire, et une bonne part de son autorité vient d’un professeur victorien que les mathématiques mettaient à moitié mal à l’aise.

Alfred Marshall n’a pas été le premier à tracer une courbe de demande. Le mathématicien français Antoine Augustin Cournot avait esquissé la demande comme fonction du prix dès 1838, et l’économiste allemand Karl Heinrich Rau avait dessiné des courbes d’offre et de demande sécantes au début des années 1840. L’ingénieur écossais Fleeming Jenkin publia en 1870 une paire de courbes croisées très claire. Mais il s’agissait d’expériences éparses, enfouies dans des revues spécialisées. Marshall, nommé professeur d’économie politique à Cambridge en 1885, plaça la croix au cœur d’un livre qui allait former des générations : ses Principles of Economics, parus pour la première fois en 1890.

Sa figure est dépouillée. Le prix se lit sur l’axe vertical et la quantité sur l’axe horizontal, une convention qui laisse encore perplexes les mathématiciens, pour qui le prix devrait être la variable d’entrée et la quantité le résultat. Marshall raisonnait dans l’autre sens : il se demandait quel prix les acheteurs paieraient pour une quantité donnée, si bien que pour lui ces axes allaient de soi. La courbe de demande, notée DD′, descend : moins une chose est chère, plus on en achète. La courbe d’offre, SS′, monte : plus le prix est élevé, plus les producteurs sont disposés à fabriquer. Là où elles se croisent, la quantité que les gens veulent acheter égale celle que les vendeurs veulent vendre, et le marché se stabilise. Au-dessus de ce prix, il y a surabondance ; en dessous, pénurie, et dans les deux cas le prix est ramené vers le point de croisement.

Le schéma trancha une querelle. Les économistes classiques comme Ricardo soutenaient que la valeur venait du coût de production ; les nouveaux marginalistes, qu’elle venait de la satisfaction qu’un acheteur espérait en tirer. Marshall déclara que les deux camps avaient à la fois raison et tort, et donna au débat son image la plus citée : autant se demander si c’est la lame supérieure ou la lame inférieure d’une paire de ciseaux qui coupe le papier que de se demander si la valeur est gouvernée par l’utilité ou par le coût de production. La croix, ce sont les ciseaux dessinés.

Marshall se méfiait de ses propres outils. Il relégua la plupart des schémas dans des notes de bas de page et des annexes, afin que les hommes d’affaires puissent lire le texte principal, et, dans une lettre célèbre au statisticien Arthur Bowley, il conseillait d’utiliser les mathématiques comme une sténographie, de les traduire en anglais, de les illustrer par des exemples concrets, puis de brûler les mathématiques. Belle ironie : l’image qu’il cachait en note est devenue la seule chose dont tout le monde se souvient.

Sa portée est immense. La croix façonne la manière dont les ministres pensent l’encadrement des loyers, le salaire minimum, les taxes sur le tabac et les droits de douane sur l’acier. Elle fonde l’intuition selon laquelle un plafonnement des prix crée des files d’attente et une subvention fait monter la production. Les critiques rappellent à juste titre que les marchés réels connaissent des monopoles, des comportements moutonniers et des courbes qui se tordent de façon surprenante, et une grande partie de l’économie moderne étudie justement les cas où la croix simple échoue. Mais presque tous les débats sur les prix commencent encore par deux droites tracées à la hâte et une question : où se croisent-elles ?

Pourquoi il a changé le monde
1890Parution des Principles
8Éditions en 1920
1870Croix de Jenkin
  • Est devenue le premier schéma de presque tous les cours d’économie du monde
  • A cadré les débats sur l’encadrement des loyers, le salaire minimum, les taxes et les droits de douane
  • A clos la querelle du coût et de l’utilité par une seule image d’équilibre
Schéma 83 · Partie IX

Le diagramme de Gantt

Des barres sur un calendrier ont rendu les retards visibles d’un coup d’œil et forment la grammaire de tout projet.
Henry Gantt · États-Unis · c. 1910–1917
Diagramme de GanttHenry Gantt · v. 1910-1917 · diagramme d’avancementMachineSem. 1Sem. 2Sem. 3Sem. 4Sem. 5Sem. 6Tour 1cde 214Tour 2cde 215Perceusecde 216Raboteusecde 217Un plan ne devient honnête que tracé face au calendrier. début à fin prévus1 fin : travail de la semaine2 épais : total à ce jour3 auj.trait épais avant V = retard4 RMR machine en réparationM attente de matière5
Fig. 83 · Le diagramme de Gantt · Lire le schéma
  1. 1Durée prévue. Des marques en équerre ouvrent et ferment chaque travail aux semaines de début et de fin prévues ; la bande ombrée montre la durée qu’il devait prendre.
  2. 2Traits fins hebdomadaires. Dans la case de chaque semaine, un trait fin montre la part du travail prévu réellement faite. Un trait sur toute la largeur : la semaine s’est déroulée comme prévu.
  3. 3Trait épais cumulé. Un trait épais en dessous additionne les semaines : sa longueur mesure l’avancement total du travail, exprimé en semaines de travail prévu.
  4. 4Le repère de date. Un V ouvert en haut marque le jour présent. Tout trait épais qui s’arrête avant lui signale un travail en retard sur le calendrier.
  5. 5Causes d’arrêt. Des lettres dans les cases vides expliquent le temps perdu, comme R pour une machine en réparation ou M pour l’attente de matière, et désignent directement la cause.
▶ Voir le film (en anglais)

Peu de schémas sont aussi utilisés et aussi mal compris que celui qui porte le nom d’Henry Gantt. Aujourd’hui, un diagramme de Gantt, c’est une liste de tâches à gauche, un calendrier en haut et, pour chaque tâche, une barre colorée qui s’étire de sa date de début à sa date de fin. Les logiciels en dessinent des milliers chaque minute. Les diagrammes de Gantt lui-même étaient assez différents, et ils répondaient à une question plus pointue : non pas « quand cela doit-il se faire ? », mais « cela se fait-il ? ».

Gantt était un ingénieur américain qui avait travaillé aux côtés de Frederick Winslow Taylor à la Midvale Steel Company et à la Bethlehem Steel, et il partageait la foi de Taylor dans la mesure. Mais là où Taylor chronométrait l’ouvrier individuel, Gantt s’intéressa de plus en plus au flux de travail à travers toute une usine. Vers 1910, il commença à mettre au point des graphiques où le temps courait sur l’axe horizontal et où chaque unité de distance horizontale représentait le travail qui aurait dû être accompli pendant la période correspondante. L’idée paraît évidente. À l’époque, c’était une petite révolution dans la manière dont les dirigeants regardaient un atelier.

Dans un diagramme d’avancement de Gantt, chaque ligne correspond à une machine, à un ouvrier ou à une commande, et chaque colonne à un jour ou à une semaine. Des marques en équerre indiquent quand un travail devait commencer et finir. Dans chaque case, un trait fin dont la longueur montre la part du travail prévu réellement accomplie cette semaine-là, et en dessous un trait épais qui tient le total cumulé. Un petit V ouvert en haut marque la date du jour. Si le trait épais s’arrête avant le V, la ligne est en retard ; s’il le dépasse, elle est en avance. Des lettres dans les cases vides indiquent pourquoi une machine est restée à l’arrêt : en réparation, en attente de matière, pas d’opérateur. Un seul coup d’œil dit au responsable où se trouve le problème, et les lettres disent à qui il incombe probablement.

Ces graphiques prirent toute leur valeur pendant la Première Guerre mondiale, lorsque Gantt conseilla le service de l’armement de l’armée américaine et le programme de construction navale, qui peinaient l’un comme l’autre à suivre une production répartie entre des centaines de fournisseurs. Gantt mourut en 1919, et celui qui fit le plus pour diffuser sa méthode fut son collègue Wallace Clark, dont le livre de 1922, The Gantt Chart: A Working Tool of Management, fut traduit en plusieurs langues, dont le russe, et trouva des lecteurs avides parmi les planificateurs soviétiques.

Gantt n’avait pas tout à fait été le premier. L’ingénieur polonais Karol Adamiecki avait conçu vers 1896 un graphique semblable, qu’il appelait harmonogramme, mais il n’en publia une description complète qu’en 1931, en polonais, et elle passa presque inaperçue en Occident. L’histoire a donné le nom à l’homme qui avait la meilleure diffusion.

Le graphique à barres que nous appelons aujourd’hui « Gantt » est une simplification de son diagramme d’avancement : il a perdu les traits fins et épais, mais garde l’idée centrale selon laquelle le temps court de gauche à droite et un plan ne devient honnête que lorsqu’on le dessine face au calendrier. De la construction de barrages aux versions de logiciels, il reste le moyen le plus courant pour de grands groupes de s’accorder sur ce qu’ils vont faire ensuite, et de se disputer sur les raisons pour lesquelles ils ne l’ont pas encore fait.

Pourquoi il a changé le monde
1919Mort de Gantt
1922Livre de Clark
v. 1896Graphique d’Adamiecki
  • A permis aux planificateurs de 1914-1918 de suivre munitions et navires chez de nombreux fournisseurs
  • S’est répandu dans le monde grâce au livre de Clark, jusque dans la planification soviétique
  • Est devenu la vue par défaut de tous les outils de gestion de projet
Schéma 84 · Partie IX

La roue de Deming (PDCA)

Une roue en quatre temps a appris au Japon, puis au monde, que la qualité est une boucle, pas une ligne d’arrivée.
W. Edwards Deming, d’après Walter Shewhart · Tokyo, Japon · 1950
La roue de Deming (PDCA)W. Edwards Deming, d’après Walter Shewhart · 1950 · TokyoqualitémonteFiliation1939 boucle Shewhart1950 Deming, Tokyo1951 prix Deming1993 Check→StudyL’amélioration n’est pas une arrivée. C’est une roue sur une pente. Planhypothèse1 Dopetite échelle2 Checkvs prévision3 Actadopter ou nontour suivant4 Normebloque chaque gain5
Fig. 84 · La roue de Deming (PDCA) · Lire le schéma
  1. 1Plan. Étudier le problème et formuler une hypothèse : quel changement pourrait améliorer le procédé, et quel résultat prouverait qu’il fonctionne ?
  2. 2Do. Essayer d’abord le changement à petite échelle, sur une seule ligne ou dans un seul service, pour qu’un échec coûte peu et soit facile à analyser.
  3. 3Check. Mesurer ce qui s’est réellement passé par rapport à la prévision. Deming préféra plus tard le mot « study », pour insister sur l’apprentissage plutôt que l’inspection.
  4. 4Act. Adopter le changement s’il a marché, l’ajuster s’il a à moitié marché, ou l’abandonner, puis entamer le tour de roue suivant.
  5. 5La cale. Chaque amélioration prouvée est inscrite dans la procédure standard. Cette cale empêche la roue de redescendre la pente avant le cycle suivant.
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La plupart des schémas de management pointent quelque part : vers le haut de la hiérarchie, le long de la frise, vers l’objectif. Le cycle Plan, Do, Check, Act ne pointe nulle part. Il tourne. C’est là tout son argument, et il a fallu un statisticien, un pays vaincu et plusieurs décennies pour l’imposer.

Ses racines plongent dans les Bell Telephone Laboratories des années 1920, où le physicien Walter Shewhart inventa la carte de contrôle, un moyen de savoir si la variation d’un procédé de fabrication relevait du bruit ordinaire ou signalait un dérèglement. Dans son livre de 1939, Statistical Method from the Viewpoint of Quality Control, Shewhart soutenait que la spécification, la production et l’inspection ne devaient pas être trois étapes alignées, mais un cercle, chaque tour nourrissant le suivant. La production de masse était à ses yeux une forme de méthode scientifique appliquée à l’atelier.

Son disciple le plus fervent fut W. Edwards Deming, statisticien qui avait travaillé sur l’échantillonnage pour le recensement américain. En 1950, l’Union des scientifiques et ingénieurs japonais invita Deming à donner des conférences à des ingénieurs et à des cadres dirigeants d’un pays dont l’industrie avait été rasée par la guerre et dont les produits passaient, au Japon comme à l’étranger, pour bon marché et de piètre qualité. Deming leur dessina une roue à quatre rayons : concevoir le produit, le fabriquer, le vendre, puis le tester en usage par des études de marché, et le reconcevoir. Il expliqua à son auditoire que la qualité était l’affaire de toute l’entreprise et que le cycle ne s’arrêtait jamais.

Les dirigeants japonais qui l’écoutèrent reformulèrent la roue en langage managérial, Plan, Do, Check, Act, et c’est cette version qui s’est répandue. Dans la littérature japonaise sur la qualité, on la représente souvent comme une roue qui gravit une pente baptisée « qualité », avec une cale derrière elle. La cale, c’est la standardisation : chaque amélioration, une fois prouvée, est inscrite dans la procédure standard, si bien que la roue ne peut pas redescendre la côte avant que le tour suivant commence. C’est l’un des petits dessins les plus efficaces de l’histoire du management, parce qu’il montre à la fois le progrès et ce qui le protège.

Les résultats sont devenus l’une des grandes épopées industrielles du siècle. L’Union des scientifiques et ingénieurs japonais créa le prix Deming en 1951, financé au départ par les droits d’auteur de ses conférences, et au fil des décennies des entreprises comme Toyota intégrèrent la boucle à leurs systèmes de production sous le nom de kaizen, l’amélioration continue. En 1980, quand la télévision américaine diffusa un documentaire demandant pourquoi le Japon y arrivait et l’Amérique non, Deming était une célébrité à Tokyo et un quasi-inconnu chez lui. Il passa sa dernière décennie à donner des conférences à des dirigeants américains qui venaient soudain de découvrir qu’ils avaient besoin de lui.

