Comment un monde rocheux s'est retrouvé enveloppé d'un seul océan, profond et salé.
Chapitre 1 · Partie I
La planète bleue
Vue à un million de kilomètres, la Terre est une bille bleue marbrée de quelques taches brunes et blanches. L'océan mondial couvre environ 71 % de la surface, quelque 361 millions de kilomètres carrés, et renferme près de 97 % de toute l'eau de la planète. Sa profondeur moyenne avoisine 3 700 mètres et son volume 1,33 milliard de kilomètres cubes. Le reste fait figure d'appoint : calottes et glaciers en détiennent moins de 2 %, les nappes souterraines à peu près autant, et l'ensemble des lacs, des fleuves et des nuages une infime fraction de 1 %.
Pourquoi bleue ? L'eau n'est pas tout à fait incolore. Ses molécules absorbent faiblement la lumière rouge, si bien que quelques mètres d'eau teintent de bleu la lumière blanche du Soleil ; plus l'eau est profonde, plus la lumière renvoyée est bleue. Le reflet du ciel accentue l'effet vers l'horizon. Là où la mer vire au vert ou au brun, quelque chose s'y mêle : le phytoplancton et sa chlorophylle, ou les limons de fleuves comme le Yangtsé et l'Amazone.
Nous n'avons vu l'océan dans son ensemble que récemment. En 1968, l'équipage d'Apollo 8 photographie le Lever de Terre au-dessus de la Lune ; en décembre 1972, Apollo 17 prend La Bille bleue, l'une des photographies les plus reproduites de l'histoire, où l'Afrique et la calotte antarctique sont cernées par la mer. En 1990, Voyager 1 se retourne à quelque 6 milliards de kilomètres et saisit la planète, ce « point bleu pâle » cher à Carl Sagan. Aujourd'hui, des satellites comme Sentinel-6 et SWOT mesurent la hauteur de la mer au centimètre près, tandis que près de 4 000 flotteurs Argo dérivent dans les profondeurs en relevant température et salinité.
L'eau est inégalement répartie. L'hémisphère Sud est océanique à environ 81 %, et un globe centré sur le Pacifique Sud ne montre presque que de la mer. Le Pacifique, à lui seul, est plus vaste que toutes les terres réunies. Pourtant, malgré sa taille, l'océan est mince : 3,7 kilomètres en moyenne sur une planète de 12 742 kilomètres de diamètre, proportionnellement plus fin que la peau d'une pomme.
Le saviez-vous ? Rassemblée en une seule goutte, toute l'eau présente sur, dans et au-dessus de la Terre formerait une boule d'environ 1 385 kilomètres de diamètre seulement, bien plus petite que la Lune.
Cette mince pellicule fait tourner la planète. Depuis les années 1970, l'océan a absorbé environ 90 % de la chaleur excédentaire piégée par les gaz à effet de serre, et il capte à peu près un quart du dioxyde de carbone que nous émettons. Son plancton produit près de la moitié de l'oxygène de la Terre, et ses lents courants stabilisent le climat. Nous vivons sur la terre ferme, mais à tous égards, nous habitons une planète d'eau.
Fig. 1 · La planète bleue. Où se trouve l'eau de la Terre, et à quel point la pellicule océanique est mince.
Chapitre 2 · Partie I
D'où vient l'eau
La Terre s'est formée il y a environ 4,54 milliards d'années à partir de poussières et de roches en orbite autour du jeune Soleil, assez près de lui pour que la glace ait eu du mal à y survivre. D'où est donc venue l'eau d'un océan entier ? Deux grandes réponses s'affrontent, et les indices suggèrent de plus en plus que toutes deux ont joué un rôle. L'eau a pu être piégée dans les matériaux rocheux d'origine puis dégazée par les volcans à mesure que la planète se réchauffait, ou bien être apportée par des astéroïdes et des comètes riches en eau venus des confins froids du Système solaire.
Le témoin clé est le jumeau lourd de l'hydrogène, le deutérium. Le rapport entre deutérium et hydrogène ordinaire, dit rapport D/H, sert d'empreinte du lieu où l'eau s'est formée : plus le berceau est froid, plus il tend à être riche en deutérium. Les océans terrestres contiennent environ 156 atomes de deutérium par million d'atomes d'hydrogène. Les chondrites carbonées, météorites issues d'astéroïdes, affichent une valeur très proche. La plupart des comètes, non. La comète de Halley et Hale-Bopp en contiennent environ deux fois plus, et en 2014 la sonde Rosetta a mesuré sur la comète 67P/Tchourioumov-Guérassimenko un rapport plus de trois fois supérieur à celui de la Terre. La comète Hartley 2, mesurée par le télescope spatial Herschel en 2011, fait exception avec une valeur terrestre : les comètes ne sont donc pas exclues, mais elles semblent avoir peu contribué.
Les missions de retour d'échantillons ont affiné le tableau. La sonde japonaise Hayabusa2 a rapporté des grains de l'astéroïde Ryugu en 2020, et OSIRIS-REx, de la NASA, de la poussière de Bennu en 2023 ; tous deux renferment des argiles et d'autres minéraux formés dans l'eau liquide. Par ailleurs, une étude de 2020 sur les chondrites à enstatite, météorites censées ressembler aux roches du Système solaire interne, a montré qu'elles contiennent assez d'hydrogène pour avoir fourni plusieurs océans d'eau dès l'origine.
La chronologie vient de minuscules cristaux. Des zircons des Jack Hills, en Australie-Occidentale, vieux d'environ 4,4 milliards d'années, portent des rapports d'isotopes de l'oxygène indiquant qu'ils ont cristallisé à partir de roches ayant été en contact avec de l'eau liquide près de la surface. Des océans existaient donc environ 150 millions d'années après la formation de la Terre, et après l'impact géant qui aurait donné naissance à la Lune. Vers 3,8 milliards d'années, les laves en coussins de la ceinture d'Isua, au Groenland, témoignent d'éruptions sous l'eau.
Le saviez-vous ? Une partie de l'eau de votre verre est peut-être plus ancienne que le Soleil : selon les modèles, une fraction de l'eau terrestre s'est formée sous forme de glace dans le nuage moléculaire froid qui a donné naissance au Système solaire.
La question dépasse largement la Terre. Si l'eau accompagne couramment la naissance des planètes rocheuses, les mondes océans pourraient être fréquents autour d'autres étoiles ; s'il a fallu une heureuse pluie d'astéroïdes, ils pourraient être rares. Chaque grain de Ryugu et de Bennu pèse dans ce débat, et l'océan où nous nageons en est la première et la meilleure preuve.
Fig. 2 · D'où vient l'eau. Dater les premiers océans et lire l'empreinte du deutérium de l'eau.
Chapitre 3 · Partie I
Un seul océan mondial
Les atlas nomment cinq océans, mais il n'y en a en réalité qu'un. Pacifique, Atlantique, Indien, Austral et Arctique sont les bassins d'une seule masse d'eau continue, l'océan mondial, et une goutte d'eau de mer peut les parcourir tous. L'eau de l'Atlantique Nord peut plonger au large du Groenland, cheminer vers le sud le long du fond, faire le tour de l'Antarctique et refaire surface dans le Pacifique des siècles plus tard. Les frontières tracées entre les bassins sont des commodités humaines, pas des murs.
Le géant est le Pacifique, environ 165 millions de kilomètres carrés, plus vaste que toutes les terres émergées réunies et abritant le point le plus profond, le Challenger Deep. L'Atlantique, environ 106 millions, est l'océan jeune en forme de S qui s'élargit encore entre les Amériques d'un côté, l'Europe et l'Afrique de l'autre ; son point le plus profond se trouve dans la fosse de Porto Rico, vers 8 400 mètres. L'océan Indien, environ 70 millions, est le plus chaud, fermé au nord par l'Asie et rythmé par la mousson. L'océan Austral encercle l'Antarctique, et l'Arctique, le plus petit et le moins profond avec environ 14 millions de kilomètres carrés, est une mer presque fermée coiffée de glaces dérivantes.
Qui décide où l'un finit ? Depuis 1921, l'Organisation hydrographique internationale, établie à Monaco, coordonne les cartes marines du monde, et sa publication Limites des océans et des mers, parue pour la première fois en 1928, trace les lignes officielles. L'Atlantique et l'Indien se rejoignent sur le méridien du cap des Aiguilles, pointe sud de l'Afrique ; l'Indien et le Pacifique sur une ligne partant de la Tasmanie vers le sud. L'océan Austral a connu une carrière mouvementée : présent dans l'édition de 1937, supprimé en 1953, il fut rétabli au sud de 60° S par un projet de 2000 jamais ratifié officiellement. Les scientifiques l'ont utilisé malgré tout, et National Geographic l'a ajouté à ses cartes lors de la Journée mondiale de l'océan, le 8 juin 2021.
Ce qui donne sa réalité à l'océan Austral, c'est le courant circumpolaire antarctique, le seul courant qui fasse le tour complet du globe sans rencontrer de terre. Poussé par les vents d'ouest des quarantièmes rugissants et des cinquantièmes hurlants, il transporte bien plus de 100 fois le débit cumulé de tous les fleuves du monde et relie entre eux les trois grands bassins du nord.
Le saviez-vous ? La mer des Sargasses est la seule mer sans côtes : elle est entièrement délimitée par des courants, les quatre bras du grand tourbillon de l'Atlantique Nord.
Penser un seul océan n'est pas une coquetterie. Des plastiques venus de côtes lointaines s'accumulent sur l'île inhabitée d'Henderson, dans le Pacifique Sud ; la chaleur absorbée sous les tropiques fait fondre la glace des pôles ; baleines et anguilles franchissent les bassins sans passeport. Le traité sur la haute mer de 2023 traite l'océan situé au-delà des eaux nationales comme un espace commun unique, ce qu'il a toujours été.
Fig. 3 · Un seul océan mondial. Cinq bassins nommés, un seul océan, tous reliés autour de l'Antarctique.
Chapitre 4 · Partie I
Pourquoi la mer est salée
Goûtez la mer et vous goûtez les continents. La pluie est très légèrement acide, car elle dissout le dioxyde de carbone de l'air, et en ruisselant sur la roche elle en décompose lentement les minéraux. Cette altération chimique libère calcium, sodium, magnésium et potassium, que les fleuves emportent jusqu'à la mer. L'eau des rivières paraît douce uniquement parce que ces ions y sont dilués. L'océan les concentre, car l'évaporation enlève l'eau mais laisse les sels.
L'autre moitié du sel marin vient d'en bas. Le chlorure, l'ion le plus abondant de l'eau de mer, est rare dans les roches ; il est arrivé surtout sous forme de gaz chlorhydrique libéré par les volcans au début de l'histoire de la Terre. Aujourd'hui, les sources hydrothermales des dorsales échangent encore des éléments avec l'eau de mer, en ajoutant certains et en retirant d'autres, notamment le magnésium. Le résultat : environ 35 grammes de sel par kilogramme d'eau de mer, soit 3,5 %. Chlorure et sodium en représentent environ 86 %, sulfate, magnésium, calcium et potassium l'essentiel du reste.
Les proportions sont d'une constance remarquable. Dans les années 1880, le chimiste William Dittmar analysa 77 échantillons recueillis par le HMS Challenger dans tous les océans et confirma que, quelle que soit la salinité d'un échantillon, ses ions majeurs gardent les mêmes rapports. La salinité devint ainsi facile à mesurer : jadis par titrage du chlorure, aujourd'hui par conductivité électrique, selon l'échelle de salinité pratique de 1978. Les flotteurs Argo la relèvent jusqu'à 2 000 mètres, et des satellites comme SMOS, de l'Agence spatiale européenne, cartographient la salinité de surface depuis l'orbite depuis 2009.
Si les fleuves apportent sans cesse du sel, pourquoi la mer ne devient-elle pas plus salée ? Parce que le bilan s'équilibre à peu près. Le sel repart par les sources hydrothermales, en se fixant sur des argiles qui sombrent dans les sédiments, et dans d'immenses dépôts d'évaporites quand des mers peu profondes s'assèchent. Il y a environ 6 millions d'années, la Méditerranée, coupée de l'Atlantique, s'est en grande partie évaporée lors de la crise de salinité messinienne, laissant des couches de sel épaisses de plus d'un kilomètre. Chaque élément a son temps de résidence : le sodium séjourne des dizaines de millions d'années, le fer et l'aluminium quelques siècles seulement. En 1899, John Joly divisa le sodium de l'océan par l'apport annuel des fleuves et estima l'âge de la Terre à environ 90 millions d'années. Il se trompait d'un facteur cinquante, car la mer est à l'équilibre, elle ne se remplit pas.
Le saviez-vous ? Si tout le sel de la mer était étalé uniformément sur les terres émergées, il formerait une couche d'environ 166 mètres d'épaisseur, la hauteur d'un immeuble de 40 étages.
La salinité varie pourtant d'un lieu à l'autre. La mer Rouge, chaude et presque sans fleuves, atteint environ 40 grammes par kilogramme ; la Baltique, alimentée par les rivières et la pluie, tombe à quelques grammes à peine dans le golfe de Botnie, trop peu pour bien des espèces marines. La mer Morte, enclavée, est près de dix fois plus salée que l'océan. Ces écarts de sel, autant que de chaleur, animent les courants qui brassent tout l'océan.
Fig. 4 · Pourquoi la mer est salée. Le sel vient des fleuves, des volcans et des sources ; il repart dans la roche et la vase.
Chapitre 5 · Partie I
Le relief des fonds marins
Videz l'océan, et la planète révélerait deux grands niveaux. Si l'on trace la part de la surface terrestre située à chaque altitude, la courbe hypsométrique, deux pics apparaissent : l'un près du niveau de la mer, les continents, l'autre, plus important, entre 4 000 et 5 000 mètres de profondeur, les grands fonds océaniques. La différence ne tient pas à l'érosion mais à la roche. Les continents sont faits de granite épais et léger qui flotte haut, la croûte océanique de basalte mince et dense qui se tient bas.
Partez d'une côte typique vers le large et le fond change par paliers. Vient d'abord le plateau continental, bordure noyée du continent, peu profonde et en pente douce, large d'environ 80 kilomètres en moyenne et qui s'achève par une rupture de pente vers 140 mètres de fond. Sa largeur varie énormément : au large de la Sibérie, il s'étend sur bien plus de 1 000 kilomètres, alors qu'au large du Chili et du Pérou il existe à peine. Pendant la dernière glaciation, quand le niveau de la mer était environ 120 mètres plus bas, il était en grande partie émergé, comme le Doggerland entre la Grande-Bretagne et le reste de l'Europe.
Au-delà de la rupture, le talus continental plonge de quelques degrés, pente raide à l'échelle des fonds marins, entaillée de canyons sous-marins comme celui de Monterey, au large de la Californie, aussi profond que le Grand Canyon. Les sédiments y dévalent en courants de turbidité, de véritables avalanches sous-marines. En 1929, l'un d'eux, déclenché par un séisme au large des Grands Bancs de Terre-Neuve, rompit l'un après l'autre une douzaine de câbles télégraphiques transatlantiques, ce qui permit d'en mesurer la vitesse. Au pied du talus, ces dépôts s'accumulent en un glacis continental, qui se fond dans la plaine abyssale, entre 3 000 et 6 000 mètres de profondeur, l'un des endroits les plus plats de la Terre, où des sédiments fins ont enseveli d'anciens reliefs volcaniques.
La cartographie de tout cela a été lente. Les premiers marins sondaient au plomb ; l'expédition allemande du Meteor, de 1925 à 1927, inaugura l'écho-sondage à travers l'Atlantique Sud. Dans les années 1950, Marie Tharp, avec Bruce Heezen à l'université Columbia, transforma des milliers de sondages en premières cartes physiographiques des fonds océaniques et repéra le rift qui court le long de la dorsale médio-atlantique. Les satellites déduisent aujourd'hui le relief du fond des légers bombements de la surface de la mer dus à la gravité des montagnes sous-marines, mais avec une résolution de l'ordre du kilomètre.
Le saviez-vous ? Les surfaces de Mars et de la Lune sont cartographiées avec bien plus de précision que nos propres fonds marins.
Le projet Seabed 2030, lancé en 2017 par la Nippon Foundation et la GEBCO, veut cartographier l'ensemble des fonds au sonar moderne d'ici la fin de la décennie. À son lancement, environ 6 % seulement avaient été relevés ainsi ; au milieu des années 2020, la proportion atteignait environ un quart. De meilleures cartes comptent pour l'alerte aux tsunamis, le tracé des câbles, la pêche et le vif débat sur l'exploitation minière des grands fonds. La plus grande partie de la surface de la planète reste, en somme, une tache blanche sur la carte.
Fig. 5 · Le relief des fonds marins. De la côte à la fosse : plateau, talus, glacis et plaine abyssale en un seul bloc.
Chapitre 6 · Partie I
Tectonique des plaques et bassins océaniques
En 1912, un météorologue allemand du nom d'Alfred Wegener affirma à Francfort que les continents se déplacent. L'Amérique du Sud et l'Afrique s'emboîtent comme les moitiés d'une page déchirée ; des fossiles comme le reptile Mesosaurus et la fougère Glossopteris se retrouvent des deux côtés de l'Atlantique Sud ; des veines de charbon gisent sous les glaces antarctiques. Dans La Genèse des continents et des océans (1915), il proposa un supercontinent disparu, la Pangée. La plupart des géologues le rejetèrent, surtout parce qu'il ne pouvait expliquer quelle force pousserait des continents à travers un plancher océanique solide. Il mourut sur l'inlandsis du Groenland en 1930, sans avoir été entendu.
La réponse vint de la mer. Les sonars de guerre et les campagnes d'après-guerre révélèrent une dorsale volcanique faisant le tour du globe et de profondes fosses. En 1962, le géologue de Princeton Harry Hess, qui avait fait fonctionner un écho-sondeur en commandant un navire de transport de l'US Navy, proposa l'expansion des fonds océaniques : une croûte neuve se forme aux dorsales, s'écarte des deux côtés comme deux tapis roulants et replonge dans le manteau aux fosses. Les continents ne labourent pas le plancher ; ils voyagent dessus. Les bandes magnétiques du fond et l'âge des sédiments forés confirmèrent bientôt l'idée, et à la fin des années 1960 la tectonique des plaques était devenue la théorie unificatrice de la géologie.
Une conséquence frappe : le fond océanique est jeune. La plus vieille croûte océanique conservée, dans le Pacifique occidental, n'a qu'environ 180 millions d'années, alors que des roches continentales atteignent quatre milliards d'années. Les océans sont temporaires. En 1966, le géophysicien canadien J. Tuzo Wilson se demanda si l'Atlantique ne s'était pas fermé avant de se rouvrir, en invoquant un océan plus ancien, aujourd'hui appelé Iapetus, dont la fermeture a soudé l'Écosse à l'Angleterre. Son intuition est devenue le cycle de Wilson : un continent se fracture, un nouvel océan s'ouvre et s'élargit, ses anciennes marges commencent à subducter, et il finit par se refermer dans une collision qui dresse des montagnes.
Chaque étape s'observe aujourd'hui. L'Afrique de l'Est se fend le long du grand rift ; la mer Rouge est un océan naissant ; l'Atlantique est un océan mûr, qui s'élargit d'environ 2,5 centimètres par an, à peu près la vitesse de pousse d'un ongle, un rythme désormais mesuré directement par satellite. Le Pacifique, cerné de fosses, rétrécit. La Méditerranée est un vestige de l'ancien océan Téthys, comprimé par la remontée de l'Afrique vers le nord, et l'Himalaya marque l'endroit où l'océan qui précédait l'Inde s'est entièrement refermé.
Le saviez-vous ? La traversée de l'Atlantique par Christophe Colomb en 1492 serait aujourd'hui plus longue d'environ 13 mètres, car l'océan s'est élargi depuis.
La tectonique des plaques commande où frappent les séismes, où s'élèvent les volcans et comment les courants peuvent circuler entre les bassins. Certains géologues prévoient que d'ici 200 à 250 millions d'années les continents se réuniront en un nouveau supercontinent, sans s'accorder sur sa forme. Les océans, en fin de compte, naissent, vieillissent et meurent.
Fig. 6 · Tectonique des plaques et bassins océaniques. Le cycle de Wilson : les océans naissent, s'élargissent, rétrécissent et se ferment.
Chapitre 7 · Partie I
La dorsale médio-océanique
La plus longue chaîne de montagnes de la Terre est presque entièrement sous l'eau. La dorsale médio-océanique serpente à travers tous les océans comme la couture d'une balle de tennis : environ 65 000 kilomètres de long, de 2 000 à 3 000 mètres au-dessus des fonds voisins, avec une crête située en général vers 2 500 mètres sous la surface. C'est là que la planète fabrique sa croûte neuve. Quand les plaques s'écartent, la roche chaude du manteau remonte, fond en partie à mesure que la pression diminue, et s'épanche en basalte le long de l'axe, refroidissant en laves en coussins au-dessus d'un réseau de filons verticaux.
Les dorsales n'ont pas toutes le même style. La dorsale médio-atlantique s'écarte lentement, de 2 à 5 centimètres par an au total, et présente un profond rift axial. La dorsale du Pacifique Est s'ouvre plusieurs fois plus vite, jusqu'à environ 15 centimètres par an, et forme un large bombement régulier. La plus lente de toutes est la dorsale de Gakkel, sous les glaces arctiques, qui s'ouvre d'un centimètre par an au plus. Le long de chaque dorsale, l'eau de mer circule dans la roche chaude et jaillit en sources hydrothermales, observées pour la première fois en 1977 par le submersible Alvin sur le rift des Galápagos.
L'Islande est l'endroit où la dorsale sort de l'eau. Un point chaud y fournit tant de magma que la dorsale s'élève au-dessus de la mer, et l'on peut marcher dans le rift à Þingvellir ou nager avec masque et tuba entre les plaques nord-américaine et eurasienne dans la faille de Silfra. L'île est agitée : Surtsey est sortie de la mer entre 1963 et 1967, l'Eldfell a enseveli une partie de la ville de Heimaey en 1973, et depuis 2021 une série d'éruptions sur la péninsule de Reykjanes menace la ville de Grindavík.
La preuve de l'expansion est inscrite dans la roche. En refroidissant, le basalte enregistre la direction du champ magnétique terrestre, qui s'inverse à intervalles irréguliers, souvent de quelques centaines de milliers d'années. En 1963, Fred Vine et Drummond Matthews, à Cambridge, et indépendamment le Canadien Lawrence Morley, expliquèrent les énigmatiques bandes magnétiques relevées sur le fond par des magnétomètres remorqués : des bandes d'aimantation normale et inverse formées à la dorsale puis emportées vers l'extérieur. S'ils avaient raison, les bandes devaient être symétriques de part et d'autre de la dorsale. Un levé de la dorsale de Reykjanes, au sud de l'Islande, publié en 1966, montra exactement cela.
Le saviez-vous ? L'article de Morley sur les bandes fut refusé par des revues, l'un des relecteurs jugeant, dit-on, que de telles idées relevaient plutôt de la conversation de cocktail.
La dernière inversion complète, il y a environ 780 000 ans, constitue un repère net dans le motif, et les bandes permettent désormais de dater le fond sans forage. La dorsale règle aussi la chimie de l'océan et abrite ses écosystèmes les plus étranges. Chaque année, elle ajoute environ trois kilomètres carrés de plancher neuf, une lente naissance qui ne s'arrête jamais.
Fig. 7 · La dorsale médio-océanique. Croûte neuve à la dorsale et bandes magnétiques en miroir, preuves de l'expansion.
Chapitre 8 · Partie I
Les fosses et le Challenger Deep
Le point le plus profond de la Terre se trouve à l'extrémité sud de la fosse des Mariannes, une entaille courbe d'environ 2 500 kilomètres dans le Pacifique occidental. Son point le plus bas, le Challenger Deep, se situe vers 10 935 mètres ; les estimations varient de quelques dizaines de mètres selon le sonar et les corrections appliquées. Posez l'Everest, haut de 8 849 mètres, sur le fond : son sommet resterait à plus de deux kilomètres sous la surface. La pression y dépasse 1 000 fois celle du niveau de la mer, comme le poids d'un éléphant sur chaque timbre-poste.
Les fosses marquent les zones de subduction, où une plaque plonge sous une autre. La croûte océanique devient plus froide, plus épaisse et plus dense en vieillissant, et dans la fosse des Mariannes une partie de la plus vieille croûte du Pacifique, âgée de 150 millions d'années ou davantage, s'enfonce sous la plaque philippine et sombre dans le manteau. L'eau expulsée de la plaque plongeante abaisse le point de fusion de la roche sus-jacente et alimente les volcans des îles Mariannes. Répété tout autour du Pacifique, ce mécanisme dessine la ceinture de feu, un fer à cheval de 40 000 kilomètres de fosses et de volcans, du Chili à l'Alaska, au Japon et à la Nouvelle-Zélande, qui concentre environ les trois quarts des volcans actifs du monde et près de 90 % de ses séismes. Le grand séisme chilien de 1960, de magnitude 9,5, et celui de Tōhoku au large du Japon en 2011 ont frappé sur ces frontières.
Le Deep doit son nom aux navires. En 1875, l'équipage du HMS Challenger fit descendre une ligne lestée près de la fosse et mesura environ 8 180 mètres, un record mondial à l'époque. En 1951, le navire hydrographique HMS Challenger II, par écho-sondage, trouva des profondeurs bien plus grandes, et le point le plus profond prit son nom. Le 23 janvier 1960, Jacques Piccard et Don Walsh descendirent à bord du bathyscaphe Trieste, une sphère d'acier suspendue sous un flotteur rempli d'essence, et passèrent une vingtaine de minutes au fond. Personne n'y retourna avant 2012, quand le cinéaste James Cameron plongea seul à bord du Deepsea Challenger. Depuis 2019, le submersible Limiting Factor de l'explorateur Victor Vescovo multiplie les plongées, avec des passagers comme Kathy Sullivan, devenue en 2020 la première femme à atteindre le fond.
Le saviez-vous ? Avant 2019, davantage de personnes avaient marché sur la Lune que visité le Challenger Deep : douze contre trois.
D'autres fosses sont presque aussi profondes. Le Horizon Deep, dans la fosse des Tonga, atteint environ 10 800 mètres, et les fosses des Kermadec et des Philippines dépassent 10 000 mètres. La zone hadale, au-delà de 6 000 mètres, ne couvre qu'une infime fraction des fonds, et pourtant amphipodes, holothuries et poissons-limaces y vivent, comme nos déchets : un sac plastique a été filmé près du fond de la fosse des Mariannes. Les fosses sont le lieu où le plancher océanique vient mourir, renvoyant croûte, eau et carbone dans les profondeurs de la planète.
Fig. 8 · Les fosses et le Challenger Deep. La subduction dans la fosse des Mariannes, assez profonde pour engloutir l'Everest.
Chapitre 9 · Partie I
Monts sous-marins et points chauds
Des dizaines de milliers de volcans parsèment le fond des océans sans jamais avoir percé la surface. Un mont sous-marin est une montagne immergée qui s'élève d'au moins 1 000 mètres au-dessus des fonds environnants. Les cartes gravimétriques satellitaires en ont déjà repéré des dizaines de milliers, et les buttes plus modestes se compteraient par millions. La plupart n'ont ni nom ni visiteur. En 2005, le sous-marin nucléaire USS San Francisco en heurta un à vive allure près de Guam, absent de ses cartes ; un marin y perdit la vie.
Beaucoup de monts sous-marins naissent au-dessus de points chauds, des endroits où un manteau anormalement chaud remonte des profondeurs et fond à travers la plaque qui le surmonte. La plaque se déplace ; le point chaud, à peu près, reste en place. Il en résulte un tapis roulant de volcans, le plus jeune au-dessus du point chaud, les autres d'autant plus vieux qu'ils ont voyagé loin. Le géophysicien canadien J. Tuzo Wilson proposa l'idée en 1963, et W. Jason Morgan la relia en 1971 à de profonds panaches mantelliques.
L'exemple classique est la chaîne Hawaï-Empereur, environ 6 000 kilomètres d'îles et de monts sous-marins à travers le Pacifique Nord. Le Kīlauea et le Mauna Loa, sur la Grande Île, se trouvent aujourd'hui au-dessus du point chaud. Kauaʻi a environ 5 millions d'années, Midway environ 28 millions. Puis la chaîne s'infléchit brusquement vers le nord, à un âge d'environ 47 millions d'années, et se prolonge par les monts Empereur, engloutis, jusqu'au mont Meiji, vieux d'environ 82 millions d'années, qui s'enfonce lentement dans les fosses au large du Kamtchatka. Ce coude a longtemps été lu comme un changement de direction de la plaque Pacifique, mais des forages océaniques ont montré en 2001 que le point chaud lui-même avait dérivé vers le sud pendant la phase Empereur ; la part de chaque cause reste débattue. Un nouveau volcan, Kamaʻehuakanaloa, autrefois appelé Lōʻihi, grandit déjà au large de la côte sud de la Grande Île, son sommet à environ 1 000 mètres sous les flots.
Les vieux monts sous-marins s'enfoncent à mesure que la plaque refroidit et s'affaisse. Certains ont eu le sommet arasé par les vagues avant de sombrer, devenant des guyots, sommets plats identifiés par Harry Hess dans les années 1940 et baptisés en l'honneur du géographe d'origine suisse Arnold Guyot. Dans les mers chaudes, le corail peut croître vers le haut tandis que le volcan s'enfonce, édifiant un atoll en anneau, comme le soutenait Charles Darwin dans les années 1830.
Le saviez-vous ? Mesuré depuis sa base sur le fond océanique, le Mauna Kea dépasse 10 000 mètres, soit plus d'un kilomètre de plus que l'Everest.
Les monts sous-marins sont aussi des points chauds de biodiversité. Ils dévient les courants et font remonter les nutriments, attirant plancton, poissons, requins et baleines, tandis que coraux d'eau froide et éponges s'accrochent à leurs flancs. Au large de la Nouvelle-Zélande et de la Tasmanie, ils ont nourri des pêcheries florissantes d'hoplostète orange, un poisson qui peut vivre bien plus de 100 ans, jusqu'à ce que le chalutage de fond en mette beaucoup à nu. Leurs coraux pourraient mettre des siècles à se reconstituer. Protéger ces îlots de vie est un test : la conservation peut-elle s'étendre au-delà des côtes ?
Fig. 9 · Monts sous-marins et points chauds. La chaîne Hawaï-Empereur : la trace d'un point chaud sur 82 millions d'années.
Chapitre 10 · Partie I
Les sédiments, mémoire de l'océan
Chaque année, une fine pluie de poussières, de coquilles et de débris se dépose sur le fond océanique, et par endroits elle tombe sans interruption depuis plus de 100 millions d'années. Ces sédiments marins forment l'archive la plus complète de l'histoire de la Terre, une bibliothèque écrite dans la vase. Près des continents, ils sont surtout terrigènes : sables, limons et argiles arrachés aux terres ou soufflés vers la mer, comme les poussières sahariennes portées à travers l'Atlantique. Plus au large, là où peu de débris terrestres parviennent, les restes d'êtres vivants dominent.
Quand les squelettes du plancton représentent plus de 30 % d'un sédiment, on parle de boue. La boue calcaire est faite des coquilles crayeuses des foraminifères et des minuscules plaques des coccolithophores ; les falaises blanches de Douvres sont une boue du Crétacé hissée à l'air libre. Elle ne subsiste qu'au-dessus de la profondeur de compensation des carbonates, vers 4 000 à 5 000 mètres, en dessous de laquelle l'eau froide et sous haute pression dissout la calcite. La boue siliceuse, faite de diatomées et de radiolaires vitreux, s'accumule sous les eaux productives autour de l'Antarctique et le long de l'équateur. Dans les bassins les plus profonds et les plus reculés ne se dépose que l'argile rouge, peut-être un millimètre par millénaire, constellée de nodules de manganèse et même de micrométéorites.
Le premier inventaire mondial vint du HMS Challenger, dont John Murray et Alphonse Renard décrivirent les échantillons dragués en 1891. Le grand bond vint du forage. À partir de 1968, le navire du Deep Sea Drilling Project, le Glomar Challenger, traversa des centaines de mètres de sédiments et montra qu'ils sont plus vieux et plus épais à mesure qu'on s'éloigne des dorsales, comme le prévoyait l'expansion des fonds ; en 1970, il découvrit du sel sous la Méditerranée, preuve que la mer s'était jadis asséchée. Son successeur, le JOIDES Resolution, a foré pour l'Ocean Drilling Program et les programmes internationaux qui l'ont suivi de 1985 à sa dernière expédition, en 2024, remontant des centaines de kilomètres de carottes, conservées au Texas, à Brême et à Kōchi.
Les carottes révèlent les climats passés par la chimie. Les foraminifères bâtissent leur coquille à partir de l'eau de mer, et le rapport entre oxygène 18, lourd, et oxygène 16 y augmente quand les calottes glaciaires piègent l'eau légère et que l'océan se refroidit. En 1955, Cesare Emiliani montra ainsi que les glaciations revenaient par cycles ; en 1976, James Hays, John Imbrie et Nicholas Shackleton les rattachèrent aux oscillations de l'orbite terrestre. Les carottes enregistrent aussi les catastrophes : la couche riche en iridium de l'impact d'astéroïde d'il y a 66 millions d'années, et la bande sombre et pauvre en coquilles du maximum thermique du Paléocène-Éocène, il y a environ 56 millions d'années, quand une bouffée de carbone réchauffa et acidifia l'océan.
Le saviez-vous ? Le cône du Bengale, édifié par les débris himalayens qu'apportent le Gange et le Brahmapoutre, est la plus grande accumulation de sédiments de la Terre, épaisse de plus de 16 kilomètres par endroits.
Ce réchauffement ancien est l'analogue naturel le plus proche de nos émissions actuelles de carbone, même si nous libérons le carbone bien plus vite. La vase des grands fonds se souvient de ce qu'a fait le climat la dernière fois, et elle nous dit ce qui nous attend.
Fig. 10 · Les sédiments, mémoire de l'océan. Une carotte des grands fonds lue de haut en bas : glaciations, serre et impact.
Partie II
L'eau en mouvement
Vagues, marées et courants : la machinerie infatigable de la mer.
Chapitre 11 · Partie II
Comment fonctionnent les vagues
Sur une plage, la mer semble avancer vers nous en rangs serrés. Il n'en est rien. Une vague est de l'énergie qui traverse l'eau, non de l'eau qui traverse l'océan. Au large, chaque particule d'eau décrit un cercle presque parfait au passage d'une crête : elle monte et avance sous la crête, descend et recule sous le creux, puis revient à peu près à son point de départ. Une mouette posée sur la houle se balance en boucles au lieu de dériver vers le rivage. Ces orbites rétrécissent avec la profondeur et s'effacent vers une demi-longueur d'onde sous la surface : un sous-marin à 100 mètres traverse ainsi une tempête dans un calme presque parfait.
La plupart des vagues naissent du vent. Leur taille dépend de sa force, de sa durée et du fetch, l'étendue d'eau libre sur laquelle il souffle. Une brise sur un étang dessine des rides ; un coup de vent soufflant deux jours sur 1 000 kilomètres d'océan Austral lève des mers de 10 mètres ou plus. Une fois sorties de la tempête, les vagues se trient selon leur période en une houle longue et régulière. En eau profonde, la vitesse d'une crête en mètres par seconde vaut environ 1,56 fois sa période en secondes : les crêtes d'une houle de 15 secondes filent à près de 84 kilomètres à l'heure, tandis que l'énergie voyage deux fois moins vite.
Ce savoir s'est forgé dans l'urgence. Pendant la Seconde Guerre mondiale, Harald Sverdrup et Walter Munk mirent au point les premières prévisions de houle pour les débarquements alliés en Afrique du Nord puis en Normandie. En 1963, Munk et ses collègues installèrent des stations de la Nouvelle-Zélande à l'Alaska et suivirent sur plus de 10 000 kilomètres une houle née près de l'Antarctique. Aujourd'hui, des bouées ancrées enregistrent chaque oscillation et des altimètres radar embarqués sur satellites mesurent la hauteur des vagues sur tout le globe.
Une vague achève son voyage lorsqu'elle sent le fond. Dans une eau moins profonde qu'une demi-longueur d'onde, elle ralentit, ses crêtes se resserrent et sa hauteur croît jusqu'à atteindre environ les quatre cinquièmes de la profondeur : la crête dépasse alors sa base et bascule. Les plages en pente douce font des rouleaux qui s'effritent ; les récifs abrupts comme Pipeline, à Oahu, ou Teahupo'o, à Tahiti, creusent des tubes. À Nazaré, au Portugal, un canyon sous-marin profond d'environ 5 kilomètres canalise la houle atlantique jusqu'à la côte et la concentre ; en 2020, l'Allemand Sebastian Steudtner y a surfé une vague de 26,21 mètres, la plus haute jamais surfée selon le Guinness World Records.
Le saviez-vous ? Les plus hautes vagues de l'océan sont cachées en son sein : en mer de Chine méridionale, des ondes internes roulant entre des couches d'eau de densités différentes atteignent quelque 170 mètres.
Comprendre les vagues compte plus que jamais pour les ports, l'éolien en mer et les côtes qui reculent ; les relevés satellitaires suggèrent même que les plus grosses vagues de l'océan Austral ont légèrement grandi avec ses vents. Chaque rouleau sur la plage est le dernier chapitre d'une histoire commencée par le vent, souvent à l'autre bout du monde.
Fig. 11 · Comment fonctionnent les vagues. Une vague, c'est de l'énergie en marche : l'eau tourne en rond, la crête file.
Chapitre 12 · Partie II
Les vagues scélérates
Pendant des siècles, les marins ont parlé de murs d'eau surgis d'une mer ordinaire, et pendant des siècles les savants ont rangé ces récits avec les serpents de mer. La théorie classique jugeait presque impossible une vague deux fois plus haute que ses voisines. Puis, le 1er janvier 1995, un laser pointé vers la mer depuis la plateforme gazière Draupner E, en mer du Nord, enregistra une vague de 25,6 mètres du creux à la crête, dans une mer dont la hauteur significative, la moyenne du tiers des vagues les plus hautes, avoisinait 12 mètres. La vague de Draupner devint le premier enregistrement instrumental d'une vague scélérate impossible à contester, et fit passer le sujet du folklore à la physique.
Les océanographes appellent aujourd'hui vague scélérate toute vague d'au moins deux fois la hauteur significative. Certaines naissent du simple hasard, quand des trains d'ondes de longueurs différentes alignent leurs crêtes. D'autres sont aidées. Là où la houle remonte un courant puissant, comme le courant des Aiguilles au large de l'Afrique du Sud, les vagues sont comprimées et raidies, et les équipages de pétroliers y signalent depuis longtemps des crêtes géantes et des « trous » dans la mer. Dans les années 1960, Brooke Benjamin et Jim Feir montrèrent qu'un train de vagues régulier est instable et peut laisser une vague voler l'énergie de ses voisines. En 2019, des chercheurs d'Édimbourg ont recréé la vague de Draupner dans un bassin circulaire en croisant deux groupes de vagues à environ 120 degrés.
Vues de l'espace, ces vagues sont rares mais pas exotiques. En 2001, le projet MaxWave de l'Agence spatiale européenne a passé au crible trois semaines d'images radar de ses satellites ERS et repéré plus de dix vagues de plus de 25 mètres. L'océan est tout simplement immense.
Les navires ont payé le prix de l'incrédulité. Le cargo allemand München disparut dans l'Atlantique Nord en décembre 1978 avec ses 28 hommes ; un canot retrouvé, arrimé à quelque 20 mètres au-dessus de la ligne de flottaison, avait été arraché de ses fixations. En septembre 1995, le paquebot Queen Elizabeth 2 affronta pendant l'ouragan Luis une vague estimée à 29 mètres, que son commandant compara aux falaises blanches de Douvres. En 2001, les navires de croisière Bremen et Caledonian Star eurent tous deux les vitres de leur passerelle brisées par des vagues d'environ 30 mètres dans l'Atlantique Sud, à quelques jours d'intervalle.
Le saviez-vous ? En novembre 2020, une bouée au large d'Ucluelet, sur l'île de Vancouver, a mesuré une vague de 17,6 mètres dans une mer d'environ 6 mètres, soit près de trois fois ses voisines, un record.
Désormais, les concepteurs de navires et de plateformes testent leurs structures face à ces scénarios, et les centres de prévision signalent les états de mer les plus propices. Les marins avaient raison ; il fallait seulement laisser aux mathématiques le temps de les rattraper.
Fig. 12 · Les vagues scélérates. La vague de Draupner, en 1995, faisait plus du double de la mer qui l'entourait.
Chapitre 13 · Partie II
Les marées
Deux fois par jour, sur la plupart des côtes, la mer gagne le rivage puis se retire. La marée est la plus longue vague de l'océan : d'une crête à l'autre, elle s'étend sur la moitié de la planète. Isaac Newton l'expliqua dans ses Principia de 1687. La gravité de la Lune attire plus fortement la face de la Terre tournée vers elle que le centre de la Terre, et le centre plus que la face opposée. Cette différence, la force de marée, étire les océans en deux bourrelets, l'un sous la Lune, l'autre à l'opposé. En tournant, une côte traverse les deux, d'où deux pleines mers espacées d'environ 12 heures 25 minutes, car la Lune avance sur son orbite pendant que nous tournons.
Le Soleil provoque lui aussi des marées, mais il est si lointain que son effet ne vaut qu'un peu moins de la moitié de celui de la Lune. Quand Soleil, Lune et Terre s'alignent, à la nouvelle et à la pleine lune, leurs attractions s'additionnent et le marnage est maximal : ce sont les vives-eaux. Une semaine plus tard, aux quartiers, le Soleil tire à angle droit et le marnage se réduit aux modestes mortes-eaux.
Les océans réels compliquent ce beau schéma. Les continents bloquent les bourrelets, si bien que la marée tourne dans chaque bassin autour de points amphidromiques, où le marnage est presque nul ; la mer du Nord en compte trois. Quand la période d'oscillation naturelle d'un bassin coïncide avec celle de la marée, l'effet s'amplifie. La baie de Fundy, au Canada, oscille en 13 heures environ, tout près des 12,4 heures de la marée, et à Burntcoat Head, en Nouvelle-Écosse, le marnage atteint environ 16 mètres, record mondial. L'estuaire de la Severn dépasse 14 mètres, et la baie du Mont-Saint-Michel une douzaine, tandis qu'une grande partie de la Méditerranée ne connaît que quelques dizaines de centimètres.
Prédire tout cela fut un triomphe de l'ingénierie victorienne. William Thomson, futur Lord Kelvin, décomposa la marée de chaque port en une somme d'ondes simples, les composantes, chacune dotée d'une période fixée par l'astronomie. En 1872, il conçut une machine à prédire les marées faite de poulies et d'un fil, qui additionnait dix composantes et traçait une année de marées en quelques heures. Ses descendantes, perfectionnées par Arthur Doodson à Liverpool, calculèrent les marées du débarquement de Normandie en 1944, et servirent jusqu'à l'arrivée des ordinateurs dans les années 1960.
Le saviez-vous ? La Terre solide a aussi ses marées : deux fois par jour, le sol sous vos pieds monte et descend de quelques dizaines de centimètres, trop doucement pour qu'on le sente.
Les marées ne font pas que déplacer l'eau. Leur frottement freine lentement la rotation terrestre, allongeant le jour d'environ deux millièmes de seconde par siècle, et éloigne la Lune d'environ 3,8 centimètres par an, comme le mesurent des lasers renvoyés par les miroirs laissés par les astronautes d'Apollo. Les marées sont une lente partie de bras de fer entre trois mondes, et la Lune y est peu à peu repoussée.
Fig. 13 · Les marées. La Lune et le Soleil étirent l'océan en deux bourrelets : vives-eaux et mortes-eaux.
Chapitre 14 · Partie II
Les tsunamis
Le mot tsunami signifie en japonais « vague de port » : les pêcheurs rentraient pour trouver leur port dévasté par une vague qu'ils n'avaient pas remarquée au large. Malgré l'ancien nom de « raz-de-marée », il n'a rien à voir avec la marée. Un tsunami naît lorsqu'un énorme volume d'eau est brusquement déplacé, le plus souvent par un séisme de mégachevauchement dans une zone de subduction, où le fond marin peut se soulever de plusieurs mètres sur des centaines de kilomètres de faille. Glissements de terrain, éruptions volcaniques et, très rarement, impacts d'astéroïdes peuvent produire le même effet.
Le résultat ne ressemble à aucune vague de vent. Sa longueur d'onde peut dépasser 100 kilomètres, bien plus que la profondeur de l'océan : toute la colonne d'eau se met en mouvement et la vitesse ne dépend que de la profondeur. Au-dessus de plaines abyssales de 4 000 mètres, la vague file à environ 200 mètres par seconde, plus de 700 kilomètres à l'heure, mais ne mesure parfois pas un mètre et passe inaperçue sous les navires. En eau peu profonde, elle ralentit brutalement et son énergie se concentre dans une vague plus courte et bien plus haute. Souvent, le creux arrive en premier et la mer se retire, découvrant les récifs. Suit non pas un rouleau mais une inondation rapide qui monte pendant des minutes, en plusieurs vagues sur des heures.
Le 26 décembre 2004, un séisme de magnitude 9,1 rompit environ 1 300 kilomètres de faille au large de Sumatra. Le tsunami tua quelque 230 000 personnes dans 14 pays et atteignit la Somalie, à 5 000 kilomètres, sept heures plus tard. L'océan Indien n'avait aucun système d'alerte. Sur une plage de Phuket, Tilly Smith, dix ans, reconnut le retrait de la mer grâce à un cours de géographie et donna l'alarme : la plage fut évacuée à temps. Le 11 mars 2011, le séisme de Tōhoku, de magnitude 9,0, projeta l'eau jusqu'à environ 40 mètres d'altitude près de Miyako, submergeant les digues, tuant environ 18 000 personnes et ravageant la centrale de Fukushima Daiichi.
Les systèmes d'alerte sont nés des catastrophes. Le Centre d'alerte aux tsunamis du Pacifique fut créé à Hawaï en 1949, après qu'un tsunami venu des Aléoutiennes y eut tué plus de 150 personnes en 1946, et l'océan Indien s'équipa en 2006. Leur instrument clé est la bouée DART : un capteur de pression posé sur le fond perçoit le passage du tsunami comme une variation d'un centimètre environ du poids de l'eau et la transmet par satellite via une bouée de surface.
Le saviez-vous ? En 1958, un éboulement dans la baie Lituya, en Alaska, projeta l'eau à 524 mètres sur le versant opposé, plus haut que l'Empire State Building, mettant la forêt à nu.
La technique aide, mais le plus vieux conseil sauve le plus de vies : si le sol tremble fort et longtemps, ou si la mer se retire soudain, gagnez les hauteurs sans attendre. Au-dessus du village d'Aneyoshi, une vieille stèle met en garde contre toute construction plus bas ; en 2011, l'eau s'arrêta juste avant le village. Le meilleur système d'alerte reste une personne qui sait courir vers le haut.
Fig. 14 · Les tsunamis. Un tsunami file au large à la vitesse d'un avion, puis se dresse près des côtes.
Chapitre 15 · Partie II
Courants de surface et gyres
Les quelques centaines de mètres supérieurs de l'océan sont entraînés par les vents en courants qui font le tour de bassins entiers. Sous les tropiques, les alizés soufflent d'est en ouest ; aux latitudes moyennes, les vents d'ouest soufflent en sens inverse. À eux deux, ils font tourner l'eau en vastes boucles appelées gyres. Il existe cinq grands gyres subtropicaux : Atlantique Nord et Sud, Pacifique Nord et Sud, océan Indien. Dans l'hémisphère Nord, ils tournent dans le sens des aiguilles d'une montre ; dans le Sud, en sens inverse.
Cette torsion vient de la rotation de la planète. Sur une Terre qui tourne, tout ce qui se déplace sur de longues distances est dévié vers la droite au nord et vers la gauche au sud : c'est l'effet de Coriolis. Pendant la dérive de son navire Fram à travers l'Arctique, en 1893-1896, Fridtjof Nansen remarqua que la banquise dérivait de 20 à 40 degrés à droite du vent. Il confia l'énigme à un jeune physicien suédois, Vagn Walfrid Ekman, qui montra en 1905 que chaque couche d'eau entraîne celle du dessous, un peu plus lentement et un peu plus déviée, en un tire-bouchon appelé spirale d'Ekman. En moyenne sur la couche entraînée par le vent, l'eau se déplace à angle droit du vent. Ce transport d'Ekman accumule l'eau au centre de chaque gyre, dont le sommet s'élève jusqu'à un mètre environ, et les courants circulent autour de cette colline.
Les gyres sont dissymétriques. Les courants de leur bord ouest, comme le Gulf Stream, le Kuroshio au large du Japon, le courant du Brésil ou le courant est-australien, sont étroits, rapides et profonds, alors que ceux du bord est, comme les courants de Californie et des Canaries, sont larges et lents. En 1948, Henry Stommel montra que cette intensification occidentale découle d'un effet de Coriolis qui se renforce vers les pôles. Autour de l'Antarctique, aucun continent ne fait obstacle : le courant circumpolaire antarctique fait le tour du globe en déplaçant bien plus de 100 millions de mètres cubes par seconde, le plus puissant courant de la Terre.
Les océanographes s'appuyaient jadis sur les journaux de bord et les bouteilles à la mer ; aujourd'hui, plus d'un millier de bouées dérivantes suivies par satellite et les mesures radar de la hauteur de la mer cartographient les courants chaque jour. Certaines des meilleures données sont venues par accident. Le 10 janvier 1992, un porte-conteneurs perdit sa cargaison dans une tempête du Pacifique Nord, libérant 28 800 jouets de bain en plastique : canards jaunes, castors rouges, grenouilles vertes et tortues bleues. Curtis Ebbesmeyer et James Ingraham les suivirent grâce aux trouvailles des promeneurs et à un modèle informatique des courants. Les premiers s'échouèrent près de Sitka, en Alaska, dix mois plus tard ; d'autres tournèrent des années dans le gyre.
Le saviez-vous ? La mer des Sargasses, au cœur du gyre nord-atlantique, est la seule mer du monde sans aucune côte : ses limites ne sont faites que de courants.
Ces lents manèges qui portaient les canards rassemblent aujourd'hui le plastique flottant en vastes plaques, comme celle située entre Hawaï et la Californie. Ils transportent aussi chaleur, larves et nutriments, et portaient jadis les voiliers sur les routes commerciales. Un canard en plastique, finalement, est meilleur océanographe qu'il n'en a l'air.
Fig. 15 · Courants de surface et gyres. Vents et rotation terrestre font de l'océan cinq grands gyres et un anneau polaire.
Chapitre 16 · Partie II
Le Gulf Stream
Le Gulf Stream est un fleuve d'eau chaude au sein de l'Atlantique. Il franchit le détroit de Floride, longe la côte américaine jusqu'au cap Hatteras, puis s'en détache vers le large et les Grands Bancs de Terre-Neuve, où il devient la dérive nord-atlantique. Large d'une centaine de kilomètres, il descend à un kilomètre ou plus et peut dépasser en surface 2 mètres par seconde. C'est le bord ouest du gyre nord-atlantique, rétréci et accéléré par la rotation de la Terre, comme l'a montré Henry Stommel en 1948.
Les Européens le rencontrèrent tôt. En avril 1513, les navires de Juan Ponce de León, au large de la Floride, reculaient malgré un vent favorable. Son pilote, Antón de Alaminos, le nota, et en 1519 il utilisa le courant pour lancer un navire du Mexique vers l'Espagne. Pendant deux siècles et demi, les flottes espagnoles du trésor rentrèrent au pays portées par ce courant.
La première carte imprimée naquit d'une réclamation postale. Maître des postes adjoint des colonies américaines, Benjamin Franklin se demandait pourquoi les paquebots-poste partis de Falmouth mettaient environ deux semaines de plus à gagner New York que les navires marchands à gagner Rhode Island. Son cousin Timothy Folger, capitaine baleinier de Nantucket, lui expliqua que les baleiniers chassaient le long du courant et voyaient souvent les paquebots britanniques lutter contre lui. Folger en esquissa le tracé, et Franklin fit graver la carte vers 1769-1770 ; les capitaines britanniques l'ignorèrent largement. Lors de traversées ultérieures, Franklin plongea des thermomètres et constata que le courant était nettement plus chaud que la mer alentour.
Son débit se mesure en sverdrups, du nom de l'océanographe norvégien Harald Sverdrup : un sverdrup vaut un million de mètres cubes par seconde. Dans le détroit de Floride, le courant transporte environ 30 sverdrups ; au large de Terre-Neuve, il a entraîné tant d'eau voisine qu'il en porte près de 150. Tous les fleuves du monde réunis ne déversent guère plus d'un sverdrup dans la mer.
Le saviez-vous ? Depuis 1982, le courant de Floride est mesuré grâce à un vieux câble téléphonique sous-marin vers les Bahamas : l'eau de mer qui traverse le champ magnétique terrestre y induit une tension électrique.
Le courant apporte bien de la chaleur tropicale vers le nord, et on lui attribue souvent la douceur qui permet des palmiers en Cornouailles et des ports libres de glace au-delà du cercle polaire. Pourtant, en 2002, Richard Seager et ses collègues ont soutenu que l'essentiel de l'écart hivernal entre l'Europe de l'Ouest et l'est du Canada vient de l'atmosphère : des vents d'ouest soufflant d'un océan qui stocke la chaleur de l'été, et de la façon dont les Rocheuses orientent le courant-jet. D'autres chercheurs soulignent le rôle de l'océan, notamment via la grande circulation de retournement atlantique, et le débat continue. L'Europe a une dette envers le Gulf Stream ; les scientifiques se disputent encore sur son montant.
Fig. 16 · Le Gulf Stream. D'un pilote espagnol à un câble téléphonique : cinq siècles à traquer un fleuve marin.
Chapitre 17 · Partie II
Le grand tapis roulant océanique
Sous les courants nés du vent circule une boucle plus lente, mue par la densité. L'eau froide est plus dense que l'eau chaude, l'eau salée plus que l'eau douce : cette circulation thermohaline (du grec pour chaleur et sel) dépend des deux. En quelques endroits seulement, l'eau de surface devient assez dense pour plonger jusqu'aux abysses. En mers du Groenland, d'Islande et de Norvège et en mer du Labrador, les vents d'hiver refroidissent l'eau atlantique salée jusqu'à ce qu'elle coule, formant l'eau profonde nord-atlantique. Autour de l'Antarctique, en mers de Weddell et de Ross, la banquise qui gèle expulse son sel et laisse une eau sous 0 °C, la plus dense de l'océan : l'eau antarctique de fond.
Depuis l'Atlantique Nord, l'eau profonde descend vers le sud entre deux et quatre kilomètres de profondeur, franchit l'équateur et gagne l'océan Austral, où le courant circumpolaire la mélange et la répartit vers les océans Indien et Pacifique. Là, elle se réchauffe et remonte lentement pendant des siècles, puis revient près de la surface à travers l'archipel indonésien, contourne le cap de Bonne-Espérance et remonte l'Atlantique dans le Gulf Stream pour plonger de nouveau. En 1987, le géochimiste Wallace Broecker dessina l'ensemble comme un ruban unique qu'il baptisa grand tapis roulant océanique. Un tour complet prend de l'ordre d'un millier d'années.
Comment dater l'eau ? Par la chimie. Le radiocarbone du carbone dissous décroît régulièrement dès que l'eau quitte la surface, et c'est le Pacifique Nord profond qui renferme l'eau la plus vieille, en contact avec l'air pour la dernière fois il y a bien plus de mille ans. Les chlorofluorocarbures industriels, émis seulement depuis les années 1930, suivent l'eau fraîchement plongée qui s'étend vers le sud en quelques décennies. Depuis 2004, le réseau de mouillages RAPID, tendu à travers l'Atlantique à 26,5 degrés nord, mesure en continu la circulation méridienne de retournement atlantique, ou AMOC. Elle avoisine 17 sverdrups en moyenne, mais varie fortement : durant l'hiver 2009-2010, elle a chuté d'environ un tiers.
Le ruban reste une caricature. Les courants profonds réels se brisent en tourbillons et longent les bords ouest des bassins, et une grande part de l'eau profonde remonte dans l'océan Austral, hissée par les violents vents d'ouest plutôt que par un lent mélange. Et la caricature a déjà basculé. Il y a environ 12 900 ans, lors du Dryas récent, l'hémisphère Nord replongea dans un froid presque glaciaire pendant quelque 1 200 ans, sans doute après que l'eau de fonte des calottes eut adouci l'Atlantique Nord et affaibli la plongée ; le déclencheur reste débattu.
Le saviez-vous ? Une particule d'eau qui plonge aujourd'hui au large du Groenland pourrait ne pas revoir la lumière avant un millier d'années, bien après l'an 3000.
Aujourd'hui, la fonte du Groenland et des pluies plus abondantes adoucissent à nouveau l'Atlantique Nord. Certaines études concluent que l'AMOC s'est affaiblie depuis le milieu du XXe siècle ; les mesures directes sont trop courtes pour trancher. Le rapport du GIEC de 2021 la juge très probablement appelée à faiblir au cours du siècle, mais, avec un degré de confiance moyen, pas à s'effondrer brutalement avant 2100. Le tapis roulant avance lentement, et c'est justement pourquoi ses changements durent si longtemps.
Fig. 17 · Le grand tapis roulant océanique. L'eau froide et salée plonge près des pôles et met un millénaire environ à revenir.
Chapitre 18 · Partie II
Les remontées d'eau
L'essentiel de l'océan éclairé est un désert bleu. Les nutriments coulent avec le plancton mort et les déjections vers l'eau sombre, hors de portée des algues qui ont besoin de lumière. Les remontées d'eau, ou upwellings, les ramènent. Le long de certaines côtes, des vents parallèles au rivage, soufflant vers l'équateur, poussent l'eau de surface vers le large par transport d'Ekman, sous l'effet de la rotation terrestre. Une eau froide venue de 100 à 300 mètres de profondeur monte la remplacer, souvent de quelques mètres par jour seulement, chargée de nitrates, de phosphates et de silicates. Les satellites en voient le résultat : des bandes d'eau fraîche collées à la côte, verdies par les proliférations de phytoplancton.
Les plus riches sont les quatre grands systèmes de bord est : le courant de Californie, le courant de Humboldt au large du Pérou et du Chili, le courant des Canaries au large du nord-ouest de l'Afrique et de la péninsule Ibérique, et le courant de Benguela au large de la Namibie et de l'Afrique du Sud. Ensemble, ils couvrent environ un pour cent de la surface des océans, mais fournissent quelque chose comme un cinquième des poissons sauvages pêchés dans le monde. Des remontées existent aussi le long de l'équateur, en mer d'Arabie quand la mousson d'été souffle de Somalie et d'Oman, et autour de l'Antarctique.
Le Humboldt est le champion. Alexander von Humboldt en mesura la fraîcheur au large du Pérou en 1802, et il nourrit l'anchois du Pérou, ou anchoveta, petit poisson argenté qui soutient la plus grande pêcherie monospécifique de la planète. En 1970, les prises dépassèrent 12 millions de tonnes. Les mêmes poissons nourrissent d'immenses colonies de cormorans de Bougainville, de fous et de pélicans, dont le guano, accumulé sur des mètres d'épaisseur sur des îles comme les Chincha, fut exploité comme engrais au XIXe siècle. En 1972, un El Niño coupa la remontée alors que la pression de pêche restait forte, et le stock s'effondra.
Ailleurs, ces richesses réservent d'autres surprises. Au large de la Namibie, l'eau froide du Benguela refroidit l'air et enveloppe la côte des Squelettes d'un brouillard qui fait vivre coléoptères et plantes du désert du Namib. Tant de plancton meurt et coule sur le plateau que les bactéries privent l'eau d'oxygène. En Californie, la remontée nourrit un boom de la sardine qui remplit les conserveries de Monterey, immortalisées par John Steinbeck dans Rue de la Sardine en 1945, avant l'effondrement de la pêche à la fin des années 1940.
Le saviez-vous ? Au large de la Namibie, le plancton en décomposition libère parfois des bouffées de sulfure d'hydrogène qui teintent la mer d'un vert laiteux et font sentir l'œuf pourri sur la côte.
En 1990, l'océanographe Andrew Bakun suggéra que le réchauffement renforcerait les vents d'upwelling, car la terre se réchauffe plus vite que la mer. Les observations restent contrastées, avec des vents plus forts dans certaines régions et des zones pauvres en oxygène qui s'étendent ailleurs. Quoi qu'il en soit, l'approvisionnement mondial en poisson dépend de quelques côtes ventées. Là où les profondeurs affleurent, l'océan dresse ses plus riches tables.
Fig. 18 · Les remontées d'eau. Le vent chasse l'eau de surface au large ; l'eau froide et riche remonte nourrir la pêche.
Chapitre 19 · Partie II
Tourbillons et maelströms
Sur une carte satellite de la hauteur de la mer, l'océan n'apparaît pas comme un ensemble de fleuves paisibles mais comme un champ de spirales. Ces tourbillons de méso-échelle, lentilles tournantes de 50 à 200 kilomètres de diamètre en général, dérivent pendant des semaines, des mois, voire des années. Ils sont la météo de l'océan et concentrent l'essentiel de son énergie cinétique. Un tourbillon chaud bombe la surface, un froid la creuse, de quelques dizaines de centimètres : assez pour que les altimètres radar de satellites comme TOPEX/Poseidon, lancé en 1992, les suivent sur tout le globe. Le satellite SWOT, lancé en décembre 2022, cartographie désormais des tourbillons bien plus petits.
Beaucoup naissent quand un grand courant serpente et étrangle une boucle. Le Gulf Stream libère des anneaux : anneaux à cœur chaud qui errent au nord du courant en tournant dans le sens horaire, anneaux à cœur froid au sud tournant en sens inverse, chacun emportant son propre plancton pendant des mois. Au large de l'Afrique du Sud, le courant des Aiguilles descend la côte, dépasse la pointe du continent puis rebrousse chemin vers l'océan Indien. Dans ce virage, il lâche chaque année plusieurs anneaux des Aiguilles, larges parfois de 300 kilomètres, qui dérivent dans l'Atlantique chargés d'eau indienne chaude et salée. Plus bas, les meddies sont des lentilles d'eau méditerranéenne salée qui tournent à environ un kilomètre de profondeur, parfois des années durant.
Les maelströms sont plus petits et liés aux marées : ils se forment là où de forts courants de marée franchissent des détroits étroits au fond accidenté. Le maelström originel est le Moskstraumen, au large des îles Lofoten, en Norvège, rendu célèbre par la nouvelle d'Edgar Allan Poe « Une descente dans le Maelström » (1841) et par Jules Verne, qui y précipita le Nautilus du capitaine Nemo. Non loin, le Saltstraumen, près de Bodø, compte parmi les plus forts courants de marée du monde, jusqu'à 40 kilomètres à l'heure environ. Au Japon, les tourbillons de Naruto, entre Shikoku et Awaji, atteignent 20 mètres de diamètre lors des vives-eaux. Entre les îles écossaises de Jura et Scarba, le golfe de Corryvreckan gronde quand le flot heurte une aiguille rocheuse surgie du fond.
Les légendes exagèrent. Aucun tourbillon ne creuse d'entonnoir jusqu'au fond ni n'avale les navires entiers comme Charybde dans l'Odyssée d'Homère. Les vrais dangers sont les vagues stationnaires, les remous et les bateaux qui perdent leur gouvernail, ce qui suffit amplement à noyer les imprudents.
Le saviez-vous ? En 1947, George Orwell, qui écrivait 1984 sur l'île de Jura, chavira dans le Corryvreckan avec son fils et ses neveux ; ils gagnèrent un rocher et furent sauvés par un caseyeur.
Les tourbillons comptent bien au-delà du spectacle. Ils déplacent chaleur, sel, carbone et nutriments, si bien que les modèles climatiques doivent être assez fins pour les résoudre, et des requins blancs équipés de balises plongent au cœur des tourbillons chauds du Gulf Stream pour chasser. Les plus grandes spirales de la mer sont invisibles depuis le pont, et les plus célèbres sont bien moins voraces que ne le disent les légendes.
Fig. 19 · Tourbillons et maelströms. Des anneaux des Aiguilles de 300 km aux maelströms des Lofoten, la mer tourbillonne.
Chapitre 20 · Partie II
El Niño et La Niña
Il y a longtemps, les pêcheurs du Pérou et de l'Équateur remarquèrent qu'aux environs de Noël un courant chaud arrivait du nord et que la pêche faiblissait. Ils l'appelèrent El Niño, l'Enfant Jésus. Tous les quelques ans, le réchauffement était bien plus fort et durait des mois, vidant les filets et apportant des pluies torrentielles sur des côtes désertiques, et le nom finit par désigner ces grands épisodes. Son contraire froid fut plus tard nommé La Niña. Avec une oscillation de l'atmosphère, ils forment l'ENSO, El Niño-oscillation australe, la plus forte fluctuation naturelle d'une année sur l'autre du climat terrestre, qui revient tous les deux à sept ans.
En temps normal, les alizés soufflent d'est en ouest le long de l'équateur et accumulent l'eau chaude de surface à l'ouest : la mer près de l'Indonésie se tient environ un demi-mètre plus haut qu'au large de l'Équateur, et la réserve d'eau chaude du Pacifique ouest dépasse 28 °C. À l'est, la thermocline, limite entre l'eau chaude de surface et l'eau froide profonde, est proche de la surface, et la remontée d'eau apporte une eau froide et riche aux côtes sud-américaines. L'air s'élève au-dessus de l'eau chaude en déversant de fortes pluies, file vers l'est en altitude et redescend au-dessus du Pacifique oriental frais. En 1969, Jacob Bjerknes baptisa cette boucle circulation de Walker, en l'honneur de Sir Gilbert Walker, qui avait découvert dans les années 1920 l'oscillation australe, une bascule de pression entre Darwin et Tahiti, en cherchant à prévoir les défaillances de la mousson indienne.
Bjerknes comprit que l'océan et l'air s'entretiennent. Si les alizés faiblissent, l'eau chaude reflue vers l'est le long de l'équateur, la thermocline s'enfonce au large du Pérou, la remontée n'apporte plus que de l'eau chaude, le Pacifique oriental se réchauffe encore et les vents faiblissent davantage. C'est El Niño : les pluies migrent vers le centre et l'est du Pacifique, et les anchois, comme les oiseaux qui s'en nourrissent, meurent de faim. La Niña est l'état normal exacerbé : alizés plus forts, est plus froid.
L'épisode de 1997-1998 fut l'un des plus intenses jamais observés, avec ceux de 1982-1983 et 2015-2016. Des crues dévastèrent le Pérou et l'Équateur, sécheresse et incendies noyèrent l'Indonésie sous la fumée, l'Afrique de l'Est fut inondée, et environ un sixième des récifs coralliens du monde périt lors du blanchissement de 1998. Les scientifiques l'avaient vu venir. Surpris par l'épisode de 1982-1983, ils avaient déployé le réseau TAO, quelque 70 bouées ancrées à travers le Pacifique équatorial, achevé en 1994, qui, avec les satellites, permit de suivre la montée de l'épisode de 1997 des mois à l'avance.
Le saviez-vous ? Sir Gilbert Walker, le mathématicien qui découvrit l'oscillation australe, était aussi un spécialiste du vol des boomerangs.
Les années El Niño comptent parmi les plus chaudes, et l'épisode de 2023-2024 a contribué à faire de 2024 l'année la plus chaude alors enregistrée. La Niña apporta les inondations qui submergèrent une grande partie du Queensland en 2010-2011. L'effet du réchauffement sur l'ENSO lui-même reste incertain. Sa portée, elle, ne l'est pas : un changement de vent sur le Pacifique peut vider un filet péruvien, inonder une vallée kényane et faire couver un incendie dans une forêt indonésienne.
Fig. 20 · El Niño et La Niña. Quand les alizés faiblissent, l'eau chaude reflue vers l'est du Pacifique : c'est El Niño.
Partie III
Les zones des profondeurs
Des eaux ensoleillées aux fosses hadales, couche après couche.
Chapitre 21 · Partie III
La zone éclairée
L'océan est éclairé comme une pièce par une seule lampe au plafond. La lumière du soleil inonde les premiers mètres, puis décline vite : vers 200 mètres, il ne reste qu'environ un pour cent de la lumière de surface. Cette mince pellicule lumineuse est la zone épipélagique, ou zone éclairée. Elle ne contient qu'un vingtième environ du volume de l'océan, mais presque toute la photosynthèse marine s'y déroule. Sa limite inférieure, la base de la zone euphotique, se situe là où les végétaux ne produisent plus davantage de nourriture qu'ils n'en consomment.
Ces végétaux sont presque tous invisibles. Le phytoplancton, algues et bactéries unicellulaires dérivant par milliers de milliards, assure à peu près la moitié de toute la photosynthèse terrestre. Les diatomées se bâtissent des coques de silice ; les coccolithophores se cuirassent de plaques de craie ; et le plus petit de tous, Prochlorococcus, n'a été découvert qu'en 1988 par Sallie Chisholm, Rob Olson et leurs collègues. On le tient aujourd'hui pour l'organisme photosynthétique le plus abondant de la planète.
Le vent brasse la couche supérieure en une couche de mélange à la température presque uniforme, profonde de quelques dizaines de mètres en été et de plusieurs centaines dans l'Atlantique Nord en hiver. Sa profondeur compte. En 1953, l'océanographe norvégien Harald Sverdrup a montré qu'une efflorescence printanière ne peut démarrer que lorsque cette couche devient assez mince pour que le plancton reste dans la lumière plus longtemps qu'il ne s'en échappe en coulant. Chaque printemps, l'interrupteur bascule et l'Atlantique Nord verdit de Terre-Neuve à la Norvège.
Le saviez-vous ? En 1986, un disque de Secchi blanc descendu dans la mer de Weddell, au large de l'Antarctique, est resté visible jusqu'à 80 mètres environ, un record de limpidité.
Sur ce pâturage broute un réseau alimentaire foisonnant. Des copépodes de la taille d'un grain de riz mangent les algues ; les anchois du Pérou et les sardines d'Afrique du Sud mangent les copépodes ; thons, dauphins, marlins et oiseaux marins mangent les poissons. Les poissons volants rasent le Pacifique tropical, le poisson-lune se chauffe en surface, et dans la mer des Sargasses de véritables forêts flottantes de sargasses abritent crabes, crevettes et jeunes tortues.
Nous observons désormais cette zone depuis l'orbite. Depuis le lancement du satellite SeaWiFS de la NASA en 1997, des capteurs de couleur de l'océan mesurent tous les quelques jours le vert de la chlorophylle sur toute la planète : efflorescences au large de la Patagonie, déserts bleus des gyres centraux, et lente extension de ces déserts à mesure que la surface se réchauffe. Une eau plus chaude repose plus obstinément sur l'eau froide et riche du dessous, privant la zone éclairée de nutriments. Ce qui se joue dans cette fine couche fixe le menu de tout l'océan qui s'étend en dessous.
Fig. 21 · La zone éclairée. Les 200 premiers mètres captent la lumière et nourrissent presque toute la mer.
Chapitre 22 · Partie III
La zone crépusculaire
Sous 200 mètres, la lumière ne s'éteint pas : elle se réduit à un crépuscule bleu qui dure sur 800 mètres encore. C'est la zone mésopélagique, ou zone crépusculaire, trop sombre pour la photosynthèse mais, dans sa partie haute, assez claire pour qu'un animal se découpe contre la lueur venue d'en haut. Toute la vie y est façonnée par un seul problème : comment manger sans être mangé, là où chaque silhouette vous trahit.
Cette zone s'est révélée par hasard. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les opérateurs sonar américains repérèrent, à des centaines de mètres de profondeur, une couche qui renvoyait le son comme un faux fond. Plus étrange encore, elle montait au crépuscule et redescendait à l'aube. En 1945, le biologiste marin Martin Johnson soutint que cette couche diffusante profonde était vivante, et il avait raison : poissons, crevettes, krill et calmars y sont si nombreux qu'ils font écho comme un sol solide.
Ce va-et-vient quotidien est la migration verticale nycthémérale, et c'est, en masse, la plus grande migration sur Terre. Au coucher du soleil, des animaux restés cachés toute la journée dans la pénombre remontent de plusieurs centaines de mètres pour brouter et chasser dans les eaux de surface obscures, puis se retirent avant le lever du jour. Un poisson-lanterne de quelques centimètres peut gravir plusieurs centaines de mètres en une soirée, chaque nuit de sa vie, dans tous les océans, de la mer d'Arabie à l'océan Austral.
Le saviez-vous ? Le poisson Macropinna microstoma, filmé au large de la Californie par les chercheurs du MBARI, possède une tête transparente à travers laquelle ses yeux tubulaires verts pivotent pour regarder droit vers le haut.
La distribution est extraordinaire. Quelque 250 espèces de poissons-lanternes portent des rangées d'organes lumineux comme des hublots. Les cyclothones, à peine plus longs qu'un doigt, sont peut-être les vertébrés les plus nombreux de la planète. Les poissons-haches masquent leur ombre grâce à des lumières ventrales, et le calmar de Humboldt monte des profondeurs au large du Pérou et du Mexique pour chasser la nuit. Les estimations pour les seuls poissons ont explosé : les chaluts suggéraient environ un milliard de tonnes, mais une étude acoustique menée en 2014 par Xabier Irigoien et ses collègues avança dix fois plus, sinon davantage, car bien des poissons voient venir les filets et les esquivent.
Ce trajet compte bien au-delà de la zone. Les migrateurs mangent en surface et rejettent leurs déchets en profondeur, emportant du carbone hors de portée de l'atmosphère : un maillon vivant de la pompe biologique à carbone. Des projets comme l'étude Ocean Twilight Zone de Woods Hole mesurent ce flux, tandis que certains pays lorgnent les poissons-lanternes pour nourrir leurs élevages. Une pêche ici prélèverait les poissons qui aident à enfouir notre carbone, alors que nous savons à peine combien il y en a.
Fig. 22 · La zone crépusculaire. Chaque soir, des milliards d'animaux montent se nourrir, puis redescendent à l'aube.
Chapitre 23 · Partie III
La zone de minuit
Vers 1 000 mètres, la dernière trace de lumière solaire disparaît. De là jusqu'à 4 000 mètres environ s'étend la zone bathypélagique, ou zone de minuit, le plus vaste espace habité de la Terre en volume. Il y fait froid, environ 4 °C, la pression atteint des centaines d'atmosphères et la nourriture y est presque absente. La seule lumière est celle que fabriquent les animaux, et une part remarquable d'entre eux en fabriquent : en analysant des années de vidéos des robots sous-marins du MBARI au large de la Californie, Séverine Martini et Steven Haddock ont constaté que les trois quarts environ des animaux filmés pouvaient briller.
La nourriture arrive surtout sous forme de neige marine, une lente bruine de plancton mort, de mucus et de pelotes fécales tombant de la zone éclairée. Les scientifiques japonais Noboru Suzuki et Kenji Kato l'ont baptisée ainsi en 1953 pour sa ressemblance avec des flocons qui tombent. Une particule peut mettre des semaines à descendre jusqu'ici, et une grande partie est mangée en route : les animaux de la zone de minuit sont donc conçus pour ne presque rien dépenser et ne rater aucune occasion.
Cette économie façonne leur corps. Beaucoup sont noirs ou rouges, couleurs invisibles ici, avec des muscles faibles et une chair aqueuse peu coûteuse à entretenir. La baudroie abyssale agite un leurre éclairé par des bactéries lumineuses et attend ; chez certaines espèces, le minuscule mâle s'accroche à une femelle et fusionne avec elle pour la vie, car trouver deux fois un partenaire dans le noir serait trop demander. Le grandgousier pélican n'est guère qu'une immense bouche en poche au bout d'une queue en fouet, et le grand avaleur, Chiasmodon niger, peut engloutir une proie plus de deux fois plus longue que lui, l'estomac distendu comme un ballon.
Le saviez-vous ? Le calmar vampire ne boit pas de sang et ne chasse pas : il déploie des filaments collants pour récolter la neige marine, comme l'ont montré Hendrik Hoving et Bruce Robison en 2012.
Tout n'est pas petit ici. Les cachalots plongent à 2 000 mètres, des Açores à Kaikōura en Nouvelle-Zélande, en émettant des clics pour repérer les calmars dans l'obscurité totale, et les éléphants de mer du Sud chassent à des profondeurs comparables dans l'océan Austral. Les premiers humains à entrevoir ce monde furent William Beebe et Otis Barton, qui atteignirent 923 mètres dans leur bathysphère d'acier au large des Bermudes en 1934.
Nous ne connaissons encore qu'une infime partie de cette zone. Chaque plongée de robot au large de Monterey, d'Hawaï ou sur la dorsale médio-atlantique révèle des animaux sans nom. À mesure que la pêche, l'exploitation minière et le réchauffement gagnent en profondeur, le plus grand habitat de la planète change avant même d'avoir été inventorié.
Fig. 23 · La zone de minuit. Sous 1 000 mètres, plus aucune lumière solaire : les animaux font leur propre lumière.
Chapitre 24 · Partie III
Les abysses
Entre 4 000 et 6 000 mètres environ s'étendent les plaines abyssales, vastes planchers des bassins océaniques. Ce sont parmi les lieux les plus plats de la Terre, plus lisses que n'importe quelle prairie, car une chute régulière de sédiments a enseveli la croûte volcanique accidentée. Réunies, ces plaines couvrent à peu près la moitié de la surface du globe, plus que tous les continents ensemble, et presque rien n'en a été vu.
Les sédiments arrivent avec une patience géologique. Loin des terres, ce sont surtout de fines argiles rouges et des coquilles de plancton microscopique, qui se déposent à raison de quelques millimètres par millénaire. L'eau est froide, de 1 à 3 °C environ, et la pression atteint plusieurs centaines d'atmosphères. La nourriture n'arrive que sous forme de neige marine tombée de kilomètres plus haut ou, de temps à autre, d'une aubaine : une baleine morte, un tronc englouti ou un tapis de plancton coulé d'un bloc après une efflorescence.
Dans ce monde lent, l'holothurie est reine. Sur bien des plaines abyssales, ces concombres de mer représentent l'essentiel du poids des grands animaux du fond ; ils labourent la vase et en digèrent la mince pellicule nutritive. Scotoplanes, le « cochon de mer », marche en troupeaux sur de courts pieds ambulacraires. Les poissons-trépieds se dressent sur trois nageoires rigides, face au courant, pour saisir les proies qui dérivent, tandis que les xénophyophores, cellules uniques grosses comme le poing, bâtissent de fragiles abris de vase.
Le saviez-vous ? L'expédition du Challenger a remonté les premiers nodules de manganèse des grands fonds en 1873, près des îles Canaries.
Ces nodules polymétalliques, des boules de la taille d'une pomme de terre riches en manganèse, nickel, cobalt et cuivre, ne grossissent que de quelques millimètres par million d'années. Ils tapissent une partie de la zone de Clarion-Clipperton, environ 4,5 millions de kilomètres carrés du Pacifique central entre Hawaï et le Mexique, et des compagnies minières les convoitent pour les batteries. L'Autorité internationale des fonds marins, à Kingston, en Jamaïque, rédige depuis des années les règles de leur exploitation. Beaucoup des créatures qui y vivent n'ont jamais été nommées, et certaines, comme des éponges et des coraux, ne poussent que sur les nodules eux-mêmes.
À quelle vitesse les abysses se remettraient-ils ? En 1989, des scientifiques allemands ont mené l'expérience DISCOL dans le bassin du Pérou, labourant onze kilomètres carrés de fond pour simuler l'extraction. Revenus en 2015, vingt-six ans plus tard, les chercheurs ont trouvé des sillons presque frais et bien des animaux toujours absents. Sur la plaine abyssale, une trace faite en un après-midi dure des générations.
Fig. 24 · Les abysses. Les plaines abyssales : d'immenses fonds plats où la vie avance lentement, de miettes.