Deming lui-même finit par se méfier du mot « check », qui suggérait selon lui une simple inspection, et à la fin de sa vie il insista sur Plan, Do, Study, Act, formule exposée dans son livre de 1993, The New Economics. Il l’appelait aussi généreusement le cycle de Shewhart, rendant hommage à son maître. Sur ces deux points, peu l’ont écouté. Aujourd’hui, la boucle se retrouve dans les programmes de sécurité des hôpitaux, les sprints logiciels et les normes environnementales, preuve que les idées les plus tenaces sont celles qu’on dessine en cercle.

Pourquoi il a changé le monde
1939Livre de Shewhart
1951Création du prix Deming
1993PDSA publié
  • A soutenu l’essor d’après-guerre de la qualité industrielle japonaise
  • S’est inscrite dans le kaizen à la Toyota et la production au plus juste dans le monde entier
  • Est devenue la boucle au cœur des normes ISO de management et des sprints agiles
Schéma 85 · Partie IX

Le diagramme d’Ishikawa (en arête de poisson)

Un squelette de poisson a fait chercher les causes en équipe et est devenu un outil de base de la qualité partout.
Kaoru Ishikawa · Tokyo, Japon · 1968
Le diagramme d’IshikawaKaoru Ishikawa · 1968 · Guide to Quality Controlaciérie Kawasaki, v. 1943 · l’un des 7 outils qualité de baseUn échec a souvent plusieurs parents. Dessinez-les tous, puis choisissez. Pièce horstolérancel’effet1 MéthodeMachineMatière2 MesureMilieuMain-d’œuvre3 mauvaise avanceoutil usélot d’alliage neuf?calibre dérivéatelier trop chaudnouvel opérateur?4 entretien non prévupourquoi ?5
Fig. 85 · Le diagramme d’Ishikawa (en arête de poisson) · Lire le schéma
  1. 1L’effet. Le problème à expliquer se loge dans la tête du poisson, à droite : ici, une pièce usinée qui sort des tolérances.
  2. 2Arêtes supérieures. Les grandes arêtes partent de l’arête centrale pour les grandes catégories de causes. Au-dessus : méthode, machine et matière, les « M » classiques de l’industrie.
  3. 3Arêtes inférieures. Sous l’arête centrale viennent mesure, milieu et main-d’œuvre. Donner une arête à chaque catégorie oblige l’équipe à chercher là où personne ne l’a suggéré.
  4. 4Causes précises. De petites arêtes horizontales portent les causes possibles : outil usé, dérive d’un calibre, changement de lot d’alliage. Les arêtes vides montrent où personne n’a regardé.
  5. 5Redemander pourquoi. Chaque cause peut porter ses propres arêtes. Demander pourquoi l’outil était usé peut révéler l’absence de plan d’entretien de la machine, cause plus profonde.
▶ Voir le film (en anglais)

Quand quelque chose tourne mal dans une usine, un hôpital ou une compagnie aérienne, le premier réflexe est de chercher le coupable. Un mauvais lot d’acier, une infirmière épuisée, un mécanicien négligent. Le diagramme en arête de poisson est un refus poli mais ferme de ce réflexe. Il demande à toute une salle de dessiner chaque cause possible avant que quiconque ait le droit d’en choisir une, et il le fait avec une image si simple qu’on peut l’esquisser au tableau blanc en trente secondes.

Son inventeur, Kaoru Ishikawa, était chimiste de formation, diplômé de l’université de Tokyo, venu au contrôle de la qualité après la Seconde Guerre mondiale, à l’époque où l’industrie japonaise apprenait les méthodes statistiques auprès d’enseignants américains comme W. Edwards Deming. Son père, Ichiro Ishikawa, était un grand industriel et le premier président du Keidanren, la fédération patronale japonaise. Le fils devint l’une des figures centrales du mouvement japonais pour la qualité et un champion des cercles de qualité : de petits groupes d’ouvriers d’atelier qui se réunissaient pour étudier et résoudre leurs propres problèmes. Cette ambition a façonné son diagramme. Il devait être utilisable par des gens sans aucune formation en statistique.

Selon son propre récit, il utilisa pour la première fois le diagramme de cause à effet dans les années 1940, en travaillant avec les ingénieurs d’une aciérie de Kawasaki, pour démêler les nombreux facteurs susceptibles d’expliquer la variation d’un produit. Il se diffusa dans les cercles de qualité japonais au cours des années 1950 et 1960 et toucha un large public international grâce à son Guide to Quality Control, publié en japonais en 1968 puis en anglais. Il y prit place parmi ce qu’on a appelé les sept outils de base de la qualité, aux côtés de l’histogramme, de la feuille de relevé et de la carte de contrôle.

La forme est celle d’un poisson couché sur le flanc. À la tête, à droite, se trouve l’effet : un défaut, un retard, une réclamation. Une épaisse arête centrale part de là vers l’arrière, et de cette arête partent en oblique les grandes arêtes, chacune étant une catégorie de causes. Dans l’industrie, on les énumère souvent sous la forme des « M » : méthode, machine, matière, mesure, auxquels s’ajoutent main-d’œuvre et milieu. Des arêtes plus petites se détachent des grandes pour les causes précises, et d’autres plus petites encore de celles-ci, à mesure que l’équipe demande « pourquoi ? », puis « pourquoi ? » encore. Un diagramme achevé est hérissé, désordonné, plein de ratures. C’est le signe qu’il fonctionne.

Le génie du diagramme est autant social que logique. En donnant à chaque catégorie sa propre arête, il empêche la personne la plus bruyante de la salle d’imposer la première explication plausible. Le machiniste doit réfléchir à la mesure ; l’ingénieur doit penser à la formation. Les arêtes vides sont en elles-mêmes une information : personne n’a encore regardé de ce côté-là. Le diagramme ne prouve pas quelle cause est responsable. Pour cela, il faut des données. Ce qu’il fait, c’est veiller à ce que les bons suspects soient sur la table quand on recueille ces données.

Ishikawa mourut en 1989 ; son diagramme avait alors voyagé bien au-delà de l’usine. Les hôpitaux l’emploient après des erreurs de médication, les équipes informatiques après des pannes, les enquêteurs après des accidents. C’est une image modeste qui renferme une idée profonde : la plupart des défaillances ont plusieurs parents, et une équipe qui les dessine tous ensemble trouvera généralement le vrai plus vite qu’un expert isolé qui devine seul.

Pourquoi il a changé le monde
v. 1943Première utilisation
1968Guide to QC
7Outils de base de la qualité
  • A fait entrer l’analyse des causes profondes dans les ateliers via les cercles de qualité japonais
  • Est devenu l’un des sept outils de base enseignés dans les formations qualité du monde entier
  • Sert aux retours d’expérience dans les hôpitaux, l’aviation et l’informatique
Schéma 86 · Partie IX

La matrice SWOT

Quatre cases ont permis à toute équipe d’ébaucher une stratégie en un après-midi, pour le meilleur et pour le pire.
Enseignants de politique générale de Harvard (origine contestée) · Cambridge, Massachusetts · 1960s
La matrice SWOTEnseignants de Harvard en stratégie (origine discutée) · années 1960 · Business Policy, 1965FavorableDéfavorableInternevous contrôlezExternemonde extérieurLa stratégie est dans les liens entre les cases, pas dans les cases. SForcesinterne · favorableclients fidèlesmarque connue1 WFaiblessesinterne · défavorableusine vieillietrésorerie mince2 OOpportunitésexterne · favorableboom du VAEpistes cyclables3 TMenacesexterne · défavorableimports à bas prixhausse de l’acier4 attaquerdéfendreTOWSWeihrich, 1982S+O : attaquerW+T : défendre5
Fig. 86 · La matrice SWOT · Lire le schéma
  1. 1Forces. Interne et utile : ce que l’organisation fait bien ou possède, comme une clientèle fidèle ou une marque connue, et qui lui donne un avantage.
  2. 2Faiblesses. Interne et nuisible : les insuffisances qui relèvent de l’organisation, comme une usine vieillissante ou une trésorerie maigre, et qui la freinent.
  3. 3Opportunités. Externe et utile : les évolutions du monde extérieur, comme l’essor des vélos électriques ou de nouvelles pistes cyclables en ville, que l’entreprise peut exploiter.
  4. 4Menaces. Externe et nuisible : des forces qui échappent à l’entreprise, comme les importations bon marché ou la hausse du prix de l’acier, et qui pourraient lui nuire.
  5. 5Relier les cases. La stratégie est dans les liens. La matrice TOWS de Weihrich associe les forces aux opportunités pour attaquer, et les faiblesses aux menaces pour se défendre.
▶ Voir le film (en anglais)

Il n’existe sans doute aucun schéma dessiné dans plus de salles de réunion, sur plus de paperboards, lors de plus de séminaires au vert que la matrice SWOT. Forces et faiblesses en haut, opportunités et menaces en bas, quatre cases remplies de post-it et d’optimisme. Elle est si omniprésente qu’elle semble n’avoir pas d’auteur, et c’est précisément le problème auquel se heurtent les historiens.

Le récit des origines le plus répandu veut que la SWOT ait été inventée au Stanford Research Institute dans les années 1960 par une équipe dirigée par un consultant nommé Albert Humphrey, qui cherchait à comprendre pourquoi la planification d’entreprise échouait si souvent. Des variantes de cette histoire, dont un acronyme antérieur, SOFT, sont recopiées de site web en manuel depuis des décennies. Mais le récit repose surtout sur les souvenirs tardifs de Humphrey lui-même, et les chercheurs partis en quête de documents d’époque ont eu du mal à en trouver. Une étude minutieuse publiée en 2023 a conclu qu’aucune source contemporaine n’étaye la version de Stanford.

La piste documentaire mène plutôt au cours de politique générale de la Harvard Business School. Au début des années 1960, ses enseignants, parmi lesquels Kenneth Andrews et C. Roland Christensen, élaboraient une façon de penser la direction générale dans laquelle la stratégie d’une entreprise naissait de la confrontation entre ses forces et faiblesses internes et les opportunités et risques de son environnement. L’idée apparut dans le manuel Business Policy: Text and Cases, publié pour la première fois en 1965, et fut développée plus complètement dans The Concept of Corporate Strategy d’Andrews en 1971. Les quatre mots, et la logique qui consiste à les confronter, venaient de la salle de cours bien avant que l’acronyme bien net ne devienne universel.

La matrice elle-même repose sur deux axes simples. L’un va de l’utile au nuisible. L’autre va de l’interne, ce que l’organisation maîtrise, comme ses compétences, ses marques et ses usines, à l’externe, ce qu’elle ne maîtrise pas, comme les marchés, les concurrents, la réglementation et la technologie. Forces et faiblesses décrivent l’entreprise ; opportunités et menaces décrivent le monde. Sa valeur ne tient pas aux cases mais aux liens entre elles. En 1982, le spécialiste du management Heinz Weihrich l’a rendu explicite avec sa matrice TOWS, qui transformait les quatre listes en quatre types de stratégie : utiliser ses forces pour saisir les opportunités, utiliser ses forces pour contrer les menaces, corriger ses faiblesses pour exploiter les opportunités, et réduire ses faiblesses pour survivre aux menaces.

Les critiques se succèdent depuis des décennies. Les listes SWOT ont tendance à être longues, vagues et non pondérées, et le même fait peut être une force dans une réunion et une faiblesse dans la suivante. Un article de 1997 très cité, au titre malicieux de SWOT Analysis: It’s Time for a Product Recall, constatait que des entreprises remplissaient la matrice pour ensuite n’en rien faire. Ses défenseurs répondent qu’un outil utilisé par des millions de personnes sera forcément mal utilisé par beaucoup, et que l’exercice consistant à séparer ce que l’on maîtrise de ce que l’on ne maîtrise pas a de la valeur en soi.

Ce qui a permis à la SWOT de changer le monde, ce n’est pas sa sophistication mais sa portée. Elle s’est échappée de l’école de commerce pour s’installer dans les associations, les écoles, les hôpitaux, les clubs sportifs, les administrations et les conseils d’orientation professionnelle. Elle a donné aux équipes ordinaires un langage commun pour parler de stratégie, un mot qui avait autrefois appartenu aux généraux. Quatre cases sur un paperboard ont démocratisé une conversation, même si cette conversation n’a pas toujours mené quelque part.

Pourquoi il a changé le monde
1965Manuel Business Policy
1971Livre d’Andrews
1982Matrice TOWS
  • A fait entrer la planification stratégique dans les associations, les écoles et le secteur public
  • Est devenue un exercice obligé de presque tous les cursus de gestion et de planification
  • A engendré la TOWS et d’autres matrices qui confrontent capacités et environnement
Schéma 87 · Partie IX

La matrice BCG

Vedettes, vaches à lait, poids morts et dilemmes ont appris aux conseils à gérer leurs activités comme un portefeuille.
Bruce Henderson · Boston, Massachusetts · 1970
La matrice BCGBruce Henderson · 1970 · The Product Portfolio10×1×0.1×20%10%0%Croissance du marchéPart de marché relativehaute · échelle log · bassePourquoi la part ?courbe d’expérience :les coûts baissentquand le volumedouble : grossepart = trésorerieL’argent doit venir de quelque part avant d’aller ailleurs. Vedettesinvestir, tenir1 Vaches à laittraire l’excédent2 Dilemmescroître ou lâcher3 Poids mortsvendre ou fermer4 excédent de cashvoie espérée5
Fig. 87 · La matrice BCG · Lire le schéma
  1. 1Vedettes. Forte part de marché sur un marché en forte croissance. Les vedettes rapportent bien mais exigent de lourds investissements, et finissent par devenir des vaches à lait.
  2. 2Vaches à lait. Forte part sur un marché à croissance lente. Grâce à la courbe d’expérience, leurs coûts sont bas et elles produisent bien plus de liquidités qu’il ne leur en faut.
  3. 3Dilemmes. Faible part sur un marché en forte croissance. Ils consomment des liquidités et doivent vite gagner des parts pour devenir des vedettes, ou être abandonnés.
  4. 4Poids morts. Faible part sur un marché lent. Henderson y voyait des pièges à liquidités, à vendre ou à fermer, même si beaucoup, notent les critiques, rapportent discrètement.
  5. 5Déplacer l’argent. La flèche pleine porte l’excédent des vaches à lait vers les dilemmes prometteurs. Les flèches en pointillé tracent le parcours espéré : dilemme, vedette, vache à lait.
▶ Voir le film (en anglais)

Dans les années 1960, la forme à la mode pour une grande entreprise américaine était le conglomérat, un assemblage tentaculaire d’activités sans rapport entre elles réunies sous un même toit : machines à écrire et hôtels, missiles et surgelés. Diriger un tel ensemble posait une question nouvelle. Si chaque directeur de division arrive à la réunion budgétaire annuelle en réclamant plus d’argent, comment le siège décide-t-il qui en obtient ? La réponse qui déferla sur les conseils d’administration dans les années 1970 fut une grille de deux sur deux peuplée d’une ménagerie.