Chapitre 25 · Partie III
La zone hadale
Les points les plus profonds de l'océan ne se trouvent pas sous le large, mais dans d'étroites entailles où une plaque tectonique plonge sous une autre. Sous 6 000 mètres environ commence la zone hadale, du nom d'Hadès, le monde souterrain des Grecs. Elle couvre près de la moitié de l'amplitude de profondeur de l'océan mais moins de deux pour cent des fonds, répartis dans une trentaine de fosses, surtout autour du Pacifique, des Kermadec aux Kouriles.
La pression est le fait déterminant. Au fond de l'abîme Challenger, dans la fosse des Mariannes, à quelque 10 935 mètres, elle dépasse 1 000 atmosphères. À de telles pressions, l'eau déforme les protéines ; les animaux hadals chargent donc leurs cellules de molécules protectrices, les piézolytes. La plus connue est le TMAO, l'oxyde de triméthylamine, responsable de l'odeur du poisson. En 2014, Paul Yancey, Alan Jamieson et leurs collègues ont montré que le TMAO des muscles de poissons augmente régulièrement avec la profondeur, et prédit que vers 8 200 mètres un poisson en aurait besoin en telle quantité que ses fluides attireraient dangereusement l'eau de mer. Les poissons, suggéraient-ils, disparaissent quelque part par là.
La prédiction a bien résisté. En septembre 2022, une caméra appâtée descendue dans la fosse d'Izu-Ogasawara, au sud du Japon, a filmé un jeune poisson-limace du genre Pseudoliparis à 8 336 mètres, le poisson le plus profond jamais observé. Les liparis sont la grande réussite hadale : mous, en forme de têtard et sans écailles, ils chassent de petits crustacés au fond des fosses de tout le Pacifique. Le liparis des Mariannes, décrit en 2017, vit vers 7 000 à 8 000 mètres.
Le saviez-vous ? Des amphipodes prélevés dans les fosses des Mariannes et des Kermadec en 2017 contenaient jusqu'à 50 fois plus de PCB que des crabes d'un des fleuves les plus pollués de Chine.
Sous la limite des poissons, les crustacés prennent le relais. Les amphipodes, charognards ressemblant à des crevettes, se ruent sur l'appât en quelques minutes, même au fond de l'abîme Challenger, où Hirondellea gigas vit à près de 10 900 mètres. Holothuries, vers et xénophyophores peuplent aussi le fond des fosses, nourris par les sédiments qui glissent le long des parois abruptes et s'accumulent dans l'axe comme la vase dans un caniveau.
Les humains n'ont atteint le fond qu'une poignée de fois. Jacques Piccard et Don Walsh y sont descendus dans le bathyscaphe Trieste le 23 janvier 1960 ; James Cameron a plongé seul à bord du Deepsea Challenger en 2012 ; et en 2018 et 2019, le Limiting Factor de Victor Vescovo a atteint le point le plus profond des cinq océans. Même là, ils ont trouvé du plastique : aucun recoin de la mer n'échappe à notre portée.
Fig. 25 · La zone hadale. Dans les fosses, les poissons s'arrêtent vers 8 200 m ; les amphipodes vont au fond.
Chapitre 26 · Partie III
Lumière et couleurs sous l'eau
Plongez aux côtés d'un poisson rayé de rouge et regardez-le changer. En surface, ses rayures éclatent ; à 20 mètres, elles paraissent brunes ; plus bas, grises ou noires. Le poisson n'y est pour rien : l'eau dévore la lumière, et elle avale les couleurs dans l'ordre. Les molécules d'eau absorbent plus fortement les grandes longueurs d'onde rouges ; dans une eau océanique claire, le rouge a largement disparu vers 10 mètres, l'orange vers 20, le jaune vers 50 et le vert vers 100. Le bleu, que l'eau absorbe le moins, atteint 200 mètres et plus.
Cette absorption sélective est la principale raison du bleu de la mer. On a longtemps cru qu'elle reflétait simplement le ciel. En 1921, rentrant d'Europe à bord du SS Narkunda, le physicien indien C. V. Raman observa le bleu profond de la Méditerranée, le testa avec un prisme polarisant et soutint que la couleur venait de la lumière diffusée par l'eau elle-même. Ses travaux sur la diffusion menèrent à l'effet Raman et au prix Nobel en 1930. D'autres physiciens ajoutèrent la dernière pièce : les vibrations propres de l'eau absorbent le rouge, si bien que ce qui revient vers nos yeux est le bleu rescapé. Là où le plancton prospère, la chlorophylle teinte l'eau en vert : les mers côtières de Namibie ou de Terre-Neuve paraissent olive, la mer des Sargasses d'un saphir profond.
Les animaux exploitent ces règles depuis des millions d'années. Le rouge n'atteignant jamais les profondeurs, il y devient la couleur de l'invisibilité : crevettes, méduses et poissons des grands fonds sont souvent écarlates, donc noirs dans la pénombre bleue. Le poisson-dragon Malacosteus enfreint la règle en émettant son propre faisceau rouge, qu'il perçoit grâce à un pigment dérivé de la chlorophylle de sa nourriture : un projecteur privé qu'aucune proie ne détecte.
Le saviez-vous ? Le Diretmus argenteus, un poisson des grands fonds, porte 38 copies du gène de l'opsine des bâtonnets, plus qu'aucun autre vertébré connu.
Dans la zone crépusculaire, le danger est une ombre contre la lumière d'en haut ; beaucoup d'animaux pratiquent donc la contre-illumination : poissons-haches et poissons-lanternes tapissent leur ventre d'organes lumineux accordés à la lueur descendante, effaçant leur silhouette. Le calmar hawaïen Euprymna scolopes fait de même grâce à des bactéries Vibrio lumineuses. La plupart des poissons profonds ont des yeux réglés sur une seule couleur, le bleu proche de 480 nanomètres, car il ne reste guère autre chose à voir.
Comprendre cette chimie des couleurs dépasse la simple beauté. Les satellites lisent la couleur de l'océan pour mesurer le plancton, les plongeurs emportent des lampes pour voir les vraies couleurs, et les ingénieurs choisissent des lasers bleu-vert pour communiquer sous l'eau, car en mer, le bleu est la couleur qui dure.
Fig. 26 · Lumière et couleurs sous l'eau. L'eau absorbe d'abord le rouge et le bleu en dernier : voilà pourquoi la mer est bleue.
Chapitre 27 · Partie III
La pression
Chaque dizaine de mètres d'eau de mer ajoute environ une atmosphère de pression, soit le poids de tout le ciel qui pèse sur nous au niveau de la mer. Un plongeur à 10 mètres subit deux atmosphères, à 40 mètres cinq. Au fond de l'abîme Challenger, à près de 11 kilomètres, la pression avoisine 1 100 atmosphères, comme le poids d'une petite voiture sur chaque centimètre carré.
L'image populaire des abysses est celle d'objets écrasés. La réalité est plus subtile. L'eau est presque incompressible : un animal fait surtout d'eau subit la même pression dedans et dehors et n'est nullement aplati. Le danger, c'est l'air. Selon la loi de Boyle-Mariotte, un gaz voit son volume divisé par deux chaque fois que la pression double ; les poumons d'un apnéiste à 10 mètres font donc moitié de leur taille en surface. Lorsque Herbert Nitsch a atteint 214 mètres en 2007, ses poumons étaient réduits à environ un vingt-deuxième de leur volume. Sous-marins, bathysphères et poumons humains sont en danger parce qu'ils contiennent du gaz ; les méduses, non.
Le gaz pose un second problème à la remontée. Sous pression, de l'azote supplémentaire se dissout dans le sang et les tissus du plongeur ; s'il remonte trop vite, il ressort en bulles, comme une bouteille de limonade secouée. C'est l'accident de décompression. Il estropia des ouvriers creusant les fondations du pont de Brooklyn dans les années 1870. Le physiologiste français Paul Bert identifia les bulles d'azote comme cause en 1878, et en 1908 John Scott Haldane fournit à la Royal Navy les premières tables de décompression par paliers.
Le saviez-vous ? Le blobfish, élu animal le plus laid du monde en 2013, ressemble chez lui, vers 1 000 mètres, à un poisson ordinaire : son affaissement célèbre est un dégât causé par sa remontée.
Les animaux des grands fonds se passent tout simplement d'air. Beaucoup de poissons profonds n'ont pas de vessie natatoire et flottent grâce à un foie gras ou à des tissus gélatineux. Les cachalots plongeant à 2 000 mètres laissent leurs poumons s'affaisser et stockent l'oxygène dans le sang et les muscles ; une baleine à bec de Cuvier a même été suivie jusqu'à 2 992 mètres au large de la Californie. À l'échelle moléculaire, les animaux profonds portent des molécules protectrices qui maintiennent leurs protéines en état, la chimie même qui fixe la limite des poissons dans les fosses.
Les océanographes aiment une démonstration simple. Des gobelets en polystyrène décorés par des élèves sont attachés aux instruments descendus à des milliers de mètres. L'air de la mousse est chassé et les gobelets reviennent en miniatures parfaites : la preuve que les profondeurs écrasent l'air, non l'eau. La leçon traverse toute l'ingénierie sous-marine, de la bathysphère qui porta William Beebe à 923 mètres en 1934 aux submersibles en titane d'aujourd'hui : le plus dur est de garder en vie une bulle d'air.
Fig. 27 · La pression. Une atmosphère de plus tous les 10 m : mortel pour l'air, anodin pour les corps d'eau.
Chapitre 28 · Partie III
La température et la thermocline
Descendez dans une mer tropicale et vous traverserez trois mondes thermiques. En haut, la couche de mélange chaude, brassée par le vent et les vagues, souvent à 25 °C ou plus et presque uniforme sur des dizaines de mètres. Dessous, la température plonge à travers la thermocline, une bande où l'eau peut perdre 15 ou 20 degrés en quelques centaines de mètres. Plus bas s'étend l'océan profond, immense réservoir d'eau entre 0 et 4 °C environ, indifférent à l'été comme à l'hiver. Quelque neuf dixièmes de l'eau océanique se trouvent sous la thermocline, et la température moyenne de tout l'océan n'est que d'environ 4 °C.
Cette stratification tient au fait que l'eau chaude est plus légère que l'eau froide. Le soleil chauffe la surface par le haut : l'océan est stable, comme l'huile sur le vinaigre, et la thermocline fait office de couvercle. Ce couvercle est une bénédiction et une malédiction. Il garde le fond froid, mais il emprisonne aussi les nutriments en dessous, hors de portée du plancton éclairé : voilà pourquoi les tropiques limpides et bleus sont souvent des déserts biologiques. Dans les mers tempérées, une thermocline saisonnière se forme chaque été et se défait dans les tempêtes d'hiver, tandis que dans les mers polaires l'eau est froide de haut en bas et la thermocline existe à peine.
Il y a des exceptions locales. La Méditerranée profonde reste vers 13 °C, car des eaux chaudes et salées y plongent, et le fond de la mer Rouge avoisine un doux 21 °C. Dans ses bassins profonds se trouvent même des fosses de saumure chaude à plus de 60 °C, chauffées par la croûte.
Le saviez-vous ? Selon le GIEC, l'océan a absorbé plus de 90 % de la chaleur supplémentaire piégée par les gaz à effet de serre depuis les années 1970.
Mesurer tout cela fut longtemps laborieux. L'expédition du Challenger, de 1872 à 1876, descendait des thermomètres au bout de cordes, une profondeur à la fois. En 1938, Athelstan Spilhaus inventa le bathythermographe, qui traçait la température pendant sa chute ; les marines s'en servirent pour trouver les thermoclines où les sous-marins pouvaient se cacher du sonar. Aujourd'hui, le travail revient à Argo, une flotte d'environ 4 000 flotteurs robotisés déployés à partir de 2000. Chaque flotteur dérive à 1 000 mètres pendant neuf jours environ, descend à 2 000 mètres, puis remonte en mesurant température et salinité, et transmet son profil à un satellite.
Argo a transformé la science du climat en enregistrant, bassin après bassin, le réchauffement régulier de l'océan supérieur. Les flotteurs Deep Argo atteignent désormais 6 000 mètres, car c'est dans ce réservoir froid du fond que sera stockée la longue mémoire de notre réchauffement.
Fig. 28 · La température et la thermocline. Une mince couche chaude flotte sur un océan froid, séparée par la thermocline.
Chapitre 29 · Partie III
Le son dans la mer
La lumière meurt à quelques centaines de mètres de la surface, mais le son voyage étonnamment bien dans l'eau de mer. Il file à environ 1 500 mètres par seconde, plus de quatre fois plus vite que dans l'air, et les sons graves peuvent traverser des bassins océaniques entiers. Pour les animaux marins, comme pour ceux qui les étudient, l'océan est avant tout un monde de l'écoute.
La première mesure date de 1826 : le physicien suisse Daniel Colladon et le mathématicien Charles Sturm frappèrent une cloche immergée dans le lac Léman et chronométrèrent le son sur environ 14 kilomètres, obtenant 1 435 mètres par seconde, une valeur proche du chiffre moderne pour l'eau douce. Après le naufrage du Titanic en 1912, l'inventeur canadien Reginald Fessenden construisit un oscillateur électrique capable d'émettre du son dans l'eau et d'en écouter l'écho ; en 1914, il détecta un iceberg à quelque trois kilomètres. De là naquit le sonar, qui traqua les sous-marins durant les deux guerres mondiales puis cartographia les fonds.
La vitesse du son dépend de la température et de la pression. Près de la surface, l'eau chaude l'accélère ; en profondeur, la pression l'accélère à nouveau. Entre les deux, vers 1 000 mètres aux latitudes moyennes, se trouve une couche de vitesse minimale. Le son qui y pénètre est renvoyé vers l'axe lent, comme la lumière dans une fibre optique, et peut parcourir des milliers de kilomètres. En 1944, Maurice Ewing et J. Lamar Worzel prouvèrent l'existence de ce canal SOFAR en faisant exploser de petites charges entendues à des centaines de kilomètres. En 1991, l'expérience de l'île Heard envoya depuis le sud de l'océan Indien des sons captés au large des Bermudes et de la côte ouest de l'Amérique du Nord.
Le saviez-vous ? Le « Bloop », un grondement mystérieux enregistré en 1997 par les hydrophones de la NOAA à travers le Pacifique, a finalement été identifié en 2012 comme le bruit d'un séisme de glace en Antarctique.
Les baleines exploitaient l'acoustique de l'océan bien avant nous. L'ingénieur de la marine Frank Watlington enregistra des sons étranges au large des Bermudes, et Roger Payne et Scott McVay montrèrent que les baleines à bosse chantent des chants longs, répétitifs et structurés ; l'album Songs of the Humpback Whale, paru en 1970, contribua à lancer la campagne pour sauver les baleines. Baleines bleues et rorquals communs émettent des appels graves, vers 20 hertz, portant à des centaines de kilomètres. Les crevettes-pistolets crépitent si fort sur les récifs qu'elles peuvent masquer des sous-marins.
Aujourd'hui, la mer devient plus bruyante. Hélices de navires, canons à air sismiques et sonars saturent les basses fréquences qu'utilisent les baleines, et des études au large de la Californie ont relevé une forte hausse du bruit en eau profonde à la fin du XXe siècle. Pour des animaux qui trouvent nourriture et partenaires à l'oreille, un océan bruyant est un brouillard qui ne se lève jamais.
Fig. 29 · Le son dans la mer. Le son traverse les océans : le canal SOFAR porte au loin chants et séismes de glace.
Chapitre 30 · Partie III
Les océans polaires
Les deux océans polaires sont des images inversées. L'océan Arctique, environ 14 millions de kilomètres carrés, est le plus petit et le moins profond des océans, un bassin presque fermé par l'Amérique du Nord, le Groenland et l'Eurasie, ouvert sur le Pacifique par l'étroit détroit de Béring et sur l'Atlantique par le passage qui longe le Groenland. L'océan Austral est l'inverse : une eau libre qui encercle un continent couvert de glace, sans aucune terre pour l'arrêter tout autour du globe. La National Geographic Society l'a officiellement reconnu comme cinquième océan en 2021.
Tous deux se définissent par la banquise, de l'eau de mer gelée rarement épaisse de plus de quelques mètres, qui s'étend chaque hiver et recule chaque été. Autour de l'Antarctique, l'écart est énorme : de quelque 3 millions de kilomètres carrés en février à environ 18 millions en septembre, de quoi plus que doubler la surface blanche du continent. Dans l'Arctique, les satellites suivent un net déclin depuis 1979. En septembre 2012, la glace estivale est tombée à environ 3,4 millions de kilomètres carrés, un record, soit à peu près la moitié de la surface habituelle des années 1980, et elle s'est aussi amincie. Ours blancs, morses et phoques annelés dépendent de cette glace pour chasser et élever leurs petits.
Autour de l'Antarctique coule le courant le plus puissant de la Terre, le courant circumpolaire antarctique. Poussé vers l'est par les vents d'ouest des quarantièmes rugissants et des cinquantièmes hurlants, c'est le seul courant qui fasse le tour du globe sans interruption, transportant bien plus de cent millions de mètres cubes d'eau par seconde à travers le passage de Drake. Il isole aussi l'Antarctique des eaux plus chaudes du nord, ce qui contribue à le garder gelé.
Le saviez-vous ? Les poissons des glaces antarctiques n'ont ni globules rouges ni hémoglobine, une découverte du biologiste norvégien Johan Ruud en 1954.
Les mers polaires sont froides mais riches. Des vents forts et des remontées d'eau apportent les nutriments, et le soleil d'été brille presque sans relâche. Dans l'océan Austral, cela nourrit le krill antarctique, des crustacés longs comme un doigt dont la masse totale a été estimée à quelque 380 millions de tonnes, et qui nourrissent manchots, phoques, albatros et grandes baleines à fanons. Les notothénioïdes survivent dans une eau sous 0 °C grâce aux protéines antigel de leur sang, étudiées par Arthur DeVries dès la fin des années 1960.
Les explorateurs ont appris ces mers à la dure. Fridtjof Nansen laissa son navire, le Fram, se prendre dans la banquise arctique en 1893 et dériva trois ans, prouvant que la glace se déplace sur un océan profond au lieu de reposer sur une terre. En 1915, la banquise de la mer de Weddell broya l'Endurance d'Ernest Shackleton ; son épave a été retrouvée en 2022, par 3 008 mètres de fond, remarquablement intacte. Aujourd'hui, les pôles se réchauffent plus vite que presque partout ailleurs, et le sort de leur glace se fera sentir sur toutes les côtes.
Fig. 30 · Les océans polaires. L'Arctique, un océan cerné de terres ; l'Austral, un anneau de mer autour d'un continent.
Partie IV
La vie océanique
Les dériveurs, les nageurs et les bâtisseurs du grand réseau de la vie marine.
Chapitre 31 · Partie IV
Le plancton : la multitude à la dérive
Le plancton n'est pas une sorte de créature, mais un mode de vie. Le mot, forgé en 1887 par le physiologiste allemand Victor Hensen à partir du grec signifiant « errant », désigne tout ce qui ne peut nager contre un courant : des bactéries de quelques millièmes de millimètre, les œufs et les larves de crabes ou de morues, et même une méduse à crinière de lion dont les tentacules dépassent la longueur d'un court de tennis. Leur point commun : c'est la mer, et non leurs muscles, qui décide où ils vont.
Les biologistes divisent cette multitude en deux. Le phytoplancton regroupe les plantes de la dérive, des cellules uniques qui font la photosynthèse dans les 200 premiers mètres éclairés. Les diatomées se bâtissent des coques de silice en forme de boîtes ou d'étoiles, les coccolithophores s'habillent de plaques de craie, les dinoflagellés tournoient grâce à deux flagelles. Le zooplancton rassemble les animaux qui les broutent, au premier rang desquels les copépodes, des crustacés de la taille d'un grain de riz qui sont peut-être les animaux les plus nombreux de la planète.
Nous les connaissons si bien en partie grâce à une machine étonnamment robuste. En 1931, le biologiste marin Alister Hardy commence à tracter son Continuous Plankton Recorder derrière des navires marchands. L'eau traverse une petite ouverture et le plancton se dépose sur une bande de soie qui se déroule lentement, conservant un ruban de chaque mille parcouru. Cette campagne, aujourd'hui menée depuis Plymouth, a parcouru des millions de milles nautiques. Elle a montré que les communautés de copépodes d'eaux chaudes de l'Atlantique Nord-Est ont glissé d'une dizaine de degrés de latitude vers le nord entre les années 1960 et 2000, tandis que Calanus finmarchicus, nourriture essentielle des jeunes morues, reculait.
Le plancton offre aussi des spectacles. Les efflorescences du coccolithophore Emiliania huxleyi teintent des mers entières d'un turquoise laiteux sur les images satellites, de la mer de Barents à la Patagonie. Les vaguelettes bleues qui scintillent la nuit aux Maldives ou dans la baie de Mosquito, à Porto Rico, sont dues à des dinoflagellés. Et chaque nuit a lieu la plus grande migration de la planète : d'innombrables organismes du zooplancton remontent de plusieurs centaines de mètres pour se nourrir en surface, puis redescendent avant l'aube.
Le saviez-vous ? Les falaises blanches de Douvres sont faites en grande partie de coccolithes, les plaques de craie microscopiques laissées par du plancton dans une mer chaude il y a 70 à 100 millions d'années.
Le plancton est à la base de presque toutes les chaînes alimentaires marines, il aide à entraîner le carbone vers les profondeurs et ses coquilles mortes deviennent les roches de demain. À mesure que l'océan se réchauffe, sa carte se redessine, et tout ce qui s'en nourrit devra suivre. Les plus petits dériveurs fixent le menu de toute la mer.
Fig. 31 · Le plancton : la multitude à la dérive. Le plancton va d'une cyanobactérie de 0,5 µm à une méduse de 2 mètres de large.
Chapitre 32 · Partie IV
La respiration de l'océan
Prenez deux respirations : l'une d'elles est probablement née en mer. Le phytoplancton microscopique assure environ la moitié de toute la photosynthèse terrestre et fixe quelque 50 milliards de tonnes de carbone par an dans la couche éclairée. Dans chaque cellule, la chlorophylle capte la lumière et utilise son énergie pour casser l'eau, fabriquer des sucres à partir du dioxyde de carbone et libérer de l'oxygène. La part de l'océan rivalise avec celle de toutes les forêts, prairies et cultures réunies.
C'est le souffle le plus ancien qui soit. Des cyanobactéries marines ont commencé à rejeter de l'oxygène il y a des milliards d'années et, il y a environ 2,4 milliards d'années, il s'en était accumulé assez pour transformer l'atmosphère lors de la Grande Oxydation. Leurs descendantes dominent encore. Prochlorococcus, le plus petit et sans doute le plus abondant des organismes photosynthétiques, n'a été reconnu qu'en 1988, quand Sallie Chisholm, Robert Olson et leurs collègues ont repéré sa faible lueur rouge grâce à un cytomètre en flux, un instrument à laser qui compte les cellules une à une. Large d'environ 0,6 millième de millimètre, il se compte par octillions dans l'océan ouvert et chaud.
Mesurer le souffle d'une planète exige un regard depuis l'orbite. Depuis le satellite SeaWiFS de la NASA, lancé en 1997, les capteurs de « couleur de l'océan » cartographient la chlorophylle en lisant la légère teinte verte qu'elle donne à la mer. On y voit la productivité éclatante des remontées d'eau au large du Pérou, de la Namibie et de la Californie, les floraisons printanières qui balaient l'Atlantique Nord, et les vastes « déserts océaniques » au cœur des gyres subtropicaux, où l'eau est la plus bleue du monde.
Il faut ici corriger un mythe. L'océan n'est pas un poumon qui nous exporterait son oxygène en surplus. Le plancton, les poissons et surtout les bactéries consomment presque tout ce que produit le phytoplancton, et sur une année l'apport net de la mer à l'air est proche de zéro. L'oxygène que nous respirons est une réserve constituée au fil de centaines de millions d'années, en partie parce qu'une petite fraction du carbone marin a été enfouie dans les sédiments avant d'être respirée. Ce que le plancton entretient au jour le jour, c'est l'océan lui-même.
Le saviez-vous ? Un seul millilitre d'eau de mer tropicale éclairée peut contenir plus de 100 000 cellules de Prochlorococcus, et pourtant personne ne soupçonnait son existence avant 1988.
Or cet océan s'essouffle. L'océan mondial aurait perdu environ 2 % de son oxygène dissous depuis 1960, car une eau plus chaude retient moins de gaz et se mélange moins avec les profondeurs, et les zones pauvres en oxygène se sont étendues au large de l'Afrique de l'Ouest et dans le Pacifique Est. Chaque respiration sur terre est un cadeau du plancton ancien ; chaque poisson dépend aujourd'hui du plancton vivant.
Fig. 32 · La respiration de l'océan. Le phytoplancton produit la moitié de l'oxygène, puis en respire l'essentiel.
Chapitre 33 · Partie IV
Le réseau trophique océanique
Un réseau trophique est le grand livre de comptes de l'océan : qui mange qui. À sa base se trouvent les producteurs, phytoplancton et algues qui transforment la lumière en matière vivante. Au-dessus viennent les brouteurs comme les copépodes et le krill, puis les petits poissons et les calmars, puis leurs prédateurs, jusqu'aux orques, aux grands requins blancs et aux thons. Chaque marche est un niveau trophique, et chacune coûte cher : en moyenne, seul un dixième environ de l'énergie d'un niveau se retrouve dans le corps du suivant ; le reste est brûlé pour vivre, nager et se chauffer.
Cette règle empirique remonte à l'écologue américain Raymond Lindeman, qui décrivit en 1942 le flux d'énergie dans un lac tourbeux du Minnesota. En mer, elle explique beaucoup. Les chaînes courtes sont efficaces : au large du Pérou, le courant de Humboldt nourrit des diatomées que l'anchois du Pérou mange directement, d'où la plus grande pêcherie monospécifique du monde. Les longues chaînes de l'océan subtropical ouvert ne nourrissent que peu de grands prédateurs. Les scientifiques retracent aujourd'hui ces liens grâce aux isotopes stables de l'azote, qui s'alourdissent légèrement à chaque échelon.
La pyramide bien ordonnée cache une économie souterraine. En 1983, Farooq Azam et ses collègues ont décrit la boucle microbienne : une grande part de ce que fabrique le plancton fuit sous forme de matière organique dissoute, que seules les bactéries peuvent utiliser. De minuscules protistes mangent ces bactéries et sont eux-mêmes mangés par le zooplancton, ce qui réinjecte l'énergie dans le réseau principal. Les virus s'en mêlent, faisant éclater chaque jour d'immenses quantités de microbes. Dans l'océan ouvert, une grande partie du carbone fixé chaque jour passe par les microbes plutôt que par les poissons.
Certaines espèces comptent bien plus que leur nombre ne le laisse croire. Dans les années 1960, l'écologue Robert Paine retira les étoiles de mer ocre des rochers de Mukkaw Bay, dans l'État de Washington : les moules envahirent tout et bien d'autres espèces disparurent. Il appela ces animaux des espèces clés de voûte. Aux îles Aléoutiennes, la loutre de mer joue ce rôle en mangeant les oursins qui, sinon, raseraient les forêts de varech. Les baleines sont désormais vues comme des espèces clés : en se nourrissant en profondeur et en déféquant en surface, elles rapportent fer et azote aux eaux éclairées.
Le saviez-vous ? Les virus sont de loin les entités biologiques les plus nombreuses de la mer, et selon une estimation très citée ils tuent chaque jour environ un cinquième de la biomasse microbienne océanique.
L'être humain est devenu le prédateur dominant de nombreux réseaux marins. En 1998, le spécialiste des pêches Daniel Pauly a montré que les captures mondiales glissaient des grands prédateurs vers des poissons plus petits, situés plus bas dans le réseau. Tirez sur un fil, et tout le réseau bouge.
Fig. 33 · Le réseau trophique océanique. L'énergie passe des cellules éclairées aux orques, et les microbes recyclent les restes.
Chapitre 34 · Partie IV
Les méduses et leurs cousines
Les méduses pulsent dans la mer depuis au moins 500 millions d'années, bien avant les premiers dinosaures. Elles appartiennent aux cnidaires, un groupe d'environ 11 000 espèces qui comprend aussi les coraux, les anémones de mer et les hydraires. Une méduse n'a ni cerveau, ni cœur, ni os, et se compose d'environ 95 % d'eau. Son plan d'organisation : une ombrelle pulsante dotée d'une seule ouverture, à la fois bouche et anus, bordée de tentacules armés de cellules urticantes.
Ces cellules, les cnidocytes, sont parmi les armes les plus remarquables du vivant. Chacune renferme, dans une capsule sous forte pression, un filament enroulé et barbelé. Au moindre contact, la capsule se décharge en un millionième de seconde environ, l'un des mouvements les plus rapides de la nature, et injecte son venin. La plupart des piqûres sont bénignes, mais la méduse-boîte Chironex fleckeri, du nord de l'Australie et d'Asie du Sud-Est, peut tuer un adulte en quelques minutes. Les cuboméduses possèdent aussi 24 yeux, dont certains à cristallin, qui les aident à éviter les racines des mangroves.
Beaucoup de cnidaires mènent une double vie. La méduse typique commence comme une larve nageuse qui se fixe sur le fond et devient un polype, sorte de minuscule anémone. Ce polype produit ensuite des piles de bébés méduses, les éphyrules, qui deviennent l'adulte, la méduse. Dans les années 1990, des chercheurs en Italie ont remarqué que Turritopsis dohrnii, une hydroméduse plus petite qu'un ongle, pouvait faire quelque chose de stupéfiant : stressé ou blessé, l'adulte redevient polype et recommence sa vie. On la surnomme la méduse immortelle, même si dans la nature la plupart finissent simplement mangées.
Tout ce qui ressemble à une méduse n'en est pas une. La galère portugaise, Physalia physalis, est un siphonophore : une colonie d'individus spécialisés, l'un formant le flotteur gonflé de gaz qui vogue au vent, d'autres les tentacules de pêche qui traînent sur 10 mètres ou plus. Les cténophores, qui chatoient de lumières irisées, forment un tout autre groupe. Les méduses peuvent aussi être géantes : la méduse de Nomura, dans les mers du Japon, atteint 2 mètres de diamètre et 200 kilos, et la méduse à crinière de lion traîne des tentacules de plusieurs dizaines de mètres.
Le saviez-vous ? En 2011, un essaim de méduses lunes a bouché les prises d'eau de refroidissement de la centrale nucléaire de Torness, en Écosse, et l'a obligée à arrêter ses réacteurs.
Les proliférations de méduses semblent plus fréquentes en certains lieux, de la mer du Japon à la Méditerranée. La surpêche élimine leurs concurrents et prédateurs, l'eau chaude accélère leur croissance et les ports offrent aux polypes de nouvelles surfaces, même si les scientifiques débattent encore de l'ampleur du phénomène. Sans cervelle peut-être, mais les méduses savent attendre leur heure.
Fig. 34 · Les méduses et leurs cousines. Les méduses alternent polype et méduse ; l'une sait même remonter le cycle à l'envers.
Chapitre 35 · Partie IV
Poulpe, calmar et seiche
Les céphalopodes, littéralement « pieds sur la tête », sont des mollusques qui ont troqué leur coquille contre la vitesse et l'intelligence. Les quelque 800 espèces actuelles comprennent poulpes, calmars, seiches et nautiles à coquille. Tous ont des bras autour d'un bec de perroquet, un siphon qui projette l'eau pour se propulser, trois cœurs et un sang à base de cuivre qui bleuit à l'air. La plupart vivent vite et meurent jeunes : beaucoup de poulpes ne survivent qu'un an ou deux et meurent peu après la reproduction.
Leur intelligence relève de la légende, et du protocole de laboratoire. Un poulpe commun possède environ 500 millions de neurones, autant que le cortex d'un chien, dont les deux tiers environ se trouvent dans les bras, capables de goûter, toucher et réagir presque seuls. Les poulpes résolvent des labyrinthes, dévissent des bocaux et s'échappent des aquariums. En 2009, des chercheurs ont filmé en Indonésie des poulpes veinés, Amphioctopus marginatus, transportant des coques de noix de coco pour s'en servir plus tard d'abri, l'un des premiers cas documentés d'usage d'outil chez un invertébré. En 2022, la loi britannique sur le bien-être animal a reconnu les céphalopodes comme des êtres sensibles.
Leur peau est un écran vivant. Des milliers de chromatophores, de minuscules sacs élastiques de pigment rouge, jaune ou brun, sont étirés ou contractés par des muscles directement commandés par les nerfs, ce qui change un motif en une fraction de seconde. En dessous, des cellules réfléchissantes ajoutent des bleus irisés et des blancs éclatants. Une seiche fait défiler des vagues de rayures sombres pour hypnotiser un crabe, et reproduit un damier placé sous son bac. Curieusement, la plupart des céphalopodes semblent n'avoir qu'un seul type de photorécepteur, et la façon dont ils accordent si bien les couleurs reste étudiée.
Quand le camouflage échoue, reste l'encre : un nuage de mélanine et de mucus. Certains calmars crachent une tache de leur taille, un « pseudomorphe » qui sert de leurre pendant qu'ils fuient. Le poulpe mimétique, Thaumoctopus mimicus, découvert au large de Sulawesi en 1998, va plus loin et imite des poissons-scorpions venimeux, des poissons plats et des serpents de mer. À l'autre extrême, le calmar géant Architeuthis a été filmé vivant dans son milieu pour la première fois en 2012, près des îles Ogasawara, au Japon, tandis que le calmar colossal de l'océan Austral est le plus lourd invertébré connu : un spécimen pesait environ 495 kilos.
Le saviez-vous ? Un poulpe a trois cœurs : deux envoient le sang dans les branchies, le troisième dans le reste du corps, et ce cœur principal s'arrête de battre quand il nage.
Les céphalopodes semblent profiter des mers qui changent : leurs effectifs augmentent dans de nombreuses pêcheries à mesure que leurs concurrents poissons déclinent. Les esprits les plus étrangers de la Terre pourraient bien hériter de l'océan que nous vidons.
Fig. 35 · Poulpe, calmar et seiche. Trois plans de céphalopode partagent un gros cerveau, un sang bleu et une peau changeante.
Chapitre 36 · Partie IV
Crabes, homards et krill
Les crustacés sont les insectes de la mer : des animaux aux pattes articulées dans un squelette externe rigide, d'une variété stupéfiante et présents presque partout. On en a décrit environ 67 000 espèces, des copépodes plus petits qu'un point jusqu'au crabe-araignée géant du Japon, dont les pattes peuvent dépasser 3,5 mètres d'envergure. Crabes, homards, crevettes, balanes et cloportes en font partie. Leur armure, l'exosquelette, est faite de chitine durcie au carbonate de calcium : c'est à la fois leur grande force et leur grand problème.
Une armure ne s'étire pas ; pour grandir, le crustacé doit muer. Des hormones déclenchent le processus, l'exuviation : l'animal récupère une partie des minéraux de l'ancienne carapace, en fabrique une nouvelle, molle, en dessous, puis fend l'ancienne le long d'une ligne de suture et s'en extrait à reculons, pattes, branchies et pédoncules oculaires compris. Fraîchement mué, il avale de l'eau pour atteindre sa nouvelle taille et se cache plusieurs jours, le temps que la carapace durcisse. Le crabe à carapace molle des restaurants est simplement un crabe pris pendant cette fenêtre vulnérable.
Les homards montrent jusqu'où peut aller la stratégie. Les homards européen et américain muent toute leur vie, et l'on estime que les grands individus ont 50 ans ou plus. Leurs cellules gardent active la télomérase, ce qui a fait naître sur internet le mythe du homard biologiquement immortel. Il n'en est rien : chaque mue demande plus d'énergie que la précédente, et beaucoup de vieux homards meurent pendant l'effort ou cessent de muer et succombent à des maladies de la carapace. À l'autre extrême, la squille multicolore de l'Indo-Pacifique frappe avec un appendice en massue si vite, comme l'ont mesuré Sheila Patek et ses collègues en 2004, que l'eau devant elle se vaporise en bulles qui implosent.
Il y a enfin le krill antarctique, Euphausia superba, un petit animal d'environ 6 centimètres semblable à une crevette. Sa biomasse totale est estimée entre 300 et 500 millions de tonnes, ce qui en ferait peut-être l'espèce animale sauvage la plus abondante sur Terre en poids. Le krill broute les algues sous la banquise et en eau libre, forme des essaims qui teintent la mer de rouge et nourrit baleines bleues et à bosse, manchots, phoques et poissons. Les Discovery Investigations britanniques des années 1920 et 1930 ont les premières décrit son cycle de vie en étudiant les zones de chasse à la baleine.
Le saviez-vous ? Quand la nourriture vient à manquer pendant l'hiver antarctique, le krill peut muer vers un corps plus petit et rétrécir, survivant des mois sans manger.
Le krill est désormais pêché lui aussi, sous l'égide depuis 1982 de la commission internationale CCAMLR, tandis que le réchauffement et le recul de la banquise autour de la péninsule Antarctique semblent repousser son aire vers le sud. L'armure du crabe est son château ; un essaim de krill, le déjeuner de tout un continent.
Fig. 36 · Crabes, homards et krill. Pour grandir, un crustacé fend son armure, en sort tout mou et gonfle avant de durcir.
Chapitre 37 · Partie IV
Le monde des poissons
Les poissons sont les vertébrés les plus diversifiés de la planète. Plus de 36 000 espèces ont été décrites, davantage que l'ensemble des mammifères, oiseaux, reptiles et amphibiens, et la grande majorité sont des poissons osseux, au squelette de vrai os plutôt que de cartilage. Presque tous appartiennent aux actinoptérygiens, dont les nageoires sont des membranes de peau tendues sur de fins rayons. Leur lignée remonte à plus de 400 millions d'années, et de ce plan commun l'évolution a tiré hippocampes, flets, anguilles, thons et le poisson que les pêcheurs appellent encore « celui qui s'est échappé ».
Vivre dans l'eau commence par la respirer. L'eau entre par la bouche et passe sur les branchies, où le sang circule dans de fins filaments en sens inverse. Cet échange à contre-courant fait toujours rencontrer au sang une eau un peu plus riche en oxygène, et permet au poisson d'extraire une part bien plus grande de l'oxygène dissous que nos poumons n'en tirent de l'air. Beaucoup de poissons osseux possèdent aussi une vessie natatoire, une poche de gaz qu'ils gonflent ou dégonflent pour flotter sans effort : une morue peut ainsi rester suspendue en pleine eau comme un dirigeable.
Les poissons perçoivent la mer d'une façon qui nous échappe. La ligne latérale, une rangée de pores sur chaque flanc, détecte d'infimes variations de pression, permettant de sentir le sillage d'un prédateur ou les mouvements des voisins. C'est elle qui rend possibles les bancs. Harengs, sardines et anchois virent à l'unisson par millions ; chaque hiver, au large de la côte est de l'Afrique du Sud, la « sardine run » attire dauphins, requins, fous et rorquals de Bryde dans l'une des plus grandes frénésies alimentaires de la planète.
L'éventail des tailles est vertigineux. Schindleria brevipinguis, de la Grande Barrière de corail, est adulte à environ 7 millimètres, et les gobies nains de l'Indo-Pacifique sont à peine plus grands. À l'autre bout, les môles, ou poissons-lunes, sont les plus lourds des poissons osseux : un môle géant trouvé au large des Açores en 2021 pesait 2 744 kilos. Une seule femelle de môle peut porter quelque 300 millions d'œufs. Certains poissons nous surprennent jusque dans leur existence : en 1938, la conservatrice de musée Marjorie Courtenay-Latimer repéra un cœlacanthe, poisson à nageoires charnues qu'on croyait éteint depuis 66 millions d'années, dans la prise d'un chalutier au large d'East London, en Afrique du Sud.
Le saviez-vous ? Le plus lourd poisson osseux jamais mesuré n'était ni un thon ni un marlin, mais un môle géant trouvé au large des Açores en 2021, pesant 2 744 kilos.
Les poissons sont aussi la plus importante nourriture sauvage du monde, et la plus visiblement surexploitée. Quand la morue des Grands Bancs de Terre-Neuve s'est effondrée, le Canada a fermé la pêche en 1992 et quelque 30 000 personnes ont perdu leur emploi du jour au lendemain. Le royaume des vertébrés le plus riche de la mer est aussi le plus exploité.
Fig. 37 · Le monde des poissons. Un poisson osseux : branchies, nageoires, flotteur à gaz et un sens latéral.
Chapitre 38 · Partie IV
Requins et raies
Les requins nageaient déjà dans les mers avant qu'il y ait des arbres sur la terre ferme. Leur lignée, les chondrichtyens, remonte à plus de 400 millions d'années et compte aujourd'hui environ 1 200 espèces de requins, raies et chimères. Leur squelette est fait de cartilage, plus léger et plus souple que l'os, et leur peau est couverte de minuscules écailles en forme de dents, les denticules cutanés, qui lissent l'écoulement de l'eau et ont inspiré maillots de bain et revêtements de coques. Les raies sont au fond des requins aplatis, aux fentes branchiales placées sous le corps et aux nageoires pectorales devenues des ailes.
Les requins sont célèbres pour leurs sens. L'odorat repère le sang et les proies, la ligne latérale perçoit les mouvements. Plus remarquables encore sont les ampoules de Lorenzini, des pores remplis de gelée sur le museau, décrits pour la première fois en 1678 par l'anatomiste italien Stefano Lorenzini. Elles détectent les faibles champs électriques émis par les muscles des animaux vivants : un requin-marteau peut ainsi trouver une pastenague enfouie dans le sable, sa tête large étalant les capteurs comme un détecteur de métaux. Beaucoup d'espèces utiliseraient aussi le champ magnétique terrestre pour s'orienter au large.
Certains requins battent tous les records. Le requin-baleine, Rhincodon typus, est le plus grand poisson vivant, avec environ 18 mètres ; il filtre l'eau pour se nourrir de plancton et d'œufs de poissons, et se rassemble chaque année au récif de Ningaloo, en Australie-Occidentale, dans le golfe du Mexique et aux Maldives. La raie manta océanique géante atteint 7 mètres d'envergure et possède l'un des plus gros cerveaux, rapporté à sa taille, de tous les poissons. Et en 2016, une équipe menée par Julius Nielsen a daté des requins du Groenland grâce au radiocarbone du cristallin de leurs yeux, formé avant la naissance : le plus vieux aurait environ 392 ans, à 120 ans près, ce qui en fait le vertébré le plus longévif connu.
L'image du requin mangeur d'hommes est un mythe à corriger. Les morsures non provoquées sont moins d'une centaine par an dans le monde, alors que les humains tuent des dizaines de millions de requins. Beaucoup meurent pour le finning : on tranche les ailerons pour la soupe et l'on rejette souvent le corps. Une étude publiée dans Nature en 2021 a montré que les requins et raies océaniques avaient diminué d'environ 71 % depuis 1970, le requin océanique, jadis l'un des grands animaux les plus communs des mers tropicales, figurant parmi les plus touchés.
Le saviez-vous ? Un requin du Groenland ne grandit que d'environ un centimètre par an et n'atteint sa maturité que vers l'âge de 150 ans.
La protection progresse lentement, grâce aux interdictions du finning, aux sanctuaires et aux limites commerciales de la convention CITES. Une famille qui a survécu à plusieurs extinctions de masse dépend désormais de décisions prises en quelques décennies.
Fig. 38 · Requins et raies. Requins et raies vont d'un sagre de la taille d'une main au requin-baleine de 18 mètres.
Chapitre 39 · Partie IV
Les tortues marines
Les tortues marines parcourent les océans depuis plus de 100 millions d'années, et seules sept espèces subsistent : la tortue verte, la caouanne, la tortue imbriquée, la tortue de Kemp, la tortue olivâtre, la tortue à dos plat et la tortue luth. Toutes respirent de l'air, toutes passent presque toute leur vie en mer, et chaque femelle doit encore ramper sur une plage pour pondre, le seul moment qui lie ces voyageuses océaniques à la terre.
Beaucoup de femelles reviennent pondre sur la plage où elles sont nées, ou tout près, des décennies plus tard : c'est le retour au lieu de naissance. Comment elles la retrouvent fut longtemps une énigme. Les travaux de Kenneth Lohmann, à l'université de Caroline du Nord, suggèrent que les nouveau-nés mémorisent la signature magnétique propre à leur côte, une combinaison d'intensité et d'inclinaison du champ, et se servent du champ magnétique terrestre comme d'une carte. Le baguage, lancé à grande échelle par Archie Carr à Tortuguero, au Costa Rica, dans les années 1950, et prolongé aujourd'hui par des balises satellites, a montré que des caouannes nées au Japon traversent le Pacifique pour se nourrir au large de la Basse-Californie avant de revenir.
Sur la plage, la femelle creuse avec ses nageoires arrière un nid en forme de flacon et y pond une centaine d'œufs à coquille souple. Puis elle s'en va. L'incubation dure environ deux mois, et la chaleur du sable décide du sexe de chaque petit : c'est la détermination du sexe par la température. Vers 29 °C, les sexes sont à peu près équilibrés ; les nids plus chauds donnent surtout des femelles, les plus frais surtout des mâles. Dans le nord chaud de la Grande Barrière de corail, qui abrite l'immense site de ponte de l'île Raine, une étude de 2018 a montré que 99 % des jeunes tortues vertes étaient des femelles.
Les nouveau-nés sortent ensemble, généralement la nuit, et filent vers l'horizon le plus lumineux, qui sur une plage naturelle est la mer. Seule une petite fraction, souvent estimée à environ un sur mille, atteint l'âge adulte. La tortue luth est la géante de la famille : elle peut dépasser 600 kilos, garde son corps plus chaud que l'eau environnante, plonge à plus de 1 000 mètres et traverse des océans entiers pour se nourrir de méduses. Les tortues olivâtres, elles, pondent en arrivées massives appelées arribadas, quand des dizaines de milliers de femelles débarquent en quelques jours sur des plages comme Ostional, au Costa Rica, ou Rushikulya, dans l'Odisha, en Inde.
Le saviez-vous ? La plus lourde tortue marine jamais mesurée était une tortue luth mâle échouée sur la plage de Harlech, au pays de Galles, en 1988 : elle pesait 916 kilos.
Six des sept espèces sont considérées comme menacées. Filets de pêche, sacs plastiques pris pour des méduses, éclairages de front de mer qui attirent les petits vers l'intérieur et sables qui se réchauffent font des ravages. Ces tortues qui ont survécu à l'extinction des dinosaures ont désormais besoin de plages obscures, de dispositifs d'exclusion dans les chaluts et d'un monde plus frais.
Fig. 39 · Les tortues marines. Sur la plage de ponte, la chaleur du sable décide si une tortue naîtra mâle ou femelle.
Chapitre 40 · Partie IV
Les oiseaux marins
Environ 350 espèces d'oiseaux tirent leur subsistance de la mer, des océanites guère plus lourds qu'un moineau jusqu'aux manchots empereurs plus grands qu'un jeune enfant. Les oiseaux marins comprennent albatros, pétrels, puffins, fous, cormorans, goélands, sternes, alcidés et manchots. Ils partagent des glandes à sel au-dessus des yeux qui leur permettent de boire l'eau de mer et d'en expulser l'excès par les narines, un plumage dense et imperméable et une vie longue et lente : beaucoup ne se reproduisent pas avant cinq ans ou plus, puis élèvent un seul poussin par an.
L'albatros hurleur possède la plus grande envergure de tous les oiseaux vivants, jusqu'à 3,5 mètres environ, et n'a presque pas besoin de battre des ailes. Grâce au vol dynamique, il plonge dans l'air plus lent près des vagues puis remonte dans le vent plus fort au-dessus, tirant son énergie de la différence de vitesse, comme le physicien Lord Rayleigh l'avait suggéré dès 1883. Des balises ont montré des albatros parcourant des centaines de kilomètres par jour, et en 2005 une équipe menée par John Croxall a décrit un albatros à tête grise qui a fait le tour de l'océan Austral en 46 jours. Le plus vieil oiseau sauvage connu, un albatros de Laysan nommé Wisdom, bagué sur l'atoll de Midway en 1956, élevait encore des poussins plus de 65 ans plus tard.
D'autres vont plus loin encore. En 2010, Carsten Egevang et ses collègues ont équipé de minuscules géolocalisateurs des sternes arctiques du Groenland et d'Islande : elles volaient jusqu'à la mer de Weddell et revenaient, un aller-retour moyen d'environ 70 900 kilomètres, la plus longue migration connue du règne animal. Comme elles suivent l'été d'un pôle à l'autre, les sternes arctiques voient peut-être plus de lumière du jour que toute autre créature.
À l'extrême opposé se trouvent les plongeurs. Le macareux moine vole sous l'eau avec ses ailes courtes jusqu'à environ 60 mètres de profondeur, et revient au terrier le bec chargé de lançons maintenus par sa langue hérissée d'épines. Les manchots ont renoncé au vol : un manchot empereur a été enregistré à 564 mètres de profondeur, en apnée pendant plus de 27 minutes. En règle générale, mieux un oiseau plonge, moins bien il vole, car des ailes faites pour l'eau sont trop petites pour le porter loin dans l'air.
Le saviez-vous ? Les fientes d'oiseaux marins valaient autrefois une guerre : au XIXe siècle, le guano des îles Chincha, au Pérou, était exporté dans le monde entier comme engrais et contribua à déclencher une guerre avec l'Espagne dans les années 1860.
Les oiseaux marins sont aujourd'hui le groupe d'oiseaux le plus menacé. Selon une analyse, les populations suivies auraient chuté d'environ 70 % entre 1950 et 2010, à cause des prises accessoires des palangres, des rats introduits sur les îles de nidification, du plastique et du déclin des poissons. Quand les oiseaux marins ont faim, c'est souvent le premier signe que la mer sous eux va mal.
Fig. 40 · Les oiseaux marins. Les grands voyageurs plongent à peine ; les meilleurs plongeurs ne volent pas.
Partie V
Géants et merveilles
Baleines, lumières dans le noir et les vies les plus étranges de la Terre.
Chapitre 41 · Partie V
Les baleines
Les baleines sont des mammifères retournés à la mer. Elles respirent l'air par un évent au sommet de la tête, allaitent leurs petits et gardent leur chaleur sous une épaisse couche de graisse. Quelque 90 espèces vivantes forment l'ordre des cétacés, réparties en deux grands camps. Les mysticètes, ou baleines à fanons, une quinzaine d'espèces dont la baleine bleue, la baleine à bosse, la baleine franche et la baleine grise, n'ont pas de dents à l'âge adulte. Des centaines de lames de kératine frangées, la matière de nos ongles, pendent de leur mâchoire supérieure et filtrent le krill ou les petits poissons dans d'immenses gorgées d'eau. Les odontocètes, environ 75 espèces, chassent une proie à la fois : cachalot, narval, baleines à bec, et tous les dauphins et marsouins.
Leurs ancêtres marchaient. En 1981, le paléontologue Philip Gingerich décrit Pakicetus, un animal à longue queue de la taille d'un loup, découvert au Pakistan dans des roches vieilles d'environ 50 millions d'années. C'est son oreille qui l'a trahi : une épaisse coque osseuse autour de l'oreille moyenne, propre aux cétacés. Les fossiles du Pakistan et de l'Inde, mis au jour notamment par Hans Thewissen et Gingerich, retracent ensuite pas à pas la conquête de l'eau. Ambulocetus, la « baleine qui marche », chassait comme un crocodile dans les eaux côtières il y a environ 49 millions d'années. Rodhocetus avait des pattes raccourcies et une queue plus puissante. Il y a 40 millions d'années, Basilosaurus, serpent de mer de 15 mètres dont les os gisent par centaines dans le Wadi Al-Hitan, la vallée des Baleines en Égypte, portait encore de minuscules pattes arrière inutiles.
Le saviez-vous ? Les plus proches parents vivants des baleines sont les hippopotames : l'ADN comme la forme en double poulie de l'astragale des premiers cétacés fossiles les placent dans la même branche des ongulés.
L'homme les a chassées très tôt. Les baleiniers basques poursuivaient la baleine franche dans le golfe de Gascogne dès le XIe siècle et, au XIXe, les navires de Nantucket et de New Bedford sillonnaient tous les océans pour l'huile de cachalot. L'ère industrielle fut bien pire. Le canon lance-harpon explosif mis au point par le Norvégien Svend Foyn dans les années 1860, puis les navires-usines des années 1920, permirent de tuer les espèces les plus grandes et les plus rapides ; une étude de 2014 estime que près de trois millions de baleines ont été abattues au seul XXe siècle, surtout dans l'océan Austral.
La Commission baleinière internationale a adopté en 1982 un moratoire sur la chasse commerciale, entré en vigueur en 1986. Le Japon, la Norvège et l'Islande chassent encore dans leurs eaux, mais de nombreuses populations se rétablissent. Aujourd'hui, les collisions avec les navires, les engins de pêche et le bruit menacent davantage que les harpons. Les plus grands animaux de la mer descendent de petites bêtes qui pataugeaient au bord d'une mer ancienne.
Fig. 41 · Les baleines. Il y a 50 millions d'années, les baleines marchaient ; puis elles ont pris deux voies.
Chapitre 42 · Partie V
La baleine bleue
La baleine bleue, ou rorqual bleu, Balaenoptera musculus, est le plus grand animal connu ayant jamais vécu. Les adultes atteignent environ 30 mètres, soit deux bus à impériale et demi, et les plus lourds pesaient peut-être entre 150 et 190 tonnes. Aucun dinosaure découvert à ce jour n'est réputé plus lourd, même si les paléontologues continuent de peser les arguments pour les plus grands sauropodes. Vue d'un navire, c'est un long dos gris-bleu marbré qui n'en finit pas, puis un souffle de neuf mètres de haut.
Ce corps immense repose sur l'une des plus petites proies de la mer : le krill, de petits crustacés de quelques centimètres. En chasse, la baleine fonce dans un banc et ouvre la gueule presque à angle droit, tandis que les plis de sa gorge, du menton au ventre, se gonflent comme une poche et engloutissent une masse d'eau à peu près aussi lourde qu'elle. Elle expulse ensuite l'eau à travers quelque 300 fanons ou plus de chaque côté, en gardant le krill. Une étude de 2021, fondée sur des balises posées sur des baleines au large de la Californie, estime qu'une baleine bleue peut avaler jusqu'à environ 16 tonnes de krill par jour au cœur de l'été.
Nous le savons parce que les scientifiques sont, en quelque sorte, montés à bord des baleines. Les équipes de Jeremy Goldbogen, à Stanford, fixent des balises à ventouses munies de caméras, de capteurs de profondeur et d'accéléromètres. En 2019, l'une d'elles, collée près de la nageoire d'une baleine bleue dans la baie de Monterey, a enregistré son cœur pour la première fois : deux battements par minute seulement en plongée profonde, jusqu'à 37 en surface. Le cœur d'une baleine morte au large de Terre-Neuve en 2014, conservé par le Musée royal de l'Ontario, pèse environ 180 kilos.
Le saviez-vous ? À la naissance, un baleineau bleu mesure environ sept mètres et, nourri du lait très riche de sa mère, peut prendre près de 90 kilos par jour.
La baleine bleue fréquente tous les océans sauf l'Arctique, de la lisière des glaces antarctiques aux eaux chaudes du Sri Lanka, où une population résidente se nourrit à portée de vue du rivage. Ses appels graves comptent parmi les sons les plus puissants du règne animal et portent à des centaines de kilomètres. Sa taille a failli la perdre : au XXe siècle, les baleiniers en ont tué plus de 300 000, et la population antarctique est tombée sous un pour cent de son effectif d'origine avant la protection totale de 1966.
Le rétablissement est lent, car une femelle ne met bas que tous les deux ou trois ans. Les baleines bleues antarctiques sont en hausse et on les revoit autour de la Géorgie du Sud, mais l'espèce reste menacée et les collisions avec les navires sont un vrai danger au large de la Californie et du Sri Lanka. Le plus grand animal de l'histoire dépend toujours de la capacité de la mer à produire du krill.
Fig. 42 · La baleine bleue. Jusqu'à 30 m et peut-être 190 tonnes, la baleine bleue vit de proies de 6 cm.
Chapitre 43 · Partie V
Dauphins et marsouins
Dauphins et marsouins sont de petits cétacés à dents, mais ce ne sont pas les mêmes animaux. La famille des dauphins océaniques, environ 37 espèces, comprend le grand dauphin, le dauphin à long bec et, à la surprise de beaucoup, l'orque, dont les mâles atteignent environ 9 mètres : c'est tout simplement le plus grand des dauphins. La plupart ont un rostre, une nageoire dorsale courbée et des dents coniques. Les sept espèces de marsouins sont plus petites et trapues, avec une face arrondie, un aileron triangulaire et des dents en forme de spatule. Les dauphins d'eau douce de l'Amazone, du Gange et d'autres grands fleuves forment des branches plus anciennes de l'arbre.
Leur talent le plus étonnant est l'écholocalisation. Le dauphin produit des clics rapides en forçant l'air à travers des structures de ses voies nasales, les lèvres phoniques. Les clics traversent le melon, une lentille graisseuse du front qui les concentre en un faisceau dirigé vers l'avant. Les échos renvoyés par un poisson, un rocher ou une sole enfouie sont captés par un canal de graisse de la mâchoire inférieure, qui conduit le son jusqu'à l'oreille interne. Le dauphin en tire une image assez fine pour distinguer des objets de matériaux différents. Ces mécanismes ont été élucidés dès les années 1950 grâce à des grands dauphins dressés, notamment par la marine américaine, qui les emploie encore pour repérer les mines.
Leur vie sociale est tout aussi raffinée. Chaque grand dauphin développe un sifflement signature qui fonctionne comme un nom, et les études menées depuis 1970 dans la baie de Sarasota, en Floride, montrent qu'ils reconnaissent celui d'un compagnon perdu de vue depuis des décennies. Dans la baie Shark, en Australie-Occidentale, certaines femelles coiffent leur rostre d'une éponge pour le protéger en fouillant le sable, une habitude transmise de mère en fille. Les orques vivent en familles menées par les aînées et ont des traditions de chasse si distinctes que des groupes partageant les mêmes eaux ne se croisent jamais : dans le Pacifique nord-est, les uns ne mangent que du saumon, les autres chassent les phoques.
Le saviez-vous ? Comme les humains et quelques autres odontocètes, les femelles orques vivent des décennies après la fin de leur fécondité, et ce sont les grands-mères qui guident la famille vers le saumon quand il se fait rare.
Leur intelligence ne les protège pas des filets. Le vaquita, petit marsouin du nord du golfe de Californie, s'est effondré, noyé dans les filets maillants tendus pour le totoaba, dont la vessie natatoire est exportée illégalement vers l'Asie. En 2023, on n'en comptait plus qu'une dizaine. Le baiji, dauphin du Yangzi, a été déclaré probablement éteint après une recherche infructueuse en 2006. En Nouvelle-Zélande, le dauphin de Maui ne compte que quelques dizaines d'individus.
Les dauphins prouvent que l'océan abrite des esprits autant que des corps. Reste à savoir si nous saurons garder en vie les plus discrets d'entre eux.
Fig. 43 · Dauphins et marsouins. Le dauphin voit par le son : clics du nez, focalisés par le melon, perçus par la mâchoire.
Chapitre 44 · Partie V
Phoques, otaries et morses
Les pinnipèdes, aux « pieds en nageoires », sont des carnivores qui chassent en mer mais doivent revenir à terre ou sur la glace pour se reposer, muer et mettre bas. Leurs plus proches parents vivants sont les ours et les mustélidés. On compte environ 33 espèces réparties en trois familles, faciles à distinguer. Les phoques, comme le phoque veau-marin, le phoque gris ou le phoque de Weddell, n'ont pas de pavillon d'oreille et nagent en balayant leurs nageoires postérieures, tournées vers l'arrière ; à terre, ils rampent sur le ventre. Les otaries, lions de mer et otaries à fourrure, ont de petites oreilles visibles, rament avec leurs longues nageoires antérieures et peuvent ramener leurs nageoires postérieures sous le corps pour marcher, voire galoper sur les rochers. La troisième famille n'a qu'un membre : le morse.
Les phoques sont les champions de la plongée. Dans les années 1960, le physiologiste américain Gerald Kooyman commence à équiper d'enregistreurs de profondeur des phoques de Weddell sur la banquise du détroit de McMurdo, en Antarctique. Ils plongent à quelque 600 mètres, restent plus d'une heure sous l'eau, puis retrouvent un unique trou de respiration qu'ils entretiennent en raclant la glace avec leurs dents. Les éléphants de mer vont plus loin : on a enregistré l'éléphant de mer austral à plus de 2 000 mètres, et ses mâles, qui pèsent environ quatre tonnes, sont les plus grands pinnipèdes. Le secret : plonger poumons vidés, stocker l'oxygène dans le sang et les muscles, et ralentir le cœur.
Le saviez-vous ? Le nom scientifique du morse, Odobenus, signifie « qui marche avec ses dents », car il plante parfois ses défenses dans la glace pour hisser son énorme corps hors de l'eau.
Ces défenses sont des canines supérieures allongées qui atteignent près d'un mètre chez les grands mâles. Elles servent à parader, à se battre et à se hisser, mais pas à creuser. Le morse se nourrit sur les fonds peu profonds du plateau arctique, détecte les coquillages grâce à 400 à 700 vibrisses sensibles et aspire leur chair d'un puissant coup de langue. Les morses du Pacifique se reposaient jadis sur la banquise au-dessus de leurs zones de pêche ; avec le recul de la glace d'été, des dizaines de milliers s'entassent désormais sur les plages de Tchoukotka et d'Alaska, où les bousculades écrasent les jeunes.
Les pinnipèdes vivent bien au-delà des glaces polaires. Les otaries des Galápagos dorment sur les bancs publics, les otaries à fourrure du Cap se reproduisent par centaines de milliers en Namibie et les phoques moines d'Hawaï se prélassent sur les plages du Pacifique. Beaucoup ont été chassés presque jusqu'à l'extinction au XIXe siècle ; l'éléphant de mer du Nord, tombé à quelques dizaines d'animaux, en compte aujourd'hui bien plus de 100 000. Des éléphants de mer portent même des capteurs qui mesurent température et salinité sous la banquise antarctique, là où aucun navire ne passe. Une nageoire dans chaque monde, ils nous renseignent désormais sur les deux.
Fig. 44 · Phoques, otaries et morses. Trois familles de pinnipèdes : phoques, otaries et un morse aux défenses d'un mètre.
Chapitre 45 · Partie V
Le calmar géant
Pendant des siècles, les marins ont parlé du kraken, un monstre des côtes norvégiennes si grand qu'on le prenait pour une île. En 1752 et 1753, l'évêque dano-norvégien Erik Pontoppidan le décrit dans son Histoire naturelle de la Norvège, à demi convaincu par les récits des pêcheurs. L'animal réel derrière la légende est le calmar géant, Architeuthis dux. En 1857, le zoologiste danois Japetus Steenstrup nomme le genre d'après un bec échoué sur une plage danoise et soutient que les histoires de kraken reposent sur une créature vivante. Les femelles, plus grandes, atteignent environ 12 à 13 mètres en comptant leurs deux longs tentacules, mais le corps lui-même ne mesure que quelques mètres.
Longtemps, les preuves furent toutes mortes. En 1861, l'équipage de l'aviso français Alecton tente de hisser un spécimen à bord près de Tenerife et ne ramène qu'un morceau de queue, épisode qui inspira l'attaque du poulpe géant dans Vingt Mille Lieues sous les mers de Jules Verne. En 1873, des pêcheurs de Terre-Neuve tranchent un tentacule d'un calmar qui agrippait leur barque, et l'année suivante le naturaliste Moses Harvey photographie un autre spécimen drapé sur une tringle au-dessus de sa baignoire. Les cachalots fournissaient d'autres indices : leurs estomacs contenaient des milliers de becs de calmars, et leur peau portait les cicatrices circulaires des ventouses dentées de leurs proies.
Le saviez-vous ? Une étude génétique publiée en 2013 sur 43 calmars géants du monde entier a montré qu'ils appartiennent tous à une seule espèce, avec étonnamment peu de différences d'un océan à l'autre.
Le voir vivant a pris jusqu'au XXIe siècle. En 2004, les zoologistes japonais Tsunemi Kubodera et Kyoichi Mori descendent un appareil photo appâté vers 900 mètres au large des îles Ogasawara et photographient un calmar géant attaquant la ligne : les premières images dans son milieu naturel. En 2012, Kubodera, avec les Américains Edith Widder et Steve O'Shea, en filme un depuis un submersible au large de Chichijima. L'astuce de Widder : un leurre électronique imitant les éclairs d'une méduse affolée, qui a permis en 2019 de filmer un autre calmar dans le golfe du Mexique. Ses yeux d'environ 27 centimètres, parmi les plus grands du règne animal, servent sans doute à repérer le sillage lumineux d'un cachalot.
Son cousin, le calmar colossal de l'océan Austral, est plus court mais bien plus lourd, avec des crochets pivotants sur les bras et les tentacules. Un spécimen pêché en mer de Ross en 2007 pesait environ 495 kilos ; il est exposé au musée Te Papa de Wellington. En 2025, un jeune calmar colossal a été filmé vivant pour la première fois près des îles Sandwich du Sud. Le kraken existe bel et bien, simplement timide, fragile et bien plus intéressé par les poissons que par les marins.
Fig. 45 · Le calmar géant. Du kraken nordique au film de 2012 : comment le calmar géant est sorti de la légende.
Chapitre 46 · Partie V
La bioluminescence
Dans les profondeurs, l'essentiel de la lumière est produit par les animaux. La bioluminescence est une lumière froide née d'une réaction chimique : une molécule, la luciférine, est oxydée grâce à une enzyme, la luciférase, et libère un photon plutôt que de la chaleur. Beaucoup d'animaux marins utilisent la même luciférine, la coelentérazine, souvent tirée de leur nourriture, et leur lumière est surtout bleue, autour de 470 à 490 nanomètres, la couleur qui porte le plus loin dans l'eau de mer. Certains la produisent eux-mêmes ; d'autres, comme les poissons-pêcheurs, élèvent des bactéries lumineuses dans des organes spéciaux.
Est-ce fréquent ? En 2017, Séverine Martini et Steven Haddock, du Monterey Bay Aquarium Research Institute, ont passé en revue 17 ans de vidéos de robots sous-marins, de la surface à près de 4 000 mètres au large de la Californie. Parmi les centaines de milliers d'animaux identifiés, 76 pour cent étaient bioluminescents. Sur terre, ce talent est rare : lucioles, quelques champignons, guère plus. Dans l'océan, il est apparu indépendamment des dizaines de fois, chez des poissons, des calmars, des crevettes, des méduses, des vers et du plancton unicellulaire.
La lumière a quatre grands usages. Les prédateurs s'en servent comme appât : la femelle baudroie abyssale agite un leurre lumineux au bout d'une épine modifiée, et le poisson-dragon Malacosteus braque un projecteur rouge que la plupart des animaux des profondeurs ne voient pas. Les proies s'en servent pour disparaître : poissons-haches et nombreux calmars pratiquent la contre-illumination, luisant doucement du ventre pour effacer leur silhouette sur la faible lueur venue d'en haut. Les défenseurs l'emploient pour surprendre ou aveugler, comme le calmar vampire qui libère un nuage de mucus lumineux, ou comme alarme antivol : quand un copépode bouscule un dinoflagellé, l'éclair peut attirer un poisson plus gros qui mange le copépode. Enfin, beaucoup d'espèces se parlent en lumière : les poissons-lanternes portent des rangées de photophores propres à chaque espèce, et chaque printemps des millions de calmars lucioles montent frayer dans la baie de Toyama, au Japon, teintant le rivage de bleu.
Le saviez-vous ? En 1995, un navire a traversé au large de la Somalie une « mer de lait » lumineuse ; les images satellites ont montré ensuite que la nappe couvrait environ 15 400 kilomètres carrés, probablement éclairée par des bactéries.
Ces nappes, décrites par les marins depuis des siècles, ont été confirmées depuis l'espace par Steven Miller et ses collègues en 2005. La lumière marine a aussi transformé la médecine : dans les années 1960, Osamu Shimomura extrait l'aequorine et la protéine fluorescente verte de la méduse Aequorea victoria, au large de l'État de Washington. La GFP éclaire aujourd'hui cellules et gènes dans les laboratoires du monde entier et lui a valu une part du prix Nobel de chimie 2008.
Les biologistes filment désormais les abysses en lumière rouge, invisible pour la plupart de leurs habitants, afin que le spectacle continue sans eux. L'habitat le plus sombre de la Terre est rempli de signaux.
Fig. 46 · La bioluminescence. Trois animaux des abysses sur quatre brillent : chasser, se cacher, se défendre, parler.
Chapitre 47 · Partie V
Les grandes migrations océaniques
Certains des plus longs voyages de la planète se font sous l'eau. Une migration est un aller-retour régulier entre des lieux qui répondent à des besoins différents : de riches zones d'alimentation, souvent froides et productives, et des eaux sûres ou chaudes pour se reproduire. Les migrateurs marins suivent les courants, les saisons et le champ magnétique terrestre, et certains parcourent au cours de leur vie plus de distance que n'importe quel animal terrestre.
Les baleines à bosse se nourrissent de krill dans les eaux polaires en été et gagnent les tropiques pour mettre bas, jeûnant des mois en route. Celles de la péninsule Antarctique rejoignent les côtes de Colombie et du Costa Rica, l'une des plus longues migrations régulières d'un mammifère, quelque 8 000 kilomètres dans chaque sens. En 2011 et 2012, une baleine grise baptisée Varvara, balisée au large de Sakhaline, a traversé le Pacifique jusqu'au Mexique et retour : environ 22 500 kilomètres en 172 jours. En 2003 et 2004, un grand requin blanc nommé Nicole a nagé d'Afrique du Sud jusqu'en Australie-Occidentale et retour en neuf mois, quelque 20 000 kilomètres, à la surprise des biologistes qui croyaient l'espèce sédentaire.
L'histoire la plus étrange est celle de l'anguille européenne. Pendant des siècles, personne n'avait vu d'œuf ni d'accouplement d'anguille. Le biologiste danois Johannes Schmidt passa près de vingt ans, à partir de 1904, à traîner des filets fins à travers l'Atlantique et constata que les larves, des feuilles transparentes appelées leptocéphales, étaient de plus en plus petites en approchant de la mer des Sargasses. Il en conclut que toutes les anguilles d'Europe y naissent. Les larves dérivent vers l'Europe sur le Gulf Stream pendant de longs mois avant de remonter les rivières sous forme de civelles. En 2022, des balises satellites ont enfin suivi des anguilles adultes depuis les Açores vers les Sargasses, même si personne ne les a encore vues frayer.
Le saviez-vous ? Les saumons du Pacifique retrouvent leur rivière en partie à l'odeur : les expériences lancées par Arthur Hasler dans les années 1950 ont montré que les jeunes saumons mémorisent le parfum chimique propre au cours d'eau où ils ont grandi.
Les saumons ont aussi une carte magnétique : les saumons rouges qui regagnent le Fraser, au Canada, semblent se guider sur l'intensité et l'inclinaison locales du champ magnétique. Le thon rouge de l'Atlantique a été suivi d'un océan à l'autre lorsque Barbara Block, de Stanford, et ses collègues ont posé les premières balises archives électroniques dans les années 1990. Elles ont révélé que les thons qui se nourrissent au large de la Nouvelle-Angleterre et du Canada appartiennent à deux populations, l'une frayant dans le golfe du Mexique, l'autre en Méditerranée, qui se mêlent en mer mais rentrent chez elles pour se reproduire.
La migration rend ces animaux difficiles à protéger, car aucun pays ne possède leur trajet entier. Un thon pêché dans le golfe de Gascogne est peut-être né au large du Texas ; une baleine protégée au Costa Rica peut être heurtée par un navire au large du Chili. Les migrateurs tissent les mers entre elles, et leur survie dépend de toute la route.
Fig. 47 · Les grandes migrations océaniques. Baleines, anguilles, saumons, thons et requins traversent des océans entiers.
Chapitre 48 · Partie V
La vie autour des sources hydrothermales
En février 1977, le submersible Alvin plonge à environ 2 500 mètres sur le rift des Galápagos, dans le Pacifique oriental. À bord, des géologues et des chimistes, dont Jack Corliss et John Edmond, cherchent les sources chaudes prédites par la tectonique des plaques. Ils trouvent l'eau tiède, et une chose que personne n'attendait : des fourrés de crabes blancs, des palourdes géantes, des moules et des vers aux panaches rouges, une oasis grouillante sur un fond censé être désert. Aucun biologiste n'était présent, et les échantillons furent conservés dans de la vodka russe, faute de formol en quantité suffisante.
Une source hydrothermale naît là où l'eau de mer s'infiltre par les fissures d'une jeune croûte océanique près d'une dorsale, se réchauffe au contact du magma et remonte chargée de minéraux et de gaz dissous. En 1979, Alvin découvre sur la dorsale du Pacifique oriental la forme la plus spectaculaire : les fumeurs noirs, cheminées de sulfures métalliques crachant une eau à 350 à 400 °C. La pression est telle que l'eau ne bout pas. Au contact de la mer presque glacée, les minéraux précipitent en nuages noirs et bâtissent la cheminée, parfois de plusieurs dizaines de centimètres par jour.
Le secret de l'oasis est la chimiosynthèse. Au lieu de la lumière, des bactéries exploitent l'énergie chimique du sulfure d'hydrogène pour fabriquer des sucres à partir du dioxyde de carbone. Le ver géant Riftia pachyptila, qui peut atteindre environ deux mètres, n'a ni bouche ni intestin. En 1981, une jeune chercheuse de Harvard, Colleen Cavanaugh, propose qu'il soit nourri par des bactéries logées dans un organe spongieux, le trophosome, qui occupe presque tout son corps. Son panache écarlate, coloré par une hémoglobine particulière, capte oxygène, dioxyde de carbone et sulfure et les livre à ses partenaires.
Le saviez-vous ? L'escargot à pied écailleux, découvert en 2001 sur des sources de l'océan Indien, cuirasse son pied d'écailles et sa coquille de sulfure de fer : c'est le seul animal connu à se construire un squelette en fer.
Chaque champ hydrothermal a ses habitants. Le ver de Pompéi vit dans des tubes sur les parois des cheminées du Pacifique oriental, la queue dans une eau à plus de 40 °C. Le crabe yéti, découvert près de l'île de Pâques en 2005, cultive des bactéries sur ses soies. Au champ de Lost City, sur la dorsale médio-atlantique, découvert en 2000, des tours de carbonate blanc hautes de 60 mètres exhalent un fluide tiède et alcalin, et certains chercheurs pensent que de tels milieux ont pu aider la vie à naître.
Plus de 600 espèces des sources ont été décrites, la plupart introuvables ailleurs. Or les mêmes cheminées renferment cuivre, zinc et or, et des entreprises et des États envisagent de les exploiter. La plongée de 1977 a montré que la lumière du soleil n'est pas le seul socle possible d'un écosystème, et que certaines des communautés les plus riches de la Terre vivent dans ses lieux les plus chauds et les plus sombres.
Fig. 48 · La vie autour des sources hydrothermales. Aux sources, des bactéries font de la chimie volcanique un festin pour vers et palourdes.
Chapitre 49 · Partie V
Les carcasses de baleines
Quand une grande baleine meurt et coule, elle offre un festin à l'un des lieux les plus affamés de la Terre. Le fond des abysses vit d'ordinaire de neige marine, une fine bruine de flocons organiques tombés de très haut. Une carcasse de 40 tonnes posée sur la vase abyssale apporte à cette parcelle autant de nourriture qu'elle en recevrait autrement en des milliers d'années. Cette chute de baleine devient un îlot de vie qui peut durer des décennies.
La première carcasse naturelle étudiée a été trouvée par hasard. En 1987, l'équipage du submersible Alvin, qui balayait au sonar le bassin de Santa Catalina au large de la Californie du Sud, tombe sur le squelette d'une baleine bleue vers 1 240 mètres. L'océanographe Craig Smith, de l'université d'Hawaï, y revient à maintes reprises, puis fait couler volontairement des carcasses pour observer le processus dès le début. Avec Amy Baco, il décrit une succession d'étapes qui se chevauchent plus qu'elles ne s'enchaînent.
Viennent d'abord les charognards mobiles. En quelques heures, myxines, requins dormeurs, grenadiers et crabes accourent et arrachent des dizaines de kilos de chair par jour ; les tissus mous disparaissent en quelques mois à deux ans. Puis vient le stade des opportunistes, où les os et le sédiment huileux alentour sont colonisés par des vers, des escargots et de petits crustacés, à raison de dizaines de milliers par mètre carré. Suit le long stade sulfophile : des bactéries décomposent les graisses stockées dans les os en libérant du sulfure d'hydrogène, dont se nourrissent bactéries chimiosynthétiques, moules et palourdes proches de celles des sources hydrothermales, pendant 50 ans ou plus. Enfin, certains ajoutent un stade récif, quand le squelette minéral demeure comme une surface dure pour les animaux filtreurs.
Le saviez-vous ?Osedax, découvert en 2002 sur une carcasse de baleine grise dans le canyon de Monterey, n'a ni bouche ni intestin : la femelle plonge des racines vertes dans l'os et se nourrit grâce à des bactéries, tandis que les minuscules mâles vivent dans son tube.
Ces « vers mangeurs d'os », décrits en 2004 par Greg Rouse, Shana Goffredi et Robert Vrijenhoek, ont depuis été trouvés des fjords suédois jusqu'en Antarctique. Les carcasses de baleines ont révélé des centaines d'espèces, souvent inconnues, et des squelettes fossiles montrent que des communautés semblables existaient il y a des dizaines de millions d'années. Certains biologistes pensent qu'elles ont pu servir de relais aux animaux des sources et des suintements froids pour se disperser d'une oasis à l'autre, mais le débat reste ouvert.
En 2019, le navire d'exploration Nautilus a retransmis en direct une carcasse fraîchement découverte au large de la Californie centrale. La chasse a raréfié ces festins au XXe siècle ; avec le retour des baleines, ils se multiplieront de nouveau. Même dans la mort, une baleine continue de nourrir la mer.
Fig. 49 · Les carcasses de baleines. Au fond des abysses, une baleine morte nourrit une faune changeante 50 ans ou plus.
Chapitre 50 · Partie V
Les fossiles vivants
Charles Darwin a forgé l'expression fossile vivant dans L'Origine des espèces en 1859, pour des organismes qui semblent avoir peu changé depuis des temps reculés. L'océan en regorge. Ils ne sont pas littéralement inchangés, car chaque espèce vivante a sa propre histoire évolutive récente, mais ils appartiennent à des lignées dont le plan d'organisation a traversé des centaines de millions d'années alors que la plupart de leurs parents disparaissaient.
Le plus célèbre est le cœlacanthe. Connus par des fossiles remontant à environ 410 millions d'années, ces poissons à nageoires charnues disparaissent des archives fossiles il y a environ 66 millions d'années, et l'on pensait qu'ils s'étaient éteints avec les dinosaures. En décembre 1938, Marjorie Courtenay-Latimer, conservatrice d'un petit musée d'East London, en Afrique du Sud, est appelée sur le quai par le capitaine de chalutier Hendrik Goosen et repère parmi les prises un grand poisson bleu acier aux nageoires charnues, presque des membres. Elle le dessine et écrit à l'ichtyologue J. L. B. Smith, qui le reconnaît aussitôt et le nomme Latimeria chalumnae en son honneur. Il faudra 14 ans pour trouver un second spécimen, aux Comores, où les pêcheurs le connaissaient bien. Une deuxième espèce est apparue sur un marché aux poissons indonésien en 1997.
Le saviez-vous ? Le cœlacanthe vivrait une centaine d'années et porterait ses petits environ cinq ans, l'une des plus longues gestations connues du règne animal.
Les cœlacanthes vivent dans des grottes et sur des pentes volcaniques abruptes, entre 150 et 700 mètres environ, dérivant lentement et se tenant parfois tête en bas. Leurs nageoires lobées bougent selon le même rythme alterné que les pattes d'un animal qui marche, et ils sont apparentés aux poissons dont sont issus les premiers vertébrés terrestres à quatre pattes.