Bruce Henderson, originaire du Tennessee, qui avait vendu des bibles dans sa jeunesse avant de devenir planificateur chez Westinghouse, fonda en 1963 ce qui allait devenir le Boston Consulting Group. Son cabinet se fit un nom avec une affirmation empirique, la courbe d’expérience : chaque fois que la production cumulée d’une entreprise double, ses coûts tendent à baisser d’un pourcentage assez prévisible. Si c’était vrai, l’entreprise détenant la plus grosse part de marché aurait les coûts les plus bas, et donc le plus de liquidités. La part de marché n’était pas une affaire de vanité. C’était de l’argent.

Dans un court essai de 1970 intitulé The Product Portfolio, Henderson en tira la conséquence. Placez chaque activité sur une grille. L’axe horizontal indique la part de marché relative, c’est-à-dire la part de l’activité divisée par celle de son principal concurrent, sur une échelle logarithmique qui, fait inhabituel, va du plus élevé à gauche au plus faible à droite. L’axe vertical indique le taux de croissance du marché. Les activités à forte part sur des marchés lents sont des vaches à lait : elles dégagent plus d’argent qu’elles n’en consomment. Celles à forte part sur des marchés rapides sont des vedettes, rentables mais avides d’investissements pour suivre le rythme. Une faible part sur un marché rapide fait un dilemme, parfois appelé « enfant à problème », qui a besoin de liquidités et deviendra ou non une vedette. Une faible part sur un marché lent, c’est un poids mort.

Les prescriptions découlaient de l’image. Traire les vaches à lait, verser leurs liquidités aux dilemmes les plus prometteurs, défendre les vedettes jusqu’à ce que leurs marchés ralentissent et qu’elles deviennent à leur tour des vaches à lait, et vendre ou fermer les poids morts. Une entreprise était un portefeuille, comme celui d’un investisseur, et le rôle du siège consistait à déplacer l’argent de là où il était gagné vers là où il rapporterait le plus à l’avenir. Des cercles tracés sur la grille, proportionnels au chiffre d’affaires, permettaient à un conseil de voir tout son empire sur une seule page.

L’effet fut énorme. En moins de dix ans, la gestion de portefeuille était devenue une pratique courante dans les grandes entreprises, et General Electric s’associa à McKinsey pour bâtir une version plus élaborée à neuf cases. Le vocabulaire des vaches à lait et des poids morts entra dans le langage courant des affaires, et le conseil en stratégie devint une industrie. Peu de schémas ont fait circuler davantage d’argent.

Le retour de bâton fut tout aussi instructif. Les critiques montrèrent que part de marché et profit n’étaient pas toujours liés, qu’un poids mort pouvait être une source de revenus régulière, et que qualifier une activité de vache à lait pouvait l’affamer jusqu’au déclin, prophétie autoréalisatrice. La matrice d’Henderson disait aussi peu de choses sur la façon dont les activités s’articulaient entre elles. Dans les années 1980, de nombreux conglomérats furent démantelés par des investisseurs persuadés de mieux gérer le portefeuille eux-mêmes. Pourtant, la matrice perdure parce que sa leçon centrale est juste : toutes les parties d’une entreprise ne doivent pas être traitées de la même manière, et l’argent doit venir de quelque part avant de pouvoir aller où que ce soit.

Pourquoi il a changé le monde
1963Fondation du BCG
1970Essai sur le portefeuille
log., inverséAxe des parts
  • A fait de la gestion de portefeuille une pratique courante des grands groupes diversifiés
  • A contribué à faire du conseil en stratégie une industrie mondiale
  • A fait entrer vedettes, vaches à lait et poids morts dans le langage courant des affaires
Schéma 88 · Partie IX

Les cinq forces de Porter

Cinq flèches ont fait passer la stratégie de la lutte contre les rivaux à l’analyse de toute une industrie.
Michael Porter · Harvard Business School, Boston · 1979
Les cinq forces de PorterMichael Porter · 1979 · Harvard Business Reviewaérien : forces fortes de tous côtés, marges mincessodas : marques et distribution protègent les margesEnsemble, cinq forces plafonnent le profit d’un secteur. Rivalitéentre firmes en placebaisses de prix, pub, capacité1 Entrantsexclus par l’échelle,capital et marques2menace d’entrée Fournisseursrares, irremplaçablesex. avionneurs3hausse des prix Clientsgros, sensibles au prixcompriment les marges4moins de demande Substitutsmême besoin, autre secteurvisio contre vol5menace des substituts
Fig. 88 · Les cinq forces de Porter · Lire le schéma
  1. 1Rivalité. Au centre, la concurrence entre entreprises existantes, par les baisses de prix, la publicité et les nouvelles capacités. La seule force que la plupart des dirigeants surveillaient.
  2. 2Nouveaux entrants. En haut, la menace de nouveaux venus qui rognent les profits, contenus seulement par des barrières comme la taille, les besoins en capitaux et les marques fortes.
  3. 3Pouvoir des fournisseurs. À gauche, des fournisseurs peu nombreux ou difficiles à remplacer peuvent augmenter leurs prix et capter une part du profit de l’industrie.
  4. 4Pouvoir des clients. À droite, des clients gros ou sensibles au prix peuvent exiger remises et meilleures conditions, et tirer vers le bas les marges de l’industrie.
  5. 5Substituts. En bas, des produits d’autres industries répondant au même besoin, comme la visioconférence face au voyage d’affaires, plafonnent ce que toute entreprise peut facturer.
▶ Voir le film (en anglais)

Avant 1979, si l’on demandait à un dirigeant qui menaçait ses profits, il citait le plus souvent un concurrent. Le schéma de Michael Porter lui disait qu’il ne regardait que dans une direction sur cinq. Dans un seul article paru au printemps dans la Harvard Business Review, intitulé How Competitive Forces Shape Strategy, un jeune professeur de Harvard dessina une case entourée de quatre autres, et changea pour une génération la manière dont les écoles de commerce enseignaient la stratégie.

Porter abordait l’entreprise sous un angle inhabituel. Il avait étudié l’ingénierie aérospatiale à Princeton, puis obtenu un MBA et un doctorat en économie de l’entreprise à Harvard, où il s’imprégna de l’économie industrielle. Les économistes de cette tradition, dans le sillage de Joe Bain, étudiaient comment la structure d’une industrie déterminait les profits des entreprises qui la composaient, surtout pour repérer les monopoles et protéger les consommateurs. Porter retourna leur question. Si la structure déterminait le profit, une entreprise pouvait utiliser la même analyse pour trouver où se logeaient les profits et comment les défendre.

Le schéma est une croix. Au centre se trouve la rivalité entre concurrents existants, la force que tout le monde remarquait déjà. Au-dessus, la menace des nouveaux entrants : si une industrie est facile d’accès, des nouveaux venus viendront éroder tout profit excédentaire, à moins que des barrières comme les économies d’échelle, les besoins en capitaux ou des marques puissantes ne les tiennent à l’écart. À gauche, le pouvoir de négociation des fournisseurs, qui peuvent pressurer une industrie en augmentant leurs prix s’ils sont peu nombreux et difficiles à remplacer. À droite, le pouvoir de négociation des clients, qui peuvent faire de même en exigeant des remises s’ils sont gros et sensibles au prix. En bas, la menace des produits de substitution, issus d’autres industries et répondant au même besoin, comme les visioconférences remplacent les voyages d’affaires en avion.

L’idée est que les cinq forces ensemble fixent le plafond de profit de tous les acteurs d’une industrie, aussi bien gérés soient-ils. Cela expliquait des énigmes que l’ancienne vision centrée sur les concurrents ne parvenait pas à résoudre. Les compagnies aériennes, face à des fournisseurs puissants, avionneurs et aéroports, à des clients sensibles au prix et à une rivalité féroce, ont eu du mal à gagner de l’argent pendant des décennies, même avec des avions pleins. Les fabricants de concentrés de boissons gazeuses, protégés par des marques célèbres et leur emprise sur la distribution, ont engrangé année après année des rendements confortables. La stratégie, selon Porter, consistait à choisir une industrie attrayante, puis une position en son sein qui mette l’entreprise à l’abri des forces.

L’article devint en 1980 le livre Competitive Strategy, l’un des ouvrages de gestion les plus influents jamais écrits, suivi en 1985 de Competitive Advantage et de sa chaîne de valeur. Les cinq forces devinrent une diapositive obligée des rapports de conseil et un classique des examens de MBA. Porter lui-même revint sur son cadre dans un article de 2008, soutenant qu’il restait valable d’une industrie à l’autre et dans la durée.

Les limites du schéma sont bien connues. C’est un instantané, peu apte à saisir les industries qui évoluent vite, et il traite les autres entreprises surtout comme des adversaires, en négligeant alliances et complémentarités. Il y a aussi une ironie célèbre : Monitor Group, le cabinet de conseil que Porter cofonda en 1983 pour vendre ses idées, s’est déclaré en faillite en 2012. Les cinq forces ont malgré tout enseigné une leçon durable : le sort d’une entreprise dépend moins du rival qu’elle voit que de la forme de tout le terrain sur lequel elle joue.

Pourquoi il a changé le monde
1979Article de la HBR
1980Competitive Strategy
5Forces
  • A fait de l’analyse sectorielle la première étape classique de la stratégie d’entreprise
  • Est devenu un incontournable des cursus de MBA et des rapports de conseil du monde entier
  • A donné aux investisseurs une grille pour juger quelles industries peuvent rester rentables
Schéma 89 · Partie IX

La courbe de diffusion des innovations

Une courbe en cloche de qui adopte la nouveauté, et quand, est devenue la carte de tout lancement et de toute campagne.
Everett Rogers · États-Unis · 1962
La courbe de diffusion des innovationsEverett Rogers · 1962 · Diffusion of Innovationsmoment de l’adoptionRyan et Gross : maïs hybride, Iowa, 1943−2σ−1σmoyenne+1σLe changement va à la vitesse de la confiance, pas de l’invention. Innovateurs2.5%1 Précoceadopteurs13.5%le gouffre (Moore, 1991)2 Précocemajorité34%Tardivemajorité34%3 Retardataires16%4 adoption cumulée100%5
Fig. 89 · La courbe de diffusion des innovations · Lire le schéma
  1. 1Innovateurs, 2,5 %. La première tranche d’adoptants, à plus de deux écarts-types avant la moyenne. Audacieux, bien reliés au-delà de leur communauté et capables d’encaisser un échec.
  2. 2Adopteurs précoces, 13,5 %. Des leaders d’opinion locaux respectés. Les autres les observent de près : convaincre ce groupe est en général ce qui permet à une idée nouvelle de s’étendre.
  3. 3Les deux majorités. La majorité précoce et la majorité tardive, un tiers des adoptants chacune. La première délibère avec soin ; la seconde attend que la plupart des gens aient sauté le pas.
  4. 4Retardataires, 16 %. Les derniers à adopter, souvent isolés ou ayant de bonnes raisons de se méfier. Leur point de référence tend à être le passé.
  5. 5La courbe en S. Additionner la cloche au fil du temps donne la courbe en S de l’adoption totale : lente au début, puis rapide, puis qui plafonne quand le marché est saturé.
▶ Voir le film (en anglais)

En 1943, deux sociologues ruraux de l’Iowa State College, Bryce Ryan et Neal Gross, publièrent l’étude d’un sujet en apparence assez terne : la façon dont les agriculteurs de deux communautés de l’Iowa avaient adopté le maïs hybride. La nouvelle semence donnait de bien meilleurs rendements, et pourtant elle avait mis des années à se répandre. Une poignée d’agriculteurs l’avait essayée tôt, un groupe plus large avait suivi après l’avoir vue réussir dans le champ d’un voisin, et quelques irréductibles avaient résisté bien après que la preuve fut faite. Reporté dans le temps, le nombre d’adoptants par an montait puis redescendait comme une colline, et le total cumulé dessinait un S, lent, puis rapide, puis de nouveau lent.

Everett Rogers avait grandi dans une ferme de l’Iowa et étudié la sociologie rurale à l’Iowa State ; il raconta plus tard que son propre père avait tardé à faire confiance au maïs hybride. Rogers se mit à rassembler toutes les études de diffusion qu’il pouvait trouver, de l’agriculture à la médecine et à l’éducation, et retrouva sans cesse le même schéma. En 1962, il publia Diffusion of Innovations, une synthèse de centaines d’études qui donna à ce domaine son vocabulaire commun et son image la plus célèbre.