Le nautile est un survivant d'un autre genre. C'est un céphalopode, cousin de la pieuvre et du calmar, mais il a gardé la coquille externe que ses parents ont abandonnée. Celle-ci est cloisonnée en chambres ; en réglant le gaz et le liquide qu'elles contiennent par un tube, le siphon, le nautile monte et descend comme un sous-marin. Les nautiloïdes sont apparus il y a environ 500 millions d'années et ont dominé les mers anciennes ; aujourd'hui, quelques espèces vivent sur les pentes récifales de l'Indo-Pacifique, menacées par le commerce de leurs coquilles.
Les limules forment un groupe plus ancien encore, avec des fossiles d'environ 445 millions d'années, et sont plus proches des araignées et des scorpions que des crabes. Chaque printemps, les limules atlantiques fraient par centaines de milliers sur les plages de la baie du Delaware, et les bécasseaux maubèches, oiseaux migrateurs, dépendent de leurs œufs. Leur sang bleu pâle, à base de cuivre, contient des cellules qui coagulent au contact des toxines bactériennes, principe d'un test servant à contrôler vaccins et médicaments injectables. Les fossiles vivants ne sont pas des ratés de l'évolution, mais ses champions de fond.
Fig. 50 · Les fossiles vivants. Limules, nautiles et cœlacanthes : des lignées vieilles de centaines de millions d'années.
Partie VI
Côtes et récifs
Là où la terre rencontre la mer : rivages, forêts et cités de corail.
Chapitre 51 · Partie VI
Là où la terre rencontre la mer
La côte est la frontière la plus agitée de la planète, l'étroite bande où la terre, la mer et l'air se rencontrent et se disputent. Sa forme dépend de la nature des roches et de la force de la mer. La plupart des rivages actuels sont jeunes. À la fonte des dernières grandes calottes glaciaires, le niveau marin est monté d'environ 120 mètres, noyant vallées et plaines côtières, et ne s'est stabilisé près de son niveau actuel qu'il y a quelque 6 000 à 7 000 ans. Presque tout ce que l'on voit au bord de la mer, des falaises aux flèches de sable, a été sculpté ou bâti depuis.
Quelle est la longueur d'une côte ? La question semble simple. Le savant anglais Lewis Fry Richardson remarqua que les longueurs publiées pour une même frontière divergeaient fortement, et en 1967 Benoît Mandelbrot en donna la raison dans un article intitulé How Long Is the Coast of Britain? Avec une règle de 100 kilomètres, on saute chaque baie ; avec une règle d'un mètre, on suit chaque rocher, et le total ne cesse de croître. Les côtes sont fractales, des sinuosités dans des sinuosités. Ce paradoxe du littoral explique pourquoi les estimations du littoral mondial vont d'environ 350 000 kilomètres à plus de 1,6 million.
Les vagues sculptent. Leur choc comprime l'air et l'eau dans les fissures jusqu'à faire éclater la roche, c'est l'action hydraulique ; elles projettent des galets contre le pied de la falaise, c'est l'abrasion ; et l'eau de mer dissout lentement la craie et le calcaire. La falaise est sapée, son surplomb s'effondre, elle recule et laisse à son pied une plate-forme d'abrasion. Là où alternent roches dures et tendres, les tendres deviennent des baies et les dures des caps, creusés en grottes, puis en arches, et enfin en aiguilles isolées. Les Douze Apôtres, dans l'État de Victoria en Australie, sont des aiguilles calcaires ; l'une d'elles s'est effondrée dans l'océan Austral en 2005.
Les côtes meubles cèdent le plus vite. Celle de Holderness, dans le Yorkshire de l'Est, est faite d'argile à blocaux déposée par les glaciers ; elle recule en moyenne de 1,5 à 2 mètres par an, l'un des rythmes les plus rapides d'Europe. Une vingtaine de villages mentionnés depuis le Moyen Âge gisent aujourd'hui sous la mer du Nord. Une partie des matériaux arrachés dérive vers le sud et nourrit Spurn Head, une flèche de sable recourbée à l'embouchure du Humber. Sur la côte arctique de l'Alaska, des falaises de pergélisol en dégel ont reculé de plus de 10 mètres en une seule année.
Le saviez-vous ? Richardson constata que l'Espagne et le Portugal ne donnaient pas la même longueur à leur frontière commune : 987 kilomètres selon l'Espagne, 1 214 selon le Portugal.
Ce rivage compte plus que jamais. Environ 40 % de l'humanité vit à moins de 100 kilomètres de la mer, et la montée des eaux comme des tempêtes plus fortes accélèrent le recul. Les ingénieurs doivent choisir entre digues, enrochements, dunes reconstituées et repli organisé. Le trait sur la carte n'est qu'un instantané ; la vraie côte, elle, ne cesse de bouger.
Fig. 51 · Là où la terre rencontre la mer. La roche dure résiste en caps et en aiguilles ; l'argile tendre recule chaque année.
Chapitre 52 · Partie VI
Plages et sable
Une plage est une rivière de sable momentanément immobile : un amas de grains, du sable fin aux galets, entassé par les vagues entre la laisse de basse mer et la limite des tempêtes. Une poignée de sable est un échantillon de la terre derrière et de la mer devant. Sur la plupart des plages tempérées, les grains sont du quartz, le minéral le plus résistant du granite, arraché aux montagnes et charrié jusqu'à la côte par les fleuves au fil des millénaires.
Le sable n'est pas toujours doré. Les plages noires comme Reynisfjara, en Islande, sont faites de basalte broyé. Papakōlea, à Hawaï, scintille de cristaux verts d'olivine. Les plages roses des Bermudes doivent leur teinte aux coquilles rouges d'un foraminifère, Homotrema rubrum. Sous les tropiques, une grande partie du sable est biogène : coquillages, corail et plaquettes calcaires de l'algue verte Halimeda. Et une part étonnante passe par des poissons. Les poissons-perroquets raclent les algues sur le corail mort avec leur bec, broient la roche dans leur gorge et l'expulsent en sable blanc. Une étude menée aux Maldives en 2015 par le géographe Chris Perry a montré qu'ils fournissaient l'essentiel du sable neuf de l'île récifale étudiée.
Le sable bouge sans cesse. Les vagues abordent souvent le rivage en biais : le jet de rive pousse les grains en diagonale, le ressac les ramène tout droit vers le bas. Répété sans fin, ce zigzag fait voyager le sable le long de la côte, c'est la dérive littorale. Là où la côte s'infléchit, elle construit des flèches comme Spurn Head en Angleterre ou Farewell Spit en Nouvelle-Zélande, longue de plus de 25 kilomètres. Les épis de bois qui strient tant de plages britanniques retiennent le sable d'un côté et affament la plage suivante. Les plages respirent aussi au rythme des saisons : les tempêtes d'hiver emportent le sable vers des barres au large, la houle d'été le ramène.
Le saviez-vous ? Un grand poisson-perroquet peut produire des centaines de kilos de sable par an : certaines des plages tropicales les plus blanches sont, littéralement, des excréments de poisson.
Les chercheurs suivent le sable grâce à des grains traceurs colorés, à des relevés GPS et par drone, et à des décennies d'images satellite. Une étude mondiale publiée en 2018 sous la direction d'Arjen Luijendijk a conclu qu'environ un quart des plages sableuses du monde reculent.
Le sable vient aussi à manquer. Selon un rapport du Programme des Nations unies pour l'environnement de 2019, l'humanité consomme 40 à 50 milliards de tonnes de sable et de graviers par an, la matière solide la plus extraite sur Terre. Les grains du désert, trop lisses et trop ronds, se lient mal dans le béton ; on exploite donc sable de rivière et sable marin, et l'extraction illégale dévaste plages et lits de rivières du Maroc à l'Inde. Singapour a agrandi son territoire d'environ un quart depuis les années 1960, en grande partie avec du sable importé. Les Pays-Bas ont tenté en 2011 une approche plus douce, le Zandmotor : quelque 21,5 millions de mètres cubes déposés au large de La Haye, que les vagues répartissent le long du rivage. Chaque plage est un budget, et le nôtre est à découvert.
Fig. 52 · Plages et sable. Le sable vient des fleuves, des falaises et des récifs, longe le rivage, puis se perd.
Chapitre 53 · Partie VI
Côtes rocheuses et flaques de marée
Deux fois par jour, une côte rocheuse est noyée, puis livrée au soleil. Ses habitants doivent supporter le fracas des vagues à marée haute et, quelques heures plus tard, le soleil, le vent, la pluie et les oiseaux affamés. Il en résulte l'un des motifs les plus nets de l'écologie : l'étagement, des bandes horizontales de vie superposées sur la roche comme les rayures d'un drapeau. Chaque bande indique combien de temps ses occupants supportent d'être hors de l'eau.
Tout en haut, dans la zone des embruns, des lichens noirs et orangés et de minuscules littorines tiennent bon là où seule l'écume parvient. Viennent ensuite les balanes, crustacés cimentés tête en bas sur la roche, qui ferment leurs plaques à marée basse et, au retour de l'eau, ramènent leur nourriture avec leurs pattes plumeuses. Plus bas, les moules s'entassent en bancs, les patelles broutent un film d'algues avant de regagner une cicatrice creusée dans la roche à la forme exacte de leur coquille, et les pourpres percent leurs voisins. Tout en bas, découverts seulement aux plus basses mers de vives-eaux, s'étendent laminaires, anémones, oursins et étoiles de mer.
Pourquoi ces bandes sont-elles si tranchées ? Dans les années 1950, l'écologue américain Joseph Connell étudia deux balanes sur l'île de Cumbrae, en Écosse, et publia ses résultats en 1961. La petite Chthamalus vivait en haut, la grande Semibalanus plus bas. Là où il ôtait Semibalanus, Chthamalus prospérait plus bas ; là où elles cohabitaient, la grande étouffait ou délogeait la petite. La limite supérieure d'une zone, conclut-il, dépend surtout de la dessiccation, la limite inférieure surtout des concurrents et des prédateurs.
Vint ensuite l'expérience la plus célèbre jamais menée sur un rivage. À partir de 1963, Robert Paine, de l'université de Washington, passa des années à arracher les étoiles de mer Pisaster ochraceus d'un pan de rocher de Mukkaw Bay pour les jeter au large. Privées de leur principal prédateur, les moules de Californie envahirent la roche et évincèrent presque tout le reste : le nombre d'espèces de sa parcelle passa de 15 à 8. En 1969, Paine forgea l'expression d'espèce clé de voûte pour désigner un prédateur dont la disparition défait toute une communauté.
Le saviez-vous ? Les dents des patelles sont renforcées de fibres de goethite, un minéral de fer ; en 2015, des ingénieurs ont montré qu'elles pourraient être le matériau biologique le plus résistant jamais testé, devant la soie d'araignée.
Les flaques de marée sont des laboratoires naturels où l'on voit, seau en main, les bernard-l'ermite changer de coquille et les anémones se refermer quand l'eau chauffe. Elles servent aussi d'alerte. À partir de 2013, une maladie dite du dépérissement des étoiles de mer a balayé la côte pacifique de l'Amérique du Nord, de l'Alaska au Mexique, tuant des millions d'étoiles de mer ; l'étoile de mer tournesol a décliné de plus de 90 % et figure désormais parmi les espèces en danger critique. Sur bien des rivages, l'expérience de Paine s'est rejouée d'elle-même. Ôtez un seul prédateur du rocher, et tout le rivage se réorganise.
Fig. 53 · Côtes rocheuses et flaques de marée. Sur l'estran, la vie se range en bandes : l'assèchement en haut, les rivaux en bas.
Chapitre 54 · Partie VI
Estuaires et prés salés
Un estuaire est le lieu où un fleuve rencontre la marée, une étendue d'eau en partie fermée où l'eau douce et l'eau salée se mêlent en une eau saumâtre. L'eau douce, plus légère, glisse vers le large en surface tandis que l'eau de mer, plus dense, remonte le long du fond en formant un coin salé. Dans un fleuve profond au fort débit, comme le Mississippi, les couches restent nettes ; dans un estuaire peu profond à grandes marées, comme celui de la Severn, les courants les brassent presque entièrement. En un même point, la salinité peut passer de l'eau presque douce à l'eau de mer en une seule marée.
La vie doit s'adapter à ces écarts, mais la récompense est immense. Les fleuves apportent des nutriments, les marées les brassent et les hauts-fonds se réchauffent vite : les estuaires comptent parmi les écosystèmes les plus productifs de la planète. Ce sont des nourriceries où jeunes harengs, flets, bars, crevettes et crabes s'abritent dans une eau trouble où les grands prédateurs chassent mal. Beaucoup d'estuaires tempérés sont bordés de prés salés, prairies de spartines, de salicornes et de lavandes de mer inondées à marée haute. Leurs tiges freinent l'eau et piègent la vase, si bien qu'un pré salé en bonne santé s'exhausse de quelques millimètres par an à mesure que la mer monte.
La baie de Chesapeake, le plus grand estuaire des États-Unis, mesure environ 300 kilomètres de long pour une profondeur moyenne de quelque 6 mètres, et son bassin versant couvre près de 166 000 kilomètres carrés. Quand le capitaine anglais John Smith l'explora en 1608, les récifs d'huîtres étaient un danger pour les bateaux. La surpêche, les maladies et l'envasement ont depuis réduit les huîtres indigènes à une petite fraction de leur abondance passée, et les engrais lessivés des champs nourrissent des proliférations d'algues qui laissent l'été des zones mortes privées d'oxygène. Les scientifiques suivent la santé de la baie depuis les années 1980, et les États riverains reconstruisent des récifs d'huîtres à l'hectare.
De l'autre côté de l'Atlantique, la mer des Wadden s'étire sur quelque 500 kilomètres le long des côtes des Pays-Bas, de l'Allemagne et du Danemark. C'est le plus vaste ensemble ininterrompu de vasières et de bancs de sable découvrant à marée basse au monde, inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO en 2009. À marée basse, des randonneurs guidés gagnent les îles à pied ; à marée haute, les phoques se hissent sur les bancs. Chaque année, 10 à 12 millions d'oiseaux migrateurs y font halte pour se nourrir de vers, d'escargots et de coquillages, dont des bécasseaux maubèches et des barges rousses voyageant entre l'Arctique et l'Afrique.
Le saviez-vous ? Le Río de la Plata, entre l'Argentine et l'Uruguay, est souvent présenté comme l'estuaire le plus large du monde : environ 220 kilomètres à son embouchure.
Les estuaires accueillent aussi de grands ports et de grandes villes, de Londres sur la Tamise à Shanghai à l'embouchure du Yangzi, et subissent dragages, pollutions et poldérisation. Les prés salés enfouissent rapidement du carbone dans leur vase gorgée d'eau, et en Angleterre, aux Pays-Bas ou en Californie, on ouvre désormais volontairement d'anciennes digues pour leur rendre la place. Là où le fleuve ralentit et où la marée arrive, la mer élève ses petits.
Fig. 54 · Estuaires et prés salés. L'eau douce glisse sur un coin salé ; prés salés et hauts-fonds abritent les jeunes.
Chapitre 55 · Partie VI
Les mangroves
Les palétuviers font ce dont la plupart des arbres sont incapables : vivre les racines dans l'eau salée. Environ 70 espèces issues de plusieurs familles végétales sans parenté ont acquis cette aptitude chacune de leur côté, et ensemble elles bordent les côtes abritées des tropiques et des subtropiques sur quelque 147 000 kilomètres carrés, à peu près la superficie du Bangladesh. Elles poussent dans une vase grise et gorgée d'eau, presque dépourvue d'oxygène, inondée deux fois par jour par la marée.
Chaque genre a sa solution. Les palétuviers rouges du genre Rhizophora se dressent sur des racines-échasses arquées et filtrent le sel à la surface des racines, empêchant l'essentiel d'entrer dans l'arbre. Ceux du genre Avicennia laissent entrer davantage de sel puis l'excrètent par des glandes à sel foliaires, au point que leurs feuilles se couvrent de cristaux par temps sec. Pour respirer, Avicennia dresse des milliers de pneumatophores, racines en forme de crayon qui émergent de la vase comme des tubas. Beaucoup de palétuviers sont en outre vivipares : leurs graines germent sur l'arbre et tombent sous forme de propagules en fer de lance, capables de flotter des mois avant de se planter dans une vase nouvelle.
La plus grande mangrove du monde est celle des Sundarbans, environ 10 000 kilomètres carrés d'îles et de chenaux dans le delta du Gange, du Brahmapoutre et de la Meghna, partagés entre le Bangladesh et l'Inde. C'est la seule mangrove peuplée de tigres, qui nagent d'île en île et chassent dans la vase, et elle abrite aussi crocodiles marins, dauphins du Gange et chats pêcheurs. Ailleurs, les mangroves bordent les Everglades de Floride, le delta du Niger et la côte amazonienne du Brésil, et des peuplements noueux survivent même sur les rivages désertiques de la mer Rouge.
Les mangroves protègent les côtes qui les abritent. Leurs racines enchevêtrées freinent les vagues et les ondes de tempête ; des études menées après le tsunami de l'océan Indien de 2004 et le cyclone Sidr, qui frappa le Bangladesh en 2007, suggèrent que les villages situés derrière de larges ceintures de mangrove ont souvent moins souffert, même si les scientifiques débattent de ce qu'une forêt peut contre les plus grosses vagues. Les racines piègent aussi sédiments et feuilles mortes, et enfouissent le carbone dans un sol profond et privé d'air. Une étude de 2011 dirigée par Daniel Donato a montré que les mangroves indo-pacifiques stockent plusieurs fois plus de carbone à l'hectare que la plupart des forêts tropicales de terre ferme, surtout dans la vase. C'est le cœur du carbone bleu.
Le saviez-vous ? Les propagules du palétuvier rouge peuvent survivre un an ou plus en dérivant en mer, ce qui explique en partie comment les mangroves ont colonisé les côtes d'océans entiers.
Pourtant, les mangroves ont été défrichées à grande échelle pour l'élevage de crevettes, les rizières, le bois et l'urbanisation côtière, surtout en Asie du Sud-Est, et une large part de leur surface mondiale a disparu depuis le milieu du XXe siècle. Les pertes ont ralenti et, de l'Indonésie au Sénégal, des communautés replantent en apprenant que la bonne espèce dans la bonne vase compte plus que le nombre de plants. Une mangrove est à la fois une digue, une nourricerie et un coffre-fort à carbone, et elle se plante toute seule.
Fig. 55 · Les mangroves. Les palétuviers filtrent ou suent le sel, respirent par des tubas et stockent du carbone.
Chapitre 56 · Partie VI
Les forêts de kelp
Les forêts de kelp sont les bois de la mer, mais elles ne sont pas faites de plantes. Les kelps, ou laminaires géantes, sont de grandes algues brunes, plus proches des diatomées que des chênes. Elles poussent dans les eaux fraîches et riches en nutriments d'environ un quart des côtes du monde. Un kelp n'a pas de vraies racines : un crampon agrippe la roche, un stipe souple s'élève comme un tronc, et des lames en forme de feuilles captent la lumière, portées vers la surface par des flotteurs remplis de gaz.
La championne est le kelp géant, Macrocystis pyrifera, qui peut pousser d'un demi-mètre par jour dans de bonnes conditions et dépasser 30 mètres de long. Au large de la Californie, du Chili, de la Nouvelle-Zélande et de la Tasmanie, sa canopée s'étale en surface comme le toit d'une forêt. Dessous vivent garibaldis et sébastes, ormeaux, crabes et oursins ; les otaries se faufilent entre les stipes et les baleines grises s'y glissent parfois pour s'abriter. Au large de l'Afrique du Sud, un autre géant, Ecklonia maxima, forme la grande forêt sous-marine africaine rendue célèbre par le film La Sagesse de la pieuvre.
Les forêts de kelp ont aussi offert à l'écologie l'une de ses plus belles histoires. Au début des années 1970, James Estes et John Palmisano comparèrent des îles de l'archipel des Aléoutiennes, en Alaska. Là où les loutres de mer avaient survécu, le kelp était dense. Là où le commerce des fourrures les avait exterminées, les oursins s'étaient multipliés sans frein et avaient brouté la forêt jusqu'à la roche nue : un désert d'oursins. Les loutres mangent les oursins, les oursins mangent le kelp ; retirez le prédateur et la forêt tombe. C'est une cascade trophique, et leur article de 1974 est devenu un classique.
La cascade peut se produire sans loutres. À partir de 2013, une maladie de dépérissement a décimé les étoiles de mer tournesol, autres prédatrices d'oursins, le long de la côte pacifique de l'Amérique du Nord. Puis une longue vague de chaleur marine surnommée « le Blob » a privé le kelp de nutriments. Les oursins violets ont pullulé, et le nord de la Californie a perdu plus de 90 % de sa canopée de kelp sur quelque 350 kilomètres de côte. En Tasmanie, le courant est-australien a poussé vers le sud des eaux chaudes et pauvres, et environ 95 % des forêts de kelp géant de l'île ont disparu depuis les années 1940, tandis que des oursins à longues épines suivaient ces eaux depuis la Nouvelle-Galles du Sud. En 2012, ces forêts sont devenues la première communauté marine classée en danger par la loi fédérale australienne.
Le saviez-vous ? Dépourvue de graisse isolante, la loutre de mer compte sur la fourrure la plus dense de tous les mammifères, jusqu'à environ 150 000 poils par centimètre carré.
Le kelp peut repousser vite si les conditions s'y prêtent. Des plongeurs éliminent les oursins, des cultivateurs font pousser du kelp sur des cordes, et des chercheurs tasmaniens sélectionnent des kelps géants résistants à la chaleur pour replanter les récifs. La leçon des Aléoutiennes tient toujours : prenez soin du prédateur, et la forêt prendra soin d'elle-même.
Fig. 56 · Les forêts de kelp. Qui fait quoi dans une forêt de kelp géant, et comment la perte d'un prédateur l'abat.
Chapitre 57 · Partie VI
Les herbiers marins
Les phanérogames marines sont les seules plantes à fleurs qui vivent entièrement immergées dans la mer. Ce ne sont pas des algues : elles ont des racines, des vaisseaux, des feuilles, des fleurs et des graines, et descendent de plantes terrestres retournées à l'eau à au moins trois reprises, il y a des dizaines de millions d'années. Une soixantaine d'espèces forment des herbiers sur les fonds sableux et vaseux peu profonds de tous les continents sauf l'Antarctique, et au moins 300 000 kilomètres carrés en ont été cartographiés, d'autres restant à découvrir.
Leurs fleurs sont pollinisées sous l'eau. La zostère marine, Zostera marina, libère un pollen filamenteux qui dérive jusqu'à s'accrocher à une fleur. En 2016, des chercheurs travaillant à Puerto Morelos, sur la côte caraïbe du Mexique, ont filmé de minuscules crustacés et vers transportant de nuit du pollen entre des fleurs d'herbe à tortue, écho marin des abeilles. Les herbiers s'étendent aussi par des tiges souterraines rampantes, les rhizomes, si bien qu'une prairie entière peut n'être qu'une seule plante clonée.
L'espèce emblématique de la Méditerranée, la posidonie (Posidonia oceanica), pousse avec une extrême lenteur et bâtit un épais enchevêtrement de rhizomes vivants et morts, la matte, qui peut atteindre plusieurs mètres et demander des milliers d'années. Les herbiers entre Ibiza et Formentera font partie d'un site du patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 1999, et des études génétiques suggèrent que certains clones de posidonie pourraient y être vieux de dizaines de milliers d'années. Les tempêtes d'hiver roulent ses fibres en pelotes de mer qui s'échouent sur les plages méditerranéennes.
Le saviez-vous ? En 2022, des généticiens ont montré qu'un herbier de Shark Bay, en Australie-Occidentale, est une seule plante de Posidonia australis étendue sur environ 180 kilomètres et âgée de quelque 4 500 ans.
Les herbiers nourrissent de grands brouteurs. Un dugong avale des dizaines de kilos d'herbe par jour en laissant des sillons nus dans la prairie ; les populations de Shark Bay, de Moreton Bay et du golfe Persique en dépendent, tout comme les tortues vertes sous les tropiques. Quand la pollution a détruit de vastes herbiers dans l'Indian River Lagoon, en Floride, plus de 1 000 lamantins sont morts en 2021, beaucoup de faim. Dans les mers plus fraîches, les herbiers de zostères abritent hippocampes, pétoncles et jeunes morues.
Les herbiers sont aussi des puits de carbone. Leurs feuilles freinent l'eau, les particules se déposent et sont enfouies dans un sédiment pauvre en oxygène, où elles peuvent rester piégées des siècles. Bien qu'ils ne couvrent qu'environ 0,1 % des fonds marins, ils représenteraient près d'un dixième du carbone organique enfoui chaque année dans les sédiments océaniques. Mais ils disparaissent : une synthèse mondiale de 2009 dirigée par Michelle Waycott estimait les pertes à environ 110 kilomètres carrés par an depuis 1980, sous l'effet des dragages, de la pollution, des ancres et du réchauffement. La restauration peut réussir : dans les baies côtières de Virginie, scientifiques et bénévoles sèment des graines de zostère depuis 1999, et les herbiers ainsi créés couvrent aujourd'hui plus de 3 600 hectares. Invisible depuis la plage, l'herbier nourrit les dugongs et enfouit le carbone en silence.
Fig. 57 · Les herbiers marins. Les herbiers fleurissent sous l'eau, nourrissent les dugongs et enfouissent du carbone.
Chapitre 58 · Partie VI
Les récifs coralliens
Un récif corallien est une cité bâtie par des animaux de la taille d'un ongle. Chaque corail constructeur est une colonie de polypes, petits cousins des anémones de mer, dotés chacun d'une couronne de tentacules urticants autour de la bouche. Les polypes puisent calcium et carbonate dans l'eau de mer et déposent sous eux un squelette d'aragonite, génération après génération, jusqu'à ce que le calcaire de leurs ancêtres forme des récifs longs de plusieurs kilomètres et épais de centaines de mètres.
Le secret de leur réussite loge en eux. Les tissus du corail renferment d'innombrables algues unicellulaires, les zooxanthelles, des dinoflagellés de la famille des Symbiodiniaceae. Elles font la photosynthèse et cèdent au corail des sucres couvrant jusqu'à 90 % de ses besoins énergétiques, en échange d'un abri et de nutriments. Leurs pigments donnent aux coraux une grande part de leurs couleurs. Ce partenariat exige une eau claire, chaude et ensoleillée : les récifs tropicaux prospèrent dans des mers pauvres en nutriments, surtout entre 30 degrés nord et sud. Quand l'eau reste trop chaude des semaines durant, l'association se rompt, le corail expulse ses algues et blanchit : c'est le blanchissement.
Les récifs prennent trois formes principales. Les récifs frangeants longent la côte, comme sur une grande partie de la mer Rouge. Les récifs-barrières se dressent plus au large, au-delà d'un lagon, comme au Belize. Les atolls sont des anneaux de récif autour d'un lagon, sans île haute au centre. En 1842, dans The Structure and Distribution of Coral Reefs, Charles Darwin proposa d'y voir les étapes d'une même histoire : un récif frange une île volcanique, l'île s'enfonce lentement, le récif continue de croître vers la lumière, et il ne reste enfin qu'un anneau. La théorie fut confirmée en 1952, quand des géologues américains forèrent plus de 1 200 mètres de calcaire corallien sur l'atoll d'Enewetak, aux îles Marshall, avant d'atteindre le basalte volcanique.
Le saviez-vous ? Darwin élabora sa théorie des atolls sur la côte ouest de l'Amérique du Sud, avant même d'avoir vu un véritable récif corallien.
Les récifs couvrent bien moins de 1 % des fonds océaniques, mais abritent environ un quart des espèces marines connues. Le Triangle de corail, entre l'Indonésie, les Philippines, la Malaisie, la Papouasie-Nouvelle-Guinée, le Timor oriental et les Salomon, réunit environ les trois quarts des espèces de coraux constructeurs. Les poissons-clowns se blottissent dans les anémones, les labres nettoyeurs tiennent des stations où les mérous font la queue, et les bénitiers dépassent un mètre. Tous les récifs ne sont pas tropicaux : dans l'eau froide et sombre au large de la Norvège, le corail Desmophyllum pertusum bâtit des récifs comme celui de Røst, long d'une quarantaine de kilomètres.
Les récifs nourrissent et protègent des centaines de millions de personnes, mais réchauffement, acidification, pollution et surpêche les frappent désormais ensemble. En avril 2024, les scientifiques de la NOAA ont confirmé le quatrième épisode mondial de blanchissement, après ceux de 1998, de 2010 et de 2014 à 2017. Bâti par des animaux et alimenté par des algues, le récif est le plus ancien partenariat de l'océan, aujourd'hui mis à rude épreuve.
Fig. 58 · Les récifs coralliens. Selon Darwin, récif frangeant, barrière et atoll sont les étapes d'une île qui s'enfonce.
Chapitre 59 · Partie VI
La Grande Barrière de corail
La Grande Barrière de corail n'est pas un récif mais un système d'environ 2 900 récifs et quelque 900 îles égrenés sur près de 2 300 kilomètres le long du Queensland. Le parc marin qui la protège couvre environ 344 000 kilomètres carrés, plus que l'Italie. C'est la plus grande structure bâtie par des êtres vivants, et elle est réellement visible depuis l'orbite, ce que l'on prétend à tort de la Grande Muraille de Chine.
Elle est à la fois plus jeune et plus vieille qu'il n'y paraît. Des récifs croissent ici depuis des centaines de milliers d'années, mourant ou se noyant au gré des baisses et des remontées du niveau marin pendant les glaciations. Le récif vivant actuel s'est surtout formé depuis que la mer a atteint à peu près son niveau présent, il y a 6 000 à 8 000 ans. Auparavant, une grande partie de son fond actuel était une plaine côtière où l'on marchait et chassait.
Les humains connaissent le récif depuis bien plus longtemps que les cartes. Plus de 70 groupes de propriétaires traditionnels aborigènes et insulaires du détroit de Torres le tiennent pour leur pays marin, un tissu vivant de lieux, d'espèces, de lois et de récits transmis depuis des milliers d'années, et des chercheurs comme le géographe Patrick Nunn estiment que certaines traditions orales gardent le souvenir de la côte engloutie par la montée des eaux. Les Européens l'ont découvert à leurs dépens : le 11 juin 1770, l'Endeavour de James Cook s'échoua sur un récif près de l'actuel cap Tribulation et faillit sombrer. La protection vint bien plus tard, avec la loi sur le parc marin en 1975 et l'inscription au patrimoine mondial en 1981.
Parmi ses spectacles figure la ponte massive des coraux, qui suit les pleines lunes de la fin du printemps austral, lorsque des colonies réparties sur des centaines de kilomètres libèrent ovules et spermatozoïdes les mêmes nuits. Les petits rorquals nains la visitent chaque hiver et les dugongs broutent les herbiers de son lagon. Depuis le milieu des années 1980, l'Institut australien des sciences marines inspecte chaque année des récifs de tout le système, et des survols en avion et en hélicoptère, conduits en 2016 par le spécialiste des coraux Terry Hughes, cartographient le blanchissement récif par récif.
Le saviez-vous ? L'île Raine, un îlot de sable d'environ 32 hectares au nord du récif, accueille la plus grande colonie de ponte de tortues vertes au monde.
Le récif a subi des blanchissements massifs en 1998 et en 2002, puis cinq fois en neuf ans : en 2016, 2017, 2020, 2022 et 2024. La vague de chaleur de 2016 a tué environ 30 % de ses coraux. Le corail peut se rétablir en une décennie s'il est laissé en paix, et la couverture a fortement rebondi par endroits, grâce aux coraux tabulaires à croissance rapide. Mais ce sont aussi les premiers à blanchir et les mets favoris de l'étoile de mer couronne d'épines, et les répits entre les vagues de chaleur raccourcissent. Après l'épisode de 2024, les suivis ont enregistré certains des plus forts reculs annuels de couverture corallienne depuis le début des mesures. La plus grande structure vivante du monde est devenue l'un de ses thermomètres les plus parlants.
Fig. 59 · La Grande Barrière de corail. Du pays marin à cinq blanchissements massifs en neuf ans : l'histoire du récif en dates.
Chapitre 60 · Partie VI
Îles et atolls
Une île n'est qu'une terre entourée d'eau, mais son origine la range dans quelques grandes familles. Les îles continentales reposent sur un plateau continental et étaient reliées au continent lorsque la mer était plus basse. La Grande-Bretagne était rattachée à l'Europe par une terre aujourd'hui engloutie, le Doggerland, jusqu'à il y a environ 8 000 ans, et la Nouvelle-Guinée l'était à l'Australie. D'autres sont des fragments partis à la dérive : Madagascar s'est séparée de l'Inde il y a quelque 88 millions d'années et vit isolée depuis, ce qui explique que la plupart de ses plantes et de ses animaux n'existent nulle part ailleurs.
Les îles océaniques surgissent des grands fonds et n'ont jamais touché un continent. Ce sont pour la plupart des volcans, les uns édifiés au-dessus de points chauds, comme Hawaï et les Galápagos, les autres alignés en arcs insulaires au-dessus des zones de subduction, comme le Japon, les Aléoutiennes ou les Petites Antilles. Les Galápagos se trouvent à environ 1 000 kilomètres de l'Équateur. Lors de son escale de 1835, Darwin y récolta des moqueurs et des pinsons qui, étudiés à Londres avec l'ornithologue John Gould, l'aidèrent à concevoir l'évolution. La vie n'atteint ces îles qu'en volant, en nageant ou en dérivant sur des radeaux naturels : elles se peuplent donc de curiosités, tortues géantes, iguanes marins ou oiseaux incapables de voler comme le dodo de l'île Maurice.
Les îles coralliennes sont bâties par le vivant. Quand un volcan s'enfonce, son récif peut devenir un atoll, un anneau de récif et d'îlots bas autour d'un lagon. Les Maldives comptent environ 1 190 îles coralliennes réparties en 26 atolls, d'une altitude moyenne d'environ 1,5 mètre, ce qui en fait le pays le plus bas du monde. Kiritimati, aux Kiribati, est l'atoll dont la surface émergée est la plus vaste. Les îlots eux-mêmes sont des tas de sable et de débris récifaux façonnés par les vagues, et une étude de 2018 sur les Tuvalu a montré que la plupart des îles avaient conservé ou accru leur surface en quatre décennies de montée des eaux, tant que les récifs qui les alimentent restaient en bonne santé.
Nous avons vu naître une île. Le 14 novembre 1963, l'équipage d'un bateau de pêche au sud de l'Islande aperçut de la fumée s'élever de la mer ; en quelques jours, une nouvelle île volcanique, Surtsey, émergeait des flots. L'éruption dura jusqu'en 1967 et l'île atteignit environ 2,7 kilomètres carrés. L'Islande en réserva l'accès aux seuls scientifiques, faisant d'elle un laboratoire unique de colonisation. La première plante à fleurs, le cakilier maritime, y fut trouvée en 1965, des goélands s'y reproduisirent dès les années 1980, et des dizaines d'espèces végétales sont arrivées depuis par le vent, les vagues et les oiseaux. Les vagues l'ont déjà réduite à environ la moitié de sa taille maximale.
Le saviez-vous ? Une nouvelle île est née aux Tonga en 2015 entre deux îlots volcaniques plus anciens, avant d'être pulvérisée par la colossale éruption du Hunga Tonga–Hunga Haʻapai en janvier 2022.
Les îles sont petites, mais elles concentrent une part démesurée des espèces uniques du monde, de ses extinctions et de ses revendications maritimes, car le moindre îlot peut fonder une zone économique exclusive de 200 milles marins. Chaque île est une expérience d'isolement, et c'est la mer qui décide de sa durée.
Fig. 60 · Îles et atolls. Trois familles d'îles, continentales, volcaniques et coralliennes, et des nouveau-nées.
Partie VII
Explorer la mer
Pirogues, chronomètres, bathyscaphes et robots : comment nous avons découvert l'océan.
Chapitre 61 · Partie VII
Les navigateurs polynésiens
Le plus grand exploit d'exploration d'avant la boussole fut accompli en pirogue. Il y a environ 3 000 ans, les porteurs de la culture Lapita quittèrent les îles voisines de la Nouvelle-Guinée et atteignirent les Fidji, les Tonga et les Samoa. Après une longue pause, leurs descendants repartirent vers l'est et, voici un millier d'années environ, découvrirent presque chaque îlot habitable du triangle polynésien, un espace océanique dont les sommets sont Hawaï, Rapa Nui (l'île de Pâques) et Aotearoa, la Nouvelle-Zélande, chaque côté mesurant quelque 7 000 kilomètres. D'après les datations au radiocarbone, Rapa Nui fut peuplée vers 1200 et la Nouvelle-Zélande, dernière grande terre habitée par l'homme, vers 1250 à 1300.
Ils n'avaient aucun instrument, seulement un savoir. Le navigateur porte dans sa tête un compas stellaire : l'horizon divisé en maisons où se lèvent et se couchent certaines étoiles. Un astre qui se lève dans une maison se couche dans la maison symétrique, si bien qu'une succession d'étoiles au fil de la nuit donne un cap stable. Les étoiles qui passent au zénith indiquent la latitude ; Arcturus, que les Hawaïens nomment Hōkūleʻa, culmine au-dessus d'Hawaï. Le jour, le navigateur lit les houles, ces longues ondes levées par des vents lointains et réguliers, dont il sent le rythme dans la coque. Les nuages accumulés au-dessus des terres, le reflet vert d'un lagon sous un nuage et les oiseaux de mer, comme la gygis blanche ou le noddi brun, qui pêchent au large et rentrent au crépuscule, agrandissent la cible.
Longtemps, certains savants ont soutenu que le Pacifique avait été peuplé par des dérives heureuses. La réponse vint d'une expérience. En 1976, la pirogue double Hōkūleʻa, construite par la Polynesian Voyaging Society, relia Hawaï à Tahiti en un mois environ, guidée sans instruments par Mau Piailug, maître navigateur de l'atoll de Satawal, en Micronésie. Des milliers de personnes l'accueillirent à Papeete. Piailug forma ensuite l'Hawaïen Nainoa Thompson, et entre 2014 et 2017 Hōkūleʻa fit le tour du monde.
Le saviez-vous ? Les célèbres cartes en bâtonnets des îles Marshall, qui montrent comment les houles se courbent autour des atolls, s'étudiaient et se mémorisaient à terre : on ne les emportait jamais en mer.
D'autres indices vont dans le même sens. La patate douce, plante sud-américaine, poussait en Polynésie avant l'arrivée des Européens, et une étude génétique de 2020 a décelé chez certains Polynésiens orientaux une ascendance amérindienne remontant à 1200 environ. Presque éteinte sous la colonisation, la navigation traditionnelle s'enseigne de nouveau d'Hawaï à Aotearoa. Pour qui savait le lire, le Pacifique n'a jamais été une barrière vide : c'était une grande route.
Fig. 61 · Les navigateurs polynésiens. Étoiles, houles et oiseaux guidaient les pirogues dans un triangle de 7 000 km de côté.
Chapitre 62 · Partie VII
Les navires de la marine à voile
Pendant quatre siècles, le navire à voiles en bois fut la machine la plus complexe de la planète, et c'était le vent qui décidait de sa route. Les grandes ceintures de vents de l'océan, les alizés réguliers des tropiques et les vents d'ouest des latitudes moyennes, devinrent les autoroutes de l'époque, et connaître leur dessin comptait autant que construire les coques.
Les plus grandes flottes du début du XVe siècle étaient chinoises. Entre 1405 et 1433, l'amiral Zheng He mena sept expéditions de la Chine des Ming à travers l'océan Indien, jusqu'à Calicut, Ormuz, la mer Rouge et la côte swahilie de l'Afrique de l'Est. Les sources décrivent des flottes de plus de 200 navires et plus de 27 000 hommes. Les textes chinois prêtent aux plus grands navires-trésors environ 130 mètres de long, mais les historiens en débattent et beaucoup jugent 60 à 75 mètres plus vraisemblables. Une girafe offerte à l'empereur en 1414 fit sensation à la cour. Puis les Ming se replièrent sur eux-mêmes et les voyages cessèrent.
Le Portugal choisit une autre voie : de petits navires et un apprentissage patient. La caravelle, longue d'une vingtaine de mètres, portait des voiles latines triangulaires qui lui permettaient de remonter au vent. Les pilotes portugais découvrirent la volta do mar, un grand détour vers le large de l'Atlantique pour trouver des vents favorables au retour. Bartolomeu Dias doubla le cap de Bonne-Espérance en 1488 et Vasco de Gama atteignit l'Inde en 1498. À partir de 1565, les galions espagnols traversèrent chaque année le Pacifique entre Acapulco et Manille.
Le voyage décisif quitta l'Espagne en septembre 1519. Fernand de Magellan partit avec cinq navires et quelque 250 hommes, trouva un détroit à la pointe de l'Amérique du Sud et traversa un océan si calme qu'il le nomma Pacifique, au prix de trois mois durant lesquels l'équipage mangea du cuir et de la sciure. Magellan fut tué aux Philippines en 1521. En septembre 1522, un seul navire épuisé, la Victoria, regagna l'Espagne sous Juan Sebastián Elcano avec 18 survivants du premier tour du monde.
Le saviez-vous ? En débarquant aux îles du Cap-Vert en juillet 1522, l'équipage de la Victoria découvrit que son journal de bord, pourtant tenu avec soin, avait un jour de retard : faire le tour du globe vers l'ouest leur avait coûté une journée.
L'époque s'acheva à pleine vitesse. Les clippers du XIXe siècle, longs et effilés, couraient le thé de Chine et la laine d'Australie ; en 1854, le Flying Cloud relia New York à San Francisco en moins de 90 jours. Mais la vapeur et le canal de Suez, ouvert en 1869, l'année même du lancement du Cutty Sark, les rendirent obsolètes. Toutes les routes maritimes d'aujourd'hui ont d'abord été tracées par le vent.
Fig. 62 · Les navires de la marine à voile. De la caravelle au clipper, les voiliers ont grandi, accéléré et fait le tour du monde.
Chapitre 63 · Partie VII
Trouver la longitude
Un marin pouvait toujours trouver sa latitude, sa position au nord ou au sud, en mesurant la hauteur du Soleil à midi ou de l'étoile Polaire la nuit. La longitude, la position est-ouest, était une autre affaire. La Terre tourne de 360 degrés en 24 heures, soit 15 degrés par heure : la longitude est donc une question d'heure. Si l'on connaît l'heure du port de départ et l'heure locale, lue sur le Soleil, la différence donne la position. Quatre minutes d'erreur décalent d'un degré, soit environ 111 kilomètres à l'équateur.
Tout le problème était de garder l'heure du port en mer. Les horloges à balancier s'arrêtaient sur un pont qui roule, et la chaleur ou le froid déréglaient les ressorts. On naviguait à l'estime, d'après la vitesse et le cap, et les erreurs pouvaient être mortelles. En 1707, une escadre britannique commandée par sir Cloudesley Shovell, trompée sur sa position, se jeta sur les récifs des îles Scilly : quatre vaisseaux sombrèrent et entre 1 400 et 2 000 hommes se noyèrent.
En 1714, le Parlement vota le Longitude Act, qui promettait des prix pour une méthode pratique, le plus élevé pour une précision d'un demi-degré. Les astronomes misaient sur le ciel. La Lune se déplace parmi les étoiles d'environ son propre diamètre par heure ; mesurer au sextant l'angle entre la Lune et une étoile brillante, puis consulter des tables, donne l'heure de Greenwich. Cette méthode des distances lunaires devint praticable quand l'astronome royal Nevil Maskelyne publia le premier Nautical Almanac, pour 1767, mais chaque point demandait des heures de calcul.
John Harrison, charpentier et horloger autodidacte élevé dans le Lincolnshire, paria sur une machine. Après des décennies passées sur trois grandes horloges marines, il comprit qu'une petite montre au battement rapide serait plus stable. Son quatrième garde-temps, H4, achevé en 1759, mesurait environ 13 centimètres de diamètre. Lors d'un voyage d'essai vers la Jamaïque en 1761-1762, il ne perdit qu'environ cinq secondes en 81 jours. Le Bureau des longitudes, dominé par les astronomes, exigea d'autres essais, et Harrison ne reçut sa pleine récompense qu'en 1773, après l'intervention du roi George III.
Le saviez-vous ? Avant de le payer, le Bureau obligea Harrison à démonter H4 devant un comité d'experts et à remettre ses plans pour que d'autres puissent le copier.
Les copies firent la preuve. Cook emporta une réplique de H4 lors de son deuxième voyage dans le Pacifique et en fit l'éloge. Au XIXe siècle, le chronomètre de marine était devenu la règle, et en 1884 une conférence internationale choisit le méridien de Greenwich comme longitude zéro. Les satellites donnent aujourd'hui une position en quelques secondes, mais selon le principe de Harrison : une horloge exacte est une carte.
Fig. 63 · Trouver la longitude. Chaque heure d'écart avec l'heure du port vaut 15 degrés de longitude.
Chapitre 64 · Partie VII
Le Pacifique de Cook
James Cook, fils d'ouvrier agricole du Yorkshire, apprit la mer sur les charbonniers de Whitby, entra dans la Royal Navy et se fit un nom en cartographiant les côtes de Terre-Neuve. En trois voyages, entre 1768 et 1779, il compléta la carte du Pacifique plus que quiconque avant lui, et prépara ce qui allait suivre.
Le premier voyage, à bord de l'Endeavour de 1768 à 1771, avait deux missions. La mission officielle était d'observer depuis Tahiti le transit de Vénus devant le Soleil, en juin 1769, dans le cadre d'un effort international pour mesurer la distance Terre-Soleil. Des ordres secrets l'envoyaient ensuite chercher un grand continent austral. Il cartographia les côtes de la Nouvelle-Zélande, puis la côte est de l'Australie, où les botanistes Joseph Banks et Daniel Solander récoltèrent tant de plantes nouvelles que la baie fut baptisée Botany Bay. En juin 1770, le navire heurta la Grande Barrière de corail et faillit sombrer.
À Tahiti, Cook embarqua Tupaia, prêtre et navigateur de Raiatea, qui dessina pour les Britanniques une carte d'environ 74 îles autour de Tahiti. Sa logique déconcerta les Européens pendant deux siècles ; des études récentes suggèrent qu'elle classe les îles selon des directions de navigation à partir d'un point central. Tupaia servit d'interprète auprès des Maoris, mais mourut à Batavia en 1770, où les fièvres emportèrent une grande partie de l'équipage.
Le deuxième voyage, avec la Resolution et l'Adventure de 1772 à 1775, franchit pour la première fois connue le cercle polaire antarctique en janvier 1773 et atteignit 71 degrés sud. Cook trouva de la glace, non un continent fertile. Il emportait une copie du chronomètre de Harrison et combattait le scorbut, carence en vitamine C qui tuait les marins par milliers, grâce à des vivres frais et à une stricte propreté ; il en attribua le mérite à la choucroute, alors que légumes et fruits frais faisaient le vrai travail. Le troisième voyage, en quête d'un passage du Nord-Ouest, mena en 1778 à la première visite européenne connue d'Hawaï, puis au détroit de Béring. Cook fut tué dans la baie de Kealakekua en février 1779.
Le saviez-vous ? Le maître d'équipage du troisième voyage était un jeune William Bligh, futur capitaine du Bounty, et George Vancouver naviguait avec Cook comme aspirant.
Les cartes de Cook étaient superbes, et elles étaient aussi une feuille de route. Dix-huit ans après Botany Bay, la Première Flotte vint fonder une colonie pénitentiaire, et baleiniers, marchands et missionnaires suivirent, apportant des maladies à des îles sans immunité. Une carte n'est jamais neutre.
Fig. 64 · Le Pacifique de Cook. Trois voyages (1768–1779) ont cartographié le Pacifique, pour le meilleur et le pire.
Chapitre 65 · Partie VII
L'expédition du Challenger
L'océanographie moderne est née d'un navire de guerre privé de presque tous ses canons. Dans les années 1860, le naturaliste Charles Wyville Thomson avait dragué des animaux vivants à des profondeurs où beaucoup d'experts pensaient la vie impossible. Il convainquit la Royal Society et l'Amirauté d'envoyer un navire autour du monde pour étudier l'océan entier, de sa chimie à ses créatures. Le HMS Challenger, corvette en bois à propulsion mixte, ne garda que deux canons pour faire place à des laboratoires, une chambre noire et des kilomètres de cordage.
Il quitta Portsmouth en décembre 1872 et rentra en mai 1876, après quelque 127 000 kilomètres dans l'Atlantique, le Pacifique, l'océan Indien et l'océan Austral. Le capitaine George Nares commandait ; Wyville Thomson dirigeait une petite équipe scientifique comprenant les naturalistes John Murray et Henry Moseley, le chimiste John Young Buchanan et le dessinateur John James Wild. À chacune des 362 stations, l'équipage s'arrêtait pour mesurer la profondeur, remonter de la vase, capturer des animaux, prélever de l'eau et relever les températures.
Sonder était un travail lent et pénible. Un poids au bout d'une ligne de chanvre descendait jusqu'au fond, signalé par un changement de vitesse du filin, et un sondage profond pouvait durer des heures. En mars 1875, près des Mariannes, la ligne fila jusqu'à 4 475 brasses, environ 8 180 mètres, dans la fosse dont le point le plus profond porte aujourd'hui le nom du navire : la fosse Challenger. Les sondages révélèrent aussi un large relief au milieu de l'Atlantique, premier indice de la dorsale médio-atlantique.
La moisson fut immense : 4 717 espèces nouvelles, des éponges de verre aux baudroies abyssales, des fonds tapissés de boues faites de minuscules coquilles et d'argile rouge, parsemée de nodules de manganèse. L'expédition tua aussi une idée célèbre. Le biologiste Thomas Huxley avait baptisé Bathybius haeckelii une substance visqueuse trouvée dans des échantillons conservés, y voyant une couche vivante primordiale tapissant les abysses. Buchanan montra qu'il s'agissait de sulfate de calcium précipité par l'alcool ajouté à l'eau de mer.
Le saviez-vous ? La navette spatiale Challenger de la NASA et le module lunaire d'Apollo 17, posé sur la Lune en 1972, furent tous deux baptisés en l'honneur du navire victorien.
L'analyse des résultats prit vingt ans. Murray dirigea le Report on the Scientific Results, 50 volumes et près de 30 000 pages publiés entre 1880 et 1895. Ses mesures servent encore de référence pour évaluer le réchauffement de l'océan. Le Challenger fit des abysses un sujet d'étude, et chaque campagne depuis suit sa routine : stopper, descendre, remonter, noter.
Fig. 65 · L'expédition du Challenger. Le HMS Challenger a sondé, dragué et échantillonné tous les océans sauf l'Arctique.
Chapitre 66 · Partie VII
La plongée : de la cloche au scaphandre autonome
On plonge depuis des millénaires pour se nourrir, pêcher des perles ou récupérer des trésors, le plus souvent en apnée. Les haenyeo de l'île de Jeju, en Corée du Sud, dont beaucoup ont plus de 70 ans, récoltent encore coquillages et algues à 10 mètres ou plus sans bouteille ; leur culture est inscrite au patrimoine de l'UNESCO depuis 2016. Les Bajau, nomades de la mer d'Asie du Sud-Est, passent des heures sous l'eau chaque jour, et une étude de 2018 a montré qu'ils ont une rate anormalement grosse, organe qui libère des globules rouges supplémentaires pendant la plongée. En 2007, l'Autrichien Herbert Nitsch est descendu à 214 mètres en une seule inspiration, lesté d'un traîneau.
Rester plus longtemps exigeait d'emporter de l'air. Une cloche de plongée, ouverte en bas, emprisonne l'air comme un verre retourné enfoncé dans l'eau. En 1691, l'astronome Edmond Halley construisit une cloche réalimentée par des barils d'air lestés descendus depuis la surface ; ses compagnons et lui restèrent plus d'une heure vers 18 mètres. Au XIXe siècle, le scaphandre à casque, un casque de cuivre fixé à un habit étanche et alimenté par de l'air pompé dans un tuyau, rendit routiniers le renflouage et les travaux sous-marins. Le modèle associé à Augustus Siebe domina la plongée pendant un siècle.
La profondeur apporta un nouveau danger. Sous pression, l'azote de l'air se dissout dans le sang ; si le plongeur remonte trop vite, il forme des bulles et provoque l'accident de décompression. Le physiologiste français Paul Bert en identifia la cause en 1878, et en 1908 l'Écossais John Scott Haldane publia des tables de décompression par paliers pour la Royal Navy.
Le saviez-vous ? La cloche de Halley possédait une fenêtre de verre au sommet pour laisser entrer la lumière du jour, et un robinet pour évacuer l'air vicié.
La liberté vint en 1943. En France occupée, l'officier de marine Jacques-Yves Cousteau et l'ingénieur Émile Gagnan adaptèrent une soupape à gaz en détendeur à la demande, qui délivre l'air d'une bouteille exactement à la pression de l'eau environnante, à chaque inspiration. Ce fut l'Aqua-Lung. Le livre et le film Le Monde du silence rendirent la plongée célèbre ; aujourd'hui des millions de plongeurs de loisir explorent les récifs, en général jusqu'à 40 mètres environ, au-delà desquels la narcose à l'azote trouble le jugement.
Les professionnels descendent plus bas en respirant des mélanges à l'hélium et en vivant des semaines dans des caissons pressurisés : c'est la plongée à saturation, qui entretient les plateformes de la mer du Nord et du golfe du Mexique. En 1988, des plongeurs de la COMEX ont travaillé à 534 mètres en Méditerranée. Le corps humain reste pourtant le plus limité des sous-marins.
Fig. 66 · La plongée : de la cloche au scaphandre autonome. Chaque façon d'emporter de l'air a mené les plongeurs plus bas, de l'apnée à l'Aqua-Lung.
Chapitre 67 · Partie VII
Les sous-marins
Un sous-marin est un navire capable de choisir sa propre densité. Il flotte parce qu'il déplace plus d'eau qu'il ne pèse, et plonge en laissant l'eau de mer entrer dans ses ballasts jusqu'à peser à peu près autant que l'eau qu'il déplace. De petites barres de plongée, comme des ailes sous-marines, et un système de régulation qui déplace l'eau de l'avant à l'arrière le maintiennent à la profondeur choisie. Pour remonter, de l'air comprimé chasse l'eau des ballasts. Le principe est celui de la vessie natatoire d'un poisson.
L'idée est ancienne et les premiers engins désespérés. En 1776, pendant la guerre d'indépendance américaine, le sergent Ezra Lee actionna à la main le Turtle de David Bushnell, une coque de bois en forme d'œuf, contre un navire britannique dans le port de New York, sans parvenir à fixer sa charge sur la coque. En février 1864, le H. L. Hunley confédéré devint le premier sous-marin à couler un navire de guerre ennemi, l'USS Housatonic, au large de Charleston, mais il disparut avec ses huit hommes au retour. Son épave, retrouvée en 1995, fut renflouée en 2000.
Les sous-marins pratiques apparurent vers 1900, mus en surface par des moteurs et en plongée par des batteries, ce qui les obligeait à refaire surface souvent. Pendant les deux guerres mondiales, les U-Boote allemands faillirent couper les routes de ravitaillement atlantiques de la Grande-Bretagne. La percée vint de l'énergie nucléaire. Un réacteur n'a pas besoin d'air, si bien qu'un sous-marin peut rester immergé des semaines. L'USS Nautilus, construit sous l'impulsion de l'amiral Hyman Rickover, envoya en janvier 1955 son célèbre message : « en route à propulsion nucléaire ». Le 3 août 1958, sous le commandement de William Anderson, il fut le premier navire à passer sous le pôle Nord, traversant l'océan Arctique sous la banquise du Pacifique vers l'Atlantique.
Le saviez-vous ? Les « vingt mille lieues » du roman de Jules Verne sur le Nautilus du capitaine Nemo désignent la distance parcourue sous les mers, et non la profondeur.
Les sous-marins nucléaires fabriquent leur oxygène en décomposant l'eau de mer ; leur autonomie n'est guère limitée que par les vivres et l'équipage. Pendant la guerre froide, les réseaux d'hydrophones posés au fond pour traquer les sous-marins captèrent aussi les chants des baleines et les grondements des volcans sous-marins. Les sous-marins militaires descendent rarement au-delà de quelques centaines de mètres, car une coque assez solide pour les abysses serait trop lourde pour un navire de combat ; les fosses appartiennent aux submersibles spécialisés. Sous la glace polaire comme dans tous les océans, les navires les plus silencieux du monde restent les plus difficiles à trouver.
Fig. 67 · Les sous-marins. Ballasts, réacteur et kiosque : l'USS Nautilus est passé sous le pôle Nord en 1958.
Chapitre 68 · Partie VII
La plongée la plus profonde
Le point le plus profond connu de l'océan est la fosse Challenger, à l'extrémité sud de la fosse des Mariannes, dans le Pacifique occidental, à près de 10 900 mètres sous la surface. Si l'on y plongeait l'Everest, son sommet resterait à plus de deux kilomètres sous l'eau. La pression y dépasse 1 000 fois celle de la surface, comme un éléphant posé sur un timbre-poste. Y descendre, et en revenir, est un défi technique comparable au vol spatial.
La première étape fut une boule d'acier au bout d'un câble. En 1934, William Beebe et Otis Barton descendirent dans leur bathysphère à 923 mètres au large des Bermudes, observant par des hublots de quartz des animaux lumineux jamais vus vivants. Un câble aussi long devient trop lourd pour se porter lui-même ; le physicien suisse Auguste Piccard conçut donc un engin libre sur le principe du ballon. Son bathyscaphe suspendait une petite sphère habitable sous un grand flotteur rempli d'essence, plus légère que l'eau et presque incompressible. Pour plonger, on remplissait des réservoirs ; pour remonter, on larguait des tonnes de grenaille de fer.
Son fils Jacques Piccard et le lieutenant de l'US Navy Don Walsh emmenèrent le Trieste au fond le 23 janvier 1960. La descente dura près de cinq heures et, vers 9 000 mètres, un craquement secoua la cabine : un hublot extérieur s'était fendu. Ils restèrent une vingtaine de minutes au fond, dans un nuage de vase. Piccard crut voir un poisson plat, mais la plupart des biologistes pensent aujourd'hui qu'il s'agissait d'autre chose, peut-être d'une holothurie : le poisson le plus profond jamais filmé, un poisson-limace, l’a été vers 8 300 mètres en 2022.
Personne n'y retourna pendant 52 ans. Le 26 mars 2012, le cinéaste James Cameron réussit la première plongée en solitaire à bord du Deepsea Challenger, un engin vertical et effilé qui atteignit le fond en deux heures et demie environ. Puis l'explorateur américain Victor Vescovo fit construire le Limiting Factor, premier submersible conçu pour atteindre plusieurs fois la profondeur maximale. En 2018 et 2019, son expédition Five Deeps atteignit le point le plus profond de chaque océan, et lors de sa plongée d'avril 2019 il aperçut ce qui ressemblait à un sac plastique.
Le saviez-vous ? En 2020, l'ancienne astronaute de la NASA Kathryn Sullivan a plongé jusqu'à la fosse Challenger, devenant la première personne à avoir à la fois marché dans l'espace et atteint le point le plus profond de l'océan.
Le submersible chinois Fendouzhe y est descendu avec trois personnes en novembre 2020, et quelques dizaines de personnes ont désormais fait le voyage. L'endroit le plus profond de la Terre n'est plus inaccessible, seulement rarement atteint.
Fig. 68 · La plongée la plus profonde. Trois engins, un seul lieu : la fosse Challenger, à près de 11 km sous les Mariannes.
Chapitre 69 · Partie VII
Cartographier les fonds marins
L'essentiel de la surface solide de notre planète se trouve sous l'eau, et pendant presque toute l'histoire nous n'en avons rien vu. Les marins mesuraient la profondeur au plomb de sonde, une corde lestée graduée en brasses, utile dans les ports mais inutilisable au grand large, où un seul sondage profond pouvait prendre des heures. En 1900, l'océan profond n'avait été sondé que quelques milliers de fois.
Le son a tout changé. Il parcourt l'eau de mer à environ 1 500 mètres par seconde : il suffit de chronométrer l'écho renvoyé par le fond, de diviser l'aller-retour par deux et de multiplier par la vitesse. Après le naufrage du Titanic en 1912, les inventeurs cherchèrent à détecter icebergs puis sous-marins par le son, et les échosondeurs suivirent. Entre 1925 et 1927, le navire de recherche allemand Meteor sillonna l'Atlantique Sud en tous sens, réalisa des dizaines de milliers de sondages et révéla une dorsale accidentée au milieu de l'océan.
La première grande image fut dessinée à la main. À l'observatoire géologique Lamont de l'université Columbia, la géologue et cartographe Marie Tharp transforma en cartes des milliers de profils d'échosondage recueillis par son collègue Bruce Heezen et d'autres. Les femmes étant alors interdites à bord des navires de recherche, elle travaillait sur les seules données. En 1952, elle remarqua une profonde vallée le long de la crête de la dorsale médio-atlantique et y vit un rift, là où le plancher océanique s'écarte. Heezen resta sceptique jusqu'à ce que la vallée coïncide avec une ceinture de séismes. Leurs cartes, couronnées en 1977 par le panorama World Ocean Floor peint par Heinrich Berann, contribuèrent à faire accepter la tectonique des plaques.
Le saviez-vous ? Bruce Heezen est mort en 1977 à bord du sous-marin de recherche NR-1 de l'US Navy, alors qu'il étudiait la dorsale médio-atlantique près de l'Islande.
Les navires modernes emportent des sondeurs multifaisceaux, qui émettent un éventail de centaines de faisceaux et cartographient une bande de fond plusieurs fois plus large que la profondeur, avec une résolution métrique. Les satellites aident aussi, indirectement : la masse d'un mont sous-marin attire l'eau et bombe la surface d'un ou deux mètres au-dessus de lui, un relief que les altimètres radar mesurent depuis l'orbite, mais à une résolution de plusieurs kilomètres.
Le retard reste immense. En 2017, quand la Nippon Foundation et la GEBCO lancèrent Seabed 2030 pour cartographier tout le fond océanique en détail, seuls 6 % environ avaient été relevés par des méthodes modernes ; en 2024, on atteignait environ un quart. Nous avons encore de meilleures cartes de Mars que de nos propres fonds marins.
Fig. 69 · Cartographier les fonds marins. Du plomb de sonde au sonar multifaisceau et aux satellites : cartographier les fonds.
Chapitre 70 · Partie VII
Robots, flotteurs et satellites
Un navire de recherche ne peut être qu'à un endroit à la fois, et l'océan est immense. Aujourd'hui, la plupart des observations viennent de machines. L'océan moderne est surveillé de cinq façons à la fois : par des submersibles habités, des robots reliés à un câble, des robots autonomes, des flotteurs dérivants et depuis l'orbite.
Les engins habités comptent toujours. Alvin, exploité par la Woods Hole Oceanographic Institution, dans le Massachusetts, depuis 1964, emporte un pilote et deux scientifiques. Il aida à récupérer une bombe à hydrogène perdue au large de l'Espagne en 1966, découvrit les premières sources hydrothermales sur le rift des Galápagos en 1977 et visita l'épave du Titanic en 1986. Modernisé en 2022, il atteint désormais 6 500 mètres, comme le Shinkai 6500 japonais.
Les robots téléopérés, ou ROV, sont reliés au navire par un câble qui transmet l'énergie, la vidéo et les commandes, si bien que les pilotes peuvent travailler des jours sans se fatiguer. Jason, de Woods Hole, échantillonne sources et épaves ; le japonais Kaikō atteignit la fosse Challenger en 1995 avant d'être perdu en 2003. Les véhicules sous-marins autonomes, ou AUV, nagent librement selon un programme. L'Autosub Long Range britannique, mieux connu sous le nom de Boaty McBoatface, a exploré les courants profonds et froids de l'océan Austral. Les planeurs sous-marins changent de flottabilité pour monter et descendre sur leurs ailes ; en 2009, le Scarlet Knight de l'université Rutgers traversa l'Atlantique en 221 jours.
Le saviez-vous ? En 2016, un vote en ligne choisit d'appeler Boaty McBoatface le nouveau navire polaire britannique ; il fut finalement baptisé RRS Sir David Attenborough, et le nom revint à son robot sous-marin.
Les vrais chevaux de trait dérivent. Le programme Argo, lancé en 2000, maintient environ 4 000 flotteurs dans tout l'océan. Chacun descend vers 1 000 mètres, dérive une dizaine de jours, plonge à 2 000 mètres puis remonte en mesurant température et salinité, avant de transmettre ses données par satellite et de redescendre. Les données sont gratuites pour tous, en général en moins d'une journée. Les flotteurs Deep Argo atteignent 6 000 mètres, et d'autres mesurent l'oxygène, l'acidité ou les nitrates. Même des éléphants de mer équipés de capteurs ont recueilli des milliers de profils dans les eaux polaires.
Au-dessus, les altimètres satellitaires, de TOPEX/Poseidon, lancé en 1992, jusqu'à Sentinel-6, mesurent la hauteur de la mer à quelques centimètres près, cartographiant courants et tourbillons et enregistrant la hausse du niveau marin, plus de 3 millimètres par an en moyenne depuis 1993, et elle s'accélère. Jamais l'océan n'a été si bien surveillé, et jamais il n'en a eu autant besoin.
Fig. 70 · Robots, flotteurs et satellites. Submersibles, robots, flotteurs et satellites veillent sur l'océan jour et nuit.
Partie VIII
Les hommes et la mer
Pêcheurs, marchands, marins et juristes : notre longue vie avec l'océan.
Chapitre 71 · Partie VIII
La pêche à travers les âges
Les humains se nourrissaient de la mer bien avant de cultiver la terre. À Pinnacle Point, sur la côte sud de l'Afrique du Sud, des couches de grotte vieilles d'environ 164 000 ans renferment des coquilles de moules et de patelles, parmi les plus anciens repas réguliers de fruits de mer connus. Du Danemark au Brésil, des cueilleurs plus tardifs ont laissé des amas coquilliers, véritables décharges de coquilles hautes parfois de plusieurs mètres. Les archéologues les lisent comme des registres, couche après couche : quelles espèces étaient mangées, de quelle taille, et en quelle saison.
La pêche au large est venue tôt elle aussi. Dans la grotte de Jerimalai, au Timor oriental, Sue O'Connor et ses collègues ont trouvé des os de thons et d'autres poissons de haute mer vieux d'environ 42 000 ans, preuve de bateaux, de lignes et d'un vrai savoir-faire. Un hameçon taillé dans une coquille d'escargot de mer, découvert dans la grotte de Sakitari à Okinawa, a environ 23 000 ans.
Dans l'Europe du Nord médiévale, le poisson qui comptait le plus était le hareng de l'Atlantique. Chaque automne, d'immenses bancs se rassemblaient dans l'Øresund, au large de la Scanie, et les marchands de la Hanse, emmenés par Lübeck, les mettaient en barils avec le sel de Lunebourg avant de les expédier à travers un continent où l'Église interdisait la viande près d'un jour sur trois. Quand les bancs de la Baltique déclinèrent au XVe siècle, les Hollandais prirent le relais avec des buises qui vidaient et salaient le poisson en mer, et la pêche en mer du Nord fit la fortune d'Amsterdam.
Le saviez-vous ? En 1497, l'équipage de Jean Cabot aurait trouvé la morue si abondante au large de Terre-Neuve qu'il suffisait de descendre des paniers lestés pour la prendre.
De l'autre côté de l'Atlantique, les hauts-fonds des Grands Bancs attirèrent les flottes basques, portugaises, françaises et anglaises. Pendant quatre siècles, la morue salée nourrit les marins, l'Europe catholique et les esclaves des plantations antillaises. Puis vint l'industrie : chalutiers à vapeur dans les années 1880, chalut à panneaux raclant le fond, et, après 1950, chalutiers-usines congélateurs pêchant jour et nuit. Les prises culminèrent en 1968, puis s'effondrèrent. Le 2 juillet 1992, le Canada ferma la pêche de la morue du Nord ; environ 30 000 personnes perdirent leur travail presque du jour au lendemain, et le stock ne s'est toujours pas pleinement rétabli.
Aujourd'hui, la pêche de capture débarque environ 90 millions de tonnes de poissons et de coquillages par an, un total qui n'a guère augmenté depuis la fin des années 1980. L'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture juge que près de deux stocks évalués sur cinq sont surexploités, et le suivi par satellite de Global Fishing Watch montre que la pêche industrielle couvre plus de la moitié de la surface de l'océan. La leçon des amas coquilliers tient toujours : la mer nourrit ceux qui en laissent assez pour qu'elle se renouvelle.
Fig. 71 · La pêche à travers les âges. Des amas coquilliers aux chalutiers-usines : 164 000 ans de nourriture tirée de la mer.
Chapitre 72 · Partie VIII
Transport maritime et commerce mondial
Regardez presque n'importe quel objet autour de vous : il y a de fortes chances qu'il ait traversé un océan. Les navires transportent environ 80 % du commerce mondial en volume, selon la CNUCED, l'agence des Nations unies pour le commerce, soit quelque 12 milliards de tonnes de marchandises par an. Les pétroliers acheminent le brut et le gaz, les vraquiers le minerai de fer, le charbon et les céréales, les rouliers ressemblent à des parkings flottants, et les porte-conteneurs apportent presque tout le reste dans des boîtes d'acier.
La boîte a tout changé. Le 26 avril 1956, l'entrepreneur américain du camionnage Malcolm McLean envoya le pétrolier transformé Ideal X de Newark à Houston avec 58 conteneurs sur le pont. Auparavant, les dockers chargeaient la cargaison sac par sac et caisse par caisse, et un navire pouvait passer autant de temps à quai qu'en mer. Les dimensions standard suivirent dans les années 1960, comptées en EVP, l'équivalent vingt pieds, une boîte d'environ 6,1 mètres de long. Les plus grands navires actuels, comme le MSC Irina, mesurent environ 400 mètres et emportent plus de 24 000 EVP.
Le commerce suit aussi les raccourcis. Le canal de Suez, ouvert en 1869, épargna aux navires le long détour par l'Afrique et retrancha des milliers de kilomètres à la route entre l'Europe et l'Asie. Le canal de Panama, ouvert en 1914, utilise des écluses pour hisser les navires d'environ 26 mètres jusqu'au lac Gatún, et chaque passage déverse environ 200 millions de litres d'eau douce dans la mer. Les deux sont fragiles. En mars 2021, le porte-conteneurs Ever Given resta coincé en travers du canal de Suez pendant six jours, bloquant des centaines de navires, et en 2023 la sécheresse fit tant baisser le lac Gatún que Panama réduisit le nombre de passages quotidiens.
Le saviez-vous ? Le canal de Suez n'a aucune écluse : la Méditerranée et la mer Rouge sont presque au même niveau, si bien que les navires parcourent simplement ses 193 kilomètres.
On peut désormais suivre ce trafic en direct. Depuis 2004, les grands navires en voyage international doivent porter le système d'identification automatique (AIS), une balise radio qui diffuse position, vitesse et identité toutes les quelques secondes. Des satellites captent ces signaux en plein océan, et les analystes de Londres, Rotterdam ou Singapour suivent toute la flotte sur un écran. Les cartes révèlent les grands goulets : le détroit de Malacca, le détroit d'Ormuz, le Bab el-Mandeb et la Manche, parmi les voies d'eau les plus fréquentées du globe.
La facture est en partie payée par l'atmosphère. Le transport maritime produit environ 3 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, et en 2023 l'Organisation maritime internationale s'est fixé la neutralité carbone vers 2050. De nouveaux navires testent le méthanol, l'ammoniac et même des voiles modernes. L'océan est devenu le tapis roulant de l'économie mondiale, et on le remercie rarement.
Fig. 72 · Transport maritime et commerce mondial. Une boîte, un navire et deux canaux : environ 80 % du commerce mondial passe par la mer.
Chapitre 73 · Partie VIII
Ports et havres
Un port est l'endroit où l'autoroute de la mer rencontre les routes de la terre, et cette rencontre a bâti quelques-unes des plus grandes villes du monde. Un bon havre exige un abri contre la houle, des eaux profondes près du rivage et une voie vers l'intérieur, par fleuve, rail ou route. Là où la nature ne suffisait pas, on a creusé, dragué et construit des digues, et la ville a grandi autour des quais.
La Rome antique montre à la fois l'ambition et le problème. Son premier port, Ostie, se trouvait à l'embouchure du Tibre, mais les alluvions l'envasaient sans cesse ; vers l'an 42, l'empereur Claude lança donc un nouveau port artificiel, Portus, un peu plus au nord. Au début du IIe siècle, Trajan y ajouta un bassin intérieur hexagonal d'environ 350 mètres de large, où les navires de blé venus d'Égypte déchargeaient de quoi nourrir une ville d'un million d'habitants peut-être. Les alluvions finirent par gagner : les ruines d'Ostie se trouvent aujourd'hui à quelques kilomètres à l'intérieur des terres, et l'hexagone de Trajan subsiste sous la forme d'un lac tranquille près de l'aéroport de Fiumicino.
Rotterdam, premier port d'Europe, traite environ 440 millions de tonnes de fret par an et s'étire sur une quarantaine de kilomètres entre la ville et la mer du Nord. Sa section la plus récente, Maasvlakte 2, repose sur des terres pompées depuis le fond marin et exploite des terminaux automatisés où des véhicules sans conducteur transportent les boîtes entre les grues. Des barges remontent le Rhin vers l'Allemagne, la Suisse et au-delà, ce qui explique pourquoi Rotterdam a grandi à cet endroit.
Les plus grands ports à conteneurs sont désormais en Asie. Shanghai domine le classement depuis 2010, avec environ 49 millions d'EVP en 2023, dont une grande partie à Yangshan, port en eau profonde bâti sur des îles de la mer de Chine orientale et relié au continent par le pont de Donghai, long de 32 kilomètres. Singapour, deuxième avec environ 39 millions d'EVP, est avant tout une plateforme de transbordement : la plupart des boîtes qui y arrivent n'entrent jamais dans la ville et changent simplement de navire, car le port se trouve sur le détroit de Malacca, entre l'océan Indien et le Pacifique.
Le saviez-vous ? Les mots latins portus, le port, et porta, la porte, sont apparentés : pour les Romains, un port était la porte d'une ville sur la mer.
Les ports ont façonné les villes par leur travail autant que par leurs pierres : rues de dockers, entrepôts, foyers de marins et douanes monumentales. Avec les conteneurs, le fret est descendu vers les eaux profondes et beaucoup de vieux bassins se sont vidés, des Docklands de Londres aux quais de Manhattan, pour devenir bureaux, logements et musées. Les ports affrontent désormais la montée des eaux, des navires toujours plus grands et l'électrification des quais, qui permet aux navires d'éteindre leurs moteurs à l'escale. Un port n'est jamais achevé : il se déplace simplement là où l'eau est assez profonde.
Fig. 73 · Ports et havres. Qui fait tourner un port moderne : capitainerie, pilotes, grues, barges et douane.
Chapitre 74 · Partie VIII
Pirates et corsaires
La piraterie, c'est le vol en mer, et elle est aussi ancienne que le commerce maritime. Des textes égyptiens du XIVe siècle av. J.-C. se plaignent déjà de pillards venus de la mer, le jeune Jules César fut capturé et rançonné par des pirates ciliciens vers 75 av. J.-C., et les Vikings ravagèrent les côtes européennes pendant trois siècles. Ce qui change, c'est qui s'y livre, où, et qui en profite discrètement.
La frontière entre pirate et patriote tenait souvent à une feuille de papier. Un corsaire naviguait muni d'une lettre de marque, une licence de l'État l'autorisant à saisir les navires ennemis et à partager le butin avec la couronne. Francis Drake rentra en 1580 de son tour du monde avec tant de trésors espagnols qu'Élisabeth Ire l'adouba sur son propre pont ; pour l'Espagne, il n'était qu'un pirate. La plupart des puissances européennes renoncèrent à la guerre de course par la déclaration de Paris de 1856.
Le prétendu âge d'or de la piraterie, entre 1650 et 1730 environ, a forgé l'image populaire, et les archives en corrigent une bonne part. Les comptes rendus de procès et les papiers saisis montrent que bien des équipages signaient des articles écrits fixant la part de chacun, indemnisant la perte d'un membre et réglant la conduite à bord, et que les capitaines étaient souvent élus et révocables. Le trésor enterré relève presque entièrement de la fiction : William Kidd en enfouit une partie sur l'île de Gardiners, près de New York, en 1699, et les autorités la déterrèrent. La planche était rarement pratiquée. Barbe Noire, Edward Teach, fut tué au combat au large de la Caroline du Nord en 1718 ; l'épave de son navire amiral, le Queen Anne's Revenge, localisée en 1996, fait l'objet de fouilles.
Le pirate le plus puissant de l'histoire fut une femme. Zheng Yi Sao, qui selon la plupart des récits avait travaillé dans un bordel flottant de Canton, épousa le chef pirate Zheng Yi et prit la tête de la flotte du Drapeau rouge à sa mort en 1807. On lui prête des centaines de jonques et des dizaines de milliers de marins, tenus par un code sévère. La marine Qing ne put la vaincre ; en 1810, elle négocia une reddition qui libéra la plupart de ses équipages et lui laissa sa fortune. Elle mourut dans son lit vers 1844.
Le saviez-vous ? En droit international, tout État peut arraisonner un navire pirate en haute mer : cette compétence universelle, vieille de plusieurs siècles, figure dans la convention de 1982 sur le droit de la mer.
La piraterie n'a jamais disparu. Au large de la Somalie, où l'État s'était effondré, des bandes montées sur des esquifs rapides détournaient des navires contre rançon ; en 2011, le Bureau maritime international recensa 237 attaques attribuées aux pirates somaliens. Les patrouilles navales, comme l'opération Atalante de l'Union européenne, les gardes armés et les couloirs protégés les réduisirent à une poignée à la fin des années 2010. Aujourd'hui, les points chauds sont le golfe de Guinée et le détroit de Singapour. Les pirates prospèrent partout où le commerce est riche et la loi faible à terre.
Fig. 74 · Pirates et corsaires. Le mythe face aux archives, de Barbe Noire à Zheng Yi Sao et à la Somalie.
Chapitre 75 · Partie VIII
Naufrages
L'UNESCO estime que plus de trois millions d'épaves reposent au fond des mers, et chacune est un instant scellé : le jour où la mer l'a emporté. Pour les archéologues, une épave est une capsule temporelle, car tout ce qui se trouvait à bord a sombré d'un coup, de la cargaison et des canons jusqu'aux dés, aux peignes et au dernier repas du cuisinier. Une ville est réutilisée pendant des siècles ; une épave reste figée au jour du naufrage.
En 1900, des pêcheurs d'éponges grecs abrités d'une tempête près de l'île d'Anticythère découvrirent une épave d'époque romaine à environ 45 mètres de fond, chargée de statues de bronze et de marbre. Parmi les trouvailles figurait un bloc de bronze corrodé plein d'engrenages. Des décennies d'études, couronnées par les tomographies aux rayons X de l'Antikythera Mechanism Research Project à partir de 2005, ont révélé un calculateur astronomique à manivelle datant environ du IIe siècle av. J.-C., qui suivait la Lune et prédisait les éclipses. Rien d'une complexité mécanique comparable ne subsiste pour le millénaire suivant.
L'eau froide, sombre et calme conserve. Le navire de guerre d'Henri VIII, le Mary Rose, coula dans le Solent le 19 juillet 1545 sous les yeux du roi. La vase recouvrit son flanc tribord, et lorsque la coque fut renflouée le 11 octobre 1982, les fouilles avaient livré quelque 19 000 objets et les restes de nombreux membres d'équipage. Le vaisseau suédois Vasa chavira dans le port de Stockholm lors de son voyage inaugural en 1628, quelques minutes après avoir appareillé, car il était trop lourd dans les hauts. Dans la Baltique saumâtre, le taret qui ronge le bois ne prospère pas : renfloué en 1961, le navire était d'origine à environ 98 %.