Cette image est une courbe en cloche de l’adoption dans le temps, découpée selon les écarts-types autour de la date moyenne d’adoption. Les premiers 2,5 % sont les innovateurs, audacieux et prêts à échouer. Les 13,5 % suivants sont les adopteurs précoces, figures locales respectées dont les autres suivent l’avis. Viennent ensuite la majorité précoce et la majorité tardive, un tiers chacune, la première réfléchie, la seconde sceptique. Les 16 % restants sont les retardataires, souvent isolés et méfiants envers le changement. Additionnez la cloche au fil du temps et vous obtenez, en dessous, la courbe en S de l’adoption cumulée. Les seuils sont une commodité statistique, et Rogers le disait, mais les noms sont restés parce qu’ils décrivaient des gens bien réels.

Rogers s’intéressait tout autant aux raisons pour lesquelles certaines innovations se diffusent plus vite que d’autres. Il identifia cinq qualités décisives : l’avantage relatif, la compatibilité avec les valeurs existantes, la simplicité, la possibilité d’essayer avant de s’engager et la visibilité des résultats. L’une de ses études de cas les plus connues portait sur une campagne sanitaire dans un village péruvien, où une agente dévouée passa deux ans à tenter de convaincre les familles de faire bouillir leur eau de boisson, avec très peu de succès. Le problème n’était pas l’ignorance mais la culture : l’eau bouillie était associée à la maladie, et l’agente venait de l’extérieur. La leçon : les bonnes idées ne se vendent pas toutes seules.

Le schéma sortit presque aussitôt du monde universitaire. Les responsables de santé publique s’en servirent pour planifier des programmes de vaccination et de planning familial, les services de vulgarisation agricole pour diffuser de nouvelles cultures, et les spécialistes du marketing pour viser les bonnes personnes au bon moment. En 1991, le consultant Geoffrey Moore y ajouta une variante pour les entreprises technologiques dans Crossing the Chasm, en soutenant qu’il existe un fossé dangereux entre les adopteurs précoces enthousiastes et la majorité précoce pragmatique, un fossé où meurent bien des produits prometteurs.

Rogers révisa son livre au fil de cinq éditions, la dernière en 2003, l’année précédant sa mort. Le vocabulaire est aujourd’hui partout, si familier que les gens se disent adopteurs précoces ou retardataires sans avoir la moindre idée de l’origine de ces mots. L’intuition qui le sous-tend est plus discrète : le changement se propage par des gens qui parlent à des gens en qui ils ont confiance, et il avance à la vitesse du réseau, pas à celle de l’invention.

Pourquoi il a changé le monde
1943Étude sur le maïs hybride
2,5 %Innovateurs
2003Cinquième édition
  • A façonné la planification des campagnes de vaccination, de planning familial et agricoles
  • A donné aux marketeurs le vocabulaire des adopteurs précoces et des retardataires
  • A inspiré le « fossé » de Moore et la stratégie de lancement des entreprises technologiques
Schéma 90 · Partie IX

Le Business Model Canvas

Neuf cases sur une affiche ont remplacé le business plan de cinquante pages et donné aux start-up une langue commune.
Alexander Osterwalder · Lausanne, Suisse · c. 2005
Le Business Model CanvasAlexander Osterwalder · v. 2005 · Lausannegauche : logique · efficacitédroite : émotion · valeur9 blocs · thèse 2004 · 470 co-créateurs, 45 paysUne case vide au mur est une question que nul ne peut ignorer. Segmentsde clientèlenavetteurs1 Valeurproposéeun vélo endeux minutes2 Relationslibre-service3Canauxappli, bornes de rue Partenaires clésla mairie4Activités clésentretien du parcRessources clésvélos, bornes Structure coûtsdépensesFlux de revenusrecettes5vélosréparationspersonnelprix des trajetsforfaitspublicité
Fig. 90 · Le Business Model Canvas · Lire le schéma
  1. 1Segments de clientèle. Le canevas commence à droite, avec les personnes que l’entreprise sert. L’exemple est ici un service de vélos en libre-service destiné aux travailleurs pendulaires.
  2. 2Proposition de valeur. Au centre, la raison pour laquelle les clients choisissent cette entreprise plutôt qu’une autre : par exemple, un vélo disponible à moins de deux minutes.
  3. 3Atteindre les clients. Les canaux décrivent comment l’offre parvient aux gens, comme une appli et des stations dans la rue. Les relations décrivent comment on les fidélise, ici en libre-service.
  4. 4La machinerie. À gauche, les activités, ressources et partenaires clés qui rendent la valeur possible : entretien de la flotte, les vélos eux-mêmes et un accord avec la municipalité.
  5. 5Coûts et revenus. En bas, la structure de coûts et les flux de revenus montrent si le modèle tient : vélos, réparations et personnel face aux trajets, abonnements et publicité.
▶ Voir le film (en anglais)

Pendant la majeure partie du XXe siècle, la manière respectable de décrire une nouvelle entreprise était le business plan : un document relié de trente ou cinquante pages, chargé d’études de marché et de tableurs à cinq ans, lu attentivement par presque personne et faux dès le deuxième mois d’activité. Au début des années 2000, un doctorant suisse proposa quelque chose de radicalement plus court. Toute une entreprise, soutenait-il, pouvait tenir sur une seule feuille divisée en neuf cases.

Alexander Osterwalder rédigea sa thèse à l’université de Lausanne sous la direction du professeur de systèmes d’information Yves Pigneur, et la soutint en 2004. L’expression « modèle d’affaires » était devenue un mot à la mode pendant la bulle internet, employée à tout propos et définie par personne. Osterwalder entreprit, presque comme un travail d’ingénieur, de la définir avec précision, en construisant ce qu’il appelait une ontologie : le plus petit ensemble de briques permettant de décrire n’importe quel modèle d’affaires. Au fil des années suivantes, à travers conférences, ateliers et un blog, ces briques furent disposées sur une affiche qui prit le nom de Business Model Canvas.

La disposition n’a rien d’arbitraire. À droite se trouvent les segments de clientèle, les groupes de personnes que l’entreprise sert. Au centre, la proposition de valeur, l’ensemble d’avantages qui pousse les clients à la choisir. Entre les deux passent les canaux par lesquels l’entreprise atteint ses clients et les relations qu’elle entretient avec eux. À gauche, la machinerie : les activités clés que l’entreprise doit mener, les ressources clés dont elle a besoin et les partenaires clés sur lesquels elle s’appuie. En bas, la structure de coûts et les flux de revenus montrent par où l’argent sort et par où il entre. On décrit souvent la moitié droite comme le côté émotionnel et la gauche comme le côté logique, la proposition de valeur faisant office de charnière.

Le canevas s’est diffusé grâce à un livre peu ordinaire. Business Model Generation, paru en 2010, fut écrit par Osterwalder et Pigneur et cocréé, comme l’annonçait fièrement sa couverture, avec 470 praticiens de 45 pays qui avaient payé pour rejoindre une communauté en ligne et commenter les versions de travail. D’abord autoédité, conçu davantage comme un livre d’images que comme un manuel de gestion, il fut ensuite repris par un éditeur classique. Il devint un best-seller et fut traduit dans des dizaines de langues.

Ce qui faisait la force du canevas, c’était sa taille. Imprimé en grand et collé au mur, il invitait une équipe à le couvrir de post-it, à débattre, à arracher des notes et à recommencer. Un business plan décrit une décision déjà prise ; le canevas laisse de la place aux expériences. Il s’accordait parfaitement avec le mouvement du lean start-up de la même époque, qui exhortait les fondateurs à traiter chaque case comme une hypothèse à tester auprès de vrais clients. L’entrepreneur Ash Maurya l’adapta en Lean Canvas, remplaçant certaines cases par les problèmes, les solutions et les indicateurs, et d’innombrables variantes suivirent.

On a reproché au canevas d’ignorer la concurrence et l’environnement au sens large, et de faire paraître une entreprise plus ordonnée qu’elle ne l’est. Mais il a changé la façon dont les modèles d’affaires sont enseignés, présentés et discutés, dans les universités, les accélérateurs et les équipes d’innovation des grands groupes. Comme les meilleurs schémas de ce livre, il fonctionne en imposant de choisir ce qui va où, et en laissant une case vide que personne ne peut faire semblant de ne pas voir.

Pourquoi il a changé le monde
2004Thèse soutenue
9Briques
470Cocréateurs du livre
  • A remplacé les longs business plans par un modèle d’une page dans l’enseignement de l’entrepreneuriat
  • Est devenu un outil standard des accélérateurs et des équipes d’innovation des grands groupes
  • A engendré le Lean Canvas et de nombreuses variantes de planification sur une page
Partie X

Graphiques pour une planète au bord du gouffre

Climat, pandémies, IA et les limites de la carte

Schéma 91 · Partie X

La courbe de Keeling

Une ligne tremblotante tirée de l’air hawaïen a prouvé que le carbone de nos cheminées reste dans le ciel.
Charles David Keeling · Mauna Loa, Hawaï · 1958
La courbe de KeelingCharles David Keeling · Scripps · Mauna Loa, Hawaï · 19583003203403603804004204401960197019801990200020102020CO2 ppmannéeChaque mois de mai dépasse le précédent : la planète respire, la ligne monte. Mars 1958315,7 ppm1 + raide chaque décennie~0,8 ppm/an → ~2,5 ppm/an2 zoom · 2023-2024pic de maicreux oct.≈6 ppm d’écart3 350 ppmdépassé v. 1988Hansen : limite sûre4 ≈430 ppm · mai 20251,5× les 280 ppm de 17505
Fig. 91 · La courbe de Keeling · Lire le schéma
  1. 1Mars 1958. La première moyenne mensuelle du Mauna Loa, environ 315,7 parties par million, prélevée haut au-dessus du Pacifique, loin des villes, des forêts et de la circulation.
  2. 2La ligne qui monte. Mois après mois, les mesures grimpent. Chaque pic annuel dépasse le précédent, et la pente s’accentue à mesure que les émissions mondiales augmentent.
  3. 3Les dents de scie. À l’échelle d’une année, la ligne oscille d’environ six parties par million : les plantes du Nord captent le carbone en été et le relâchent en se décomposant en hiver.
  4. 4350 ppm. Franchi vers 1988. James Hansen et ses collègues ont ensuite proposé ce niveau comme limite de sécurité pour un climat semblable à celui qui a vu naître la civilisation.
  5. 5Environ 430 ppm. La moyenne mensuelle de mai 2025, soit environ moitié plus que les 280 parties par million de l’atmosphère préindustrielle.
▶ Voir le film (en anglais)

Au printemps 1958, un jeune chimiste nommé Charles David Keeling installa ses instruments dans une toute nouvelle station météorologique perchée sur le flanc du Mauna Loa, le grand volcan bouclier de l’île principale d’Hawaï. Il l’avait choisie pour la pureté de son air : des milliers de kilomètres de Pacifique dans toutes les directions, et près de trois kilomètres et demi d’altitude entre ses prises d’air et les relents locaux des plantes, des voitures et des hommes. En mars, la première moyenne mensuelle tomba : environ 315,7 parties par million de dioxyde de carbone. C’est le premier point de ce qui est peut-être la ligne la plus lourde de conséquences jamais tracée.

Keeling était un perfectionniste de la mesure. Chercheur postdoctoral à Caltech, il avait construit son propre appareil pour doser le dioxyde de carbone avec une précision inédite, et il avait campé dans les forêts et sur les plages de la côte californienne pour prélever l’air jour et nuit. Roger Revelle, de la Scripps Institution of Oceanography, le recruta en 1956, grâce aux crédits de l’Année géophysique internationale, pour trancher une question à laquelle personne ne savait encore répondre : le dioxyde de carbone libéré par la combustion du charbon et du pétrole restait-il dans l’atmosphère, ou disparaissait-il discrètement dans les océans ?

En deux ans, la courbe avait répondu à bien plus qu’on ne lui demandait. D’abord, elle oscillait. Chaque année, la concentration montait jusqu’à un maximum vers mai puis redescendait jusqu’à un minimum vers octobre, une amplitude d’environ six parties par million. Keeling comprit qu’il regardait respirer l’hémisphère Nord. Au printemps et en été, les immenses forêts et les champs du Nord puisent le carbone de l’air pour fabriquer leurs feuilles ; en automne et en hiver, la décomposition le restitue. Ensuite, sous l’oscillation, la ligne grimpait. Chaque mois de mai dépassait le précédent. Les dents de scie reposaient sur une rampe.

La force du diagramme tient à sa sobriété. Le temps court le long de l’axe horizontal, la concentration le long de l’axe vertical, et toute l’histoire des cheminées industrielles s’écrit d’un seul trait ondulant. Il n’y a là ni modèle, ni projection, ni théorie à contester : seulement l’air, mesuré, mois après mois. Sa puissance vient de sa longueur, et cette longueur n’a jamais été acquise. Les financements ont plus vacillé que la courbe, un manque de crédits dans les années 1960 a brièvement interrompu la série, et Keeling a passé une bonne partie de sa carrière à défendre la vertu peu glorieuse qui consiste à mesurer la même chose au même endroit pendant des décennies.

La ligne a continué de monter, de plus en plus vite. Elle a franchi 350 parties par million vers 1988, un niveau que James Hansen et ses collègues proposeront plus tard comme limite supérieure de sécurité. Elle a dépassé 400 en 2013, et en mai 2025 la moyenne mensuelle atteignait environ 430. Les bulles d’air piégées dans la glace de l’Antarctique montrent qu’avant l’industrialisation, le chiffre tournait autour de 280. Keeling est mort en 2005 ; son fils Ralph poursuit la série de Scripps, aux côtés de l’agence américaine NOAA, qui mesure sur la montagne depuis les années 1970. Lorsque l’éruption du Mauna Loa en 2022 a coupé la route et l’électricité de l’observatoire, les mesures ont été déplacées provisoirement sur le Maunakea voisin plutôt que de s’arrêter.

La courbe de Keeling a changé le monde moins par le choc que par l’accumulation. Elle a transformé une inquiétude abstraite en un fait visible par tous, et elle est devenue la pierre angulaire de tous les diagrammes climatiques qui suivent dans cette partie du livre, de la crosse de hockey aux bandes de réchauffement. Keeling a reçu la National Medal of Science en 2002, et Scripps publie désormais la dernière mesure chaque jour, comme un pouls pris au chevet d’un malade. La leçon de cette ligne est presque morale. Commencez dès maintenant la mesure ennuyeuse, et ne vous arrêtez pas, car toute sa valeur réside dans sa continuité.

Pourquoi il a changé le monde
315,7 ppm (1958)Première moyenne mensuelle
environ 6 ppmAmplitude annuelle des dents de scie
environ 430 ppmMoyenne de mai 2025
  • A prouvé que le carbone fossile s’accumule dans l’air au lieu de disparaître dans la mer
  • Est devenue la preuve fondatrice des rapports du GIEC et des traités sur le climat
  • A fait de la surveillance environnementale longue et ininterrompue une discipline scientifique digne d’être financée
Schéma 92 · Partie X

Le graphique de la loi de Moore

Une poignée de points sur une échelle logarithmique a tracé la feuille de route de l’informatique pour soixante ans.
Gordon Moore · Fairchild Semiconductor, Californie · 1965
La loi de MooreGordon Moore · Electronics, 19 avril 1965 · Fairchild024681012141619591963196719711975log2 des composants par puceDroite sur échelle log, c’est doubler. La règle est devenue un plan. 1 pièce · 1959~64 · 19651 ×2 chaque année2 65 000 en 19752^16 = 65 5363 6 ans de données10 ans de prévision4 La suitetransistors par puce, échelle log1k10M100 Md4004 · 2 300Pentium · 3,1 M100 Md+ · ann. 2020197119972023×2 tous les 2 ans5
Fig. 92 · Le graphique de la loi de Moore · Lire le schéma
  1. 1Les données. Une poignée de points seulement, d’un composant en 1959 à une soixantaine en 1965, sur une échelle où chaque graduation vaut un doublement.
  2. 2Une droite. Sur un axe logarithmique, les points s’alignent. Droite signifie exponentielle : le nombre de composants doublait à peu près chaque année.
  3. 3Le prolongement audacieux. Moore a prolongé la règle jusqu’en 1975 et prédit 65 000 composants sur une seule puce. L’industrie y est parvenue presque dans les temps.
  4. 4Des preuves minces. Dix ans de prévision fondés sur six ans de données. Elle a réussi en partie parce que toute l’industrie s’est mise à planifier autour d’elle.
  5. 5La suite. Du 4004 d’Intel et ses 2 300 transistors en 1971 aux puces de plus de cent milliards, à près d’un doublement tous les deux ans.
▶ Voir le film (en anglais)

En 1965, la revue professionnelle Electronics demanda à Gordon Moore, alors directeur de la recherche et du développement chez Fairchild Semiconductor en Californie, de prédire ce qui arriverait dans son domaine au cours des dix années suivantes. L’article qu’il envoya, publié le 19 avril sous le titre besogneux de « Cramming more components onto integrated circuits », contenait un graphique si simple qu’on dirait un devoir d’écolier. C’est peut-être le devoir le plus rentable jamais donné.

Le circuit intégré avait à peine six ans. Jack Kilby chez Texas Instruments et Robert Noyce chez Fairchild avaient montré, chacun de son côté, que transistors, résistances et connexions pouvaient être fabriqués ensemble sur une seule mince plaquette de matériau. Moore reporta le nombre de composants que l’on pouvait placer, chaque année, sur la puce la plus économique. Sur l’axe vertical, il utilisa le logarithme en base deux, si bien que chaque graduation correspondait à un doublement ; en bas défilaient les années, de 1959 à 1975. Il ne disposait que d’une poignée de points, d’un seul composant en 1959 à une soixantaine en 1965.

Ils s’alignaient sur une droite. Sur une échelle logarithmique, une droite signifie une croissance exponentielle régulière : le nombre doublait à peu près chaque année. Moore fit le geste audacieux de prolonger la règle. Si la tendance se maintenait, écrivit-il, une seule puce contiendrait 65 000 composants en 1975. C’était une extrapolation sur dix ans à partir de six ans de données, exactement ce contre quoi les professeurs de statistique mettent en garde, et elle se révéla remarquablement juste.

La logique sous-jacente était économique plutôt que physique. Dans le même article, Moore montrait que le coût de chaque composant baissait à mesure qu’on en entassait davantage, jusqu’au point où les défauts rendaient les grosses puces peu rentables ; et ce point optimal se déplaçait chaque année. Sa prévision portait en réalité sur la position de la puce la moins chère. En 1975, alors chez Intel, l’entreprise qu’il avait fondée avec Noyce en 1968, il ramena le rythme à un doublement tous les deux ans environ. L’ingénieur de Caltech Carver Mead avait entre-temps donné à la tendance le nom qui allait rester : la loi de Moore.

Ce n’a jamais été une loi de la nature. C’est devenu quelque chose de plus étrange et de plus puissant : une prophétie autoréalisatrice. Fondeurs, équipementiers et éditeurs de logiciels planifiaient leurs investissements autour de la droite parce que tous les autres le faisaient, et à partir des années 1990 l’industrie rédigea des feuilles de route officielles pour que les doublements restent dans les temps. Le microprocesseur 4004 d’Intel, en 1971, comptait environ 2 300 transistors. Les plus grosses puces des années 2020 en comptent plus de cent milliards, quelque vingt-cinq doublements plus tard, et les points restent étonnamment proches d’une droite.

Cette droite a rendu l’informatique bon marché et, tout aussi important, prévisible. L’ordinateur personnel, Internet, le smartphone et l’apprentissage automatique qui clôt cette partie du livre ont tous suivi sa pente, parce que les ingénieurs pouvaient concevoir aujourd’hui pour les puces qui existeraient dans trois ans. Le rythme a ralenti à mesure que les transistors approchent la taille de quelques dizaines d’atomes, et l’aubaine des puces toujours plus rapides et plus froides a pris fin au milieu des années 2000. Moore est mort en 2023, à 94 ans. Son graphique laisse une leçon à quiconque dispose de données : tracez-les sur un axe logarithmique, et si les points s’alignent, vous avez trouvé un vrai taux.

Pourquoi il a changé le monde
19 avril 1965Publication
65 000 composantsPrévision pour 1975
×2 tous les 2 ansRythme révisé (1975)
  • A donné le tempo des investissements de l’industrie des semi-conducteurs pendant une soixantaine d’années
  • A rendu la puissance de calcul assez bon marché pour le PC, Internet et le smartphone
  • A appris aux ingénieurs à concevoir pour le matériel de demain, et non pour celui d’aujourd’hui
Schéma 93 · Partie X

Le cycle de la hype de Gartner

Une courbe sans données a offert aux dirigeants un langage commun pour l’euphorie, la chute et la lente remontée.
Jackie Fenn (Gartner) · Gartner, Stamford, Connecticut · 1995
Cycle de la hype de GartnerJackie Fenn · Gartner, Stamford · 1995attentestempsni unités ni données : une formeChaque technologie fait les mêmes montagnes russes : haut, bas, puis utile. Déclencheur technologiquelancement · démo · buzz1 battage loin devant la réalitéPic des attentes exagéréesl’argent afflue2 la technique progresseGouffre des désillusionspilotes ratés · nécrologies3 Pente de l’illuminationproduits de 2e génération4 ans jusqu’au plateau<22–55–10>10obsolètePlateau de productivitéennuyeux, indispensable5
Fig. 93 · Le cycle de la hype de Gartner · Lire le schéma
  1. 1Déclencheur technologique. Une percée, une démonstration ou un lancement de produit fait parler. Peu de preuves pour l’instant, mais beaucoup d’imagination.
  2. 2Le pic. Les réussites se multiplient, l’argent afflue et les attentes s’emballent bien au-delà de ce que la technologie peut réellement offrir.
  3. 3Le gouffre. Les pilotes échouent, les start-up ferment et la presse rédige des nécrologies. L’intérêt s’effondre, même si la technologie continue de progresser discrètement.
  4. 4Pente de l’illumination. De vrais usages apparaissent, des produits de deuxième génération voient le jour et des praticiens lucides comprennent où la technologie aide vraiment.
  5. 5Plateau. L’adoption généralisée : ennuyeuse et indispensable. Gartner code le point de chaque technologie selon les années qu’il lui faudra pour atteindre ce niveau.
▶ Voir le film (en anglais)

Toute nouvelle technologie arrive deux fois : une fois dans le communiqué de presse, une fois dans le monde réel. En 1995, alors que le Web passait de la curiosité à la frénésie, Jackie Fenn, analyste au cabinet d’études Gartner, dessina l’écart entre ces deux arrivées. C’est une seule ligne sinueuse sur deux axes sans graduation, et elle est devenue l’un des diagrammes les plus reproduits du monde des affaires, l’équivalent visuel d’un soupir entendu.

La ligne raconte une histoire en cinq actes. Elle commence par un déclencheur technologique, une percée ou une démonstration qui fait parler. Les attentes s’envolent alors jusqu’au pic des attentes exagérées, où les premières réussites sont racontées et re-racontées et où les investisseurs se bousculent. Puis la réalité arrive et la ligne plonge dans le gouffre des désillusions : les projets pilotes échouent, les start-up ferment et les journalistes rédigent des nécrologies. Les survivants gravissent ensuite péniblement la pente de l’illumination, à mesure que les vrais usages de la technologie apparaissent, jusqu’à ce qu’elle se pose sur le plateau de productivité, ennuyeuse et indispensable.

L’axe vertical mesure les attentes, ou dans certaines versions la visibilité ; l’axe horizontal représente le temps. Aucun des deux ne porte de chiffres. Gartner explique la forme comme la somme de deux courbes plus simples : un pic brutal d’enthousiasme humain et, en dessous, la lente montée en S de la maturité technique et commerciale. Additionnez-les, et la bosse puis le creux apparaissent. L’idée a un ancêtre respectable dans ce qu’on appelle souvent la loi d’Amara, d’après le futurologue Roy Amara : nous avons tendance à surestimer l’effet d’une technologie à court terme et à le sous-estimer à long terme.

Le diagramme tombait à pic. En moins de cinq ans, la bulle Internet gravit son propre pic puis tomba dans son propre gouffre, et dix ans plus tard le commerce en ligne, la recherche et le streaming avaient atteint un plateau si productif qu’il réorganisa la distribution, la publicité et le divertissement. Gartner fit de la courbe un produit. Chaque année, le cabinet publie des dizaines de cycles de la hype pour différents domaines, le plus célèbre étant celui des technologies émergentes, où chaque innovation figure comme un point sur la ligne, codé selon le nombre d’années qu’elle devrait mettre à atteindre le plateau. Fenn et son collègue Mark Raskino ont ensuite développé l’idée dans un livre, Mastering the Hype Cycle, en 2008.

Les critiques se plaisent à rappeler ce que l’image n’est pas. Elle ne repose sur aucune donnée, si bien que la position d’une technologie y est un jugement déguisé en mesure. Des chercheurs qui ont suivi les placements de Gartner au fil des ans ont constaté que relativement peu de technologies parcourent tout le trajet ; beaucoup disparaissent dans le gouffre, certaines n’ont jamais de pic, et d’autres réapparaissent sur le graphique sous de nouveaux noms. Une courbe capable de décrire n’importe quel dénouement est difficile à réfuter.

Elle perdure pourtant, parce qu’elle donne aux réunions un vocabulaire commun. Dire qu’une technologie est « dans le creux » résume tout un argument en quelques mots : la déception est normale, passagère, et peut-être même une occasion à saisir. Le cycle de la hype a changé le monde moins en prédisant quoi que ce soit qu’en calmant les esprits et en les échauffant aux bons moments, un diagramme qui sert de régulateur d’humeur aux investisseurs. Son meilleur usage est celui que sa forme suggère : placez votre technologie préférée sur la courbe, puis justifiez sa position à voix haute.

Pourquoi il a changé le monde
1995Introduit en
5Phases de la courbe
2008Livre de Fenn et Raskino
  • A donné aux dirigeants un vocabulaire commun pour l’euphorie, l’effondrement et la reprise technologiques
  • Est devenu un produit annuel de Gartner qui oriente les budgets technologiques des entreprises
  • A fait du « gouffre des désillusions » une expression courante dans la tech et la finance
Schéma 94 · Partie X

La courbe en crosse de hockey

Mille ans de températures en une image ont rendu impossible de qualifier de normal le réchauffement actuel.
Michael Mann, Raymond Bradley & Malcolm Hughes · Amherst, Massachusetts · 1998
La crosse de hockeyMann, Bradley et Hughes · Nature 1998 · prolongé 1999-1.0-0.50.0+0.5100012001400160018002000°C vs 1961-1990 · hémisphère NNeuf siècles de manche, un siècle de lame. indicateurs, étalonnéscernescorauxcarottes de glacedocuments1 plus large au passé : moins d’indices2 Petit âge glaciaire3 thermomètres1902-1998 · rouge à l’origine4 1998le plus chaud du millénaire ?GIEC 2001 · couverture5
Fig. 94 · La courbe en crosse de hockey · Lire le schéma
  1. 1Proxies. Cernes d’arbres, coraux, carottes de glace et documents anciens, étalonnés sur les thermomètres, donnent une estimation bruitée de la température de chaque année jusqu’à l’an 1000.
  2. 2Bande d’incertitude. L’enveloppe grise indique le degré de confiance de l’estimation. Elle s’élargit vers le passé, à mesure que les proxies se raréfient, et elle a toujours fait partie de l’image.
  3. 3Le manche. Lissée, la reconstruction descend doucement pendant neuf siècles, jusqu’aux siècles froids souvent appelés le petit âge glaciaire.
  4. 4La lame. Les relevés instrumentaux, tracés en rouge, grimpent en flèche au XXe siècle et laissent derrière eux la bande grise du millénaire passé.
  5. 51998 et le GIEC. Les auteurs ont jugé 1998 probablement l’année la plus chaude du millénaire ; le rapport 2001 du GIEC a fait du graphique un emblème mondial.
▶ Voir le film (en anglais)

Le thermomètre est une invention récente. Les relevés mondiaux fiables ne remontent qu’au milieu du XIXe siècle, si bien qu’il était difficile, dans les années 1990, de répondre à une question évidente : la chaleur de la fin du XXe siècle est-elle inhabituelle, ou la planète fait-elle simplement ce qu’elle a toujours fait ? En avril 1998, trois chercheurs publièrent une réponse dans Nature. Michael Mann, alors jeune climatologue à l’université du Massachusetts à Amherst, avec le géoscientifique Raymond Bradley et le spécialiste des cernes d’arbres Malcolm Hughes, de l’université de l’Arizona, avaient reconstitué les températures de l’hémisphère Nord jusqu’en 1400. Un an plus tard, dans Geophysical Research Letters, ils repoussèrent la courbe jusqu’à l’an 1000.