Les épaves profondes exigeaient de nouveaux outils. Le Titanic sombra le 15 avril 1912, emportant plus de 1 500 vies, et resta invisible à environ 3 800 mètres jusqu'au 1er septembre 1985, quand une équipe dirigée par Robert Ballard et Jean-Louis Michel repéra une chaudière grâce au traîneau à caméras Argo. En 2022, l'Endurance d'Ernest Shackleton fut retrouvé à 3 008 mètres dans la mer de Weddell, droit, son nom encore lisible sur la poupe. L'archéologie sous-marine moderne est née avec George Bass, qui montra au cap Gelidonya, en Turquie, en 1960, qu'on pouvait fouiller un site immergé aussi soigneusement qu'un site terrestre ; on y ajoute aujourd'hui sonar multifaisceau, photogrammétrie et robots téléguidés.
Le saviez-vous ? Le Titanic est en train d'être dévoré : des bactéries friandes de fer, dont une espèce baptisée Halomonas titanicae d'après le navire, forment des « rusticles » en forme de stalactites qui dissolvent lentement la coque.
Les épaves sont aussi des tombes, et beaucoup sont désormais protégées : la convention de l'UNESCO de 2001 sur la protection du patrimoine culturel subaquatique privilégie leur conservation sur place. D'autres sont des menaces, comme ces pétroliers de guerre qui fuient encore des décennies après leur naufrage. Dans tous les cas, le fond marin est le plus grand musée du monde, et la plupart de ses salles sont encore plongées dans le noir.
Fig. 75 · Naufrages. Épaves célèbres par profondeur, du Mary Rose dans le Solent au Titanic à 3 800 m.
Chapitre 76 · Partie VIII
Phares et passage sûr
Pendant la plus grande partie de l'histoire, le moment le plus dangereux d'un voyage était la fin, quand un navire approchait de nuit d'une côte invisible. Un phare résout deux problèmes à la fois. Il signale le danger et il indique au navigateur où il se trouve exactement, car chaque feu a sa hauteur, sa couleur et son rythme d'éclats, consignés dans les livres des feux et sur chaque carte.
Le modèle fut le phare d'Alexandrie, bâti vers 280 av. J.-C. sous les premiers Ptolémées et attribué à l'architecte Sostrate de Cnide. Les descriptions antiques laissent penser qu'il dépassait largement 100 mètres, avec un feu au sommet visible loin au large, et il a donné aux Français et aux Espagnols leurs mots phare et faro. Des séismes le ruinèrent au XIVe siècle et, en 1477, le sultan Qaitbay bâtit un fort sur le site avec ses pierres. La tour d'Hercule romaine, à La Corogne en Espagne, datant environ du Ier siècle, est le plus ancien phare encore en service.
Bâtir sur un rocher battu par les vagues fut la grande épreuve des ingénieurs. Sur le récif d'Eddystone, à environ 14 kilomètres de Plymouth, la tour en bois d'Henry Winstanley, élevée en 1698, fut emportée par la Grande Tempête de 1703 avec Winstanley à l'intérieur. Celle de John Rudyerd brûla en 1755. La tour de John Smeaton, en 1759, assembla des blocs de granit à queue d'aronde, emboîtés comme un puzzle, avec un mortier de chaux qui durcissait sous l'eau ; elle servit de modèle pendant un siècle, du phare de Bell Rock de Robert Stevenson, en Écosse, en 1810, aux tours des côtes bretonnes et de la Nouvelle-Angleterre. Quand le rocher se creusa sous elle, la tour de Smeaton fut démontée et remontée sur le Hoe de Plymouth.
La lumière elle-même fut transformée par le physicien français Augustin Fresnel, qui en 1822 remplaça les lourds miroirs et lentilles courbes par des anneaux de prismes de verre disposés autour d'une lampe, pliant et réfléchissant sa lumière en un unique faisceau horizontal. La première fut installée à Cordouan, dans l'estuaire de la Gironde, en 1823. Une grande lentille de Fresnel portait à une vingtaine de milles nautiques, et les lentilles tournantes donnaient à chaque phare son éclat caractéristique.
Le saviez-vous ? Les bouées rouges n'ont pas le même sens des deux côtés de l'Atlantique : en entrant au port en Europe, le rouge marque le côté gauche du chenal, alors qu'aux Amériques, au Japon et en Corée il marque le côté droit.
Les feux ne sont qu'une partie du système. Bouées, balises et signaux de brume balisent les chenaux, et depuis 1980 l'association internationale des autorités de signalisation, l'AISM, les a harmonisés en ces deux régions. La navigation par satellite a rendu le gardien inutile, et le dernier phare habité de Grande-Bretagne, North Foreland dans le Kent, a été automatisé en 1998. Pourtant les feux brillent toujours, souvent à LED désormais, car un navigateur dont l'écran s'éteint peut encore se fier à un éclat sur l'horizon.
Fig. 76 · Phares et passage sûr. Un phare en mer : tour de granit, lentille de Fresnel, éclats codés et bouées.
Chapitre 77 · Partie VIII
La puissance navale
Qui contrôle la mer décide qui peut commercer, envahir et fuir. La puissance navale est la capacité d'utiliser l'océan à ses propres fins et d'en priver l'ennemi, et bien des tournants de l'histoire se sont joués sur l'eau plutôt que sur terre.
En 480 av. J.-C., une flotte grecque menée par l'Athénien Thémistocle attira une flotte perse plus nombreuse dans l'étroit détroit de Salamine, près d'Athènes. La trière grecque, galère de bois d'environ 37 mètres mue par 170 rameurs sur trois rangs, était en somme un éperon de bronze doté d'un équipage, et dans ce chenal resserré les Perses ne purent tirer parti de leur nombre. Hérodote estimait la flotte perse à plus de 1 200 navires, un chiffre que les historiens jugent exagéré, mais la victoire fut bien réelle et Athènes bâtit un empire sur ses rameurs. Une reconstitution grandeur nature, l'Olympias, lancée en 1987, a montré qu'une trière pouvait sprinter à environ 9 nœuds.
À l'époque de la voile, les flottes devinrent des batteries d'artillerie flottantes. À Trafalgar, le 21 octobre 1805, Horatio Nelson divisa ses 27 vaisseaux de ligne en deux colonnes et les lança droit à travers une ligne franco-espagnole de 33 navires. Les alliés perdirent 22 navires, beaucoup dans la tempête qui suivit, et les Britanniques aucun, même si Nelson fut tué d'une balle de mousquet. La suprématie navale britannique resta presque incontestée pendant un siècle, protégeant un empire commercial étendu sur tous les océans.
En 1890, l'officier de marine américain Alfred Thayer Mahan publia The Influence of Sea Power upon History, soutenant que la grandeur d'une nation reposait sur sa marine marchande, ses bases outre-mer et une flotte de combat concentrée. Le livre fut lu de près à Washington, Londres, Berlin et Tokyo, et nourrit une course aux cuirassés. Puis l'aviation changea les règles. À Midway, en juin 1942, les bombardiers en piqué américains, guidés par des cryptanalystes qui avaient percé les plans japonais, coulèrent quatre porte-avions japonais, l'Akagi, le Kaga, le Sōryū et le Hiryū, pour la perte de l'USS Yorktown. Le porte-avions, et non plus le cuirassé, régnait désormais sur la mer.
Le saviez-vous ? À Midway, comme un mois plus tôt en mer de Corail, les flottes ennemies ne se sont jamais vues : la bataille fut livrée entièrement par des avions.
Aujourd'hui, la puissance navale, ce sont des porte-avions nucléaires d'environ 100 000 tonnes, des sous-marins qui dissimulent des missiles nucléaires sous les vagues et des patrouilleurs qui gardent câbles sous-marins et détroits, de Taïwan à Ormuz. Les États-Unis alignent 11 porte-avions, tandis que la Chine possède désormais la plus grande marine du monde en nombre de navires. L'idée centrale de Mahan demeure : la mer est une grande route, et les marines existent pour la tenir ouverte aux amis et fermée aux ennemis.
Fig. 77 · La puissance navale. De Salamine au porte-avions : les batailles qui ont décidé qui pouvait user de la mer.
Chapitre 78 · Partie VIII
À qui appartient l'océan ?
Pendant la plus grande partie de l'histoire, la haute mer n'appartenait à personne, ou à qui possédait la flotte la plus forte. En 1609, le juriste hollandais Hugo Grotius publia Mare Liberum, la mer libre, soutenant que l'océan, comme l'air, ne pouvait être possédé et devait rester ouvert aux navires de toutes les nations. Il écrivait pour la Compagnie néerlandaise des Indes orientales, qui voulait briser la prétention du Portugal sur le commerce de l'océan Indien. L'Anglais John Selden lui répondit en 1635 par Mare Clausum, la mer fermée. Grotius l'emporta largement, à une exception près : une étroite bande côtière, fixée au XVIIIe siècle à environ 3 milles nautiques, à peu près la portée d'un canon tiré du rivage.
Au XXe siècle, les États côtiers voulurent bien davantage. La proclamation Truman de 1945 revendiqua le pétrole et les minerais du plateau continental des États-Unis ; le Chili, le Pérou et l'Équateur réclamèrent 200 milles nautiques de zones de pêche en 1952 ; l'Islande et le Royaume-Uni s'affrontèrent dans les guerres de la morue, une série d'accrochages entre chalutiers et garde-côtes, entre 1958 et 1976.
Il en résulta la convention des Nations unies sur le droit de la mer, signée à Montego Bay, en Jamaïque, le 10 décembre 1982 et en vigueur depuis 1994, souvent qualifiée de constitution des océans. Mesurée à partir d'une ligne de base côtière, elle accorde une mer territoriale de 12 milles nautiques, où l'État est souverain mais où les navires étrangers gardent un droit de passage inoffensif ; une zone contiguë jusqu'à 24 milles pour les contrôles douaniers et migratoires ; et une zone économique exclusive jusqu'à 200 milles, où l'État côtier possède poissons, pétrole, gaz et vent, tandis que les autres restent libres d'y naviguer, de la survoler et d'y poser des câbles. Là où le plateau continental se prolonge, les droits sur le fond peuvent atteindre 350 milles si une commission de l'ONU en accepte les preuves géologiques. Environ 170 parties y ont adhéré ; les États-Unis en suivent la plupart des règles mais ne l'ont jamais ratifiée.
Au-delà des juridictions nationales s'étendent la haute mer, près des deux tiers de la surface océanique, et les grands fonds, appelés simplement la Zone, déclarés patrimoine commun de l'humanité et gérés par l'Autorité internationale des fonds marins à Kingston, en Jamaïque. Les îles comptent énormément. Grâce à des territoires dispersés de la Polynésie à l'océan Indien, la France possède l'une des plus vastes ZEE du monde, plus de 10 millions de kilomètres carrés. En mer de Chine méridionale, un tribunal international a jugé en 2016 que de nombreux récifs et rochers disputés ne génèrent aucune ZEE.
Le saviez-vous ? Le mille marin vient de la Terre elle-même : il fut défini comme une minute de latitude et vaut aujourd'hui exactement 1 852 mètres.
Le chapitre le plus récent est le traité sur la haute mer, adopté en 2023 et en vigueur depuis janvier 2026, qui permet pour la première fois de créer des aires marines protégées dans les eaux internationales. La mer libre de Grotius survit, mais elle a désormais des règles.
Fig. 78 · À qui appartient l'océan ?. Les zones du droit de la mer de 1982, de la ligne de base jusqu'à la haute mer.
Chapitre 79 · Partie VIII
Cultiver la mer
En 2022, pour la première fois, les élevages ont produit plus de poissons et de coquillages que les flottes de pêche n'en ont capturé : environ 51 % du total, selon l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture. L'aquaculture, c'est-à-dire l'élevage de poissons, de coquillages et d'algues, est l'un des modes de production alimentaire qui croissent le plus vite sur la planète. L'essentiel se trouve en Asie, la Chine produisant à elle seule plus de la moitié, et une grande part du volume reste des carpes élevées en étangs d'eau douce, mais la mer rattrape son retard.
L'idée est ancienne. Les auteurs romains attribuent à l'entrepreneur Sergius Orata l'élevage d'huîtres dans le lac Lucrin, près de Naples, vers 100 av. J.-C., et les Hawaïens bâtirent des viviers à murets de pierre sur les platiers récifaux des siècles avant l'arrivée des Européens. Aujourd'hui, huîtres, moules et palourdes comptent parmi les élevages les plus doux : elles filtrent le plancton et ne demandent aucun aliment. Dans les rías de Galice, en Espagne, les moules poussent sur des cordes suspendues à des milliers de radeaux de bois appelés bateas.
L'élevage du saumon atlantique en cages flottantes a commencé en Norvège vers 1970, et le pays en produit aujourd'hui bien plus d'un million de tonnes par an, devant le Chili. Les œufs éclosent dans des bassins d'eau douce ; les jeunes poissons sont transférés au stade de smolts dans des cages en filet installées dans les fjords et les lochs, puis récoltés après un à deux ans en mer. Les problèmes sont bien documentés. Les poux de mer parasites pullulent dans les cages surpeuplées et gagnent les saumons sauvages, des poissons échappés se croisent avec les populations sauvages, les déchets s'accumulent sur le fond, et l'aliment contient encore de la farine et de l'huile de poisson tirées d'anchois sauvages et d'autres petits poissons.
Les algues sont le géant discret. Des fermes, surtout en Chine, en Indonésie, en Corée du Sud et aux Philippines, produisent plus de 35 millions de tonnes par an de laminaires, de nori et d'algues rouges, pour l'alimentation et pour des épaississants comme la carraghénane et l'agar. Le nori fut sauvé par une scientifique britannique : en 1949, la phycologue Kathleen Drew-Baker découvrit que son cycle de vie comprend un stade caché qui perfore les coquillages, ce qui permit aux producteurs japonais d'ensemencer leurs filets de façon fiable après l'effondrement des récoltes.
Le saviez-vous ? Les producteurs japonais de nori vénèrent Kathleen Drew-Baker, qui n'est jamais allée au Japon, comme la « mère de la mer », avec un monument à Uto, dans la préfecture de Kumamoto, et une cérémonie chaque mois d'avril.
L'avenir des produits de la mer se joue dans ces fermes. Cultiver algues et coquillages à côté des cages à poissons peut transformer les déchets en récoltes, et les cages au large ou les bassins à terre cherchent à fuir les côtes encombrées. Mal conduite, comme lorsque des bassins à crevettes ont remplacé les mangroves en Thaïlande et en Équateur, l'aquaculture troque un problème écologique contre un autre. Bien conduite, elle pourrait être le moyen le plus efficace pour la mer d'aider à nourrir dix milliards d'humains.
Fig. 79 · Cultiver la mer. Le cycle d'un élevage de saumon, avec les algues et coquillages qui l'épurent.
Chapitre 80 · Partie VIII
L'énergie de l'océan
L'océan est la plus grande réserve d'énergie de la planète, avec des combustibles fossiles enfouis sous son plancher et un mouvement sans fin dans ses vents, ses marées et ses vagues. Le premier puits de pétrole foré hors de vue des côtes fut achevé par Kerr-McGee dans le golfe du Mexique en 1947, à environ 17 kilomètres du rivage, et les gisements en mer fournissent aujourd'hui environ 30 % du pétrole mondial.
La mer du Nord devint le terrain d'essai. Le gisement norvégien d'Ekofisk fut découvert en 1969 et le britannique Forties en 1970, et des plateformes se dressèrent sur des jambes d'acier et de béton dans plus de 100 mètres d'eau, sur l'une des mers les plus rudes du globe. Les risques sont terribles. L'explosion de Piper Alpha, le 6 juillet 1988, tua 167 hommes, et l'éruption de Deepwater Horizon dans le golfe du Mexique, le 20 avril 2010, tua 11 ouvriers et libéra environ quatre millions de barils de pétrole.
L'éolien en mer est le successeur en plein essor. Le Danemark construisit le premier parc éolien en mer, Vindeby, en 1991, avec 11 petites turbines. En mer, les vents sont plus forts et plus réguliers qu'à terre, et les machines peuvent être gigantesques : les plus récentes ont des pales de plus de 100 mètres. Hornsea 2, à environ 89 kilomètres de la côte du Yorkshire, compte 165 éoliennes et une puissance de 1,3 gigawatt, de quoi alimenter bien plus d'un million de foyers britanniques. Dans le monde, la capacité éolienne en mer a dépassé 75 gigawatts en 2023, menée par la Chine et le Royaume-Uni, et les éoliennes flottantes ancrées en eau profonde, éprouvées pour la première fois à Hywind Scotland en 2017, ouvrent des côtes dépourvues de plateau peu profond, de la Norvège au Japon et à la Californie.
Les marées sont parfaitement prévisibles, ce qui les rend séduisantes. L'usine marémotrice de la Rance, en Bretagne, inaugurée en 1966, barre un estuaire d'une digue d'environ 750 mètres équipée de 24 turbines, pour 240 mégawatts ; la centrale sud-coréenne du lac Sihwa, ouverte en 2011, est désormais un peu plus puissante avec 254 mégawatts. Des hydroliennes, sortes d'éoliennes sous-marines, tournent dans les courants violents du Pentland Firth, en Écosse, sur le site de MeyGen. L'énergie des vagues s'est révélée plus difficile : les machines en forme de serpent Pelamis ont produit de l'électricité au large du Portugal en 2008, mais tempêtes et coûts ont coulé l'entreprise dès 2014.
Le saviez-vous ? Le frottement des marées freine lentement la rotation de la Terre et allonge la journée d'environ deux millièmes de seconde par siècle.
Le passage du forage des fonds à la récolte du mouvement qui les surmonte est bien engagé, et il soulève de nouvelles questions, des câbles qui traversent les zones de pêche aux oiseaux marins, marsouins et baleines qui partagent l'espace. La mer qui gonfla jadis les voiles du commerce mondial pourrait bien garder nos lumières allumées.
Fig. 80 · L'énergie de l'océan. Plateformes, éoliennes, barrage marémoteur et houlomoteurs sur un même bout de mer.
Partie IX
Océans et climat
Comment la mer stocke notre chaleur et notre carbone, et ce que cela coûte.
Chapitre 81 · Partie IX
Le thermostat océanique
L'eau est têtue face à la température. Il faut environ 4 200 joules pour réchauffer un kilogramme d'eau d'un seul degré Celsius, à peu près quatre fois plus que pour la même masse d'air. Le chimiste écossais Joseph Black a mesuré le premier cette propriété, la capacité thermique massique, dans les années 1760. Multipliée par la masse colossale de l'océan, quelque 270 fois celle de l'atmosphère, elle permet à la mer de stocker environ mille fois plus de chaleur que l'air. Les trois premiers mètres de l'océan en contiennent à eux seuls autant que toute l'atmosphère.
Cette capacité fait de l'océan le thermostat de la planète. Il se réchauffe lentement l'été, se refroidit lentement l'hiver et restitue sa chaleur bien après le coucher du soleil. Les côtes jouissent donc de climats océaniques aux saisons peu contrastées. Vancouver affiche en moyenne 4 °C en janvier et 18 °C en juillet ; Winnipeg, dans les Prairies à une latitude voisine, passe d'environ −16 °C à 20 °C. Édimbourg et Moscou ne sont séparées que d'un degré de latitude, et pourtant janvier tourne autour de 4 °C à Édimbourg contre −6 °C à Moscou. Les vents d'ouest venus de l'Atlantique, chargés de la chaleur apportée par le Gulf Stream, font la différence. Au Chili, en Namibie ou en Californie, l'effet joue en sens inverse : des courants froids rafraîchissent l'été et noient la côte dans le brouillard.
Le thermostat a désormais une tâche bien plus lourde. Les gaz à effet de serre piègent un surplus d'énergie, et la majeure partie finit dans la mer. Selon le rapport du GIEC de 2021, l'océan a absorbé environ 91 % de la chaleur excédentaire accumulée entre 1971 et 2018. Les terres en ont pris environ 5 %, la fonte des glaces 3 %, et l'atmosphère, où nous ressentons le réchauffement, à peine 1 %. Des chercheurs comme Sydney Levitus, qui a compilé des millions de profils de température relevés par les navires, ont montré dans les années 2000 que le contenu thermique de l'océan grimpait dans tous les bassins.
Le saviez-vous ? Dans l'hémisphère Nord, la surface de la mer est généralement la plus chaude fin août ou en septembre, des semaines après les journées les plus chaudes sur terre, tant l'eau met de temps à se réchauffer.
Ce tampon est à la fois un cadeau et une dette. Sans lui, l'air serait déjà bien plus chaud. Mais la chaleur ne disparaît pas : elle dilate l'eau de mer et fait monter son niveau, alimente des tempêtes plus violentes, blanchit les coraux et fait fondre les plateformes glaciaires par en dessous. Tant d'énergie étant stockée, l'océan continuera de se réchauffer pendant des siècles, même après l'arrêt des émissions. La mer a fait gagner du temps à l'humanité, et elle tient ses comptes avec soin.
Fig. 81 · Le thermostat océanique. Pourquoi la mer absorbe l'essentiel de notre surplus de chaleur et adoucit les côtes.
Chapitre 82 · Partie IX
Le puits de carbone océanique
Chaque année, l'humanité rejette environ 40 milliards de tonnes de dioxyde de carbone, et l'océan en reprend discrètement un quart. Le Global Carbon Project, qui tient chaque année la comptabilité carbone de la planète, estime que la mer absorbe quelque 10 milliards de tonnes de CO₂ par an, tandis que les plantes et les sols en captent près d'un tiers. L'océan renferme déjà environ 38 000 milliards de tonnes de carbone, une cinquantaine de fois plus que l'atmosphère. Deux mécanismes, appelés pompes, l'entraînent vers le fond.
La pompe physique, ou pompe de solubilité, relève de la pure chimie. Le dioxyde de carbone se dissout dans l'eau de mer, d'autant mieux qu'elle est froide. En mer du Labrador, en mer du Groenland et autour de l'Antarctique, l'eau de surface refroidie devient dense, plonge et emporte son carbone vers les profondeurs, où il peut rester des siècles, voire un millénaire. L'océan Austral assure à lui seul environ 40 % de l'absorption océanique du carbone d'origine humaine.
La pompe biologique est animée par le vivant. Le phytoplancton de la zone éclairée fixe chaque année à peu près autant de carbone que toutes les plantes terrestres. Lorsqu'il est mangé ou meurt, une partie de ce carbone sombre sous forme de neige marine : cellules mortes, mucus, pelotes fécales de copépodes et de salpes, qui dérivent vers le bas pendant des semaines. Les poissons-lanternes et le krill, qui montent se nourrir la nuit et redescendent le jour, transportent encore du carbone vers la zone crépusculaire. L'essentiel est consommé et respiré en chemin ; bien moins de 1 % atteint le fond et s'enfouit dans les sédiments.
Le saviez-vous ? À la fin des années 1980, l'océanographe John Martin, persuadé que le fer limitait la croissance du plancton, lança cette boutade restée célèbre : « Donnez-moi un demi-pétrolier de fer, et je vous donnerai une ère glaciaire. »
Nous le savons grâce à des mesures patientes. Charles David Keeling a commencé à enregistrer le CO₂ atmosphérique au Mauna Loa en 1958, et depuis 1988 des navires échantillonnent chaque mois l'eau à la station ALOHA, au large d'Hawaï, et aux Bermudes, montrant un carbone de surface qui augmente au rythme de l'air. Campagnes océanographiques, pièges à sédiments et base de données SOCAT, riche de dizaines de millions de mesures, complètent la carte mondiale. L'idée de Martin a été testée : une douzaine d'expériences de fertilisation au fer depuis 1993 ont provoqué des efflorescences, mais la quantité de carbone réellement descendue dans les abysses reste débattue.
Ce puits a un prix. Le CO₂ dissous acidifie l'eau de mer, et un océan plus chaud et plus stratifié en absorbe moins. Sans la mer, l'air contiendrait déjà bien plus de carbone : l'océan répare nos dégâts depuis deux siècles, et il commence à se fatiguer.
Fig. 82 · Le puits de carbone océanique. Gaz dissous et plancton qui coule entraînent un quart de notre CO₂ vers les abysses.
Chapitre 83 · Partie IX
Un océan qui se réchauffe
L'océan se réchauffe par le haut, et les instruments qui l'observent sont désormais assez précis pour suivre la tendance année après année. Les 2 000 premiers mètres ont gagné de la chaleur presque chaque année depuis la fin des années 1950, et une équipe internationale menée par Lijing Cheng a annoncé de nouveaux records de contenu thermique océanique en 2023 puis en 2024. En mars 2023, la température moyenne de surface de la mer a battu son record et s'y est maintenue plus d'un an.
L'instrument clé est un robot de la taille d'un homme. Depuis 1999, le programme Argo a dispersé environ 4 000 flotteurs dans les océans du globe. Chacun descend vers 1 000 mètres, dérive neuf jours, plonge à 2 000 mètres puis remonte en mesurant température et salinité, transmet ses données par satellite et redescend. Les nouveaux flotteurs Deep Argo atteignent 6 000 mètres. Avant Argo, les mesures provenaient surtout des navires sur les routes fréquentées, laissant l'océan Austral presque vierge de données. En comparant Argo aux températures relevées par le HMS Challenger dans les années 1870, Dean Roemmich et ses collègues ont constaté un réchauffement d'environ un tiers de degré en surface en plus d'un siècle.
La chaleur redessine le vivant. Poissons et plancton suivent leurs températures de prédilection, et beaucoup migrent vers les pôles à raison de plusieurs dizaines de kilomètres par décennie. En mer du Nord, la morue, la baudroie et la lompénie-serpent se sont déplacées vers le nord et en profondeur. Le maquereau a envahi les eaux islandaises vers 2007, déclenchant une longue querelle de quotas entre l'Islande, les Féroé, la Norvège et l'Union européenne. À l'est de la Tasmanie, l'une des zones qui se réchauffent le plus vite, un oursin à longues épines venu de Nouvelle-Galles du Sud a contribué à raser plus de 90 % des forêts de kelp géant.
Le saviez-vous ? Depuis les années 1930, les coraux constructeurs de récifs remontent le long des côtes japonaises, jusqu'à 14 kilomètres par an, vers des eaux autrefois trop froides pour eux.
La mémoire du plancton remonte plus loin encore. Depuis 1931, le Continuous Plankton Recorder, un échantillonneur en forme de torpille remorqué par des navires marchands, piège le plancton sur des rouleaux de soie. Ses archives montrent des copépodes d'eaux chaudes progressant d'environ 1 000 kilomètres vers le nord dans l'Atlantique Nord en quelques décennies, bouleversant le menu des larves de morue et des oiseaux marins.
Un océan plus chaud retient moins d'oxygène, se stratifie davantage et nourrit des tempêtes plus fortes. Sa chaleur dilate aussi l'eau et fait fondre la glace par en dessous. Le thermomètre qu'il faut surveiller n'est plus sur la terre ferme : il dérive à 2 000 mètres, en attendant de refaire surface.
Fig. 83 · Un océan qui se réchauffe. Flotteurs, navires et satellites suivent la chaleur qui s'accumule dans tous les bassins.
Chapitre 84 · Partie IX
La montée des mers
La mer est plus haute qu'à la naissance de vos arrière-grands-parents, et elle monte plus vite à chaque décennie. Entre 1901 et 2018, le niveau moyen des mers s'est élevé d'environ 20 centimètres, selon le GIEC. Au début du XXe siècle, il gagnait à peine plus d'un millimètre par an ; il progresse aujourd'hui d'environ 4 millimètres par an, soit trois fois plus vite.
Deux phénomènes soulèvent la mer. Le premier est la dilatation thermique : l'eau gonfle légèrement en se réchauffant, et comme l'océan a absorbé l'essentiel du surplus de chaleur, sa dilatation explique environ la moitié de la hausse depuis 1971. Le second est l'eau de fonte venue des terres. Les glaciers de montagne, de l'Alaska à l'Himalaya, ont fourni environ un cinquième de la hausse, et les calottes du Groenland et de l'Antarctique un autre cinquième, une part qui croît vite. Les variations des réserves d'eau continentales, comme les nappes pompées qui finissent dans les rivières, font le reste. La fonte de la banquise n'ajoute presque rien, car la glace flottante déplace déjà son propre poids d'eau.
On mesure tout cela de deux façons. Les marégraphes, parfois séculaires, enregistrent l'eau par rapport à la terre : celui d'Amsterdam commence en 1700. Depuis 1992, des satellites radar, de TOPEX/Poseidon à Sentinel-6 Michael Freilich, mesurent la hauteur de l'océan à quelques centimètres près depuis 1 300 kilomètres d'altitude. Les satellites gravimétriques GRACE pèsent depuis l'orbite les calottes qui fondent.
Le saviez-vous ? Si toute la glace du Groenland fondait, la mer monterait d'environ 7 mètres ; celle de l'Antarctique suffirait pour près de 60 mètres de plus.
La hausse n'est pas ressentie partout de la même façon. Le sol s'enfonce ou se relève, les courants accumulent l'eau contre certaines côtes et les tempêtes déferlent sur un niveau de base plus haut. Tuvalu, nation du Pacifique faite de neuf îles basses culminant en moyenne à 2 mètres, perd routes et jardins lors des grandes marées ; en 2023, elle a signé avec l'Australie l'Union Falepili, qui ouvre chaque année à 280 de ses citoyens une voie vers la résidence. À Venise, qui s'enfonce tandis que la mer monte, une marée de 187 centimètres a inondé presque toute la ville en novembre 2019 ; le barrage MOSE et ses 78 vannes mobiles a été levé pour la première fois en octobre 2020. À Miami, la mer remonte à travers un calcaire poreux, si bien qu'aucun mur ne la retient, et les rues sont inondées par grand soleil à marée haute. Jakarta, qui s'affaisse encore plus vite à cause du pompage des nappes, explique pourquoi l'Indonésie bâtit une nouvelle capitale à Bornéo.
D'ici 2100, le GIEC prévoit une hausse supplémentaire de 30 centimètres à un mètre environ selon les émissions, et la mer continuera de monter pendant des siècles. Quelques centimètres semblent peu de chose, jusqu'à ce qu'ils décident quelle marée inonde la rue.
Fig. 84 · La montée des mers. Environ 20 cm depuis 1900 : ce qui soulève la mer, et les lieux qui le sentent déjà.
Chapitre 85 · Partie IX
L'acidification des océans
Le dioxyde de carbone absorbé par l'océan ne reste pas inerte : il réagit. Le CO₂ se combine à l'eau de mer pour former de l'acide carbonique, qui se scinde rapidement en ions hydrogène et en bicarbonate. Ces ions hydrogène supplémentaires captent alors les ions carbonate, les briques mêmes que coraux, huîtres, escargots de mer et nombreux planctons utilisent pour bâtir coquilles et squelettes de carbonate de calcium. C'est l'acidification des océans, surnommée le jumeau maléfique du changement climatique.
Depuis le début de l'ère industrielle, le pH moyen de la surface océanique est passé d'environ 8,2 à environ 8,1. Cela paraît infime, mais l'échelle du pH est logarithmique : une baisse de 0,1 représente environ 30 % d'ions hydrogène en plus. L'eau de mer reste basique, si bien que le mot « acidification » décrit une direction, non une mer d'acide. Avec de fortes émissions, le pH de surface pourrait atteindre environ 7,7 en 2100, un niveau inconnu depuis des millions d'années.
Nous le savons grâce à de longues séries de mesures. À la station ALOHA, au nord d'Oahu, les chercheurs du Hawaii Ocean Time-series analysent la chimie de l'eau environ une fois par mois depuis 1988, et la courbe du pH descend régulièrement tandis que le CO₂ augmente. Les séries des Bermudes, des Canaries et d'Islande racontent la même histoire. Des laboratoires naturels aident aussi : au large d'Ischia, en Italie, des sources volcaniques font bouillonner du CO₂, et en 2008 Jason Hall-Spencer et ses collègues y ont constaté l'absence d'oursins et de patelles et des coquilles d'escargots piquées là où le pH était le plus bas.
Le saviez-vous ? Lors d'une expérience célèbre de la NOAA, la coquille d'un papillon de mer plongée dans une eau à la chimie prévue pour 2100 était fortement rongée au bout de 45 jours seulement.
Les premières victimes sont souvent les plus petites. Les ptéropodes, ou papillons de mer, sont des escargots nageurs de quelques millimètres qui nourrissent saumons, harengs et baleines. En 2012, Nina Bednaršek et ses collègues ont montré que leurs coquilles se dissolvaient dans l'océan Austral, puis ont relevé des dégâts étendus le long de la côte ouest des États-Unis. Les eaux polaires froides, qui absorbent facilement le CO₂, deviennent corrosives les premières. Coraux d'eau froide, coccolithophores, jeunes huîtres et moules sont tous vulnérables.
Le coup de semonce est venu de l'Oregon. Entre 2007 et 2009, l'écloserie Whiskey Creek, dans la baie de Netarts, a subi des mortalités massives de larves d'huîtres. Le chimiste Burke Hales et le responsable de l'écloserie Alan Barton en ont trouvé la cause : une eau d'upwelling riche en CO₂ empêchait les larves de former leur première coquille. Les écloseries surveillent désormais leur eau et y ajoutent du carbonate pour la tamponner, une parade coûteuse pour une seule baie. Pour le grand large, le seul tampon réel est la baisse des émissions : la chimie, contrairement à la politique, ne se négocie pas.
Fig. 85 · L'acidification des océans. Le surplus de CO₂ acidifie l'eau de mer et prive les bâtisseurs de coquilles de carbonate.
Chapitre 86 · Partie IX
Le blanchissement des coraux
Un corail constructeur de récif est une association. Dans les tissus transparents de chaque minuscule polype vivent des millions d'algues unicellulaires, les zooxanthelles, de la famille des Symbiodiniacées. Elles font la photosynthèse dans les eaux peu profondes et ensoleillées et transmettent au corail des sucres qui couvrent jusqu'à 90 % de ses besoins énergétiques. En échange, elles reçoivent abri, nutriments et une place au soleil. Elles donnent aussi aux coraux une grande partie de leurs couleurs.
La chaleur rompt le pacte. Quand l'eau reste environ 1 °C au-dessus du maximum estival habituel pendant plusieurs semaines, la photosynthèse des algues se dérègle et produit des formes d'oxygène toxiques. Le corail les expulse, et son squelette de calcaire blanc apparaît à travers les tissus vides : c'est le blanchissement. Un corail blanchi n'est pas mort, mais il meurt de faim. Si la chaleur retombe vite, il peut retrouver ses algues ; sinon, il meurt et se couvre bientôt d'algues filamenteuses. Les récifs coralliens occupent moins de 1 % des fonds marins mais abritent environ un quart des espèces marines connues.
Les scientifiques suivent le danger depuis l'espace. Le programme Coral Reef Watch de la NOAA combine les températures satellitaires en degrés-semaines de chauffe, un cumul du stress thermique sur douze semaines. Quatre degrés-semaines entraînent un blanchissement important ; huit, un blanchissement généralisé et des mortalités. Sur le terrain, des chercheurs comme Terry Hughes, de l'université James Cook, ont survolé la Grande Barrière à basse altitude, évaluant des centaines de récifs par jour.
Le saviez-vous ? En juillet 2023, une bouée de Manatee Bay, en Floride, a mesuré une eau à 38,4 °C, presque la température d'un bain chaud, lors d'une vague de chaleur qui a blanchi les récifs des Keys.
Le blanchissement massif à l'échelle mondiale est un phénomène récent. Le premier épisode global accompagna le puissant El Niño de 1997-1998, qui tua jusqu'à 90 % des coraux peu profonds dans certaines zones des Seychelles et des Maldives. Un deuxième suivit en 2010. Le troisième, de 2014 à 2017, fut le plus long ; en 2016, environ 30 % des coraux de la Grande Barrière moururent. La NOAA et l'Initiative internationale pour les récifs coralliens ont confirmé un quatrième épisode mondial en avril 2024, et en 2025 une chaleur suffisante pour blanchir avait touché environ 84 % de la surface récifale mondiale. La Grande Barrière a connu en 2024 son cinquième blanchissement massif en huit ans.
L'espoir demeure. Les coraux du golfe d'Aqaba, en mer Rouge, supportent des températures exceptionnellement élevées, et des chercheurs sélectionnent et transplantent des coraux résistants en Floride et en Australie. Mais il faut au moins une décennie pour se rétablir, et les répits entre vagues de chaleur raccourcissent. Un récif survit à une fièvre ; pas à une fièvre tous les deux étés.
Fig. 86 · Le blanchissement des coraux. Quand la chaleur rompt l'alliance entre corail et algues, le récif devient blanc.
Chapitre 87 · Partie IX
La fonte de la banquise
Chaque hiver, l'océan Arctique gèle, et chaque été une partie de ce couvercle fond. Le minimum de septembre est le meilleur indicateur de la santé de la glace, et il baisse depuis que les satellites l'observent. Depuis le début des relevés continus par micro-ondes passives, fin 1978, le minimum de septembre a diminué d'environ 12 % par décennie. Au début des années 1980, il couvrait environ 7 millions de kilomètres carrés ; le 16 septembre 2012, il est tombé au record d'environ 3,4 millions. La glace s'est aussi amincie : son volume estival a chuté d'environ trois quarts.
La banquise compte parce qu'elle est un miroir. La glace enneigée renvoie jusqu'à 85 % environ de la lumière du soleil, tandis que l'océan libre, l'une des surfaces les plus sombres de la Terre, n'en réfléchit qu'environ 6 %. Quand la glace fond, l'eau sombre absorbe davantage de chaleur, ce qui fait fondre plus de glace : c'est la rétroaction glace-albédo. Elle explique en partie pourquoi l'Arctique s'est réchauffé près de quatre fois plus vite que la moyenne mondiale depuis 1979, selon une étude de Mika Rantanen et ses collègues publiée en 2022.
Les satellites mesurent la surface, mais ce sont les hommes sur la glace qui en décrivent la nature. Fridtjof Nansen laissa son navire, le Fram, se faire prendre par la banquise et dériver à travers l'Arctique de 1893 à 1896. En 2019-2020, le brise-glace allemand Polarstern reprit l'idée pour l'expédition MOSAiC, la plus grande expédition polaire de l'histoire, dérivant un an avec un floe tandis que des centaines de scientifiques étudiaient la glace, l'océan et l'air. Le satellite européen CryoSat-2 mesure l'épaisseur de la glace depuis 2010.
Le saviez-vous ? La fonte de la banquise ne fait presque pas monter la mer, car la glace flottante déplace déjà son propre poids d'eau ; c'est la fonte des glaces terrestres qui élève les océans.
La faune de la banquise perd sa plateforme. Les ours polaires chassent les phoques annelés et barbus depuis le bord de la glace et aux trous de respiration ; quand la débâcle est précoce, ils doivent jeûner à terre. Dans l'ouest de la baie d'Hudson, où la saison sans glace s'est allongée de plusieurs semaines, la population d'ours a diminué de moitié environ depuis les années 1980. Les morses se rassemblent par milliers sur les plages d'Alaska et de Russie lorsque la glace recule au-delà de leurs zones d'alimentation.
D'autres y voient une aubaine. La route maritime du Nord, le long des côtes arctiques russes, peut raccourcir de milliers de kilomètres le trajet entre l'Asie orientale et l'Europe, et en 2018 le Venta Maersk est devenu le premier porte-conteneurs à l'emprunter. Au sud, la banquise antarctique, longtemps stable, a plongé à des niveaux records en 2023. Le GIEC prévoit un Arctique pratiquement libre de glace au moins un mois de septembre avant 2050. Le sommet du monde passe du blanc au bleu.
Fig. 87 · La fonte de la banquise. La banquise recule : un miroir blanc devient une mer sombre qui absorbe la chaleur.