Ils y parvinrent grâce aux indicateurs indirects, ou proxies, ces archives naturelles qui enregistrent la température de façon détournée : la largeur et la densité des cernes des arbres, la chimie des coraux, les couches des carottes de glace et quelques documents historiques épars. Des méthodes statistiques les étalonnaient sur la période où thermomètres et proxies se recoupent, puis utilisaient cette relation pour estimer les siècles précédents.

Le graphique obtenu a une forme qu’un enfant sait lire. Pendant neuf cents ans, la ligne erre doucement, glissant légèrement vers le bas jusqu’aux siècles froids du petit âge glaciaire, enveloppée d’une bande grise d’incertitude qui s’élargit à mesure que l’on remonte le temps. Puis, au XXe siècle, la ligne rouge des relevés instrumentaux s’envole. Un long manche plat, une lame brusquement relevée. Le modélisateur du climat Jerry Mahlman lui donna le surnom qui allait rester : la crosse de hockey. Les auteurs concluaient que les années 1990 étaient probablement la décennie la plus chaude du millénaire, et 1998 probablement son année la plus chaude.

En 2001, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat plaça le graphique en bonne place dans le résumé à l’intention des décideurs de son troisième rapport d’évaluation, et il devint l’emblème du réchauffement climatique. Ce qui en fit une cible. Les analystes canadiens Stephen McIntyre et Ross McKitrick publièrent des critiques de sa méthode statistique, et en 2005 un président de commission du Congrès américain, Joe Barton, exigea les données et les archives des auteurs. En 2006, le National Research Council américain examina les travaux, reconnut le bien-fondé de certaines critiques méthodologiques et confirma leur conclusion centrale : la fin du XXe siècle a été plus chaude que toute période comparable depuis au moins quatre siècles, et vraisemblablement depuis mille ans. En 2009, des courriels volés à l’université d’East Anglia, dont l’un évoquait « Mike’s Nature trick », ravivèrent la polémique ; plusieurs enquêtes ne relevèrent aucune faute scientifique.

La meilleure réponse de la science à une attaque n’est pas une réfutation mais une réplication. Au cours des deux décennies suivantes, des dizaines de reconstructions indépendantes, fondées sur d’autres proxies et d’autres statistiques, ont redessiné encore et encore la même silhouette. Les études mondiales du consortium PAGES 2k, en 2013 et en 2019, l’ont retracée, et le rapport 2021 du GIEC a conclu que la température à la surface du globe avait augmenté plus vite depuis 1970 qu’au cours de toute autre période de cinquante ans depuis au moins deux mille ans. La lame n’a cessé de s’allonger ; le manche est resté obstinément plat.

La crosse de hockey a changé le monde en changeant le cadre. Un graphique du seul dernier siècle montre une hausse ; un graphique du dernier millénaire montre une rupture. Mann a consacré un livre à ce combat, The Hockey Stick and the Climate Wars, et en 2024 un jury de Washington lui a donné raison dans un long procès en diffamation contre deux de ses détracteurs. La leçon la plus profonde vaut pour quiconque trace un graphique : étirez l’axe du temps jusqu’à ce que l’anomalie récente soit indéniable, et non plus discutable.

Pourquoi il a changé le monde
Nature, 1998Premier article
l’an 1000 (1999)Prolongée jusqu’à
rapport de 2001Vitrine du GIEC
  • Est devenue l’emblème du changement climatique dans l’évaluation 2001 du GIEC
  • A déclenché des enquêtes du Congrès et la bataille la plus âpre jamais livrée autour d’un graphique scientifique
  • A inspiré des dizaines de reconstructions indépendantes qui en ont confirmé la forme
Schéma 95 · Partie X

Les limites planétaires

Neuf secteurs autour d’un cercle vert ont fait de la « durabilité » un tableau de bord avec des lignes rouges.
Johan Rockström et al. · Stockholm Resilience Centre · 2009
Les limites planétairesJohan Rockström et al. · Stockholm Resilience Centre · 2009ClimatdérégléOcéansacidifiésOzoneappauvriAzotePhosphoreEau douceusageSolsusageBiodiversitéperduePollutionchimiqueCharge enaérosolsDans le disque : le seul climat qu’ait connu la civilisation. limite1 2 3 ??4 Franchies en 202520092025ClimatOcéans acidesCouche d’ozoneAzote + phosphoreEau douceSolsPerte de biodiversitéChimieAérosols3 sur 9 → 7 sur 95
Fig. 95 · Les limites planétaires · Lire le schéma
  1. 1Espace de fonctionnement sûr. Le disque vert figure les limites, placées du côté prudent de l’incertitude scientifique, à l’intérieur desquelles la planète devrait rester dans un état proche de l’Holocène.
  2. 2Dans les limites. En 2009, l’acidité des océans, l’ozone, le phosphore, l’eau douce et l’usage des sols restaient dans le vert, même si plusieurs approchaient du bord.
  3. 3Trois limites franchies. Le changement climatique, le cycle de l’azote et l’érosion de la biodiversité avaient déjà percé, les deux derniers si loin qu’ils sortent de la page.
  4. 4Non quantifiées. La charge en aérosols et la pollution chimique portaient des points d’interrogation : des risques réels que personne ne savait encore mesurer à l’échelle planétaire.
  5. 5Franchies en 2025. Les évaluations suivantes ont comblé les lacunes. En 2025, sept limites sur neuf étaient jugées dépassées ; seuls l’ozone et les aérosols restaient en deçà.
▶ Voir le film (en anglais)

Depuis une dizaine de milliers d’années, depuis la fin de la dernière glaciation, le climat de la Terre est d’une stabilité inhabituelle. Tout ce que nous appelons civilisation, des premiers champs de blé à Internet, s’est construit dans cette parenthèse calme du temps géologique, l’Holocène. En septembre 2009, une équipe de près de trente scientifiques dirigée par Johan Rockström, directeur du Stockholm Resilience Centre, se demanda dans la revue Nature jusqu’où l’humanité pouvait pousser la planète avant que ce calme ne se rompe. Leur réponse prit la forme d’un diagramme qui tient à la fois de l’écran radar et du gâteau découpé.

L’équipe recensa neuf processus du système Terre qui maintiennent la planète dans un état proche de l’Holocène : le changement climatique, l’acidification des océans, l’appauvrissement de l’ozone stratosphérique, les cycles de l’azote et du phosphore, l’utilisation mondiale de l’eau douce, le changement d’usage des sols, l’érosion de la biodiversité, la charge en aérosols atmosphériques et la pollution chimique. Pour chacun, elle proposa une limite, placée délibérément du côté prudent de l’incertitude scientifique, au-delà de laquelle le risque de changements brusques ou irréversibles augmente fortement. Pour le climat, par exemple, la limite était de 350 parties par million de dioxyde de carbone, un chiffre tiré tout droit de l’histoire de la courbe de Keeling.

L’image dispose les neuf processus autour d’un cercle, comme les secteurs d’un cadran d’horloge. Un disque vert au centre délimite l’espace de fonctionnement sûr pour l’humanité. Des secteurs rouges rayonnent depuis le centre, un par processus, leur longueur indiquant où en était l’humanité. Ceux qui restent dans le vert sont en deçà de la limite ; ceux qui en dépassent l’ont franchie. Deux secteurs ne portaient que des points d’interrogation, car personne ne savait encore quantifier les aérosols ni la pollution chimique à l’échelle de la planète.

En 2009, trois secteurs avaient déjà percé. Le dioxyde de carbone atteignait 387 parties par million, pour une limite de 350. L’humanité extrayait chaque année quelque 121 millions de tonnes d’azote de l’air pour les engrais et l’industrie, pour une limite proposée de 35. Et les espèces disparaissaient à un rythme plus de dix fois supérieur à la limite proposée, un secteur si long qu’il sortait de la page. Un diagramme dont la fonction est de montrer des limites n’est jamais aussi éloquent que lorsque son propre cadre ne peut contenir les données.

Le diagramme a voyagé vite parce qu’il faisait ce que des pages de tableaux ne pouvaient faire : il donnait à une douzaine d’inquiétudes environnementales distinctes l’allure d’un seul problème, d’une seule forme. Stratèges d’entreprise, urbanistes et rapports des Nations unies adoptèrent son langage de l’espace de fonctionnement sûr, et l’économiste Kate Raworth, comme le montre le chapitre suivant, l’entoura d’un anneau social. Les critiques répliquèrent que plusieurs de ces processus, comme l’usage de l’eau ou de l’azote, sont régionaux plutôt que mondiaux, et que le choix de l’emplacement de chaque limite relève autant du jugement que de la mesure. Les auteurs reconnurent que les limites étaient provisoires, et ne cessèrent de les mettre à jour.

Les mises à jour n’ont rien de rassurant. Une révision publiée en 2015 dans Science rebaptisa l’érosion de la biodiversité « intégrité de la biosphère » et la pollution chimique « entités nouvelles », et constata que quatre limites étaient franchies. En 2023, une équipe dirigée par Katherine Richardson quantifia pour la première fois les neuf limites et en trouva six dépassées. En septembre 2025, le bilan de santé planétaire de l’Institut de Potsdam annonça que l’acidification des océans avait elle aussi franchi la sienne, ce qui portait le total à sept sur neuf. Seules la couche d’ozone, réparée grâce au protocole de Montréal, et la charge en aérosols, du moins à l’échelle mondiale, restent en deçà de leurs limites. Le secteur de l’ozone est l’espoir discret du diagramme : une limite dont l’humanité s’est approchée, qu’elle a reconnue, et devant laquelle elle a reculé.

Pourquoi il a changé le monde
9Limites
3 sur 9Franchies en 2009
7 sur 9Franchies en 2025
  • A donné aux politiques environnementales un tableau de bord unique de limites au lieu d’inquiétudes éparses
  • A fourni l’anneau extérieur du donut de Raworth et des plans de durabilité urbaine
  • A fait de l’« espace de fonctionnement sûr » une expression courante dans la stratégie de l’ONU et des entreprises
Schéma 96 · Partie X

Le donut de Raworth

Un anneau doté d’un plancher et d’un plafond a défié l’image la plus ancienne de l’économie : la ligne qui monte.
Kate Raworth · Oxfam, Oxford · 2012
Le donut de RaworthKate Raworth · document de travail Oxfam · février 2012Un plancher pour les gens, un plafond pour la planète. eaualimentssantééducationrevenujusticevoixéquitégenrelogementréseauxénergieplancher social1 climatocéans acideschimiechimiqueazote etphosphoreeau douceconversion des solsperte de biodiversitéair polluéozone appauvriplafond écologique2 espace sûr et juste3 coins sombres : déficitpart sous chaque besoinschéma, d’après Raworth 20174 coins bleus : dépassementlimites déjà franchies5
Fig. 96 · Le donut de Raworth · Lire le schéma
  1. 1Plancher social. L’anneau intérieur est le plancher : douze besoins essentiels, comme l’eau, la nourriture, la santé, l’éducation, le logement, l’énergie et la voix politique, sous lesquels personne ne devrait tomber.
  2. 2Plafond écologique. L’anneau extérieur est le toit, emprunté aux limites planétaires : climat, acidité des océans, chimie, azote et phosphore, eau douce, sols, biodiversité, air et ozone.
  3. 3Espace sûr et juste. Le donut vert entre les anneaux est l’objectif : une économie qui satisfait les besoins de tous tout en restant dans les moyens de la planète vivante.
  4. 4Manques. Les secteurs rouges qui plongent dans le trou montrent la part de l’humanité encore privée de chaque besoin fondamental, de la nourriture et l’eau à la voix politique.
  5. 5Dépassements. Les secteurs rouges qui crèvent la croûte montrent les limites déjà franchies, en tête le changement climatique, la biodiversité, l’usage des sols et la pollution aux engrais.
▶ Voir le film (en anglais)

L’économie a toujours fonctionné à l’image. Dès leur première semaine, les étudiants découvrent la croix de l’offre et de la demande, puis le circuit de l’argent entre ménages et entreprises, et surtout la courbe du produit intérieur brut qui monte, idéalement pour toujours, du coin inférieur gauche au coin supérieur droit du graphique. Kate Raworth, économiste formée à Oxford qui avait travaillé pour le Programme des Nations unies pour le développement puis pour Oxfam, en vint à penser que ces images façonnaient discrètement ce que les économistes jugeaient digne d’être désiré. Si l’image était fausse, l’objectif l’était aussi.

En février 2012, à la veille du sommet de la Terre Rio+20, Oxfam publia son document de réflexion A Safe and Just Space for Humanity: Can We Live Within the Doughnut? Il reprenait le diagramme des limites planétaires du chapitre précédent et y ajoutait un second anneau, intérieur. L’anneau extérieur devenait un plafond écologique, les limites du climat, de la chimie et des systèmes vitaux que l’humanité dépasse à ses risques et périls. L’anneau intérieur devenait un plancher social, le minimum dont chacun a besoin pour une vie digne : nourriture, eau, soins de santé, éducation, revenu, énergie, voix politique, et le reste. La version de 2012 énumérait onze de ces dimensions, tirées des propres contributions des gouvernements au sommet.