Chapitre 88 · Partie IX
Ouragans et typhons
Un cyclone tropical est la manière la plus violente dont l'océan se débarrasse de sa chaleur. Cette même tempête s'appelle ouragan dans l'Atlantique et le Pacifique nord-est, typhon dans le Pacifique nord-ouest et simplement cyclone dans l'océan Indien et le Pacifique sud. Toutes ont besoin du même carburant : une eau de surface d'au moins 26 °C environ, chaude jusqu'à une cinquantaine de mètres de profondeur, à au moins cinq degrés de l'équateur, là où la rotation de la Terre peut mettre la tempête en mouvement tournant.
La tempête fonctionne comme un moteur thermique, modèle développé par le météorologue du MIT Kerry Emanuel. L'air chaud et humide converge en spirale vers la basse pression centrale et s'élève. En se condensant en nuages gigantesques, sa vapeur d'eau libère d'énormes quantités de chaleur latente, qui creusent encore la pression et aspirent davantage d'air. Autour d'un œil calme et dégagé, souvent large de 30 à 60 kilomètres, se dresse le mur de l'œil, un anneau d'orages où les vents sont les plus violents. Des bandes de pluie spirales s'étirent vers l'extérieur et, tout en haut, entre 12 et 15 kilomètres, l'air s'échappe en un vaste flux sortant. Derrière la tempête s'étire un sillage d'eau froide brassée.
Nous les surveillons de près. Les satellites suivent chaque tempête dès sa formation, et les Hurricane Hunters de l'US Air Force et de la NOAA traversent le mur de l'œil en avion, larguant des sondes, les dropsondes, qui transmettent pression, vent et température pendant leur chute. Sur l'échelle de Saffir-Simpson, un ouragan de catégorie 5 souffle des vents soutenus d'au moins 252 kilomètres à l'heure.
Le saviez-vous ? Les cyclones tropicaux tournent dans le sens inverse des aiguilles d'une montre dans l'hémisphère Nord et dans le sens des aiguilles d'une montre dans l'hémisphère Sud, et aucun n'a jamais traversé l'équateur.
Le vent n'est généralement pas le pire tueur. L'onde de tempête, un dôme d'eau poussé vers la côte par le vent et la basse pression, cause l'essentiel des dégâts. Lorsque l'ouragan Katrina frappa la côte du golfe du Mexique le 29 août 2005, sa surcote atteignit environ 8,5 mètres au Mississippi ; les digues cédèrent à La Nouvelle-Orléans, environ 80 % de la ville fut inondée et plus de 1 800 personnes moururent. Le typhon Haiyan, l'un des plus intenses jamais arrivés sur terre, frappa les Philippines le 8 novembre 2013 avec des vents soutenus estimés à plus de 300 kilomètres à l'heure, et sa surcote balaya Tacloban ; plus de 6 000 personnes périrent. Le cyclone de Bhola, en 1970, fit au moins 300 000 morts dans l'actuel Bangladesh, qui a depuis réduit drastiquement ses bilans grâce aux alertes précoces et à des milliers d'abris anticycloniques.
Des mers plus chaudes changent la donne. Les scientifiques ne prévoient pas beaucoup plus de tempêtes au total, mais une part croissante atteint les catégories les plus fortes, apporte plus de pluie et s'intensifie plus vite : en 2023, l'ouragan Otis passa de tempête tropicale à catégorie 5 en à peine plus d'une journée avant de frapper Acapulco. Chaque degré de plus dans la mer est du carburant dans le réservoir.
Fig. 88 · Ouragans et typhons. Un moteur thermique alimenté par l'eau chaude : anatomie d'un cyclone tropical.
Chapitre 89 · Partie IX
Les vagues de chaleur marines
Les vagues de chaleur existent aussi en mer, et elles peuvent durer bien plus longtemps que sur terre. Des chercheurs menés par Alistair Hobday ont défini en 2016 une vague de chaleur marine comme une période d'au moins cinq jours pendant laquelle la température de l'eau reste au-dessus des 10 % de valeurs les plus chaudes pour ce lieu et cette saison. Selon ce critère, le nombre de jours de vague de chaleur marine a à peu près doublé entre 1982 et 2016, et le GIEC estime que la plupart des épisodes récents ont été rendus plus probables par le réchauffement d'origine humaine.
La plus célèbre est le Blob. Fin 2013, une vaste zone du Pacifique nord-est, au large de l'Alaska, ne s'est pas refroidie de l'hiver, une dorsale persistante de hautes pressions ayant calmé les tempêtes qui brassent normalement la mer. Le climatologue de l'État de Washington Nick Bond la baptisa ainsi en 2014. À son apogée, l'eau était jusqu'à 2,5 °C environ plus chaude que la normale, et la tache chaude s'étendait de l'Alaska au Mexique. Elle persista jusqu'en 2016.
Ses effets se propagèrent dans tout le réseau alimentaire. En 2015, la plus grande efflorescence jamais observée sur la côte ouest de la diatomée toxique Pseudo-nitzschia chargea les coquillages d'acide domoïque, retardant puis fermant la saison du crabe dormeur du Pacifique en Californie. Les copépodes gras d'eaux froides furent remplacés par des espèces d'eaux chaudes plus maigres. Peut-être 100 000 stariques de Cassin, voire davantage, moururent de faim durant l'hiver 2014-2015, et en 2015-2016 environ 62 000 guillemots de Troïl morts s'échouèrent de la Californie à l'Alaska ; les chercheurs estiment que jusqu'à un million périrent. La morue du golfe d'Alaska s'effondra au point que la pêcherie fédérale ferma en 2020. Dans le nord de la Californie, l'eau chaude, la maladie du dépérissement des étoiles de mer et une explosion d'oursins violets détruisirent plus de 90 % des forêts de kelp le long des côtes de Sonoma et de Mendocino.
Le saviez-vous ? Entre 2018 et 2021, quelque 10 milliards de crabes des neiges ont disparu de la mer de Béring après une vague de chaleur marine, et l'Alaska a annulé sa saison de pêche pour la première fois.
D'autres océans racontent la même histoire. En 2011, une vague de chaleur surnommée Ningaloo Niño a porté l'eau au large de l'Australie-Occidentale jusqu'à 5 °C au-dessus de la normale et anéanti le kelp sur une centaine de kilomètres de côte. En mer de Tasman, un épisode a duré 251 jours en 2015-2016. En Méditerranée, les vagues de chaleur de 2003 puis de 2022 ont tué gorgones, éponges et herbiers sur des milliers de kilomètres de côtes rocheuses, avec par endroits une eau de surface jusqu'à 5 °C au-dessus de la normale.
Les vagues de chaleur marines se prévoient désormais comme la météo, grâce aux températures satellitaires et aux modèles océaniques, ce qui permet aux gestionnaires des pêches et des parcs récifaux de s'y préparer. Elles deviennent plus longues, plus intenses et plus fréquentes. Sur terre, une canicule se brise en quelques jours ; en mer, elle peut mijoter toute une année.
Fig. 89 · Les vagues de chaleur marines. Du « Blob » à la Méditerranée : quand des pans de mer surchauffent pendant des mois.
Chapitre 90 · Partie IX
Les zones mortes
Dans certaines parties de la mer, les poissons fuient, les crabes grimpent sur le rivage et tout ce qui ne peut s'échapper suffoque. Ce sont les zones mortes : des eaux de fond contenant moins d'environ 2 milligrammes d'oxygène dissous par litre, un état appelé hypoxie. En 2008, Robert Diaz et Rutger Rosenberg ont recensé plus de 400 zones mortes côtières dans le monde, couvrant quelque 245 000 kilomètres carrés, et leur nombre a augmenté depuis. La plupart sont d'origine humaine.
La chaîne commence à terre. L'azote et le phosphore des engrais, du fumier et des eaux usées descendent les fleuves jusqu'à la mer, où ils nourrissent d'immenses efflorescences de phytoplancton. Quand celles-ci meurent, elles coulent, et les bactéries qui les décomposent consomment l'oxygène de l'eau. En été, l'eau douce et chaude des fleuves flotte sur l'eau de mer plus froide et plus salée comme un couvercle, empêchant l'oxygène de surface de descendre. L'eau de fond devient hypoxique, parfois totalement anoxique.
L'exemple le plus étudié se trouve dans le golfe du Mexique, où le Mississippi draine environ 41 % des États-Unis contigus, dont la Corn Belt. Depuis 1985, Nancy Rabalais et ses collègues du Louisiana Universities Marine Consortium cartographient chaque été la zone morte depuis leurs navires, en descendant des capteurs d'oxygène le long du plateau de Louisiane et du Texas. En 2017, elle a atteint un record d'environ 22 700 kilomètres carrés, un peu plus que le pays de Galles. Les crevettiers doivent aller toujours plus loin pour trouver une prise.
La mer Baltique abrite l'une des plus grandes zones mortes d'origine humaine au monde. Ses bassins profonds dépendent de rares afflux d'eau salée et oxygénée venue de la mer du Nord par les détroits danois, et entre deux afflux, des décennies de rejets agricoles et urbains ont privé d'oxygène jusqu'à 70 000 kilomètres carrés de fonds environ. La morue de la Baltique orientale souffre de l'asphyxie de ses frayères. La baie de Chesapeake, la mer de Chine orientale et les côtes d'Oman ont aussi les leurs.
Le saviez-vous ? Sous environ 150 mètres, la mer Noire est naturellement dépourvue d'oxygène, et en 2018 des chercheurs y ont annoncé la découverte d'un navire marchand grec d'environ 2 400 ans presque parfaitement conservé.
La bonne nouvelle vient justement du plateau nord-ouest de la mer Noire. Dans les années 1970 et 1980, les engrais charriés par le Danube et d'autres fleuves y avaient créé une zone morte atteignant environ 40 000 kilomètres carrés. Lorsque l'Union soviétique s'est effondrée en 1991, l'usage d'engrais subventionnés s'est écroulé dans la région, et en une décennie la zone morte a largement reculé tandis que la vie revenait en partie, comme l'a documenté le scientifique britannique Laurence Mee. Le rétablissement reste partiel et fragile, mais la leçon est claire : les zones mortes ne sont pas définitives. Coupez le flot de nutriments, et la mer peut respirer à nouveau.
Fig. 90 · Les zones mortes. Des engrais aux eaux asphyxiées, et comment une mer a fini par guérir.
Partie X
Sauver les mers
Surpêche, plastique et bruit, et celles et ceux qui inversent la tendance.
Chapitre 91 · Partie X
La surpêche
On parle de surpêche lorsque les poissons sont capturés plus vite qu'ils ne se reproduisent et ne grandissent. Un stock de poissons ressemble à un compte en banque : si l'on ne prélève que les intérêts, le capital continue de rapporter ; si l'on entame le capital, le compte se vide. Ce niveau sûr s'appelle le rendement maximal durable, formalisé dans les années 1950 par le biologiste américain Milner Schaefer. Dans son modèle simple, un stock produit son plus gros surplus lorsqu'il est maintenu à environ la moitié de sa taille naturelle. En dessous, le surplus fond avec lui.
Aucun effondrement n'a enseigné cette leçon plus brutalement que celui de la morue du Nord, sur les Grands Bancs de Terre-Neuve. Pendant près de cinq siècles après le voyage de Jean Cabot en 1497, pêcheurs basques, portugais, français, anglais et terre-neuviens la prirent à la ligne. Puis vinrent les chalutiers-usines diesel, capables de pêcher toute l'année et de congeler les prises à bord. Les captures culminèrent vers 800 000 tonnes en 1968. La zone de pêche de 200 milles instaurée par le Canada en 1977 écarta les flottes étrangères, mais les quotas canadiens restèrent trop élevés, en partie parce que les rendements semblaient bons alors que les chalutiers traquaient simplement les derniers bancs denses. Le 2 juillet 1992, le ministre des Pêches John Crosbie annonça un moratoire. Quelque 30 000 personnes perdirent leur travail, et le stock reproducteur était tombé à peut-être 1 ou 2 % de sa taille passée.
Le saviez-vous ? Une lettre de 1497 rapporte que les marins de Cabot affirmaient que la mer, au large de Terre-Neuve, grouillait tant de poissons qu'on pouvait les puiser avec des paniers lestés de pierres.
Le problème est aussi psychologique. En 1995, le spécialiste des pêches Daniel Pauly a baptisé le syndrome de la référence changeante : chaque génération prend la mer de sa jeunesse pour la norme. L'historienne Loren McClenachan l'a montré avec des photos de poissons-trophées suspendus sur les quais de Key West, en Floride : environ 20 kilos en moyenne à la fin des années 1950, environ 2,3 kilos en 2007, et des pêcheurs toujours souriants.
La pêche tue aussi ce qu'elle ne cherche pas. Ces prises accessoires comprennent dauphins, tortues, requins et oiseaux : des albatros se noient sur les palangres de l'océan Austral, et le vaquita, petit marsouin du golfe de Californie, ne compte plus qu'une dizaine d'individus à cause des filets maillants illégaux tendus pour le totoaba.
En 2024, la FAO estimait qu'environ 38 % des stocks évalués étaient surexploités. Pourtant, les fermetures fonctionnent : le hareng de la mer du Nord s'est rétabli en une décennie, et le Canada a rouvert en 2024 une modeste pêche commerciale de la morue du Nord. La mer pardonne lentement, mais elle pardonne.
Fig. 91 · La surpêche. Comment la morue des Grands Bancs a disparu, et pourquoi chaque génération oublie.
Chapitre 92 · Partie X
Mers de plastique
En 1997, le marin et chercheur Charles Moore ramenait son catamaran Alguita vers la Californie après une course vers Hawaï lorsqu'il coupa par le cœur calme du Pacifique Nord. Pendant une semaine, raconta-t-il, il vit du plastique à la surface chaque fois qu'il regardait. Il venait de trouver ce qu'on appelle le vortex de déchets du Pacifique nord, une zone où le gyre subtropical, lente roue tournant dans le sens des aiguilles d'une montre formée par le Kuroshio et les courants du Pacifique Nord, de Californie et nord-équatorial, rassemble les débris venus de tout le pourtour de l'océan.
Contrairement à un mythe tenace, ce n'est pas une île sur laquelle on pourrait marcher. L'essentiel du plastique forme un confetti épars, souvent trop petit pour être vu d'un bateau. En 2018, Laurent Lebreton et ses collègues, à l'aide de filets et de survols aériens, ont estimé que la plaque entre Hawaï et la Californie couvre environ 1,6 million de kilomètres carrés et contient quelque 80 000 tonnes de plastique, en 1 800 milliards de fragments. Le matériel de pêche représentait au moins 46 % de la masse. Chacun des cinq grands gyres subtropicaux possède une zone d'accumulation semblable.
Le plastique ne pourrit pas : il se fragmente. Le soleil et les vagues brisent bouteilles et sacs en microplastiques, morceaux de moins de 5 millimètres, terme popularisé en 2004 par le biologiste britannique Richard Thompson. On en trouve dans la banquise arctique, dans les sédiments profonds et jusque dans des amphipodes de la fosse des Mariannes ; un sac plastique a même été observé à 10 898 mètres de profondeur. En 2015, Jenna Jambeck et ses collègues estimaient que 4,8 à 12,7 millions de tonnes de plastique avaient gagné l'océan depuis la terre pour la seule année 2010.
Le saviez-vous ? L'île Henderson, atoll inhabité du Pacifique Sud, comptait en 2017 environ 38 millions de déchets plastiques sur ses plages, apportés de tout l'océan.
La faune en paie le prix. Sur l'atoll de Midway, les albatros de Laysan prennent briquets et bouchons pour de la nourriture et en gavent leurs poussins. Les filets fantômes, perdus ou abandonnés, continuent pendant des années de piéger tortues, requins et phoques : aux Maldives, l'Olive Ridley Project a secouru des centaines de tortues emmêlées.
Nettoyer le large est lent et coûteux ; la vraie solution, disent la plupart des experts, se trouve en amont : une meilleure collecte des déchets, moins d'emballages jetables et des engins de pêche traçables. Les négociations de l'ONU sur un traité mondial, à Busan en 2024 puis à Genève en 2025, se sont achevées sans accord. Pendant ce temps, le vortex continue de tourner, et son plastique est plus vieux que bien de ses lecteurs.
Fig. 92 · Mers de plastique. Les gyres rassemblent nos déchets en vastes soupes de filets et de microplastiques.
Chapitre 93 · Partie X
Marées noires
Le 18 mars 1967, le superpétrolier Torrey Canyon, chargé d'environ 119 000 tonnes de brut koweïtien, s'échoua sur le récif des Seven Stones, entre la pointe de Land's End et les îles Scilly. C'était la première grande marée noire, et personne ne savait quoi faire. Le pétrole souilla les plages de Cornouailles et de Bretagne. La Royal Navy et la RAF bombardèrent l'épave pour enflammer la nappe, et l'on répandit sur le littoral des milliers de tonnes de détergents agressifs qui, montrèrent plus tard les études, tuèrent davantage de patelles, de balanes et d'algues que le pétrole lui-même.
Le brut est un mélange de milliers d'hydrocarbures. Les fractions légères s'évaporent en quelques jours, les vagues battent le reste en une émulsion collante surnommée mousse au chocolat, et des bactéries comme Alcanivorax digèrent lentement ce qui subsiste. Le pétrole tue en enrobant : les oiseaux perdent l'imperméabilité de leur plumage et meurent de froid, tout comme les loutres de mer, qui comptent sur leur fourrure plutôt que sur la graisse.
Peu après minuit, le 24 mars 1989, l'Exxon Valdez heurta le récif de Bligh, dans le détroit du Prince-William, en Alaska, et déversa environ 37 000 tonnes de brut. Le pétrole s'étala sur quelque 2 000 kilomètres de côtes et tua environ 250 000 oiseaux marins, des milliers de loutres et des centaines de phoques. Des poches de pétrole subsistent sous les galets des décennies plus tard. La catastrophe aboutit à l'Oil Pollution Act de 1990 et à l'abandon progressif des pétroliers à simple coque au profit de la double coque.
Le saviez-vous ? La plus grande marée noire de pétrolier jamais enregistrée n'est aucune des trois célèbres : en 1979, l'Atlantic Empress perdit environ 287 000 tonnes après une collision au large de Tobago, mais l'essentiel brûla ou se dispersa en mer.
Le pire déversement accidentel en mer vint d'un puits. Le 20 avril 2010, la plateforme Deepwater Horizon explosa dans le golfe du Mexique, tuant 11 ouvriers. Le puits Macondo, à environ 1 500 mètres de fond, jaillit pendant 87 jours et libéra près de 4,9 millions de barils avant d'être bouché le 15 juillet. Pour la première fois, on injecta du dispersant directement à la tête du puits, créant d'immenses panaches profonds que des navires de recherche suivirent sur des kilomètres.
La bonne nouvelle se cache dans les statistiques. L'ITOPF recense les déversements de plus de 700 tonnes : environ 25 par an dans les années 1970, moins de deux par an dans les années 2010. Des accidents surviennent encore, comme celui du Wakashio à Maurice en 2020, mais règles, doubles coques et meilleure navigation fonctionnent. Chaque règle de sécurité d'un pétrolier est écrite avec du pétrole.
Fig. 93 · Marées noires. Trois catastrophes, trois leçons : d'une épave bombardée à un puits profond bouché.
Chapitre 94 · Partie X
Une mer plus bruyante et plus éclairée
L'océan n'a jamais été silencieux, mais il était plus calme. Le son voyage environ quatre fois et demie plus vite dans l'eau que dans l'air et porte sur des centaines de kilomètres : baleines, dauphins et de nombreux poissons s'en servent pour trouver nourriture, partenaires et congénères. Depuis les années 1950, une nouvelle voix s'est jointe au chœur : le grondement grave et continu d'environ 100 000 grands navires marchands. La source la plus bruyante est en général l'hélice, où la cavitation, l'implosion de minuscules bulles de vapeur sur les pales, produit un rugissement qui recouvre les appels graves des baleines bleues et des rorquals communs.
Nous savons que la mer devient plus bruyante parce qu'on l'écoute depuis des décennies. Au large de l'île San Nicolas, en Californie, Mark McDonald, John Hildebrand et Sean Wiggins ont comparé des enregistrements des années 1960 et du début des années 2000 : le bruit de basse fréquence avait gagné environ 10 décibels, soit une énergie sonore à peu près décuplée. La preuve la plus frappante vint par hasard : après les attentats du 11 septembre 2001, le trafic baissa dans la baie de Fundy, au Canada, le bruit sous-marin chuta d'environ 6 décibels, et Rosalind Rolland et ses collègues constatèrent que les hormones de stress des baleines noires de l'Atlantique Nord diminuaient elles aussi.
Certains sons sont plus brutaux. En mars 2000, 17 cétacés, surtout des baleines à bec, s'échouèrent aux Bahamas quelques heures après un exercice de l'US Navy utilisant un sonar à moyenne fréquence ; un rapport officiel jugea le sonar la cause la plus plausible. Après des échouages semblables aux Canaries en 2002, on découvrit des lésions dues à des bulles de gaz chez les animaux morts, et l'Espagne interdit en 2004 les exercices de sonar autour de l'archipel.
Le saviez-vous ? Les flottilles de pêche au calmar utilisent des lampes si puissantes pour attirer leurs proies qu'elles apparaissent sur les images satellite nocturnes de la Terre, de la mer du Japon aux eaux argentines.
La lumière est une pollution plus récente. Une étude de 2021 menée par Tim Smyth estime que l'éclairage côtier atteint des niveaux biologiquement importants sur environ 1,9 million de kilomètres carrés de mer. Les bébés tortues, qui rejoignent l'eau en visant l'horizon le plus clair, rampent vers les lampadaires ; les plages de Floride utilisent désormais un éclairage faible et ambré pendant la ponte.
Contrairement au plastique, le bruit cesse dès que sa source s'arrête. Hélices mieux conçues, coques lisses et vitesse réduite suffisent à l'atténuer. Depuis 2017, le programme ECHO du port de Vancouver demande aux navires de ralentir dans le détroit de Haro, refuge des orques résidentes du Sud, et l'OMI a mis à jour ses lignes directrices en 2023. Baisser le volume de la mer est une solution applicable du jour au lendemain.
Fig. 94 · Une mer plus bruyante et plus éclairée. Hélices, sonars et projecteurs envahissent un monde bâti sur le son et l'obscurité.
Chapitre 95 · Partie X
Passagers clandestins et envahisseurs
Chaque grand navire transporte une mer cachée. Pour rester stables à vide, les cargos pompent de l'eau de ballast dans un port et la rejettent dans un autre, souvent à l'autre bout du monde. Des milliards de tonnes circulent ainsi chaque année, avec le plancton, les larves, les crabes et les microbes embarqués. La plupart meurent dans l'obscurité des cuves. Quelques-uns survivent au voyage, et certains trouvent un nouveau foyer sans prédateurs, parasites ni concurrents. Le passager clandestin devient alors une espèce envahissante.
Le cas le plus spectaculaire commença au début des années 1980, quand un cténophore de l'Atlantique ouest, Mnemiopsis leidyi, fut signalé pour la première fois en mer Noire. Simple sac transparent de cellules collantes, il dévore zooplancton, œufs et larves de poissons et peut doubler ses effectifs en quelques jours. En 1989, sa biomasse était estimée à environ un milliard de tonnes, et la pêche à l'anchois s'effondra, aidée par la surpêche et la pollution. Le remède arriva par la même voie : en 1997 apparut un autre cténophore, Beroe ovata, qui se nourrit de Mnemiopsis, et le plancton commença à se rétablir. En Amérique du Nord, la moule zébrée, découverte en 1988 dans le lac Sainte-Claire après un voyage en ballast, obstrue depuis les prises d'eau des Grands Lacs.
Tous les envahisseurs ne voyagent pas par bateau. Les poissons-lions, prédateurs rayés de l'Indo-Pacifique aux épines venimeuses, furent signalés au large de la Floride en 1985, très probablement relâchés d'aquariums. Ils ont gagné les Caraïbes, le golfe du Mexique et jusqu'au Brésil. En 2008, Mark Albins et Mark Hixon ont montré qu'un seul poisson-lion sur un petit récif des Bahamas réduisait d'environ 79 % en cinq semaines le nombre de jeunes poissons indigènes. Des plongeurs organisent désormais des concours de chasse, et les restaurants les servent : sans doute la mesure de conservation la plus savoureuse jamais imaginée.
Le saviez-vous ? Depuis l'ouverture du canal de Suez en 1869, des centaines d'espèces de la mer Rouge ont gagné la Méditerranée, une migration baptisée lessepsienne, du nom de Ferdinand de Lesseps.
Les coques transportent aussi des passagers : balanes, ascidies et algues s'y fixent en salissures biologiques, et le crabe vert européen s'est ainsi répandu jusqu'en Afrique du Sud, en Australie et sur les deux côtes de l'Amérique du Nord. En 1984, une souche de l'algue Caulerpa taxifolia, sans doute échappée d'un aquarium de Monaco, commença à étouffer les herbiers méditerranéens.
Prévenir coûte bien moins cher que guérir. La convention internationale sur la gestion des eaux de ballast de l'OMI, en vigueur depuis 2017, impose aux navires de traiter leurs ballasts par filtration, rayons ultraviolets ou autres systèmes avant rejet. Une fois un envahisseur installé, l'éradication est rarement possible : la meilleure défense est d'empêcher le prochain clandestin de descendre du bateau.
Fig. 95 · Passagers clandestins et envahisseurs. Ballasts, canaux et aquariums font voyager des espèces, parfois avec fracas.
Chapitre 96 · Partie X
Les aires marines protégées
Une aire marine protégée désigne toute portion de mer réservée à la conservation de la nature, mais l'étiquette recouvre des réalités très diverses. Certaines interdisent seulement les forages ou le chalutage de fond et autorisent presque tout le reste. La forme la plus stricte, la réserve intégrale, proscrit toute pêche et toute extraction. Beaucoup de réserves sont zonées comme une cible : un cœur entièrement protégé, une zone tampon où une pêche limitée ou traditionnelle est permise, puis la mer ouverte.
L'une des premières réserves intégrales fut créée en 1975 à Leigh, au nord d'Auckland, en Nouvelle-Zélande, après des années de campagne du biologiste Bill Ballantine. En quelques décennies, les vivaneaux y devinrent plusieurs fois plus nombreux et plus gros qu'à l'extérieur, et les langoustes revinrent en force. Les grands prédateurs mangèrent alors les oursins qui avaient tondu les rochers, et les forêts de laminaires repoussèrent.
Le saviez-vous ? À Cabo Pulmo, dans le golfe de Californie, où des familles de pêcheurs ont soutenu un parc sans pêche créé en 1995, la biomasse de poissons du récif a augmenté d'environ 460 % entre 1999 et 2009.
La protection profite aussi aux pêcheurs du dehors. Poissons et langoustes devenus grands dans la réserve franchissent la limite, et les grosses femelles libèrent bien plus d'œufs, dont les larves dérivent au gré des courants. Cet effet de débordement a été mesuré à Apo Island, aux Philippines, où le biologiste Angel Alcala aida les habitants à créer un petit sanctuaire en 1982, ainsi que dans des réserves méditerranéennes. Les pêcheurs le savent les premiers : ils posent leurs filets juste le long de la ligne.
La taille compte aussi. Papahānaumokuākea, dans le nord-ouest de l'archipel d'Hawaï, devint monument national marin en 2006 et fut agrandi en 2016 à environ 1,5 million de kilomètres carrés, refuge pour phoques moines, requins et millions d'oiseaux, et lieu sacré de la tradition hawaïenne. En 2016, les pays du système du traité sur l'Antarctique ont protégé environ 1,55 million de kilomètres carrés de la mer de Ross.
En décembre 2022, près de 200 pays ont adopté l'objectif 30x30 du cadre mondial de Kunming-Montréal : protéger 30 % des terres et des mers d'ici 2030. Le monde est loin du compte : environ 8 % de l'océan se trouve en aires protégées, et moins de 3 % est intégralement ou fortement protégé. Beaucoup de sites sont des parcs de papier, des lignes sur une carte sans patrouille ni contrôle. Le suivi satellitaire des navires de pêche les rend toutefois plus difficiles à cacher. Une réserve ne vaut que par ses contrôles, mais là où elle est réelle, la mer se remplit.
Fig. 96 · Les aires marines protégées. Sans pêche, les poissons d'un coin de mer grossissent, se multiplient et débordent.
Chapitre 97 · Partie X
Faire revivre récifs et forêts de kelp
Pendant longtemps, protéger la mer voulait dire la laisser tranquille. La restauration va plus loin : elle reconstruit des habitats déjà perdus. Plongeurs, scientifiques, pêcheurs et bénévoles gèrent aujourd'hui des nurseries sous-marines et des banques de graines sur presque toutes les côtes, avec des outils étonnamment simples : cordes, ciment, sacs de vieilles coquilles et beaucoup de patience.
L'effort le plus connu est le jardinage corallien. Dans les Keys de Floride, où les coraux cornes de cerf et cornes d'élan ont été ravagés par les maladies et le blanchissement depuis les années 1980, la Coral Restoration Foundation, fondée par Ken Nedimyer en 2007, suspend des fragments de corail à des structures sous-marines en forme de sapins de Noël, puis les recolle sur le récif. Au Mote Marine Laboratory, le biologiste David Vaughan découvrit par hasard que de minuscules fragments de coraux massifs cicatrisent et s'étendent bien plus vite qu'une colonie entière : c'est la microfragmentation. Sur la Grande Barrière de corail, Peter Harrison et ses collègues récoltent le frai lors de la ponte massive annuelle et relâchent les larves sur les récifs abîmés. La méthode a ses limites : la vague de chaleur marine de 2023 a tué de nombreux coraux des nurseries de Floride.
Le kelp résiste aussi. Au nord de la Californie, plus de 90 % du kelp a disparu après 2014, quand une vague de chaleur et une maladie des étoiles de mer ont laissé pulluler les oursins violets. Des plongeurs les ramassent désormais à la main. En Tasmanie, qui a perdu environ 95 % de ses forêts de kelp géant depuis le milieu du XXe siècle, des chercheurs sélectionnent des souches résistantes à la chaleur. En Angleterre, l'interdiction du chalutage sur 304 kilomètres carrés de la côte du Sussex en 2021 doit permettre le retour des laminaires.
Le saviez-vous ? Une huître adulte peut filtrer environ 190 litres d'eau par jour, et le port de New York abritait jadis tant de récifs d'huîtres que la ville était célèbre pour elles.
Ces bancs avaient été dragués et pollués jusqu'à disparaître il y a un siècle. Depuis 2014, le Billion Oyster Project reconstruit des récifs avec des écoles et des restaurants qui donnent leurs coquilles usagées, visant un milliard d'huîtres d'ici 2035. Sur la côte de Virginie, Robert Orth et ses collègues commencèrent à semer des graines de zostère à la fin des années 1990 ; en 2020, les herbiers couvraient environ 3 600 hectares, les pétoncles étaient revenus et le carbone s'accumulait dans la vase.
La restauration ne peut pas devancer un océan qui se réchauffe, et elle coûte bien plus cher que de protéger ce qui reste. Mais elle montre, de ses propres mains, qu'un habitat perdu peut repousser.
Fig. 97 · Faire revivre récifs et forêts de kelp. Des jardiniers de la mer replantent coraux, kelp, huîtres et herbiers.
Chapitre 98 · Partie X
Le traité sur la haute mer
Au-delà d'environ 200 milles marins des côtes, la mer n'appartient à personne. Selon la convention des Nations unies sur le droit de la mer de 1982, chaque État côtier contrôle la pêche et l'exploitation minière dans sa zone économique exclusive, mais au-delà s'étend la haute mer, environ les deux tiers de la surface océanique et près de la moitié de la planète. Pendant des décennies, les règles y furent lacunaires : des organismes régionaux géraient certains stocks de poissons, l'Autorité internationale des fonds marins s'occupait des minerais, la navigation avait son agence. Personne ne pouvait créer d'aire protégée au grand large, et seul environ 1 % de la haute mer était protégé.
Il a fallu près de vingt ans. Les discussions commencèrent à l'ONU en 2004 et s'enlisèrent à maintes reprises. Enfin, le 4 mars 2023, au terme d'une dernière séance prolongée toute la nuit à New York, la présidente de la conférence, Rena Lee, de Singapour, annonça que « le navire a atteint le rivage ». L'accord BBNJ, pour biodiversité au-delà des juridictions nationales, appelé couramment traité sur la haute mer, fut formellement adopté le 19 juin 2023.
Le traité repose sur quatre piliers. D'abord les ressources génétiques marines : les gènes de microbes et d'éponges des profondeurs peuvent devenir médicaments et enzymes, et leurs bénéfices doivent être partagés équitablement, y compris avec les pays pauvres. Ensuite les outils de gestion par zone, dont les aires marines protégées en haute mer, créées par un vote des parties. Puis les études d'impact environnemental pour les activités susceptibles de nuire au grand large. Enfin le renforcement des capacités et le transfert de technologies marines, pour que les pays sans flotte scientifique puissent participer.
Le saviez-vous ? La haute mer couvre environ 43 % de la surface de la Terre, davantage que toutes les terres émergées réunies.
Un traité n'est que des mots tant qu'il n'est pas ratifié. Il en fallait 60 ; le seuil fut franchi en septembre 2025, et l'accord est entré en vigueur 120 jours plus tard, le 17 janvier 2026. Sa première conférence des parties doit se réunir dans l'année. Les scientifiques ont déjà proposé des candidats : la mer des Sargasses, nurserie des anguilles et des tortues, les dorsales de Salas y Gómez et de Nazca au large du Chili et du Pérou, et le dôme thermique du Costa Rica, rendez-vous des baleines bleues.
Le traité ne régit pas directement la pêche, qui reste aux organisations régionales, et certaines grandes nations de pêche ou d'exploitation minière ne l'avaient pas ratifié à son entrée en vigueur. Mais pour la première fois, le grand large dispose d'un moyen juridique d'être protégé. La haute mer n'est plus seulement l'espace entre les eaux des autres.
Fig. 98 · Le traité sur la haute mer. Les deux tiers de l'océan n'appartiennent à personne. En 2023, un traité les protège.
Chapitre 99 · Partie X
L'exploitation minière des grands fonds
Éparpillés sur certaines plaines abyssales comme des galets sur une pelouse sombre, reposent les nodules polymétalliques : des boules de la taille d'une pomme de terre, riches en manganèse, nickel, cobalt et cuivre. Le HMS Challenger les dragua pour la première fois en 1873. Chacun se forme autour d'un petit noyau, dent de requin ou débris de coquille, à mesure que les métaux précipitent depuis l'eau et le sédiment, et ne grandit que de quelques millimètres par million d'années. Le gisement le plus riche est la zone de Clarion-Clipperton, dans le Pacifique entre Hawaï et le Mexique, d'environ 4,5 millions de kilomètres carrés et de 4 000 à 6 000 mètres de profondeur.
Ces métaux entrent dans les batteries des voitures électriques et du stockage d'énergie, d'où l'engouement. L'exploitation utiliserait un véhicule collecteur de la taille d'un tracteur, rampant sur le fond pour aspirer la couche supérieure de nodules et de sédiments, puis les pomper par une colonne montante de plusieurs kilomètres jusqu'à un navire. L'eau boueuse restante serait rejetée, formant des panaches de sédiments. En 2022, un essai pilote de The Metals Company et d'Allseas a remonté des milliers de tonnes de nodules.
Les fonds marins hors juridiction nationale relèvent de l'Autorité internationale des fonds marins, basée à Kingston, en Jamaïque, qui considère leurs minerais comme patrimoine commun de l'humanité. Elle a accordé des contrats d'exploration, dont 17 pour les nodules de Clarion-Clipperton, mais n'a pas encore adopté de règles pour l'exploitation commerciale. En 2025, lassée d'attendre, The Metals Company a demandé un permis aux États-Unis en vertu d'une loi nationale de 1980 ; les États-Unis n'ont jamais ratifié la convention sur le droit de la mer.
Le saviez-vous ? Les sillons tracés en 1989 dans le bassin du Pérou lors de l'expérience DISCOL étaient encore nettement visibles, la vie à peine rétablie, quand les scientifiques revinrent 26 ans plus tard.
Les biologistes préviennent que nous nous apprêtons à exploiter un lieu presque inconnu. Une synthèse de 2023 dirigée par Muriel Rabone recensait environ 5 500 espèces dans la zone, dont environ 90 % nouvelles pour la science, des éponges de verre aux pieuvres fantomatiques qui couvent leurs œufs sur des tiges d'éponges fixées aux nodules. Puis, en juillet 2024, Andrew Sweetman et ses collègues ont rapporté dans Nature Geoscience que de l'oxygène serait produit sur le fond obscur, peut-être par des courants électriques entre nodules. Cette hypothèse de l'oxygène noir est vivement contestée, et de nouvelles expériences sont en cours.
Plus de 30 pays réclament un moratoire ou une pause de précaution, tandis que d'autres estiment le monde en manque de métaux et rappellent les dégâts des mines terrestres. Un nodule qui a mis dix millions d'années à croître peut être arraché en quelques secondes ; reste à savoir si nous comprenons ce que nous arrachons.
Fig. 99 · L'exploitation minière des grands fonds. Des nodules des abysses recèlent des métaux pour batteries. Faut-il les ramasser ?
Chapitre 100 · Partie X
L'avenir de l'océan
Après tant d'effondrements, de marées noires et d'envahisseurs, on peut se demander si l'océan a un avenir porteur d'espoir. Les faits répondent oui. La mer est résiliente et, quand on lui en laisse la chance, elle se rétablit souvent plus vite que prévu. Le défi des prochaines décennies est de faire de ces chances la règle plutôt que l'exception.
La preuve la plus éclatante vient des baleines. La chasse commerciale en a tué près de trois millions au XXe siècle. En 1982, la Commission baleinière internationale vota un moratoire sur la chasse commerciale, entré en vigueur en 1986. Les baleines à bosse de l'Atlantique Sud-Ouest, qui se nourrissent près de la Géorgie du Sud et se reproduisent au large du Brésil, n'étaient peut-être plus que 450 dans les années 1950. En 2019, une étude dirigée par Alexandre Zerbini en estimait environ 25 000, soit à peu près 93 % de leur population d'avant la chasse. Les baleines à bosse de l'est de l'Australie sont aussi revenues, et leurs chants emplissent chaque hiver les eaux de Sydney.
Le saviez-vous ? Les éléphants de mer du Nord, chassés jusqu'à ne compter peut-être que quelques dizaines d'individus dans les années 1890, se comptent aujourd'hui par centaines de milliers grâce à leur protection au Mexique et aux États-Unis.
D'autres retours sont en cours. Les tortues vertes nichant à Hawaï se sont multipliées depuis leur protection dans les années 1970, et les loutres de mer ont reconquis une partie de la côte pacifique de l'Amérique du Nord. Des pêcheries comme celle du hareng de la mer du Nord montrent que la gestion fonctionne lorsqu'elle est appliquée.
Le monde écrit aussi de nouvelles règles. La Décennie des Nations unies pour les sciences océaniques au service du développement durable, de 2021 à 2030, coordonnée par la Commission océanographique intergouvernementale de l'UNESCO, finance la cartographie des fonds comme l'alerte aux tsunamis. L'objectif 30x30 adopté en 2022 vise à protéger près d'un tiers de la mer ; l'accord de l'OMC contre les subventions néfastes à la pêche est entré en vigueur en septembre 2025 ; le traité sur la haute mer, en janvier 2026. Flotteurs Argo, satellites et animaux équipés de balises offrent une vue de l'océan bien plus nette qu'il y a une génération.
Que peuvent faire les États ? Faire respecter les réserves, supprimer les subventions à la surpêche, stopper les fuites de plastique et, surtout, réduire les émissions de carbone. Et chacun de nous ? Choisir des produits de pêches bien gérées, utiliser moins de plastique jetable, participer à la science citoyenne et voter pour ceux qui prennent l'océan au sérieux.
L'océan a fabriqué l'air que nous respirons, stabilise le climat et nourrit des milliards de personnes. Les baleines ont montré ce qui arrive quand on cesse de prendre plus que la mer ne peut donner : elle rend.
Fig. 100 · L'avenir de l'océan. Baleines revenues, réserves, traités : l'océan peut guérir si on le laisse faire.
Les Océans · Première édition, octobre 2026
100 chapitres · 10 parties · cent schémas
par Mat Siems · The Visual Encyclopaedia, No. 5 · 2026