Entre les deux anneaux s’étendait une bande verte, que Raworth baptisa d’un nom délicieusement peu académique : le donut. À l’intérieur se trouve ce qu’elle appelle l’espace sûr et juste pour l’humanité. Tombez dans le trou du milieu, et les gens sont privés du nécessaire ; poussez au-delà de la croûte extérieure, et la planète se dégrade. La prospérité, dans cette image, n’est pas une direction mais un lieu. Le diagramme ne demande pas à quelle vitesse une économie croît ; il demande si elle hisse chacun au-dessus du plancher sans percer le plafond.

Le donut s’est enrichi dans son livre de 2017, Doughnut Economics: Seven Ways to Think Like a 21st-Century Economist, paru en français sous le titre La Théorie du donut, qui retenait douze dimensions sociales et neuf écologiques et remplissait l’image de données. Des secteurs rouges tournés vers l’intérieur montraient les manques, la part de l’humanité privée de chaque besoin fondamental ; des secteurs rouges tournés vers l’extérieur montraient les dépassements, le changement climatique, l’érosion de la biodiversité, la conversion des terres et les cycles de l’azote et du phosphore débordant tous de la croûte. Une étude dirigée par Daniel O’Neill en 2018 dessina un donut pour environ 150 pays et constata qu’aucun ne satisfaisait les besoins fondamentaux de ses citoyens avec un niveau d’utilisation des ressources soutenable à l’échelle mondiale.

L’idée s’est échappée des salles de séminaire. En avril 2020, alors que la pandémie paralysait la ville, Amsterdam annonça que le donut servirait de cadre à sa stratégie de relance, en collaboration avec le Doughnut Economics Action Lab cofondé par Raworth. D’autres villes, de Bruxelles à Nanaimo au Canada, menèrent leurs propres études. Les enseignants l’adoptèrent parce qu’il tient sur une seule diapositive et déclenche un débat dans chaque classe.

Les critiques, surtout parmi les économistes attachés à la croissance, font valoir que le donut est un cadre plutôt qu’un modèle : il montre où il faut être, non comment y parvenir, et il dit peu de choses des prix, des arbitrages ou de la technologie. Raworth répond que les cadres sont précisément l’enjeu. Un diagramme décide des questions qu’il semble naturel de poser, et un siècle de courbes ascendantes avait fait d’une seule question la seule envisageable. Son donut remplace la flèche par une forme dotée d’un plafond, et invite tous ceux qui l’utilisent à défendre à la fois le plancher et la limite.

Pourquoi il a changé le monde
février 2012Document d’Oxfam
12 besoins (2017)Plancher social
9 limitesPlafond écologique
  • Amsterdam a adopté le donut en 2020 pour encadrer sa stratégie urbaine d’après-pandémie
  • A réuni besoins sociaux et limites planétaires sur une même image pour les décideurs
  • S’est répandu dans les classes du monde entier comme autre première image de l’économie
Schéma 97 · Partie X

Les bandes de réchauffement

Un graphique sans chiffres, sans axes ni légende est devenu l’image du changement climatique la plus connue au monde.
Ed Hawkins · Université de Reading · 2018
Bandes de réchauffementEd Hawkins · Université de Reading · mai 2018 · monde, 1850-2024Ni axe, ni chiffres, ni légende, et presque personne ne s’y trompe. une bande = une année1909 : parmi les + froides1 un siècle fraisvolcans · cycles océaniques2 pause de mi-sièclebrume de sulfates3 vers le rouge+ foncé chaque décennie42024 · la plus chaude légende : 8 bleus + 8 rouges+ froid+ chaudrouges en pierre et encre (palette maison)5
Fig. 97 · Les bandes de réchauffement · Lire le schéma
  1. 1Une bande, une année. Chaque barre verticale représente la température mondiale moyenne d’une année, colorée selon son écart au-dessus ou au-dessous de la moyenne à long terme.
  2. 2Un siècle frais. De 1850 au début du XXe siècle, les bleus dominent, avec des variations d’une année à l’autre dues aux volcans, aux cycles océaniques et à la météo.
  3. 3L’accalmie du milieu du siècle. Une zone plus pâle des années 1940 aux années 1970, quand la pollution croissante aux sulfates masquait en partie le réchauffement dû aux gaz à effet de serre.
  4. 4Dans le rouge. À partir des années 1980, les couleurs virent au rouge et s’assombrissent presque à chaque décennie, 2024 étant l’année la plus chaude jamais mesurée à ce jour.
  5. 5La seule clé. Huit bleus et huit rouges tirés de la palette ColorBrewer. Aucun axe ni chiffre n’apparaît nulle part : la couleur et l’ordre font tout le travail.
▶ Voir le film (en anglais)

La plupart des graphiques de ce livre fonctionnent par ajout : un axe, une échelle, une étiquette, une légende, une annotation soigneusement choisie. Les bandes de réchauffement fonctionnent en retirant presque tout. En mai 2018, Ed Hawkins, climatologue à l’université de Reading, publia une image de la température mondiale depuis 1850 sans axes, sans chiffres, sans titre et sans le moindre mot. Ce n’était qu’une rangée de barres verticales, bleues à gauche et rouges à droite, et presque tous ceux qui la virent la comprirent immédiatement.

Hawkins savait déjà comment un graphique climatique devient viral. En 2016, sa spirale climatique animée, qui enroulait les températures mondiales mensuelles sur une bobine sans cesse plus large, avait été partagée des millions de fois et projetée lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Rio. Avec les bandes, il voulait aller plus loin : concevoir un graphique assez simple pour des gens qui ne regarderaient jamais un graphique de leur plein gré, et assez frappant pour ouvrir une conversation plutôt que la clore.

Chaque bande correspond à une année. Sa couleur indique à quel point cette année a été chaude par rapport à la moyenne d’une période de référence, selon une palette de huit bleus et huit rouges tirée de ColorBrewer, l’outil de choix de couleurs conçu par la cartographe Cynthia Brewer. L’original utilisait la série de températures mondiales établie par le Met Office et l’université d’East Anglia. Lue de gauche à droite, l’image raconte l’histoire d’un seul coup d’œil : un long siècle bleu et frais, quelques oscillations plus claires ou plus sombres, une zone pâle au milieu du XXe siècle, puis un cramoisi qui s’étend et s’assombrit à mesure que les décennies approchent du présent.

Au regard de la règle du rapport données-encre, l’idée défendue par Edward Tufte selon laquelle chaque goutte d’encre d’un graphique doit montrer des données, les bandes sont d’une efficacité presque parfaite. Mais elles en trahissent aussi l’esprit, car on ne peut y lire aucune valeur précise. C’est là toute l’astuce. Le diagramme troque la précision contre le motif. Il s’appuie sur deux intuitions que chaque spectateur possède déjà, que le bleu signifie froid et le rouge chaud, et que le temps s’écoule de gauche à droite, et il leur confie tout le travail. Les chiffres n’ont pas disparu ; ils sont à un clic de l’image pour qui les veut.

En juin 2019, Hawkins et ses collègues lancèrent un site, Show Your Stripes, qui générait en un clic une série de bandes pour presque chaque pays et de nombreuses régions. On les mit aussitôt partout : cravates, écharpes, mugs, bus, bâtiments, et la couverture du numéro de The Economist consacré au climat en septembre 2019. Des présentateurs météo les portèrent à l’antenne, et une journée consacrée à leur affichage revient chaque mois de juin. Rares sont les graphiques scientifiques devenus un accessoire de mode.

Les critiques ont fait remarquer qu’une échelle de couleurs peut être étirée pour rendre spectaculaire n’importe quelle tendance, et que les bandes de petites régions sont dominées par le bruit d’une année sur l’autre plutôt que par le climat. Ce sont deux mises en garde légitimes, valables pour tout graphique. Les bandes perdurent parce qu’elles sont honnêtes sur ce qu’elles sont, un résumé et non une mesure, et parce que ce résumé est juste. Leur leçon pour tout concepteur de diagrammes est courageuse. Supprimez tous les axes du graphique ; s’il se lit encore, vous avez trouvé le signal.

Pourquoi il a changé le monde
mai 2018Première publication
une annéeUne bande
aucunChiffres sur le graphique
  • Est devenu le graphique climatique le plus partagé, sur des cravates, des bus et des couvertures de magazines
  • Show Your Stripes a mis en ligne en 2019 un relevé climatique local pour la plupart des pays
  • A prouvé qu’en supprimant les axes, un graphique scientifique peut être compris plus largement
Schéma 98 · Partie X

Aplatir la courbe

Deux bosses sous une ligne pointillée ont expliqué une stratégie sanitaire et changé la vie de milliards de gens.
CDC (2007) ; Rosamund Pearce et Drew Harris (2020) · Atlanta et Londres · 2020
Aplatir la courbefigure de planification CDC 2007 · reprise Pearce et Harris, 2020cas quotidienstemps depuis le 1er casMême épidémie, plus lente : moins de gens au-delà de la ligne. sans mesuresprotectricescomme en 19181 capacité du système de soinsajouté par Drew Harris, 20202 hors soinssans lit,sans respirateur3 avec mesures de protectiondistance · fermetures · hygiène4 retarder le picobjectifs CDC, février 20071 retarder le pic épidémique2 étaler la charge du pic3 réduire le total des cas5
Fig. 98 · Aplatir la courbe · Lire le schéma
  1. 1Pic incontrôlé. Sans mesures de protection, les infections grimpent en flèche jusqu’à un pic haut et précoce, comme dans les villes qui avaient tardé à réagir en 1918.
  2. 2Ligne de capacité. L’ajout de Drew Harris en 2020 : une ligne pointillée indiquant combien de patients les hôpitaux peuvent traiter à la fois. Elle a fait du graphique un argument.
  3. 3Hors de portée des soins. Chaque personne dans la zone ombrée au-dessus de la ligne a besoin d’un lit, d’un respirateur ou d’une infirmière qui n’existent pas. C’est le mal qu’évite l’aplatissement.
  4. 4Courbe aplatie. Avec distanciation, fermetures et hygiène, la même épidémie se propage plus lentement : une bosse plus basse et plus large, en grande partie sous la ligne de capacité.
  5. 5Retarder le pic. Le pic arrive plus tard, ce qui donne aux hôpitaux le temps de se préparer et, à terme, aux traitements et aux vaccins le temps d’arriver.
▶ Voir le film (en anglais)

En février 2007, inquiets de la grippe aviaire, les Centers for Disease Control and Prevention des États-Unis publièrent un document de planification au titre peu engageant : des recommandations provisoires sur les stratégies collectives d’atténuation d’une grippe pandémique. On y trouvait, enfouie, une figure modeste. Une bosse haute et étroite montrait une épidémie livrée à elle-même ; une bosse plus basse et plus large, décalée vers la droite, montrait la même épidémie freinée par des mesures comme la fermeture des écoles, l’annulation des rassemblements et la distanciation entre les personnes. Des flèches indiquaient les trois objectifs : retarder le pic, alléger la charge des hôpitaux au moment du pic et réduire le nombre total de cas.

L’idée avait un sinistre pedigree historique. Lors de la pandémie de grippe de 1918, Philadelphie maintint un grand défilé public fin septembre et subit bientôt un pic vertigineux de décès, tandis que Saint-Louis ferma tôt écoles, églises et théâtres et connut une épidémie plus basse et plus étalée. Des études publiées en 2007 comparèrent des dizaines de villes américaines et constatèrent que celles qui étaient intervenues tôt et avaient maintenu leurs mesures s’en étaient nettement mieux tirées. Les bosses des CDC étaient ces preuves transformées en image de planification.

Pendant treize ans, la figure vécut discrètement dans les présentations des services de santé publique. Puis, fin février 2020, alors qu’un nouveau coronavirus se propageait hors de Chine, Rosamund Pearce, journaliste visuelle à The Economist, la redessina pour un article sur la pandémie à venir. Drew Harris, chercheur en santé des populations à l’université Thomas Jefferson de Philadelphie, y ajouta l’élément qui la rendit inoubliable : une ligne horizontale en pointillés intitulée capacité du système de santé. Partagés sur les réseaux sociaux début mars, le graphique et son slogan, aplatir la courbe, firent le tour du monde en quelques jours. Des versions animées suivirent, dont une de la microbiologiste Siouxsie Wiles et du dessinateur Toby Morris en Nouvelle-Zélande.

Le génie du dessin tient à cette ligne. L’aire sous chaque courbe correspond au nombre de personnes infectées. Toute personne au-dessus des pointillés est un patient qui a besoin d’un lit, d’un respirateur ou d’une infirmière qui n’existent pas. Le pic et la bosse aplatie peuvent contenir à peu près le même nombre de personnes, mais l’une tient dans l’hôpital et l’autre non. Une contrainte tracée sous forme de ligne horizontale transforme un raisonnement épidémiologique abstrait en une question visible : qui sera soigné.

En deux semaines, les gouvernements avaient fermé écoles, bureaux et frontières, et début avril 2020 près de la moitié de l’humanité vivait sous une forme ou une autre de confinement. Rarement un diagramme a changé aussi vite le quotidien d’autant de gens. Sa simplicité masquait aussi des problèmes. Les épidémiologistes firent vite remarquer que la capacité hospitalière réelle se situait bien plus bas que ne le suggérait le dessin, si bien qu’une courbe assez aplatie pour passer sous la ligne s’étalerait sur des mois, voire des années. À la mi-mars, une équipe de l’Imperial College de Londres modélisa précisément ce scénario et soutint que l’atténuation seule submergerait encore les hôpitaux, poussant le Royaume-Uni et d’autres pays vers une suppression plus stricte. La bosse aplatie s’achetait avec du temps, et ce temps servit à attendre les traitements et les vaccins, qui commencèrent à arriver en décembre 2020.

Aplatir la courbe reste une leçon sur la manière dont se construit la compréhension du public. Une figure de planification est devenue une expression courante parce qu’une personne y a ajouté la contrainte qui rendait l’enjeu visible. Tracez la limite sous forme de ligne horizontale, montrez les deux avenirs face à elle, et les gens saisiront le choix plus vite qu’aucun tableau de projections ne le permettrait.

Pourquoi il a changé le monde
février 2007Figure de planification des CDC
par Drew HarrisLigne de capacité ajoutée
3Objectifs de la figure de 2007
  • A expliqué confinements et distanciation à des milliards de personnes en quelques jours en mars 2020
  • A appris au public à penser les épidémies en termes de capacité hospitalière
  • A fait d’une figure de planification des CDC l’un des diagrammes les plus partagés de l’histoire
Schéma 99 · Partie X

L’architecture Transformer

Un schéma-blocs tiré d’un article sur la traduction est devenu le plan de ChatGPT et de l’essor de l’IA.
Vaswani et al. (Google) · Google, Mountain View · 2017
L’architecture TransformerVaswani et al. · Google · « Attention Is All You Need » · 2017N×N×encodeurdécodeurEntréesSorties (décalées)N = 68 têtesd = 512L’attention suffit : pas de récurrence, rien que du regard. Plongement entréeencodage pos.Plongement de sortieencodage pos.1 Attention multi-têtesAdd & NormFeed ForwardAdd & Norm2 Attention multi-têtes masquéeAdd & NormAdd & NormFeed ForwardAdd & Normpas de triche3 Attention multi-têtesKV4 LinéaireSoftmaxProbabilités de sortiechoisir un mot,le réinjecter5
Fig. 99 · L’architecture Transformer · Lire le schéma
  1. 1Plongements. Les mots deviennent des listes de nombres, auxquelles on ajoute un encodage positionnel, dessiné comme une petite sinusoïde, pour que le modèle connaisse leur ordre.
  2. 2L’encodeur. L’attention multi-têtes permet à chaque mot d’entrée de regarder tous les autres, puis une couche à propagation avant traite chacun. Le bloc est empilé six fois.
  3. 3Le décodeur. Écrit la sortie un mot à la fois. Sa première couche d’attention est masquée pour qu’il ne puisse pas lorgner les mots qu’il n’a pas encore produits.
  4. 4Attention croisée. La couche intermédiaire du décodeur regarde la sortie de l’encodeur, ce qui permet à chaque nouveau mot de puiser dans toute la phrase d’entrée à la fois.
  5. 5Linéaire et softmax. Au sommet, le résultat devient une probabilité pour chaque mot du vocabulaire. On en choisit un, on le réinjecte, et on recommence.
▶ Voir le film (en anglais)

En juin 2017, huit chercheurs de Google mirent en ligne un article au titre digne d’un clin d’œil aux Beatles : Attention Is All You Need. Ses auteurs, Ashish Vaswani, Noam Shazeer, Niki Parmar, Jakob Uszkoreit, Llion Jones, Aidan Gomez, Łukasz Kaiser et Illia Polosukhin, précisaient qu’ils avaient contribué à parts égales et que l’ordre de leurs noms était aléatoire. L’article, présenté à la conférence NeurIPS en décembre, portait sur la traduction automatique. Sa figure 1, une paire de tours faites de boîtes pastel, se révéla porter sur presque tout.

Le problème qu’il résolvait était celui de la vitesse et de la mémoire. Les meilleurs systèmes de traduction de l’époque étaient des réseaux de neurones récurrents, qui lisaient une phrase mot après mot en se transmettant un résumé, comme un message au téléphone arabe. Ils étaient lents à entraîner, puisque chaque étape devait attendre la précédente, et peinaient à relier des mots éloignés. Une technique appelée attention, introduite quelques années plus tôt, permettait à un réseau de jeter un regard en arrière sur les mots les plus pertinents. L’équipe de Google fit un pari radical : abandonner complètement la récurrence et construire tout le modèle à partir de l’attention.

La figure 1 montre comment. À gauche, l’encodeur, qui lit la phrase d’entrée ; à droite, le décodeur, qui écrit la sortie un mot à la fois. En bas, les mots deviennent des plongements, des listes de nombres, et un petit cercle orné d’une sinusoïde ajoute l’encodage positionnel, car l’attention seule n’a aucune notion de l’ordre des mots. Viennent ensuite les blocs répétés, marqués N× parce qu’ils sont empilés six fois dans le modèle d’origine. Chaque bloc contient une attention multi-têtes suivie d’un réseau à propagation avant, chacun entouré d’une connexion résiduelle et d’une étape « Add & Norm » qui maintient les nombres stables. La première couche d’attention du décodeur est masquée pour qu’il ne puisse pas lorgner les mots qu’il n’a pas encore écrits, et sa couche intermédiaire regarde la sortie de l’encodeur. Tout en haut, une couche linéaire et un softmax transforment le résultat en probabilités pour le mot suivant.

L’attention elle-même est simple à décrire. Chaque mot pose une question à tous les autres, évalue la pertinence de chacun et fait un mélange pondéré de leurs informations. L’attention multi-têtes le fait huit fois en parallèle, si bien que différentes têtes peuvent apprendre différentes relations, la grammaire pour l’une, le sens pour l’autre. Surtout, tous les mots peuvent être traités à la fois, ce qui convient aux processeurs graphiques qui devenaient les bêtes de somme de l’apprentissage automatique. Le modèle de base s’entraîna en une douzaine d’heures sur huit GPU et établit de nouveaux records en traduction de l’anglais vers l’allemand et de l’anglais vers le français.

Il s’ensuivit l’une des conquêtes les plus rapides de l’histoire des sciences. En 2018, BERT, de Google, utilisa la tour de l’encodeur pour comprendre le langage, et GPT, d’OpenAI, la tour du décodeur pour le générer ; le T de GPT signifie transformer. Les transformers se mirent bientôt à lire images, protéines, musique et code. Lorsque ChatGPT fut lancé en novembre 2022, il apporta un descendant de la figure 1 à cent millions d’utilisateurs, dit-on, en deux mois environ. En quelques années, presque tous les auteurs de l’article avaient quitté Google, plusieurs pour fonder leur propre entreprise.

La figure a changé le monde parce qu’elle était modulaire. On pouvait empiler les boîtes plus haut, les élargir, les nourrir de davantage de données, et elles ne cessaient de s’améliorer, une propriété qui a transformé l’apprentissage automatique en course d’ingénierie adossée à des centres de données grands comme des usines. Mieux vaut regarder l’original que ses innombrables explications. Toute l’architecture tient sur une page, et la pile est plus simple que son histoire.

Pourquoi il a changé le monde
N = 6Couches par pile
8Têtes d’attention
8, ordre aléatoireAuteurs
  • Est devenue l’architecture de GPT, BERT, ChatGPT et de la plupart des modèles d’IA modernes
  • A permis d’entraîner les modèles en parallèle sur GPU, lançant la course à la mise à l’échelle de l’IA
  • S’est étendue au-delà du langage, aux images, à la structure des protéines, à la musique et au code
Schéma 100 · Partie X

La carte et le territoire de Korzybski

Cinq mots et un étrange diagramme à chevilles ont averti que toute carte, tout modèle laisse le monde de côté.
Alfred Korzybski · États-Unis · 1933
La carte et le territoireAlfred Korzybski · Science and Sanity · 1933La carte n’est pas le territoire.formule de 1931, La Nouvelle-Orléansdifférentiel structural, 1933institut fondé en 1938, ChicagoTout modèle laisse le monde de côté. L’événementun processus : traits infinisbord cassé = sans fin1 L’objetce que nos sens abstraientfils libres : omis2 étiquetteL’étiquettemot · nom · carte · schéma3 L2L3Abstractions sup.descriptions de descriptionschaque niveau omet davantage4 Retour au mondece qu’on dit change l’événement5
Fig. 100 · La carte et le territoire de Korzybski · Lire le schéma
  1. 1L’événement. Une parabole au bord brisé et aux innombrables ficelles pendantes : le monde tel qu’il est, un processus aux caractéristiques infinies que nul ne peut connaître entièrement.
  2. 2L’objet. Un disque relié à quelques trous seulement de la parabole. Ce que nos sens et notre système nerveux abstraient ; les ficelles libres sont ce qui est laissé de côté.
  3. 3L’étiquette. Une étiquette suspendue à l’objet : le mot, le nom, la carte, le diagramme. C’est une abstraction de plus, et ce n’est jamais la chose elle-même.
  4. 4Abstractions supérieures. D’autres étiquettes pendent en dessous : descriptions de descriptions, inférences tirées d’inférences. Chaque niveau omet davantage et prête plus à discussion.
  5. 5Retour au monde. La dernière étiquette est rattachée à l’événement. Ce que nous disons et dessinons du monde change le monde, et c’est pourquoi les diagrammes comptent.
▶ Voir le film (en anglais)

Alfred Korzybski était un noble et ingénieur polonais, blessé alors qu’il servait dans l’armée russe pendant la Première Guerre mondiale, et venu en Amérique du Nord pour une mission militaire en 1915, sans jamais rentrer définitivement chez lui. Il avait vu ce que les nations modernes pouvaient s’infliger, et cela l’intriguait. Les êtres humains savaient bâtir des ponts qui tenaient des siècles, mais ne cessaient de bâtir des sociétés qui sombraient dans le carnage. Son diagnostic : les gens confondent leurs mots et leurs idées sur le monde avec le monde lui-même. Dans une communication présentée à un congrès scientifique à La Nouvelle-Orléans en décembre 1931, il le formula en une phrase qui a survécu à presque tout ce qu’il a écrit : la carte n’est pas le territoire.

La version complète, dans son livre foisonnant de 1933, Science and Sanity, est plus généreuse que le slogan : « Une carte n’est pas le territoire qu’elle représente, mais, si elle est exacte, elle a une structure semblable à celle du territoire, ce qui explique son utilité. » La seconde moitié compte autant que la première. Les cartes ne mentent pas. Elles sont utiles précisément parce qu’elles conservent une partie de la structure et jettent le reste.

Pour enseigner cela, Korzybski construisit un diagramme qu’on pouvait tenir en main, le différenciateur structurel. En haut pend une parabole, son bord supérieur brisé pour montrer qu’elle se prolonge à l’infini, percée de trous d’où pendent des ficelles : l’événement, le monde tourbillonnant des processus aux caractéristiques infinies. En dessous pend un disque percé de quelques trous seulement, l’objet tel que notre système nerveux l’abstrait, relié par des ficelles à certains trous de la parabole tandis que la plupart pendent librement : les caractéristiques laissées de côté. Sous le disque pend une étiquette, le nom ou le mot ; plus bas viennent d’autres étiquettes, descriptions de descriptions et inférences tirées d’inférences. La dernière étiquette est rattachée à l’événement, car ce que nous disons du monde devient une partie du monde. Il faisait manipuler l’objet à ses élèves, en désignant chaque niveau, jusqu’à ce que l’habitude s’installe. En 1938, il fonda l’Institute of General Semantics à Chicago pour diffuser sa méthode.

L’idée avait des cousins partout. Lewis Carroll avait imaginé une carte à l’échelle d’un mille pour un mille, que les fermiers refusaient de déplier parce qu’elle aurait masqué le soleil. Jorge Luis Borges décrivit plus tard un empire dont les cartographes dressèrent une carte de la taille de l’empire, abandonnée en lambeaux dans le désert. René Magritte peignit une pipe en 1929 et écrivit en dessous Ceci n’est pas une pipe. Le statisticien George Box donna à l’idée sa devise moderne : tous les modèles sont faux, mais certains sont utiles.

Chaque diagramme de ce livre est une carte au sens de Korzybski, et chacun a mérité sa place par ce qu’il a osé omettre. Le plan du métro de Beck a jeté la géographie et gardé l’ordre. Snow a gardé les morts, les rues et les pompes, et a laissé tomber les miasmes. Mendeleïev a laissé des cases vides là où les preuves s’arrêtaient, et Keeling a gardé un seul chiffre, sur une seule montagne. Les échecs surviennent quand on prend la carte pour le territoire : la pyramide que Maslow n’a jamais dessinée, le cycle de la hype traité comme une loi, une projection prise pour la vraie forme du monde. Un diagramme est un argument que l’on peut voir, et comme tout argument il convainc en simplifiant, ce qui fait à la fois sa force et son danger.

Les diagrammes que nous dessinerons demain le seront plus vite et en plus grand nombre que jamais, beaucoup par des machines et certains pour des machines : tableaux de bord des limites planétaires, cartes de l’attention à l’intérieur d’un transformer, jumeaux numériques de villes et de corps si détaillés qu’ils nous tentent d’oublier que ce sont des cartes. Le conseil de Korzybski voyage bien. À côté de chaque diagramme, notez ce qu’il laisse de côté. La carte n’est pas le territoire, mais sans cartes personne n’aurait jamais trouvé le moyen de le traverser.

Pourquoi il a changé le monde
1931, La Nouvelle-OrléansPremière formulation
1933Science and Sanity
1938, ChicagoFondation de l’Institut
  • A légué aux sciences, à la psychologie et aux affaires une mise en garde durable contre la confusion entre modèle et monde
  • A fondé la sémantique générale, qui a influencé la psychothérapie, l’éducation et la science-fiction
  • A fait de « la carte n’est pas le territoire » une devise de travail pour les modélisateurs du monde entier
Les 100 schémas qui ont changé le monde · Première édition, octobre 2026
100 schémas · 10 parties · 100 films commentés
par Mat Siems · Top 100, No. 2 · 2026